D'ANIMAUX REPRODUCTEURS A ANVERS
Le Concours agricole international a été inauguré à Anvers le 27 juin. De toutes les annexes de l'Exposition universelle, celle-ci est sans contredit la plus importante, sinon la plus intéressante.
Elle occupe un terrain de quatre hectares environ entre la place du Peuple et l'Escaut. Les écuries sont confortables et bien aménagées, elles sont établies d'après le modèle qui eut tant de succès à l'Exposition universelle de 1878 à Paris.
Une innovation excellente, c'est un grand ring établi devant la tribune et dont les larges dimensions permettent aux propriétaires de montrer les chevaux dans la plénitude de leurs moyens.
L'idée de cette exposition agricole n'appartient pas au gouvernement, elle revient tout entière à MM. le comte A. d'Oultremont, le baron de Gruben. le chevalier G. Hyuderick, de Cock et Tiberghien.
C'est grâce à leur active et intelligente initiative que nous avons eu à Anvers le concours de chevaux le plus merveilleux que nous ayons vu sur le continent.
L'organisation de cette exposition a été confiée à un comité exécutif de huit membres qui a pris à sa charge toute la responsabilité matérielle de l'entreprise.
Il y avait des obstacles nombreux à surmonter, des oppositions puissantes à vaincre pour arriver au but, et il a fallu une énergie virile et beaucoup de diplomatie pour mener à bonne fin l'entreprise du comité exécutif.
Disons tout de suite que le succès est complet.
Tous les amateurs de chevaux se sont réunis à Anvers, et ont proclamé hautement les progrès que nous avons réalisés en Belgique dans l'élève du cheval de labour.
Le Roi et la Reine sont venus voir l'exposition agricole, et tous les animaux primés ont défilé devant LL. MM. dans le grand ring.
C'est un spectacle superbe, de voir ces étalons puissants aux formes èléphantesques marcher d'un pas rapide et trotter presque légèrement malgré leur poids immense.
Nos chevaux brabançons possèdent cette double qualité : d'avoir du sang qui leur donne l'âme et l'énergie, et la masse à laquelle ils doivent leur force étonnante. L'étranger nous les envie, et nous pouvons le dire avec une légitime satisfaction : aucun pays au monde, même la Grande- Bretagne, ne produit des chevaux de labour supérieurs aux nôtres.
Les amateurs français n'ont pas hésité à proclamer hautement la supériorité de nos races agricoles.
L'amélioration de nos chevaux de labour est due surtout à l'initiative privée ; le gouvernement s'en occupe fort peu et il est heureux que le pays possède quelques amateurs distingués qui se sont mis résolument à la tête de l'élevage national.
Parmi eux citons MM. Tiberghien, Hnzard, Losseau, Vanderschueren, Vermoesen, Orban, Mathieu, Jourez- Lambert, Stevenart et Dumont.
Il est à espérer que le gouvernement belge, éclairé par le concours d'Anvers, examinera sans retard s'il n'y a pas lieu de subsidier une industrie qui rend à l'agriculture des services si directs et si précieux.
Nous avons revu au concoi'rs le vieux Brillant, le héros des expositions de Paris en 1878, de Kilburn (Londres) en 1879, de Bruxelles en 1880 et d'Amsterdam en 18S4. Aujourd'hui, il y a dix- sept ans sonnés qu'il porte gaillardement. Le vieux lutteur appartient à M. Dumont, de Sart- Dame-Avelines .
Les trois chevaux de labour les plus remarquables sont d'abord, et hors de pair, l'étalon bai de M . Moè's de Bléret. le produit le plus parfait de l'élevage belge; puis Major, un étalon rouan appartenant à M. Vanderschueren, élevé par M. Tiberghien, et fils de sa célèbre jument grise; enfin Gerfaut, premier prix de la 70 catégorie, la propriété de l'intelligent éleveur de Manage et le père d'une longue lignée de vainqueurs.
La race ardennaisc, si renommée chez nous, tend à disparaître ; les éleveurs de la Belgique ont bien engagé un grand nombre de sujets dans les catégories ouvertes aux ardennais ; mais en y regardant de près on s'aperçoit vite que le sang brabançon domine chez beaucoup de nos soidisant ardennais. M. Mathieu, de Bastogne, a cependant quelques produits remarquables.
L'étranger nous a littéralement drainé notre race ardennaise et, aujourd'hui, pour la rencontrer pure il faut aller en Syrie et en Hongrie.
