‹ Antoon van WelíeChapitre 21 sur 23 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

diplomates. Un dessin rehaussé tel que celui qui définit Île comte Jules de Linden, c'est « l'homme du monde » même, avec tout ce qu'on est convenu de sous-entendre dans le mot de « distinction », exposé à tant d'abus. Sir Walter Townly, calme, fort, les bras croisés, c’est l'Anglo-Saxon tout entier, le « Briton » de vieille race. Et M. Santos Bandeira, ministre portugais à la Haye, souriant, la cigarette fumante aux doigts de sa main fine, c'est tout le charme vif, sensuel et intelligent, du Portugal, contrastant avec la gravité attentive de M. Menso et du critique d'art Fritz Lapidoth, de La Haye, avec la vieillesse du général von Webern, évoquée en un superbe fusain de la collection de Richthofen, de Berlin, et avec le calme, la dignité du beau quatuor constitué par les diplomates néerlandais : le baron Bentinck, M. Ackermans, M. le jonkheer van Tets van Goudriaan, et M. le jonkheer van Karnebeek, l'habile ministre des Affaires étrangères de Hollande. Chacun de ces modèles est défini dans sa cérébralité spéciale, on en sait les habitudes d'esprit, on peut en supposer jusqu'à la voix et à la façon d'accueillir, d'écouter, de répondre. Je n'insiste pas sur les qualités picturales : distribution des lumières, modelés des visages et des mains,

façon de traiter l'ingrat costume moderne, présentation des

S. S. LE PAPE PIE XI (Peinture, 1922).

Hétio Leon Marotte Paris

LE PRINCE LEILIO NICCOLO ORSINI, Rome

(Peinture, 1922).

M. LE Dr B.-C.-J. LODER,

Président de la Cour Permanente de Justice Internationale au Palais de la Paix,

La Haye (Peinture, 1924).

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figures, réalisation de Îa vérité vivante dans la plus fugace expression des yeux et des lèvres, maîtrise de la construction anatomique. Tout cela est d’un talent sans défaut, que je ne saurais louer sans redites, et je m'attache à des mérites plus profonds. Qui comparera les portraits qu'Antoon van Welie a faits de M. Ackermans et de M. van Tets et surtout celui en uniforme de M. van Karnebeek sera renseigné autant que par tout un livre sur les dissemblances de deux générations; et qui les comparera à des portraits de femmes comme ceux de la baronne Bentinck ou de Mme van T'ets comprendra toute l’âme de la haute aristocratie hollandaise.

Quand un peintre, avec un art à deux dimensions, en arrive à ce degré dans la faculté de susciter et de rendre visible la vie intérieure, 1l égale son métier à l’art du roman psychologique. Il devient « littéraire » ainsi qu'ont été « picturaux » les écrivains qui ont peint avec des mots la duchesse Sanseverina ou Anna Karenine. Ainsi s'abolit une distinction spécieuse jusqu à l'absurde, qui fausse l'esprit inquiet de trop d'artistes actuels ; il n’est pas douteux que des portraits comme le Jules II de Raphaël, le Charles-Quint de Titien, le Bertin ainé d’Ingres, ont été avant tout des morceaux de peinture

conçus par des hommes voulant faire œuvre de peintres ON

n'en est pas moins vrai qu'ils inspirent les pensées les plus précieuses à l'historien ou au moraliste désireux de comprendre la psychologie d'un pape ou d'un empereur du xv- siècle, d'un grand bourgeois du xx. Et on peut même dire sans erreur que plus un portrait est riche de qualités picturales, plus il est riche de suggestions littéraires. Il y a échange intellectuel entre les définitions que le pinceau et la plume peuvent tenter du mystère des individualités; entre la chair et l'esprit il n'y a pas obstacle, mi séparation des pouvoirs artistiques, mais interpénétration. Antoon van Welie a compris

que toute forme est une condensation d'idées.

J'achève cette étude de l’œuvre d'un artiste sans savoir exactement ce qu'on en pense dans son pays natal. À Îa vérité, j'ignore la langue hollandause, et cette ignorance ma empêché de rechercher utilement dans la presse d'Amsterdam, de Rotterdam ou de La Haye les appréciations de la critique pour les joindre à celles que J'ai plus aisément recueillies en France, en Italie, en Angleterre ou dans d’autres nations. Il serait surprenant que ses compatriotes ne rendissent point un hommage clairvoyant au mérite de ce beau peintre, à sa science,

à la noblesse de ses visées. Les plus considérables collections

néerlandaises contiennent une quantité de portraits ou de tableaux signés par lui : il laissera ainsi des témoignages durables dans d'admirables intérieurs. Le caractère de son art nest point strictement national, 1l a fait ses études et poursuivi sa carrière à l'étranger, 1l a vécu à lécart, en solitaire ou en voyageur. Mais sa signature aura donné dans diverses capitales d'art un prestige étendu au renom artistique des Pays-Bas, patrie quil aime, où il vit, et à laquelle sa personnalité fait honneur. Dans les contrées restreintes 1l y a toujours, auprès des artistes de terroir, des missionnaires qui essaiment, et toutes les marques de considération qu'ils vont recevoir au loin font en somme retour au génie de la race.

Il ne serait point impossible que l'esthétique très défime, le caractère très spécial de l’art d’Antoon van Welie fussent accueillis par certains de ses contemporains avec les réserves qui, dans tous les foyers du modernisme européen, sont élevées par les improvisateurs de l’individualisme outrancier contre les peintres de stylisation et de tradition. J'avoue n'être point sans quelque inquiétude à l'égard des ravages que le virus de la nouveauté, de l'originalité, du néo-primitivisme, après avoir contaminé l’école française depuis vingt ans, a pu

exercer récemment en Belgique puis dans la Hollande elle-

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même. Après avoir été un des premiers critiques français à apprécier dès 1894 avec curiosité et sympathie les tendances d'un Zilcken, d'un Bauer, d’un Toorop, j'ai pu voir d’étranges et contestables productions s’exhiber à des vitrines de la Haye, non loin du musée Mesdag. En cette maison, parmitant de glorieuses créations de l’école de 1830-1860, des œuvres comme celles du pensif Israels, du délicieux Antoon Mauve, des trois frères Maris, et Thys Manis surtout pour qui Jai une tendresse particulière, attestent que les recherches les plus rares, les plus finement accordées aux désirs actuels de la musicalité des nuances, peuvent se relier aux classiques qualités de dessin, de psychologie, de style, qui ont rendu immortels les Steen et les Vermeer.

Il est probable que les productions dont je parle ont obtenu, selon la loi de la mode, l’appui moral et effectif de certains publicistes. Mais j'ai trop d'affection déférente pour la noble Hollande et son génie de scrupuleuse et lucide véracité : j'ai trop de dilection pour une cité comme la Haye « où tout n’est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté », pour redouter que les déformations importées par le cubisme ou l’expressionnisme puissent | y encombrer durablement les voies ouvertes par les maîtres dont

elle garde le culte, et qui l'ont faite si glorieuse et si grande.

Helio Leon Marotte Paris

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