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Aouïna, la nièce du curé; souvenir d'Afrique

« Voilà justement, dit le lieutenant Darreau, des spahis, en fouettant avec sa cravache les tiges poussiéreuses de ses bottes,

ce qui vous écarte un tas d'honnêtes gens de la religion!

Voyons : est-ce que ce curé-là, qui est un brave homme, — oui, un très brave homme, on peut bien le dire ici, — n'aurait pas dix fois mieux fait de se marier, tout bonnement,

que d'aller se fourrer dans le cas de nous conter une

pareille couleur? Quoique après tout, vous savez, ça m'est

égal; je l'estime comme il est, moi »

L'aide-major du 10e, un gros blond frisottant, de carrure athlétique, qui abritait ses yeux bleu pâle sous un pince-nez

(1) L'auteur raconte ici, par souvenir, un fait arrivé, dont il a connu les personnages.

s'A, LA NIECE DU CURE

;"i verres famés, lais sa queue de billard, grimaça

«rire d'ironie satisfa suspendil ses carambol

pour répliquer, en pi i « el les mots :

« Vous au début des choses, mon cher, à la

idedePinnoo Iule Quand vous aurez, comme

moi. mûrement approfondi les hommes, vous classerez la gent dévote, — moi je dis carrément la gent cafarde, — en trois 3 »

Les ofl 1 1 • lu 10( léger tournèrent tous ensemble la tête vers l'aide-major, el il j eut dans le café quelques secondes d'attention dont il profita pour énoncer posément son axiome:

« Les catholi-co

» Les catholi-coquins,

» Les catholi-capons.

pis espèces, comme nous disons en zoologie, embrassent tout If genre. »

Deux ou trois éclats de rire approbatifs saluèrent cette définition : il y eut encore, de-ci, de-là, quelques sourires, mais la majeure partie de l'assistance parut goûter médiocrement les axiomes tranchants du jeune chirurgien qui avait « approfondi les hommes ». Le 10e léger en était à sa quatrième aimée d'Afrique; il revenait de la campagne des Bibans, après avoir pris sa pari des rades expéditions de la Sikkak et de Constantine; on y voyait souvent la mort dv près, on y blaguait peu. Snils. deux ou trois jeunes gens récemment arrivés de France, avec les habitudes de \a pension des offide leur endroit, essayaient de faire chorus par quelques lazzis de garnison, lorsque, du fond de la salle, une voix grave te Interpella ainsi l'orateur :

o Doctem . vous me paraissez homme d'espril : dans laquelle des i as-énoncéea me rangez-vous, moi qui suis du

Il se fit à l'instant un silence général. Le docteur, réprimant un vif tressaillement, assujettit son pince-nez, plongea, son regard dans le brouillard intense formé par la fumée des pipes, reconnut la figure de son interpellateur, et répondit d'une voix mal aftermie, qu'il essayait de rendre enjouée :

« Ah ! mon commandant, je ne vous avais pas vu c'est

un piège! mais d'abord je ne me permettrai jamais de

juger ainsi mes supérieurs hiérarchiques Et puis, je connais trop bien, en tout cas, vos qualités personnelles pour pouvoir songer un seul instant à vous comprendre, — car je

parlais très en général, en l'air, — dans une manière de

de simple plaisanterie de café, voilà tout

L'attitude tranquille du chef de bataillon et le silence goguenard des plus anciens officiers venaient contrarier la facilité naturelle d'élocution de Faide-major.

Le commandant Malafaye était connu de toute l'armée d'Afrique pour ses rares capacités militaires, son courage calme et éprouvé, et sa religion. En campagne, il faisait tranquillement sa prière du matin en plein air, à genoux au milieu de ses soldats, se faisait servir maigre le vendredi à la papoue commune des officiers, et ne manquait pas, lorsque la journée lui paraissait devoir amener une « affaire » un peu chaude, de dire rondement à ses hommes : « Enfants, ceux de vous qui ont la chance de croire en Dieu feront bien d'astiquer leur conscience comme je viens de le faire; ils n'en soutiendront que mieux l'honneur de la patrie et du régiment, et ils peuvent, le cas échéant, y gagner le ciel d'un seul coup (1). »

L'avis portait toujours fruit. Aussi l'aumônier de la colonne (il y avait un aumônier volontaire) avait-il pris l'habitude de venir se placer, ces jours-là, à la hauteur du 2e bataillon, celui

(1) Nous racontons, nous n'inventons pas.

mie commandail Malafaye, sûr de voir bon nombre d'hommes tacher du rang pour venir passer, l'un après l'autre, une tI iîu i i e avec lui. sans interrompre la

marche; e1 cet exemple, qui souffletait tout net le humain, en amenail toujours quelques-uns des autres bataillons : ,. Bonne prise sur le pire de tous les ennemis, » comme disaii avec satisfaction l'aumônier.

tuquel tous les soldats étaient habitués, heurtail singulièrement les opinions de quelques esprits pointas, entre autres dn -avant aide-major, el le commandanl s'en riait plus d'une fois aperçu, sans songer ni à s'en formaliser ni à changer d'allures» « chacun étanl (selon lui) bien libn se damner ou de se sauvei à sa guisi adant il n'aimait,

ni ne tolérait le sarcasme, même pouf une bonne caus /brtiort 'pour une mauvaise, el il saisissait en ce moment l'occasion «if le faire sentir aux jeunes officiers que les lourdes saillies du chirurgien divertissaienl plus que de raison.