Dans les étalons de pur sang nous avons pu admirer Mourh à M. Aumont ; c'est un des beaux spécimens de cette race utile et intéressante ; puis dans les juments le lot si remarquable de M. Crombez ; parmi celles-ci le jury a décerné le premier prix à Fleurette, l'ancienne jument du comte de Lagrange et la mère de Feu-tï 'Amour et Fleuret.
Lady Covenlry, de qui sont issus liaéy Goligkly et Furnèse, et Violet, la grand'mère de Mellon, le héros d'Epsom, ont aussi été fort admirées. Le Roi a félicité M. Crombez pour le magnifique lot de chevaux présentés au concours ; les félicitations étaient bien méritées par cet amateur distingué, qui, depuis dix ans, ne recule devant aucun sacrifice pour mettre notre élevage national au même niveau que celui de la France et de l'Angleterre.
Dans les produits de demi-sang, la Belgique a dû s'effacer devant la France, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne.
La France surtout nous a envoyé quelques spécimens superbes de ses bonnes races de la Bretagne, de la Vendée et de la Normandie.
M. Lcgoux-Longpré, président de la Société d'élevage du demi-sang français, avait réussi à grouper autour de lui les éleveurs les plus importants de la plaine de Caen.
Les Français n'auront eu qu'à se louer de leur déplacement. Ils ont obtenu presque tous les prix dans les six dernières catégories réservées aux chevaux de demi-sang. Le Roi, tout en félicitant chaleureusement M. Legoux-Longpré des succès remportés par ses compatriotes, l'a remercié de ce qu'il avait fait personnellement pour le succès de l'Exposition d'Anvers.
Voici comment les récompenses ont été réparties :
Etalons de race anglaise de pur sang : i°r prix, Mourle, à M. Aumont ; 20, Inval, à M. Fernand Coppée , 3'-, Thieusies, au vicomte de Buisseret ; 40 Favori, au baron Van Loo ; mention honorable, Martine/, au comte de Ribeaucourt.
Juments de race anglaise: i« prix. Fleurette, à M. Crombez, 2e, MKc de Juvigny , à M. Aumont; 3e Angèle, à M. Bouillant; 4e, Amnerio, au comte de Ribeaucourt ; mentions honorables, M1'" Machecoul, à M. Coppée ; Neiolight, à M. Théodore Lammens ; Mit» Newton, à M. Liénart, et Collerette, au vicomte de Buisseret.
Juments de race ardennaise : 1" prix, à M. Paul Tiberghien ; 2e, à M. Mathieu ; 3% à M. Hazard ; mention honorable, à MM. Hiercon et Delferrière.
L'exposition des races bovine, ovine, porcine et des animaux de basse- cour n'a pas été moins intéressante.
II est regrettable que l'Angleterre, l'Allemagne et les Pays-Bas n'y soient pas représentés pa ■. n nombre d'animaux assez considérable pour donner une juste idéî de leur production en bestiaux. N'était cette lacune, l'exposition serait absolument remarquable.
L'abstention de ces trois pays vient des mesures protectionnistes prises par les gouvernements britannique, allemand et néerlandais, mesures qui, sous prétextede maladie, interdisent l'entrée de tout animal de la race bovine provenant de Belgique. Il était impossible aux grands éleveurs de ces Etats d'envoyer à Anvers leurs sujets d'élite puisqu'ils auraient été forcés de les vendre sur place, ne pouvant les ramener chez
Le plus beau concours est sans contredit celui de la race Durham. Cette race a ses détracteurs et ses admirateurs. Encouragés par le gouvernement, tous les éleveurs de notre pays ont introduit le sang Durham dans leurs établissements. Les vaches de cette espèce ne sont certes pas des laitières hors ligne, mais elles sont d'une conformation parfaitement régulière, et le Durham est la meilleure race connue pour la boucherie.
A ce point de vue on peut dire que le Durham a rendu de grands services à notre pays, où il règne aujourd'hui en maître. Il y a peu d'animaux de la race bovine en Belgique qui n'aient dans les veines quelques gouttes au moins de ce sang précieux.
La France, qui possède un bétail remarquable, lutte à Anvers dans presque toutes les catégories; elle a remporté de nombreuses victoires parfaitement méritées.
Les éleveurs qui ont eu le plus de prix dans les catégories réservées au Durham sont : MM. Tiberghien, de Manage, dont nous avons déjà signalé les succès dans les concours de l'espèce chevaline, de Villepin,
Signoret, le vicomte de Noyeiles,ces trois derniers Français, et M. de WoDck, le grand éleveur de la province de Liège.
