‹ Aouïna, la nièce du curé; souvenir d'AfriqueChapitre 12 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le soleil du lendemain se leva dans un ciel limpide, sur un paysage montueux, encore brillant d'humidité ; mais ses brûlants rayons eurent bientôt séché jusqu'aux dernières traces de l'orage. Il ne resta qu'une fraîcheur légère dans l'air matinal, qui tempérait doucement la chaleur de juillet; une brise un peu plus forte, qui faisait mollement onduler les épaisses frondaisons des grandes forêts, et un sentiment de renouveau, avec une plus vive sensation de bien-être dans toute la nature.

De bonne heure, les clairons avaient lancé à tous les échos l'allègre sonnerie de la diane. Pendant que le petit corps destiné à occuper le point reconnu la veille filait lestement, sac au dos, après s'être lesté d'mi bon « coup de croc », pour accomplir avec gaieté la courte étape qui lui était assignée, les trois divisions massées sur le plateau et ses alentours vaquaient à l'ordre du jour avec une joyeuse activité, que doublaient les nouvelles de la nuit échangées d'homme à homme, d'escouade à escouade. On savait la promotion du gouverneur général au maréchalat : c'était la certitude de la fin. L'horizon montrait toutes les fatigues terminées et laissait entrevoir, avec le prochain retour en vainqueurs fêtés et cajolés, la distribution do* récompenses méritées en cours de campagne, le repos pour tous, L'heure était toute aux épanchements entre camarades et à la satisfaction du devoir accompli.

En arrière du vaste camp, et vers l'Ouest, se dressait un roc grisâtre d'une vingtaine de pieds de haut, dont les fentes

déni échapper des figuiers courts et noueux et de ( buissons d'aubépines, de lentisques et de myrtes. Un bouquet de chênes dix fois séculaires, de thuyas sombres et de carou-

odorants, surgissant au pied, étendait ses larges ramures ei son ombre protectrice sur le tertre environnant. C'est là que, dès la première aube, un peloton de sapeurs du génie et d'ouvriers d'artillerie était venu prendre des mesures pour

r l'autel et improviser le cadre guerrier et champ qui lui convenait le mieux. La modeste table d'autel, en bois sculpté, reposait par ses angles sur quatre pièces de 8 en cuivre, dont la culasse avait été enterrée et consolidée; une

panoplie, en forme de soleil rayonnant avec croix au centre, masquait le vide du milieu; des platines d'armes* à feu* des lames de sabre, des baïonnettes en composaient le dessin. Les grands pi>t<>lets d'arçon, reliés par des chaînettes, des dragonnes et des gourmettes, formaient des lustres, garnis de bougies empruntées à l'état-major, et se balançaient doucement sous la t'euillée des arbres géants. Pour croix d'autel, un grand tronc de pin laryx, portant en travers sa plus grosso branche pour former les bras et conservant, autour de son écorce fraîche et mousseuse, les lianes qui avaient vécu de son appui, se dressait simplement en arrière du Tabernacle, plus toit et plus haut que jamais ne s'était, en ce pays, montré le erpissant.

Un large espace, une espèce de chœur en plein air, avait été ménagé on avant de l'autel. 11 était limité par quatre hauts trophées d'armes, dont les socles étaient des mortiers, les fûts des faisceaui étincelants de fusils, les cordons et filets des

- d'armes de diverses espèces, les chapiteaux des assembla-.. ingénieux de crosses cuivrées et de lames courbes. Dans

l'espace vide, des sièges requis aux ambulances attendaient l' état-major.

