L'EXPOSITION D'HORTICULTURE
La salle des fêtes du palais de l'Exposition sest transformée en un merveilleux jardin pour les concours organisés par la Société royale d'agriculture et d'horticulture.
On trouve réunis dans l'immense hall les végétaux des cinq parties du monde et même d'autres, car les horticulteurs ne se bornent pas à aller chercher daus les contrées les plus éloignées et les plus sauvages, dans les montagnes parcourue seulement par les bêtes fauves, les plantes dont la beauté ou la bizarrerie doit assurer le succès ; ils créent des espèces nouvelles, par des semis intelligents; ils demandent l'inspiration à la nature, ayant leurs explorateurs comme l'Association africaine, et de quelque palmier assez médiocre du Niger ou du Congo tirent un jour une magnifique plante ornementale, transforment un crassula énormeet bourgeois en une petite plante grasse toute pimpante qui fait la joie des jardinières ; ils se jouent de la dimension, de la forme et de la couleur, enfin ils imaginent des plantes, comme on conçoit des œuvres d'art, et savent les réaliser.
Les palmiers majestueux, les cycas ventrus au feuillage à panache, les zamias qui portent leur fruit sur la tête, les conifères de nuances sévères, les fougères fantaisistes, les orchidées bizarres pourraient dire le travail persévérant de l'horticulteur. Il est aujourd'hui à la gloire. L'Exposition d'Anvers lui a ménagé son apothéose et elle est complète. Le public nombreux qui s'est pressé aujourd'hui dans le jardin des fêtes, nous ne disons plus la salle, ne tarissait pas en éloges sur les beaux résultats obtenus par les horticulteurs de Belgique et de l'étranger.
Beaucoup de ces végétaux, dont on ne se préoccupe dans notre pays qu'au point de vue de l'ornement des serres ou des appartements, sont plus utiles que jolis dans les pays où ils croissent. Certaines feuilles de palmier servent à la fois de papier, de tente contre le soleil et de parapluie contre les ondées si fréquentes dans certains pays d'Orient. Il parait que plusieurs livres, regardés en Europe comme étant composés de papyrus égyptien, ne sont faits réellement qu'avec les feuilles du palmier talipot, qui d'ailleurs ont par elles-mêmes la propriété d'éloigner les insectes. A Ceylan, on fait des chapeaux avec les feuilles de palmier. C'est du palmier que l'on tire le sagou et l'arec, un des- trois ingrédients' qui composent le bétel, ce mélange que les Indiens mastiquent avec volupté. C'est peut-être parce que nous avons rencontré le roi Massala, mais en nous promenant sous le feuillage des palmiers et des eucalyptus, à l'Exposition, nous ne pouvions nous empêcher de penser que cette science acquise par les horticulteurs belges serait peut-être mise à profit par les jeunes hommes qui iront tenter la fortune dans les pays africains dont le roi Léopold est le souverain. Ce qui a été étudié avec des préoccupations artistiques serait utilisé avec d'autres vues, et les braves qui s'en iraient là-bas après avoir pioché la flore des pays chauds dans les établissements horticoles, ne seraient ils pas dans de meilleurs conditions que les pionniers qui jadis débarquèrent sur les côtes du Nouveau Monde?
Ceux-ci ont jeté les forêts par terre et planté du froment, ce froment dont nos cultivateurs leur gardent rancune. Ceux-là feraient produire au sol africain les arbres et les plantes que nos serres seules peuvent élever et en tireraient mille profits.
Cet eucalyptus globulus, par exemple, qui captive l'admiration de l'amateur de jardins par sa luxuriante frondaison bleuâtre glacée de blanc et que nous sommes obligés de rentrer dans la serre à l'approche du froid, est devenu en Australie l'objet d'un commerce considérable. 11 atteint des dimensions prodigieuses, car on a mesuré un individu, l'eucalyptus amygdalina, ayant 1 52 mètres de haut. Il jetterait encore son ombre sur le sommet de la grande pyramide, la plus haute construction qui existe, dont l'élévation est de 146 mètres. En quinze ans, l'arbre atteint vingt-cinq mètres de hauteur. II est plus iucorruptible et respecté parles insectes que le teck, et les Australiens le préfèrent aujourd'hui à tout autre pour la construction des quilles des vaisseaux. Enfin ses feuilles ont toutes sortes de propriétés médicinales et hygiéniques. C'est un succédané du quinquina.
On pourrait citer bien d'autres exemples, et en rêvant à tout cela à côté des produits de nos horticulteurs, nous y avons vu tout un avenir pour la colonisation de l'Afrique. L'arbre à lait, l'arbre à beurre pousseront peut-être là où les bestiaux meurent rapidement.
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Pour en revenir aux plantes d'ornement, on remarque dans les expositions d'horticulture le même phénomène que dans les expositions de tableaux. II y a la plante d'exposition qui concourt pour le prix et le portrait qui vise la médaille. L'un et l'autre sont d'un placement difficile quand on les a sortis du local de l'exposition. Le portrait a écrasé ses concurrents, mais il n'y a pas de muraille assez grande pour lui dans la maison de celui qui le possède. Le palmier a provoqué l'admiration, mais sauf dans une serre royale, il crèverait le vitrage du toit.
Pour les plantes grasses, amies du jardinier obscur dont quelques pots font toute la serre, l'horticulteur s'est attaché par la culture à les rendre de plus en plus naines. L'echinocactus atteint au Brésil am5o de diamètre et l'on en fait qui vivent à l'aise et fleurissent dans un dé à coudre. On nous montre une stapelia toute petite dont la fleur a l'odeur de la viande avancée. Il parait que cela a servi à élucider un point scientifique de la plus haute importance, celui de savoir si les mouches avaient un odorat. On pourrait croire la question résolue par l'ardeur avec laquelle ces intéressants insectes se précipitent sur le fromage, mais ■cela ne suffisait pas, car on n'avait pas découvert l'organe de l'odorat. II a fallu la stapelia. Les mouches ont, comme tous les insectes, l'instinct admirable de déposer leur œufs là où elles savent que les vers ou larves qui naîtront de ces œufs trouveront la nourriture à leur convenance, bien que cette nourriture ne soit jamais la même que celle de l'insecte complètement développé. Or, les mouches, habituées à pondre sur la viande en décomposition, pondent aussi dans la corolle de la fleur du stapelia qui n'a, avec un morceau de viande, aucune ressemblance. Elles sont donc trompées par l'odorat.
Mais ne nous égarons pas dans les anecdotes scientifiques. Répétons que l'exposition d'horticulture était très belle, et qu'elle mérite de tous points le grand succès dont elle a joui.