I.A RÉFORME EN ITALIE
tinée, disparaisse sous les vaines disputes et les volumineuses contentions auxquelles ils se livrent, l’approuve qui voudra, nul homme de bien ne le .saurait supporter ! Il est des hommes qui, pareils aux oiseaux de nuit, ne se plaisent que dans les ténèbres. La clarté du jour offense leurs yeux. N’es.sayez pas de les tirer de leur aveuglement, tous vos efforts seraient inutiles ' . » C’est la même plainte qui s’exhale, avec non moins d’énergie, dans une lettre à Antonio Philonardi, neveu d’Ennio, appelé à l’évèché de 'N'éroli ; <r Je n’ignore pas que depuis des .siècles les ténèbres les plus épaisses ont obscurci la philosophie chrétienne, en sorte que le nom du Christ est, pour ainsi dire, effacé de la mémoire des hommes, par la faute de ceux qui, voulant faire étalage de bel esprit, ont substitué à la prédication du pur Evangile de vaines questions, plus dignes de sophistes que de prédicateurs chrétiens. C’est à l’évèque de remédier au mal, u'i ec l’autorité que lui confèrent le titre dont il
‘ « ... Qui voluti noctiiæ in latebris geslienles, luce oblata ingemiscunti a quibus ut inepti esse dcsinant non est requirendum. » {Opéra, p. 486.)
est revêtu, le respect du peuple et des magistrats. C’est à lui d’évangéliser, de confier le ministère de la Parole aux hommes d’une saine doctrine et d’une vie pure qui, aiment non les disputes mais la vérité, et ne veulent annoncer que la gloire du Christ, du Fils de Dieu,* dmis lequel sont cachés, selon saint Paul, tous les trésors de la connaissance et de la sag’esse ’ . » Ces deux fragments nous révèlent les tendances de Paléario au sortir de la crise par laquelle sa foi fut douloureusement éprouvée, et ses aspirations, pleines de candeur, vers une religion épurée qui se résumait tout entière dans l’œuvre du Christ. Restaurer l’empire du Christ sur les âmes, tel est le rôle d’une théologie digne de ce nom. Les écrits de Paléario ne seront qu’un hommage rendu au Rédempteur.
La lecture des réformateurs étrangers confirma Paléario dans ces sentiments. Jugée à la clarté de ses méditations et de ses expériences, la Réforme lui apparut non comme un acte d’in-
* « Non enim sum nescius id quanti sit, qui sciam nonnullas tcnebras niuUis seculis esse offusas divinæ philosophiæ... [Opéra, p. 50S.)
LA UEFORilE EN ITALIE.
crédulité, mais de foi ; uon comme la négation de toute autorité, mais comme la proclamation d’une autorité supérieure à celle de l’homme. Les livres de Luther, de Mélanchthon, de Calvin excitèrent son admiration, et la conformité des Pères les plus anciens, Irénée, Origène, Ambroise, Augustin, avec les docteurs de l’Allemagne et de la Suisse, acheva de porter la conviction dans son esprit. Dès lors son choix était fixé. Comme Ochino et ses amis, il crut à la nécessité d’une rénovation, mais il espéra (pi’elle s’accomplirait, sans violenoe, sans schisme, par la seule puissance de la foi et de la charité opérant dans les âmes. C était l’époque où les tendances rénovatrices pénétraient partout, où Y Oratoire de l' amour divin réunissait les prélats les plus distingués cliorchant dans le recueillement et la prière un remède aux maux de l’Eglise, où plusieurs cai'dinaiix soumettaient au pape Paul III un projet de réforme dans lequel les abus étaient énergiquement dénoncés. Les conférences de Worms et de Ratisbonne donnaient h ces vœux une solennelle consécration, avant que le schisme fût
Aü.MO l'ALEAlUO.