Le café pris, l'inspection des compagnies rapidement passée par les officiers de semaine, toutes les troupes en grande tenue s'ébranlèrent au son des tambours et clairons qui renvoyaient de tous côtés leurs fanfares aux montagnes. Elles vinrent se former en carré long sur trois faces, par bataillons en masse, autour et en avant de l'autel, la cavalerie et l'artillerie fermant le fond, les musiques, clairons, tambours et trompettes massés en deux groupes qui se faisaient face à distance, des, deux côtés du chœur. La ligne ondulante des drapeaux, escortés chacun de deux sous-officiers, vint se placer de chaque côté de l'autel, au pied des degrés de gazon. Puis les sonneries aux champs, envoyées en plein air, annoncèrent l'arrivée du groupe brillant des généraux et chefs de service, accompagnés de leurs officiers d'ordonnance (1). Un coup de canon partit de derrière l'autel, et l'abbé Suchet, — le plus populaire des prêtres algériens, surtout dans l'armée qui lui devait la vie de plusieurs centaines de soldats, — apparut sous les ornements sacrés, assisté du célèbre fondateur et premier Abbé de la Trappe de Staouéli, et d'un jeune prêtre du Séminaire de Kouba. Le Saint Sacrifice commença.

Groupés en arrière des troupes, sur tous les points saill du plateau et les pentes environnantes, des milliers de Kabyles en suivaient avec attention toutes les phases, d'un air grave et respectueux, et portaient alternativement leurs regards sur l'autel où s'accomplissaient les Saints Mystères, et sur les colonnes de troupes, dont les armes leur renvoyaient en paillettes aveuglantes les reflets du soleil, et dont l'ordre sévère

(1) Quoique né et élevé dans le protestantisme, le maréchal Randon était mbu de seutiments religieux très profonds, et tenait à donner l'exemple en ces sortes d'occasions. Il y gagna sa conversion personnelle.

lGi AOUINA. LÀ NIÈCE DU CURÉ

excitait leur admiration. Le son d'une clochette monta dans le ciel pur, au milieu du grand silence de l'armée : Dieu allait descendre, à l'invocation d'un homme, sur ce sommet d'où la prière chrétienne avait cessé de monter depuis douze siècles (1). De breîs commandements s'élèvent du front des troupes; un Long et uniforme mouvement se produit: subitement, tambours, clairons et musiques lancent d'un seul accord les grandes batteries et sonneries d'honneur; des éclairs rapides jaillissent en arrière de l'autel, le canon éclate en longues salves dont les échos vont se répercuter indéfiniment dans le demi-cercle des hautes montagnes; et là, sous la majesté du Dieu qui vient lés bénir, en face des pics immenses couronnés de forêts, des longues pentes qui disparaissent dans l'ombre des profonds ravins, et de la mer qui étincèle à dix lieues au Nord, en reflétant dans ses eaux limpides l'azur foncé du ciel africain, 30000 Français, victorieux de la veille, présentent les armes et fléchissent le genou.

Au loin, dans leurs nombreux villages, 100 000 Kabyles, debout sur le seuil de leurs maisons, se regardaient en répétant : « C'est la Grande Prière de France qui se dit devant le gouverneur. On nous avait trompés, en nous disant que les lr;nir,ii> vivaient comme des chiens qui n'honorent point Dirn. » Et les groupes de chefs qui assistaient de près à la grave cérémonie se sentirent émus d'un sentiment nouveau : à la nation fataliste du guerrier qui a perdu la partie se mêlaient désormais l'estime et le respect pour le vainqueur

Dans une maison kabyle, plus vaste et mieux bâtie que les

(1) En franchissant le col des Beni-Aicha, un caporal de zonaves avait

ramassé un objet fruste qu'il porta à l'état-major. C'était une pierre

lu ine siècle, portant cette inscription en latin : 0 Christ l puis

/• un -jour fortement tout te pays qu'embrassent d'ici no* regards l

La pierre est an musée d'Alger. Le Christ a maintenant des prêtres et des

autels en Kabvlie.

AOUÏNA, LA NIÈCE DU CURÉ IQ[

autres, une femme était assise, songeuse, les sourcils froncés. A chaque instant, ses regards se dirigeaient, par une involontaire attraction, vers le camp français dont les lignes régulières apparaissaient en contre-bas, à cinq ou six kilomètres, comme une vaste marqueterie blanche étalée sur le fond vert et bran du plateau. Assises à quelques pas, plusieurs femmes de service, les jambes et le cou surchargés d'ornements, causaient à demi-voix, sans perdre de vue leur maîtresse. Un grondement sourd, qui courait d'écho en écho, fit relever la tète à la Commandante des montagnes. Une femme répondit à l'mterrogation qu'exprimaient les yeux d' Aouïna :