Le ueutenan! Darreau, donl les paroles avaient provoqué l'incident, cmtdeson devoir de couvrir l'aide-major en disanl :

« Mon commandant, personne ue s'esl permis de vous manquer d'égarte, veuillez le croire; on parlait seulementd'un curé qui se trouve avoir quelque chose de drôle sur les bras, parait-il.

— Ah! oui, la Nièce du Curé, s'écrièrent plusieurs voix raillen

— Elle va à l'écoledes Sœurs, je l'y ai vue, ajouta quelqu'un.

— Type mauresque pur, confirma une autre voix ^vec

an oncle breton Cas extrêmement curieux On réclame

les paient- »

Le commandant, qui d'abord avait froncé le sourcil, comprit toul el se mil à rire.

suis, lit-il avec bonhomie. Eh bien ! qu'a-

.Le zouave, d'un geste subit, dégageait son arme et la plongeait,....

t-on à dire contre elle? N'est-elle pas gentille, la petite

Aoiïïna?

— Pauline, commandant, Pauline, interrompit un vieux capitaine ! Dame ! c'est ainsi que le curé l'a nommée devant moi

— Pauline ou Aoiù'na, capitaine, c'est tout une. Parbleu! Il me semble que je dois connaître la fdlette mieux que vous, puisque c'est moi qui l'ai rapportée sur mon mulet de cantine, après Vaffaivc des Béni-Zérouâl, et qui l'ai fait adjuger, pour prendre soin de son éducation, à notre aumônier divisionnaire, l'abbé Le Kopp, présentement curé de Djidjelli. It y a de cela quatre ans. J'étais alors capitaine aux zouaves, où je suis entré dès la création. Nous ne pouvions pourtant pas trimbaler cette enfant à la suite du bataillon »

Les rieurs s'étaient tus. Plusieurs officiers, quittant leurs bancs (les chaises étaient un luxe encore inconnu en 1839 dans les deux cafés de Djidjelli), vinrent s'adosser au billard, et l'un d'eux demanda à Malafaye de quelle manière il s'était emparé de l'enfant.

« Ah! voilà! fit le commandant. Eh bien! je regrette de vous dire que ça n'a rien d'extraordinaire; on en a vu autant dans plus d'une razzia, et je vous le conterai brièvement,

n'étant pas né pour les longs discours Capitaine de Beau-

roy, vous souvient-il du cheik Sidi M'Barek ben Sliman?

— Hein? quoi? Parfaitement, répondit le capitaine. Je

lui dois deux coups de flissih en plein corps, et aussi (soyons juste) la croix d'honneur qu'ils m'ont value. Après tout, je n'en ai eu que pour trois semaines d'hôpital, et c'est le duc

de Nemours qui m'a décoré de sa main Je ne lui en veux

donc pas du tout à Sidi M'Barek, d'autant que c'est moi, hélas !

qui l'ai tué Je puis vous assurer que c'était un très bel

homme et un solide combattant. Je le vois encore debout devant sa maison, — une vraie maison à deux étages, s'il

plaît, do eD pleine Kabylie, — blessé de deux

ses burnous jetés à terre, un gros pistolet, d'une main, le fllssih de l'autre, et s* escrimant contre nos hommes rompre d'une semelle. .Tétais alors lieutenant. Messieurs, à la V du - bataillon des zouaves (1), et celait M. Malafaye qui commandai! la compagnie. Je crie aussitôt à mes nomi « Attention, ne le tue/ 3t un chef, un brave, prenez-le

» tout ?if! >' iJali! On ne m'entend même pas Voyant cela,

je m ' ayant et je lui tends la poignée de mon sabre en

lui faisant signe de se rendre. Il se méprend sans doute sui

l'intention et riposte, mais là! pif! paf!.... deux entailles

dans la peau Heureusement que la tunique était épaisse et le

coure assez solide. Je pivote tuut étourdi, je me redresse, je lui envoie mon coup de pistolet en pleine tête, je le vois très

bien tomber, puis je tombe à mon tour naturellement. »

Le capitaine marquis de Beauroj s'arrêta, huma lentement son grog froid, tira une longue boullée de sa sibsi (2), regarda le plafond et ajouta :

N'importe, c'était ce qui s'appelle un homme de race, et qui esl bien mort, [test-ce pas, mon commandant-.'

— Certainement, dit Malafaye, race ou non, c'était un brave,

rapport, la petite est bien sa tille.