irrévocablement consommé. Jamais on ne parut plus près de s’entendre, jamais aussi l’impuissance des hommes pour opérer une conciliation entre des principes radicalement opposés, ne parut avec plus d’éclat que dans les conférences de Rati.sbonne. Les deux Eglises rivales y apparaissaient représentées par leurs plus célèbres docteurs, Bucer, Mélanchthon, Calvin, du coté des protestants; Gropper, Julius Pflug, Eck, du côté des catholiques. Mais l’âme de ces pacifiques conférences était le légat Contarini, le plus pieux des membres du sacré collège, le fondateur de \ Oratoire où de nobles esprits rêvaient une Eglise épurée, la réconciliation des partis par les effusions de la charité. Un moment cet espoir parut sur le point de se réaliser. Le dogme de la justification par la foi fut proclamé par les théologiens des deux partis, et Pôle ravi de cet accord inattendu des opinions put écrire à Contarini ; « J’ai éprouvé à cette nouvelle un plaisir tel qu’aucune harmonie céleste ne pourrait m’en procurer de semblable. » Mais l’illusion fut de peu de durée. Sous le conciliant langage des hommes, persistait l’invincible dés-
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LA UÉFOHME E.N ITALIE.
accord enti*e deux Eglises, dont l’une a pour règle l’autorité de l’Ecriture sainte, humblement interrogée par chaque fidèle; et l’autre, les décisions du pontife, siégeant à Rome comme vicaire du Christ. Les concessions du Mélanchthon et de ses amis parurent excessives à Luther, qui les taxa de faiblesse. Contarini, avant de rentrer en Italie, fut frappé d’un désaveu qui brisa son cœur. Il se tut.
Mais que ne dut pas souffrir l’homme dont le caractère était assez élevé, l’âme assez pure pour espérer la pacification des partis, et s’immoler à un tel dessein ! Avec lui s’évanouirent sans retour les espérances d’un rapprochement entre les deux cultes, que l’apparition d’Ignace de Loyola et la fondation de l’ordre des Jésuites allait rendre irréconciliables l’un avec l’autre.
L’insuccès des conférences de Ratisbonne annonçait d’avance le peu de résultat qu’il fallait attendre du concile impérieusement demandé par Charles-Quint, concédé à regret par Paul III et convoqué successivement à Bologne, à Man-
AONIO PALÉAEIO.
toue et à Trente. Ce pape temporisateur, qui ne rêvait que la grandeur de sa famille, et qui, au sortir d’im entretien avec Pôle et Sadolet, conférait en secret avec des astrologues, sentait mieux que personne la gravité de la situation et se flattait d’en conjurer les périls. Mais ses velléités réformatrices n’allaient point au delà de quelques concessions insignifiantes, et le concile promis, différé sans cesse, n’était que le mirage trompeur destiné à calmer les impatiences de l’opinion. Paléario ne s’y méprit pas, et désespérant de la sincérité d’une réforme accomplie par un pouvoir trop intéressé au main* tien des abus, il exposa ses vues dans un mé* moire adressé aux principaux théologiens de l’Allemagne et de la Suisse. Egalement défiant à l’égard de l’épiscopat et de la papauté, il faisait appel aux représentants de l’Eglise universelle, librement élus par elle, organes légitimes de ses vœux et de ses droits : « C’est notre triste sort à nous Italiens, s’écriait-il éloquemment, de n’avoir personne à qui demander secours dans notre détresse, et si nous trouvons un protecteur, de ne pouvoir, sans crime, invoquer son
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LA KÉFORME EN ITALIE
appui * . » Les manèges de la papauté ne doivent tromper personne sur ses intentions. Eluder les vœux des princes en leur donnant une apparente satisfaction, tel est son but. « Malgré son âge et sa santé chancelante, Paul III ne connaît aucun repos. Il s’entoure de gens habiles, et confère jour et nuit avec eux. Juristes, hommes d'affaires, politiques consommés dans l’astuce, théologiens et sophistes avides de disputes, il les appelle tous ensemble à son aide; il les adjure de maintenir à tout prix la majesté de l’Eglise romaine et les droits de la papauté, inséparables de ceux de l’épiscopat, Fortune, dignités, faveurs, rien ne leur sera refusé, s’ils répondent dignement à l’attente de Rome, s’ils savent se montrer prompts à l’attaque, inépuisables .en ressources dans la défense. . . De quel nom appeler tout cela, si ce n’est de la corruption ^ ? Mais nous ne sommes pas assez insensés pour abandonner cette grande cause de
‘ « HeBc miserrima est fortUna Italorom, quod neque a quibus implorent auxilium habent, neque si habeant, licet. « (Schelhorn, Amœnit. Hist. EccL, t, I, p. 458.)
* « Nam quid hoc est, nisi ambitus et largiNo ad concilium corrurapendum. » {Ibid., p. 448, 449.)