« Les Roumis commencent leur Grande Prière On dit

que c'est beau à voir Beaucoup d'hommes y sont allés -ce

matin, parce que le Mouchir a promis qu'ils seraient reçus en

paix Le fils de Si-Lakdar-Ibn-Khelil, qui en revient, dit

qu'il y a là-bas une foule innombrable de soldats. Ils sont tellement bien rangés qu'on les croirait attachés les uns aux autres; les chefs sont coiffés d'un chapeau en forme d'oiseau renversé, pointu aux deux bouts, et le marabout qui chante la prière s'habille tout en blanc et en or »

Elle baissa la tête et ajouta, avec une humilité mal résignée :

« Qu'importe? Ce n'est pas pour nos yeux que tout cela est fait »

Aouïna s'était levée ; elle se promenait avec agitation dans la vaste pièce aux murs tapissés de faïence.

Une des femmes, qui se tenait à l'écart des autres, lui saisit doucement la main au passage et l'attira vers elle. Aouïna l'aimait; depuis dix ans, elle avait éprouvé son dévouement sincère et, parfois, laissé transpirer devant elle une partie des passions et des désirs qui agitaient contradictoirement son esprit.

« Aouïna se rend malheureuse, murmura la suivante à

son oreille. Pourquoi donc? Ce matin, l'Agha Sidi-Lakdar

est allé avec plus de 150 chefs de tribus, de ferkas et de douars, accepter l'Aman du général français. Il doit assister à la prière du moufti français et à la dijfa des officiers. Tous nos hommes, après s'être battus en braves, disent qu'il est temps décéder, et que le gouvernement des Français sera plus doux et plus juste que ne fut celui des Turcs. ... Qui empêche Aouïna de paraître avec honneur chez ses anciens amis, et d'assister encore une fois, si elle y trouve plaisir, aux prières qu'elle aimait tant faire elle-même pendant son enfance? Personne ici ne l'en blâmera. »

La jeune femme avait reculé : pour la première fois, elle leva sur sa conseillère un regard de méfiance. Celle-ci devina sa pensée ; elle secoua la tête d'un air de dignité offensée :

« Non, dit-elle, Aïcha ne cherche pas à tromper la fille du cheik ; elle l'aime comme elle avait aimé sa mère, et voudrait lui être agréable. Et puis, que nous importe à nous autres femmes ce que les hommes, qui nous méprisent et nous commandent, peuvent penser ou dire? Ils ne daignent pas nous faire participer à leurs prières ; ils ne veulent de nous que des

enfants, des burnous et du kouskouss Aouïna n'a pas été

traitée comme nous parce qu'elle avait des talents que nous n'avons pas, quelle était plus savante que les homme-, et élerée à la mode chrétienne Oh! que les femmes sont heureuses chez les chrétiens! Elles vont et viennent, sans que

.une les gêne ni les menace; elles ont la même prière que Les hommes et un beau paradis

— Sortez ! s'écria Aouïna devenue livide, sortez, toutes ! »

Sa voix exprimait un tel courroux que toutes les femmes,

effrayées, avaient instantanément bondi sur leurs pieds et

lyaient de la chambre. Seule. Aïcha sortit lentement et»

•ulevant l'épaisse tapisserie tendue en portière, jeta un

dernier regard, plus plein de compassion que d'effroi, à sa maîtresse toujours debout, le bras étendu, dans une attitude d'impérieuse colère.