Les produits du croisement de nos différentes races indigènes avec le Durham occupent nécessairement une place à l'exposition.
La race hollandaise, dont les précieuses qualités laitières sont connues de tous, compte environ deux cents représentants. Quelques grands éleveurs des Pays-Bas ont également envoyé de beaux spécimens de leur race malgré les prohibitions dont nous venons de parler : MM. Bauduin, de la Haye ; le baron van Brienen van de Grootelindt, Kamer, Velzeboer, le baron van der Borch.
La Belgique expose aussi des sujets hors ligne dans les catégories de la race hollandaise ; à signaler notamment ceux de MM. Derboven et Michiels, de Malines, ainsi que ceux du comte de Ribaucourt.
Les \3* et 14e concours sont réservés à la race flamande dite de Cassel, race très intéressante et qu'on ne trouve guère que dans l'ancienne West-Flandre, les environs de Lille, de Berghes, de Bailleul. de Dunkerque et les arrondissements de Dixmude, de Furnes et d'Ypres.
Les Français ont remporté ici les premiers prix dans la catégorie des taureaux et les Belges dans celle des vaches laitières.
Le plus beau lot de cette race est sans contredit celui de M. Duriez, maire de Bourbourg-Campagne ; puis celui de M. Vandromme, de Westoutre, près d'Ypres. Citons encore, parmi les animaux primés, ceux de MM. Lobbedez, de Steenvoorde, en France, et Michiels, de Malines.
Les 1 5° et 160 catégories sont ouvertes à la meilleure des races françaises, la race charolaise, qui rivalise avec le Durham pour l'amélioration des races intérieures ; elle aussi est plutôt une race de boucherie. Elle a pour caractère distinciifsa belle conformation et son poil blanc.
M. Bignon est venu du département de l'Allier pour participer à ce concours ; il expose quatre animaux qui, tous quatre, ont été primés.
Le concours suivant est réservé aux autres races françaises ; parmi celles qui sont représentées citons quelques beaux spécimens de la race comtoise appartenant à M. Lionne-Leduc, grand éleveur du département du Nord qui a amené à Anvers 46 têtes de gros bétail.
On remarque encore des animaux des races nantaise, limousine, savoyarde, bagadaise et garonnaise.
A citer parmi les animaux remarquables de cette catégorie : Yoimg. Magnat, un superbe taureau à M. Funch, de Loy, près de Rastede, dans l'Oldenbourg. La race bretonne, célèbre par sa sobriété, compte une cinquantaine de représentants appartenant presque tous à M. Guy de Kermavic, le grand éleveur du Morbihan. Ce sont des miniatures de vaches qui ne sont guère plus grandes que des chevreuils et qui, paraît-il, sont de parfaites laitières.
Nous arrivons maintenant aux races des îles de la Manche : Jersey, Guernesey, Alderney, etc.
C'est la race de l'avenir, disent ses admirateurs ; c'est celle qui donne le meilleur lait et le meilleur beurre. Dans 10 ans, disait le baron Peers, un de nos agriculteurs les plus distingués, vous n'aurez plus que des Jersey, les Durham n'existeront plus.
Sans nous prononcer sur cette question, constatons que la race de Jersey est sans contredit la plus distinguée.
La race normande, à qui nous devons le beurre d'Isigny et le fromage de Port-Salut, est bien représentée. Elle est remarquable par son poil bringé, si rare chez nous.
Peu de chose à dire des dernières catégories réservées à la race ardennaise et aux autres races belges. Presque tous les animaux n'ont plus rien de leur ancien caractère distinctif. Ils rappellent surtout la race Durham et doivent avoir parmi leurs ancêtres un père ou un grand-père de cette race célèbre.
La race ovine est représentée par quelques animaux hors ligne appartenant à MM. Bailliau, d'Eure-et-Loir ; Conseil-Triboulet, Camus-Vieville, de l'Aisne, et Lefebvre, du Loiret. Ces messieurs exposent des mérinos d'une qualité supérieure.
La race porcine marque un progrès énorme. Darwin a bien raison lorsqu'il dit que toute race est éminemment perfectible. L'homme est arrivé à supprimer dans le porc toute inutilité. D'ici à quelques années nous aurons des verrats et des truies dont tous les os seront diminués et dont les pattes mêmes n'existeront plus.
L'exposition compte encore un grand nombre de poules, de coqs,, de dindons, d'oies, de lapins et de pigeons.
En somme, c'est une exposition très réussie. Elle fait honneur à ceux qui l'ont organisée.