AüNIO l’ALEAUIO.
la restauration de l’Eglise au pape et à ses agents. Non, de si graves intérêts ne peuvent être complètement livrés aux évêques qui ne forment pour ainsi dire qu’un seul corps, dont tous les membres obéissant à leur chef, le pontife romain, soutiennent tout ce qu’il approuve, et reçoivent de lui l’impulsion et la vie. Ne leur demandez pas de restreindre une tyrannie dont ils exercent eux-mêmes une part. Leur unique désir est de lutter à outrance pour le maintien des abus, comme pour une propriété personnelle * . »
Quel est donc le remède aux maux qui consument la société religieuse? Paléario croit le trouver dans le retour aux pratiques du siècle apostolicpie, dans la participation des fidèles au gouvernement de l’Eglise, dans l’organisation d’une démocratie chrétienne, capable d’opposer une digue aux débordements du clergé. Comme aux jours de Gerson et de Jean Huss, la chrétienté soupire après la délivrance. Le mot de
* « ... Utpro his tanquani pro aris et focis publient. » (Schelhorn, Amœnit. Hist. Eccl., t. 1, p. 431, 452.)
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concile est dans toutes les bouches. Il ne faut pas que cette assemblée soit un mécompte de plus. Les règles les plus sévères doivent présider à l’élection de ses membres, afin de lui assurer ce triple caractère d’indépendance, d’universalité, de sainteté, sans lequel son œuvre serait également récusée de tous les partis : « Que par l’ordre de l’Empereur, des princes et des cités souveraines, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Espagne et en Italie, on élise quelques personnes instruites dans les saintes lettres, et qui ne puissent être soupçonnées de connivence avec Rome. Que ce choix s’opère dans les rangs du peuple chrétien par le suffrage de tous, et soit déféré à l’empereur ainsi qu’aux monarques intéressés. Que ces délégués s’adjoignent à leur tour un nombre égal de députés pris dans les provinces, tandis que le 'pape et les cardinaux nommeront douze prélats d’une vie pure et d’une piété éprouvée pour imposer les mains aux éhis et appeler sur eux la vertu du Saint-Esprit. Ainsi sera constitué le tribunal suprême appelé à juger toutes les questions en litige, à prononcer en dernier ressort.
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Que, du reste, il soit loisible à tout fidèle de se présenter devant le concile, d’assister aux débats et de formuler d’humbles requêtes. » Tel était le plan, aüssi nouveau que hardi, exposé par Paléario dans une lettre aux théologiens de r Allemagne et de la Suisse. Mais sa voix ne pouvait être entendue que si les nations réformées, oubliant leurs dissentiments, s’unissaient sous une même bannière. Paléario ne l’ignorait pas, et son mémoire se terminait par une pressante exhortation à la concorde ; « J’apprends par des témoignages malheureusement trop certains, qu’il s’est élevé entre vous des sujets de contention et de disputes qui s’opposent à votre réunion, non-seulement dans une même pensée, mais encore dans un même lieu. Ah ! frères bienaimés, par égard du moins pour le Christ et les nécessités du temps où nous vivons, serrez vos rangs pour que l’adversaire ne puisse soutenir l’impétuosité de votre choc ! Si vous avez rejeté de concert tant d’abus, si vous n’êtes qu’un cœur et qu’une âme pour le rétablissement des institutions apostoliques et la restauration de l’Evangile, quel sujet peut vous diviser encore et
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VOUS armer les uns contre les autres? Vos ennemis s’avancent contre vous en bon ordre, forts de leur union. Ralliez-vous sous l’étendard du Christ, de peur que la victoire ne vous échappe et qu’il n’y ait plus après de république chrétienne à défendre et à sauver !... Si vous différez dans l’interprétation de quelques points particuliers, est-ce une raison pour vous déchirer mutuellement? Que chacun garde son opinion en respectant celle d’autrui. Dieu, le Père de Jésus -Christ, vous donnera tôt ou tard de parvenir à l’unité dans les choses qui vous divisent présentement! » Ce langage si élevé ne fut malheureusement pas compris en ce siècle d’intolérance, où les adeptes d’une même foi se jetaient mutuellement l’anathème, et les vœux de Paléario pour la pacification de l’Eglise nouvelle, comme pour la réforme de l’ancienne, demeurèrent également impuissants.