La portière retombée, Aouina courut à la porte massive qui, d'ordinaire, restait complètement ouverte, la fit rouler avec effort sur ses gonds, la ferma et poussa le gros verrou de fer intérieur. Sûre alors d'être bien seule, elle fit quelques tours dans la chambre, d'un pas saccadé, avec des gestes fébriles. Quand elle eut triomphé de cette surexcitation momentanée, elle alla ouvrir un des grands bahuts de cèdre sculpté, aux enjolivements de nacre, de cuivre et de corail, qui décoraient le pourtour de l'appartement et faisaient office d'armoires, et en retira un objet qui n'avait rien d'arabe, et qu'elle déploya et ajusta avec soin ; c'était une très belle et puissante longuevue, portant la marque d'une des premières fabriques de Paris. Avec lenteur, et comme honteuse d'elle-même, elle acheva de mettre les tubes au point, s'accroupit derrière sa fenêtre à gros barreaux, et fut bientôt absorbée dans la contemplation de la

messe que nous avons décrite plus haut Son cœur battait

avec violence; ses lèvres entr'ouvertes murmuraient, à son insu, les répons des prières liturgiques, comme elle l'avait fait bien des années avant, modeste fillette, agenouillée dans la chapelle du couvent de Lyon.

Soudain, une ligne blanche de fumée, traversée de vifs éclairs, ourla le paysage; puis, quelques secondes après, les grondements lointains et assourdis de la taraka (salve d'honneur) arrivèrent à ses oreilles. La longue-vue gisait à terre; à genoux sur le carreau vernissé, la figure dans ses mains, Aouina priait et adorait, avec ce doux sourire de l'amour confiant qu'elle n'avait pas encore eu sur les lèvres depuis son départ de Philippeville; et si une oreille indiscrète s'était trouvée à portée, elle eût entendu ces mots : « Je vous

adon.'. ô icrè, ô sang précieux de mon Rédempteur,

sacrifiés pour racheter mon âme; Jésus, mon Sauveur, j'unis

mon sacrifice au vôtre » Aouïna redisait avec ferveur les

prières de son Paroissien de Lyon

La réaction fut terrible ! Quand la jeune femme voulut de nouveau regarder ce qui se passait au camp, les prêtres avaient disparu; un mouvement général s'opérait dans les troupes, qui prenaient position pour défiler devant l'état-major, avant de regagner leurs cantonnements respectifs. La Commandants des montagnes leur envoya un geste de défi, et. ramena ensuite ses regards sur la chambre où elle était enfermée, prisonnière de son abandon, de sa propre solitude. Elle sentit tout le vide de sa situation, tout le néant de ses dix années d'efforts surhumains consumés dans une lutte impossible: elle se laissa ton il ni' assise, les bras au corps, et murmura d'amères paroles qui devinrent ensuite paroles de douleur sans bornes et

(fexâspération sans mesure Exaltée par l'acuité croissante

de tant de déboires, elle en était venue à se couler, en gémissant, sur l'épais tapis de laines tressées qui couvrait le milieu de la pièce; elle le mordait pour étouffer ses cris, et laissait échapper pêle-mêle, en arabe et en français, tantôt des appels désespérés et des reproches au Dieu de son enfance, tantôt des imprécations furieuses contre les Français vainqueurs et contre la lâcheté de ses compatriotes, fatigués de la lutte et déjà en pourparlers avec l'envahisseur

Cette crise, d'une violence inouïe, dura plusieurs heures et la laissa sans forces, étendue sur un mauvais sofa. Elle n'entendit ni les appels plusieurs fois renouvelés d'Aïcha qui ('tait venue, inquiète, heurter à la porte, ni le tumulte inusité

d'hommes et de cheyauxqui s'agitaient autour delà maison

Enfin elle se leva, remit tout en ordre, rajusta sa toilette, se baigna les veux dans de l'eau parfumée, et, d'une pâleur ver-

Aouina priait.

dâtre encore, mais ferme dans son allure, elle alla tin verrou. Aïcha, accroupie sur la galerie intérieure de sa maison, en face de la porte, se leva précipilamment et courut à sa maîtresse. Derrière la suivante, Aouïna vit surgir et s'avancer un homme d'aspect grave, à l'œil vif et pénétrant; c'était l'Aga des Beni-Raten, celui qu'elle avait elle-même choisi et fait proclamer chef de la Djilia (guerre sainte) et Califat des montagnes, à la mort de son oncle Hamoun-Tahar, dont le dernier conseil avait été une parole de paix et de soumission.