— Tiens, tiens vous ne m'avez jamais parlé de cela. »

murmure de surprise courut dan- le café. Quelques jeunes

gens, enchantés de tenir un récit de bivouac, se groupèrent autour du commandant, et l'aide-major, moins mauvais qu'il n'affectait <!•• le paraître (comme la plupart des hommes), fit un pas en avant et marmotta très distinctement :

■■ innaient alors qu'un régiment, tantôtà deux, tantôt

tarent portés a trois en 1851, et l'élément

Ql en majeure partie, fut organisé à part ut

« Ma parole, j'ignorais J'ai cru Vous comprenez

Eh bien ! mon commandant, en ce cas, je retire volontiers ce que j*ai pu dire tout à l'heure, par pure plaisanterie, vous entendez? »

Les plus âgés saluèrent cette franchise d'un geste d'approbation, et Malafaye, avec un sourire de bon camarade, serra la main que lui tendait le chirurgien embarrassé.

« Beauroy, dit-il, vous a commencé l'histoire, voici la suite.

Arrivant avec mes hommes derrière son peloton, je l'ai

fait porter à l'ambulance avec le chef, qui avait été atteint

dans le rocher, derrière l'oreille, et qui mourut le lendemain

Et à ce propos, mon cher, si je ne vous ai point reparlé de cette affaire, c'est que je ne vous ai pluj revu qu'il y a une quinzaine, lors de votre arrivée ici ; en quatre ans, bien des choses se perdent de vue; l'occasion m'avait manqué. Mais revenons à la petite.

Pendant qu'on se tiraillait encore autour de la maison du chef, j'y entrai, je montai l'étage, et j'aperçus soudain tout un drame : un zouave, un indigène, que vous me dispenserez de nommer, m'avait précédé là, dans une grande pièce carrelée de marbre; devant lui, renversée sur les genoux, une jeune femme, richement vêtue, l'implorait en retenant de' ses deux

mains la baïonnette prête à la percer Je n'étais pas en

haut des marches que le zouave, d'un geste subit, dégageait son arme et la plongeait tout entière dans le liane de la malheureuse, dont le cri d'agonie me fit bondir.

Indigné, j'avais saisi cet homme à la ceinture, pour le faire

arrêter, mais il était enivré de sang et me résistait avec rage

Nous luttâmes un court moment; un coup de feu parti du

mur l'étendit soudain mort à côté de moi Très surpris, je

cours de ce côté et j'aperçois, par une petite fenêtre donnant sur une terrasse, un grand diable, bien mis, ma foi, qui

U À0UINA, LA RÉ

mbail le mur 11 disparut à travers les tlivierS

on montait; des hommes de la compagnie entrèrent. Et alors qu'en relevant la victime de cet assassinat, — le ternu me | ict, — on trouva une petite fille de deux à trois

mme nn cœur, toute blottie dans les voiles et, littéralement, dans le sang de sa pauvre mère, dont elle était complètement imprégnée. Elle nous regardait fixement, sans dire un mot, de ses grands yeux noirs, qui ne nous quittaient que pour se reporter sur le cadavre de sa maman; mais elle

ne donnait aucun signe de frayeur »

Quelques exclamations interrompirent le narrateur. Il repril :

« J"ai emporté l'enfant, et, comme je vous le disais, ne pouvant la garder à la compagnie, je me suis l'ait autoriser à laconfier à notre aumônier, qui l'a d'abord déposée chez les Sœurs de l'hôpital, à Bougie.

» Après deux ans de recherches infructueuses, aucun parent n'étant venu faire valoir ses titres et réclamer la petite. <iui répondait au nom d'Âonîna, nous Pavons gardée. Elle a maintenant dans les six <m sept ans: elle est baptisée, elle va à l'école, et c'est la mère Vuillaut, la débitante, une ancienne vivandière de l'Empire, qui la couche et en prend sum. ennant rétribution. On l'a appelée Pauline au baptême, que je lui ai servi de parrain et que mon prénom est Paul. Le curé d^abord, moi ensuite (quand j'y suis), veillons à son

éducation C'est me fille de Grand* Tente el qui en a 1rs

instincts. Aussi ai-je délibéré avec l'abbé de l'envoyer en un pensionnai sérieux, pour en l'aire quelque bien. Après tout, c'est son droit; son père n'était .... b

ivah singulièrement excité l'attention génémandant se tourna vers un sous-lieutenanl au

teint rosé, trais émoulu de Saint-Gyr, et lui tapa amicalement sur l'épaule :

« Jeune homme, dit-il, si vous tenez aux « impressions » d'Afrique », en voilà une toute chaude. Prenez-la, pendant que vous y êtes; dans deux ou trois ans d'ici, vous en aurez assez vu de toutes les couleurs pour n'y plus faire attention. Moi, j'ai débarqué à. Sidi-Ferruch, avec le maréchal de Bour-

mont C'est vous dire que je suis un peu blasé sur les

incidents de là vie en campagne. Mais, pour l'enfant, je l'aime, oui, ma foi »

Il se- tut, regarda l'heure à sa montre, alla décrocher sa casquette et, sortant du café où les stores soigneusement baissés et humectés entretenaient une fraîcheur relative, il entra sans transition dans l'aveuglante lumière et les 33 degrés Réaumur sous lesquels cuisait, à cette heure, la grande place de Djidjelli.

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