Le moment était venu d’ailleurs où la papauté changeant de système, allait comprimer sans pitié dans la Péninsule les tendances avec lesquelles elle avait paru vouloir transiger au de-
hors. A l’esprit de conciliation représenté par Contarini succédait un esprit violent et farouche personnifié par le cardinal Caraflra, le promoteur de l’inquisition. A la faveur des libres discussions ouvertes en Allemag’ne et en Suisse, et dont l’écho retentissait incessamment en Itahe, les opinions réformées se propageaient avec une rapidité extraordinaire. Leurs adhérents se rencontraient partout, et devenaient plus hardis chaque jour. Ferrare était un des principaux foyers de l’opposition à la cour de Rome. Le luthéranisme, à peine déguisé, montait dans les chaires de Modène, et le cardinal Sadolet, originaire de cette ville, adjurait ses compatriotes de s’arrêter dans la voie du schisme. Venise offrait un asile au Florentin Bruccioli qui revendiquait hardiment pour le peuple le droit de lire la Bible en langue vulgaire. Bologne, Padoue, Vicence étaient entraînées dans le courant des nouveautés. Chaque jour les rapports les plus alarmants parvenaient au pape sur l’état des esprits. Plus de trois mille instituteurs professaient, disait-on, la doctrine luthérienne : les agents de l’inquisition étaient eux-mêmes infec-
LA RÉFORME EN ITALIE
tés du venin de l’hérésie ' , Ce fut dans ces circonstances que Paul III effrayé demanda au cardinal Carafïa par quels moyens on pourrait arrêter les progrès du mal. Celui-ci répondit qu’une inquisition sévère, inflexible, était seule capable de sauver l’Eglise. Le cardinal de Burgos, Alvarès de Tolède, fut du même avis. De ce secret entretien entre ces trois "hommes sortit la redoutable institution du saint-office empruntée à l’Espagne, et dont l’Itahe avait jusqu’alors ignoré le fléau. La bulle pontificale fut signée le 21 juillet 1542.
Le cardinal Carafia, muni de pleins pouvoirs, se mit à l’œuvre avec le zèle qui le caractérisait. Quoique pauvre, il n’attendit pas l’argent qui lui était dû par la chambre apostolique, et loua une maison à ses frais pour y installer le nouveau tribunal avec son lugubre appareil de chaînes et d’instruments de tortures. Ce palais de sombre mémoire, agrandi et restauré plus tard par Pie V, s’élève encore dans le Borgo
* « Non solo molli vescovi, vicarii, frati e preti, ma anco molli dell’ islessa inquisilione crano heretici. » (Caracdolo, manuscril déjà dlc.)
comme un fantôme sinistre du passé * . Si les pierres pouvaient parler, que de plaintes accusatrices s’élèveraient de ces cachots pareils à des tombes, où agonisèrent tant de victimes!
Caraffa s’était tracé à lui-même les règles suivantes, qui révèlent l’esprit dont il était animé.
« Premièrement, en matière de foi, il ne faut pas perdre un instant, mais au plus léger soupçon mettre la main à l’œuvre avec la plus grande énergie.
« Deuxièmement, il ne faut avoir aucune espèce d’égard soit pour un prince, soit pour un prélat, quelque haut placé qu’il soit.
<r Troisièmement, il faut agir avec la plus rigoureuse sévérité contre ceux qui cherchent à se défendre, en se plaçant sous la protection de quelque personnage puissant. Mais il faut traiter avec une douceur et une miséricorde paternelle celui qui fait l’aveu de sa faute.
« Quatrièmement, il ne faut s’abaisser à aucune espèce de tolérance envers les hérétiques
1 C’est aujourd’hui une caserne occupée par las Français, et dont on a muré les cachots.
LA RÉFORME EN ITALIE
et particulièrement envers les calvinistes * . » Le premier soin des inquisiteurs fut d’organiser la plug rigoureuse surveillance autour des prédicateurs suspects d’hétérodoxie. Ochino attirait tous les regards. Elu supérieur général de l’ordre des Capucins, et appelé dans les premiers mois de l’an 1542 à prêcher le carême à Venise, il avait été l’objet des témoignages les plus enivrants de la popularité, à laquelle se mêlaient de secrètes amertumes. Dénoncé par le légat, il s’était défendu avec tant d’énergie que ses adversaires avaient été réduits au silence. Mais quand il apprit que son disciple, son ami le plus cher, Terentiano, incarcéré à Milan, était cité devant le saint-office comme suspect d’hérésie, il ne put se contenir, et montant dans la chaire de Saint-Marc, il éclata dans cette hardie apostrophe : « Que me reste-t-il à faire, Messeigneurs, et pourquoi me fatiguer encore et consumer inutilement mes forces? Noble Venise, reine de l’Adriatique, si la délation, les cachots et les fers attendent les hommes qui t’annon-
* Ranke, HMoire de la papauté, 1. 1, p. i98 et suivantes.