Elle composa aussitôt son visage. L'Aga, qui avait tout deviné, parut ne s'apercevoir de rien. Il s'arrêta vers le milieu de la chambre, grave et poli, et raconta en quelques phrases expressives les cérémonies de la Grande Prière et de la diffa, auxquelles il venait d'assister en invité, à la tête des chefs de la montagne. Aouïna l'écoutait avec calme, les yeux baissés.

Il cessa de parler. Il y eut un silence de quelques secondes. Puis le chef reprit avec lenteur, en observant la jeune femme :

« Il est écrit : Celui qui lutte contre le Destin est comme l'oiseau qui vole contre la tempête; il retombera brisé, et ses amis ne le plaindront pas; ils diront : « C'était un fou! » L'ordre d'Allah a décidé : la guerre est finie Les Français se sont conduits avec honneur et nous ont respectés

comme l'homme le doit à l'homme Aouïna a dû songer

à prendre une décision? »

Elle releva sur lui ses yeux où déjà brillait l'éclair du défi, et répliqua d'une voix âpre :

« Quand les hommes en ont assez, que peut faire une femme?

— Aouïna entend les conseils de la sagesse?... . Aouïna se soumet? Le grand mouchir m'a chargé de lui dire

172 AOl"IV\. LA NIÈCE DU CURÉ

qu'elle serait reçue avec tous les honneurs dus aux chet elle se présentait au camp français. »

Elle sauta en arrière avec une rauque exclamation :

a Moi? sYcria-t-elle, capituler? »

Mais elle reprit aussitôt son calme et ajouta ■

r Non. je pars.

— Ah! Quand cela?

— Tout de suite, à moins que Sidi Lakdar-Ibn-Kheii!, donl je vois les cavaliers entourer ma maison, ne trouve avantageux de me livrer aux Français, dont il est maintenant l'ami et le serviteur. »

Le grand chef kabyle tressaillit, mais il ne releva pas cette injure sortie d'une bouche de femme. Il se dirigea gravement vers la porte, en disant :

« C'est bien; tu es libre de ta volonté. Que Dieu accompagne tes pas! »

il tenait la lourde portière soulevée: il se retourna brusquement, et, d'un ton placide, posa cette question :

« Aouïna s'est enfermée pendant la prière française

Elle a été fort émue, cela se voit Elle a eu de longs et

forts ressouvenirs Rien de plus juste »

Ces mois entrèrent comme un dard aigu dans le cœur de

Vex-nièce du Curé Mais déjà elle s'était redressée, superbe

et impérieuse, et, fixant sur l'Aga son œil noir, brûlant de colère, elle lui répondait d'un ton tranchant :

« C'est vrai En voyant les pantalons rouges foisonner

sur nos montagnes, j'ai pensé à mon père Sidi M'Barek, qui tomba à quatre lieues d'ici, en homme, les armes à la main,

sans vouloir se rendre J'ai pensé à ma mère assassinée par

un soldat en pantalon rouge Puisque tout le monde aujourd'hui oublie, c'est à moi, tille du chef, à me souvenir »

Sidi-Lakdar Fécouta sans broncher, lui adressa un salut de

AOUINA, LA NIÈCE DI" CUBÉ 173

la tête et sortit en haussant les épaules. Une minute après, il était en selle et se dirigeait au petit trot, à la tète de ses cavaliers, vers le camp français. Il jouait doucement avec la croix de la Légion d'honneur que le maréchal lui avait conférée le matin même et causait d'un ton amical avec un jeune officier

de hussards envoyé à sa rencontre

Impuissante, la rage au cœur, Aouïna le vit disparaître au tournant du chemin. Il lui restait a peine, pour elle-même, le temps de se mettre à l'abri des Français.

Les troupes, après le repas du matin, s'occupaient en chantant à refaire leurs sacs, nettoyer les gamelles, abattre les tentes, bref aux rapides préparatifs du départ; car elles devaient aller coucher et s'installer, pour quelques jours, à environ neuf kilomètres plus loin, au point reconnu par Darreau. Celuici, tranquillement assis sous sa tente, dans un fauteuil canné que lui avait envoyé le maréchal, tenait tête, devant sa petite table de cantine, au général Yousouf et au Père Abbé de la Trappe ; en dépit d'uu peu de fièvre et de son bras droit latte et immobilisé dans un grand foulard qui lui passait au cou et se rattachait à la ceinture, il maniait rondement la fourchette de la main gauche.