cent la vérité, dans quelles cités et dans quelles campagnes la parole sainte trouvera-t-elle un asile? Ah! si nous pouvions la proclamer librement cette vérité, que d’aveugles qui s’en vont aujourd’hui errants dans les ténèbres, verraient enfin la lumière M » A ces mots, le nonce interrompit le prédicateur, et lui intima le silence. Mais telle était la faveur dont Ochino jouissait à Venise qu’il remonta trois jours après en chaire devant un auditoire plus nombreux, qu’il émut vivement par son éloquence. C’étaient là ses derniers triomphes. S’étant rendu à Vérone pour y instruire les religieux de son ordre, ü reçut une citation devant le tribunal de l’inquisition à Rome. Il n’hésita pas d’abord à s’y rendre, mais ayant appris que sa condamnation était déjà décidée, il recula devant un sacrifice suprême et résolut de quitter l’Italie.
Les motifs de cette détermination sont exposés dans une lettre à Vittoria Colonna, qui nous fait lire jusqu’au fond dans l’àme ardente et inquiète d’ Ochino : « Informé par Pierre Martyr
' Boverio, Annali de’ Fraii Minori, p. 427.
LA RÉFORME EN ITALIE. 121
et plusieurs autres de mes amis, de la manière dont on procède à Rome contre les prétendus hérétiques, j’ai décidé de n’y point paraître, parce que je n’aurais d’autre alternative que de renier le Christ, ou de mourir dans les tourments. Renier le Christ, je ne le pourrai jamais!... Mourir, j’y suis résolu avec la grâce de Dieu, et selon qu’il l’ordonnera lui-même, mais non en me li^Tant volontairement à mes bourreaux. Le Seigneur saura me trouver partout, quand il aura besoin de mon sang. Je suis donc l’exemple du Christ, qui m’enseigne lui-même à fuir en Egypte et en Samarie. Je suis le précepte de saint Paul, recommandant à ses disciples chassés d’une ville de passer dans une autre. Que ferais-je d’ailleurs en Italie, assiégé d’espions, réduit à prêcher un Christ masqué, défiguré, si je ne veux retomber dans les confusions et les tumultes qui attendent tout confesseur de la vérité? Pour ces raisons et beaucoup d’autres, je suis résolu à m’éloigner afin de me dérober à la haine de mes ennemis, qui ne veulent que m’arracher une rétractation ou me perdre!...
F amèse, le Tliéatin, Pulci sont animés contre moi
d’une telle fureur, que si j’avais crucifié le Christ de mes mains, ils ne feraient pas plus de bruit. Je suis tel. Madame, que vous m’avez toujours connu ; ma doctrine est celle que vous avez tant de fois approuvée. Je n’ai même jamais prêché avec plus de réserve et de modestie que dans ces derniers temps. Néanmoins ils me déclarent apostat sans m’entendre, et c’est ainsi qu’ils procèdent à la réforme de l’Eglise. Mon devoir est de déjouer leur fureur. Il m’en coûte, croyez-le, de quitter patrie, parents, amis*, sans savoir ce que l’on dira de moi; mais Dieu le veut pour quelque dessein qui se révélera plus tard. Priez-le pour moi. Madame ; tout mon désir est de le servir plus fidèlement que jamais*. >
Peu de jours après avoir écrit cette lettre, Ochino quitta Florence et se dirigea vers la Suisse en traversant Vérone, Milan, et cette vallée d’Aoste que Calvin, comme lui fugitif, proscrit, avait vainement tenté, six ans auparavant, de ravir à l’autorité de Rome. Mais Calvin était jeune, et toute une carrière de foi,
1 Lettera di frate Bernardine ail’ Eccellentissima marchesana de Pescara, 4î août 15*î. (Manuscrit de la bibl. de Sienne.)
LA RÉFORME EM ITALIE
d’activité, de génie s’oLivrait devant lui, tandis qu’Ochino déjà parvenu au déclin de l’âg&, voyait se fermer derrière lui tout un monde de faveur et de popularité. E.st-il vrai, comme l’affirme l’historien des Frères Mineurs^ que non loin du Saint-Bernard, sur une cime d’où l’Italie apparaissait une dernière fois à sa vue, il s’arrêta en pleurant et lui adressa de tristes adieux? Ah! sans doute, en un tel moment, toutes les scènes de sa vie passée vinrent s’offrir à ses yeux! Il revit Naples, Sienne, yenise, et les multitudes enthousiastes qui recueillaient partout ses paroles ! Un orateur perd tout en perdant sa patrie. L’exil est le tombeau de l’éloquence. Ochino n’hésita point à faire ce dernier sacrifice, et remettant les sceaux de son ordre au frère Mariano qui l’avait accompagné jusque-là, il descendit rapidement les Alpes du Valais et se rendit à Genève * .
Il y fut reçu avec le plus respectueux empressement, et nommé presque aussitôt pasteur des réfugiés italiens dont la persécution allait incessamment accroître le nombre. Mais toutes ses
' Boverio, Annrtn‘...,p. 440.
pensées étaient tournées vers l’Italie qu’il venait de quitter, vers sa ville natale tout émue de son départi Dans une lettre aux seigneurs de Sienne, dont le retentissement fut immense, il exposait les motifs de sa conduite, et retraçant les luttes, les agitations par lesquelles il avait passé, il s’honorait de souffrir pour la cause que les martyrs avaient scellée de leur sang : « Pour cette même vérité je suis exüé de l’Italie, anathématisé , traqué jusqu’à la mort par le pontife romain. Mais la cause que je défends est si juste que je trouve en elle ma justification. Si je souffre, c’est avec les saints, c'est avec les apôtres, et c’est avec le Christ luimême, qui ont été comme moi chassés, maudits , voués à l’ignominie !... Ma doctrine est une hérésie, dites -vous; mais alors jetez au feu l’Evangile, déchirez les épîtres de saint Paul, anéantissez la révélation tout entière ; car la Parole de- Dieu ne serait plus qu’un mensonge, la grâce du Christ un piège, la religion
' « Habemus hic Bernardinum senensem, magnum et præclarum virum, qui suo discessu non pariim Italiam commovit. » (Calvin Mélanchthon, Ifi février 1543.)
LA RÉFORME EN ITALIE
un blasphème ' ! » A cette véhémente apologie se mêlaient des accents plus doux. On sentait battre le cœur de l’exilé dans cette invocation suprême à ses compatriotes ; « Sienne, ô ma patrie ! .si je ne t’ai point écrit jusqu’à ce jour ce n’est pas faute de t’aimer, mais parce que, sachant la douleur qu’en mère tendre et compatissante tu as ressentie de mon départ, je voulais t’offrir les consolations de la religion ! Que tu serais heureuse, ô ma cité bien-aimée , si, rejetant le joug de tant de cérémonies pharisaïques et de vaines superstitions qui sont en abomination devant Dieu, tu prenais pour règle sa pure Parole, celle qu’ont prêchée le Christ, et après lui les apôtres et leurs disciples. Oh! dis, ne veux-tu pas te tourner vers le Christ, toi que le ciel a dotée de si nobles esprits? Veux-tu demeurer la dernière à connaître et à adorer ton Rédempteur? Ouvre, ouvre les yeux, je t’en supplie, afin que la lumière d’en haut t’éclaire, et que, recevant du Fils de Dieu sagesse, justice, paix et salut, tu vives désormais pour lui seul,
> « Imperoche l'Evangelio sarebbe un ind'anno, falsa la fede di Cristo e impia la relipiono. » (Manuscrit de la bibl. de Sienne.)
AONIO PAIÉÂRIO.
et trouves en lui ta gloire et ta félicité * . » Ces ardentes prédications retentissaient dans les cités de la Péninsule, et trouvaient un écho prolongé en Toscane. Les sermons d’Ochino publiés à Genève, et par lesquels il rompait sans retour avec l’Eglise dont il avait été l’ornement, étaient avidement lus par ses compatriotes. Le pape Paul III en interdit par un bref la lecture, et Ochiuo s’adressant au pontife lui-même, se plaignit amèrement dans une lettre qui n’est qu’une invective, parfois éloquente, contre les Farnèse, terminée par une adjuration aux princes de procéder sans retard à la réforme de l’Eglise
L’interdiction des écrits d’Ochino n'était que le prélude des peines sévères prononcées contre ses adhérents. Le tribunal du saint-office, présidé par Caraffa, et muni de pleins pouvoirs pour la répression de l’hérésie, agit avec vigueur. Dés agents mystérieux se répandirent partout.