Dans un coin de la tente, le vicaire général, accroupi sur un pliant, lisait et annotait à la hâte sa correspondance du matin.

« Je vous dis, mon général, reprit Darreau, poursuivant une conversation depuis longtemps commencée, qu'il s'en est fallu de bien peu que je ne ramenasse ici même, confuse et repentante. Elle tremblait comme la feuille d'automne au vent, quand je lui parlais de son père adoptif. Mais j'ai peur d'avoir gâté l'affaire par un mot de trop

— Vous autres soldats, vous êtes tous des maladroits, inter-

\"ï AOII.NA. LA NIÈCE DU CIRÉ

jeta de son coin l'abbé Sachet, connu et aimé dans l'armée ses brusqueries de bourru bienfaisant.

— Ces! bien possible, fit le général., j'admets que Darreau it mal pris; mais je crois me connaître en Arabes, moi,

et je vous dis que cette fille-là ne capitulera pas ainsi Elle

esl possédée par tout l'orgueil que l'Arabie a enfanté depuis Mahomet. Vous aurez de la peine à la revoir. Pour le moment, attendez-vous à apprendre qu'elle a filé à cent lieues d'ici.

— EUea été baptisée et éle?ée au couvent, observa le P. Régis. Son cœur est droit Vyez confiance, Dieu nous la rendra.

— Vous croyez donc, dit Darreau, à la convertibilité des AraU

Le Trappiste se leva tout droit :

« Oui. certes, lit-il avec force, j'y crois. Et tout chrétien qui la nierait offenserait la puissance même du Dieu dont la grâce ne connaît pas d'obstacles et ne fait pas acception de races ni de personnes, mais qui est mort pour tous les pèches et toutes les erreurs du monde. Quant au cas présent, c'est autre chose : je pense avec vous que, pour le moment, et sous l'eicit d'uni' lutte à peine terminée, nous ne devons pas attendre grand'chose de ce caractère susceptible et ombrageux. Mais, je tous le répète, colonel, vous n'êtes pas missionnaire: il y a dans les rapports de l'àme humaine avec son Créateur miséricordieux des secrets que votre profession oe vous a pas permis

d'entrevoir.' Ne vous prononcez donc pas frop vite sur Aouina

Eh! la miséricorde d'eu haut Q'attend-elle pas tons les jours, chez nous, en vieille terre catholique, et pendant de longues années, le retour d'àmes rachetées an baptême qui ont abandonne les pratiques de leur chrétienne enfance? Pourquoi

moins envers une pauvre fille «outre laquelle tout s'est conjuré à la fois pour la chasser de la voie du salut? Son âme èD \aut une autre.

— J'ai compris l'allusion, répliqua Darreau avec sa franchise ordinaire. Eh bien! mon Révérend Père, je vous engage ma parole de soldat que si cette fille-là revient au Dieu de son baptême, la Providence n'aura pas fait un miracle, mais deux du même coup ; moi aussi vous m'y verrez revenir, et franchement.

— Ingrat, s'écria le vicaire général en serrant ses lettres dans son portefeuille, voilà que vous dictez vos conditions à

Dieu Mais sa bonté passe avant tout; le P. Abbé et moi

acceptons en son nom, et c'est vous qui y serez pris. Général, vous êtes là pour en témoigner.

— De très grand cœur, parbleu, s'écria Yousouf ! Du reste, Darreau sait bien que je suis catholique pour de bon, moi, et que je pratique ma religion.

— Mais oui, je le sais comme beaucoup d'autres, mon général, et je ne vous en honore que davantage. »

Le café arrivait; on changea de conversation.