' « Apre, âpre hora mai li occhi al vero, accioche conoscendo el Fi^liuol di Dio per ogni tua ffiustitia... Sempre felice te ronda, etc... » (Manuscrit de la bibl. de Sienne.)
* Bibl. Laurentienne de Florence. Catalogue Bandini, vol. V, p. 319, n" XIII.
LA RÉF0RV2 EN ITALIE. 127
Ils pénétrèrent dans les cloîtres, les palais, les académies, et jusque dans le cercle le plus intime de la vie domestique ; un mot, un geste, un regard suffirent à compromettre un homme, à perdre quelquefois une famille tout entière. Les princes furent requis de prêter main-forte aux inquisiteurs, et acceptèrent ce triste rôle. La délation multiplia les suspects, les cachots se remplirent, et l’émigration commença. Sur les pas d’Ochino, de nombreux réfugiés prirent le chemin de la Suisse, tandis que moins heureux des milliers de leurs frères se voyaient arrachés à leurs familles, ensevelis dans les prisons, livrés à la torture. Sous le coup d’un orage aussi imprévu que terrible, leur constance ne fléchit pas. « Dieu soit loué ! écrivait Camille Renato à Bullinger, ministre de Zurich, de ce que nous pouvons nous souvenir sans trop de honte de ce que nous étions, en songeant à ce que nous sommes devenus par la grâce divine. La fureur du pontife romain nous poursuit sans relâche. On nous arrache de nos maisons, on nous sépare de nos familles; nous sommes emprisonnés, torturés , menacés de la mort ; mais nous suppor-
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tons ces odieux traitements avec une patience que rendent plus facile les précieux témoig'nag-es de sympathie qui nous arrivent de toutes parts. Nous éprouvons dans nos cœurs les puissantes consolations du Saint-Esprit, et nous sommes prêts à souffrir plus encore, en regardant à Jésus-Christ l’homme de douleur, la source de toute gloire et de toute félicité. » Tels étaient les sentiments qui animaient les confesseurs italiens, à cette première époque troj) ignorée de la persécution dans la Péninsule. En transmettant cette lettre à son ami Joachim Wadian de Saint-Gall, Bullinger se bornait à y ajouter ces simples paroles ; « La foi de ce peuple est grande. A Dieu soit gloire et honneur ! Deo lans et gloria ‘ ! »
Une autre lettre écrite à cette époque par les fidèles de Venise et de Vicence aux ministres de Genève, montre les liens qui unissaient les Eglises naissantes de l’Italie à celles de la Suisse : « Nous avons appris, hien-aimés frères, avec quelle
afièction, quelle ardente charité vous recevez
* Bullinfferus Wadiano, 19 décembre 1542. (Manuscrit de la bibl. de Saint-Gall.)
LA HÉKOKME E.\ ITALIE. 12^^
cliaque jour ceux de nos compatriotes qui sont partis pour la terre d’exil, réalisant à leur égard par vos fraternelles sympathies le précepte du Christ, et portant une part de leur fardeau, à l’exemple de celui qui touché de compassion pour nous, est descendu du ciel sur la terre, et s’est abaissé jusqu’au supplice de la croix pour nous arracher à la mort. Soyez bénis de ce que vous leur prodiguez avec de pieuses exhortations tous les témoignages de la charité chrétienne, en sorte que reprenaht force et courage auprès de vous, ils ressentent plus de joie de votre fraternelle hospitalité qu’ils n’ont éprouvé de douleur à la perte des biens les plus précieux, et recueillis comme dans un port tranquille , ils ne se souviennent plus des épreuves qu’ils ont essuyées. Ce sont les voies ordinaires de Dieu envers ses enfants. Il châtie parce qu’il aime. Il console ceux qui ont le cœur brisé, il relève ceux qui sont abattus, il rend la vie à ceux qui sont déjà au bord du sépulcre ' . »
> « Sic enim consuevit Dominus cum suis agere, ut prius corrigat quos amat, quassatos restituât, oppresses erigat, moribundos suscitet. » (Venise, décembre 1 542, manuscrit de Gotha, vol. 404, f" 1.)