Quand on sort d'Alger vers l'Ouest, par Bab-cl-Oued (la « Porte de la Vallée »), la route se bifurque : l'une de ses branches, descendant à droite jusqu'à la mer, côtoie le rivage, et mène au riant village de Saint-Eugène et aux anses pittoresques du cap Caxine; l'autre, continuant tout droit, aboutit, en longeant la vaste enceinte de l'hôpital militaire, aux pentes émaillées de villas qui couvrent les revers du Bouzaréa, et grimpe en serpentant le long de l'épaisse colline, jusqu'au Petit Séminaire et au pèlerinage aujourd'hui si célèbre de Notre-Dame d'Afrique. Le long de ce chemin, dans la partie basse qui précède l'hôpital du Dey, s'était formée, dès le début de la conquête, une agglomération considérable de chaufourniers, plâtriers et maçons, avec les boutiques et les cabarets obligés ; devenue importante avec le temps, elle constituait un quartier suburbain appelé la Cité Binjenud. Les

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Filles de la Charité, nombreuses à Alger, y avaient établi, adossée aux bâtiments administratifs de l'hôpital, une école ,]( filles dev< nue très prospère, avec diverses œuvres annexes d'éducation el de secours.

t là qu'une après-midi du mois de mars 1873, M^ D..., coadjuteur du célèbre archevêque d'Alger, vint sonner, accompagné de deux prêtres âgés. Le plus vieux, qui portait la mantelletta violette des prélats romains, était de petite taille, fortement voûté. Ses traits aux rides profondes, qu'entourait une barbe dure et clairsemée, offraient un mélange de bonté brusque et de vivacité résolue; c'était le vieux héros des guerres d'Afrique, le vicaire général Suchet, dont il a été question plus haut. Le second, toujours vert et portant droit sa haute taille et sa longue barbe blanche, était le chanoine Le Kopp, officiai du diocèse.

Ils allèrent s'asseoir, en gens au fait de la maison, dans un parloir oblong, aux murs blanchis à la chaux, qui longeait l'une des cours de récréation, et bientôt ils virent arriver avec empressement la supérieure, une Sœur au regard 1 reposé, qui portait allègrement ses soixante ans bien sonnés. Elle rendit humblement ses respects à l'évêque, et attendit qu'il s'expliquât, Il aborda tout de suite l'objet de sa \ i > i t + • :

« Ma bonne Sœur du Meslier, lui dit-il, vous n'êtes pas seulement le refuge des pécheurs, mais aussi, de temps en

temps, l'espérance des évèques. Mais nui Je viens à

vous paire que j'ai à vous faire une demande exotique, et que nous vous avous jugée plus apte à y satisfaire que nulle autre »

La Sœur se mit à rire :

« Puissé-je, à défaut d'autres aptitudes, avoir réellement celle-là, Monseigneur, >i elludoit être de quelque utilité pour ce que désire Votre Grandeur!

— Oh! d'une grande utilité Mais, d'abord, mettons nous

en règle : tenez, voilà un mot de votre Mère provincial»1, avec une lettre d'obédience toute signée, où il ne manque plus que

le nom de la personne Et j'espère que c'est vous qui le

mettrez, ce nom »

Un peu surprise, la Sœur lut les deux papiers, et les rendit en déclarant qu'elle se mettait aux ordres de l'évèque.

« Eh hien! dit celui-ci, voici l'affaire en deux phrases: Mgl' l'archevêque, qui est présentement à Paris pour y organiser son œuvre des Écoles d'Orient, me presse de lui trouver, dans le plus bref délai, une religieuse instruite, de caractère ferme et judicieux, pouvant enseigner et administrer, capable de traiter au besoin avec les gros personnages turcs et européens; il s'agit ici de la Syrie et de la Palestine, vous l'avez compris Bref, un parangon de Sœur!

— Oui, je vois cela, fit la supérieure en souriant.

— Ah! condition essentielle: il faudrait qu'elle eût fait

un long séjour clans les pays musulmans et même, si cela se peut, qu'elle parlât bien le turc ou l'arabe Sans cela, Monseigneur n'eût pas eu besoin d'écrire ici; il aurait certainement trouvé un sujet en France. Mais j'y songe! A propos,

ma Sœur, il me semble que vous êtes une très vieille Algérienne, vous devez savoir l'arabe?