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La côrreEpoiadauce d’un missionnaire italien, Baldassar Altiéri, jette un nouveau jour sur les épreuves des disciples de l’Evangile durant les années qui suivirent la fondation du tribunal de l’Inquisition. <c La persécution devient tous les jours plus violente contre nos frères. Les uns sont traînés aux galères, les autres condamnés à une perpétuelle détention. Quelques-uns, hélas ! ont abjuré par crainte de la mort. Tant il est difficile de confesser courageusement le Christ au milieu des tourments ! Beaucoup sont proscrits avec leurs femmes et leui*s enfants ! Le plus grand nombre cherche son salut dans la fuite. Ce qui fait notre consolation parmi tant de maux, c’est que Dieu règne. Il ne nous abandonnera pasi Toutes choses concourent à notre salut. La mort est le chemin de la vie !
« Un messager de Venise m’apprend que les fidèles y sont poursuivis avec une extrême rigueur. Ce n’est pas sans péril que j’y retourne, à cause de la haine que m’ont vouée les sectateurs de la papauté. Que mes amis prient pour moi î
« Il a plu à Dieu d’éprouver ma foi,, car
LA RÉFORME EN ITALIE
j’ignorais encore ce que c’est que la fureur des princes, et l’autorité de leurs menaces, comparées si justement dans les saints écrits à la gueule des lions. Sachez que je suis d’heure en heure exposé au péril de la mort. Il n’est plus un seul lieu où je puisse trouver un asile en Italie. Les méchants n’auront pas de repos qu’ils ne m’aient dévoré tout vivant. Une voix du ciel murmure cependant à mon oreille ; « Aie bon courage, je serai avec toi M »
Là s’arrête le journal du missionnaire proscrit, de ce juste errant de lieu en lieu sans savoir où reposer sa tête, et dont on perd la trace au sortir de Ferrare. Quel fut son sort? Il est aisé de le coiyecturer, en songeant aux innombrables victimes disparues dans les cachots du saint-office, sans même léguer un nom au martyrologe italien, D’heureuses circonstances ont dévoilé de nos jours les mystères de l’inquisition en Espagne, et révélé tout un monde de foi, de douleurs,
* « Impii nunquam requiescent donec me vivum deglutiverint. Dominui tamen incordis penetralibus insusurrat at boao sim anime, afiirmans se mihi non defecturum. » (Altjéri à Bullinger, ann. 1549, Italorum Epistolce, vol. XV, p. 36, Arch. de Zurich.)
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de sublimes sacrifices. Sous ces voûtes funèbre.s où luit comme un rayon consolateur la vertu des martyrs, on peut du moins contempler leur attitude, écouter leur voix , suivre leurs pas dans la voie triomphale du prétoire au bûcher. Après avoir longtemps déroulé dans l’ombre ses tortueuses procédures, l’inquisition espagnole a d’ailleurs ses grands jours. Elle aime les spectacles en plein soleil, les auto-da-fé pareils aux hécatombes de la Rome païenne, auxquels on convie la multitude, peuple et roi, comme à une fête. Philippe II n’en connut pas de plus belle. L’inquisition italienne, triste emprunt fait à l’étranger, repoussée par l’esprit national, a de tout autres allures. Elle frappe dans les ténèbres, et donne rarement en spectacle ces immolations publiques qui attendrissent les coeurs, et ramènent à la justice par la pitié. La destinée de ces confesseurs obscurs n’en est que plus douloureuse, et l’histoire semble infidèle à sa mission quand elle se tait sur des soufirances ignorées. C’est un motif de plus pour retracer en détail la vie des témoins dont le nom n’a pas péri dans le naufrage de la réforme à laquelle
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LA RÉFOKMK EN ITALIE. i33
ils firent le sacrifice de ce qu’ils avaient de plus cher, fortune, famille, patrie; martyrs de l’exil, ballottés sur tous les rivag-es , et ne trouvant de repos que dans la mort ; plus heureux que ceux de leurs frères qui ne purent se décider à quitter le sol natal , et pour lesquels le supplice de l’injure, de la calomnie, de la délation précéda celui du bûcher ! C’est l’histoire touchante et triste de Paléario.