— J'ai trente-cinq ans d'Afrique, Monseigneur. J'y suis venue avec l'ambulance de la première expédition de Constan-

tine Mais je dois commencer par déclarer à Votre Grandeur

que, tout en baragouinant à force d'habitude tous les dialectes de ce pays, je ne sais pas réellement l'arabe, et n'ai eu que peu de contact avec les musulmans. Et puis, mon âge ne me permet plus de songer à fonder quelque chose, et, enfin, je suis supérieure ici, et que Monseigneur nie pardonne de m'y croire de quelque utilité! Tandis que là-bas, en vérité....

|78 Mil !\ .. I A NIÈCE DU CURÉ

— l'ai compris, interrompit l'évêquè. Je m'attendais à votre réponse. Mais vous avez tant vu passer de chose> et de gens, et aussi de Sœurs, que je me suis demandé si vous ne trouve-

] as dans vos souvenirs une indication précieuse au point de vue des désirs de M*1 Lavigerie. »

La Sœur avait croisé ses mains et regardait fixement le plancher; elle releva la tète et demanda :

« C'est bien press

— Hum! Vous savez que M*r l'archevêque n'aime pas ors Il me presse beaucoup pour cela tellement

que, sï j'avais eu-ce soir le sujet demandé sous la main, je l'aurais fait partir sur-le-champ. Vous savez que c'est aujourd'hui courrier d'Orient? »

La supérieure, passant la tête à une fenêtre, appela une petite Espagnole au teint olivâtre, qui jouait au-dessous.

n Anita, ma petite, savez-vous où est Sœur Pauline?

— A la cuisine, ma M

— Allez lui dire que je la prie de venir au parloir. » L'évéque et le vieux vicaire général se regardaient étonnés,

Seul, le chanoine avail compris. 11 fixa longuement la supérieure, toujours calme et souriante, puis il passa la main sur

n\ et s1 ibsorba dans ses réflexions. Sieur Pauline entrait an parloir. Elle se mit à genoux pour baiser l'anneau du coadjuteur, salua modestement les deux prêtres avec une expression d'affectueux respect, et attendit debout, les yeux bais

ordres de sa supérieure.

eur Pauline, dit celle-ci; vous allez nous quitter.

— Comment! Vous quitter? Oh! ma Révé-

— lei . ma chère Sœur, que vous allez nous quitter

tranquillisez-vous G'esl sur un désir émané de trop

liant pourn'j pas obéir avec confiance: de Monseigneur notre

AOn.NÂ. LA NIÈCE DU CURÉ 179

archevêque Il s'agit des missions et écoles d'Orient,

œuvre excellente entre toutes, pour laquelle vous êtes jugée spécialement apte. Voici votre lettre d'obédience toute prête. »

La religieuse avait pâli; mais sa défaillance ne dura qu'une seconde. Elle leva sur le grand Christ d'ivoire un regard où brillaient à la fois des larmes contenues, l'énergie d'une volonté de fer et une confiance pleine d'amour; puis elle répondit avec douceur :

« Je suis heureuse d'obéir, ma Mère. Quand faudra-t-il partir?

— Tout de suite. On est en retard Monseigneur daignera vous expliquer lui-même, chemin faisant, ce que l'on attend de vous. Le courrier part cette nuit; vous le prendrez. Allez embrasser nos Sœurs et faire votre petit paquet. Monseigneur voudra bien sans doute vous attendre dix minutes?

— Et même vingt, s'écria l'évêque surpris. Mais, ma bonne Mère, vous êtes vraiment miraculeuse dans vos procédés! »

Sœur Pauline était déjà sortie. On entendit bientôt dans les cours les exclamations d'étonnement des enfants, affligées de ce brusque départ, et leurs adieux, mêlés de larmes, prouvèrent que Sœur Pauline était aimée à la Cité Bugeaud.

« Tous mes compliments, ma Sœur, dit enfin l'abbé Suchet

Il est entendu que vous répondez complètement de cette religieuse, qui paraît encore un peu jeune pour la tâche qu'elle va assumer?

— Monsieur le vicaire général, c'est entendu. Mais Sœur Pauline, bien quelle n'ait pas ses quarante ans sonnés, est plus

ancienne que moi sur la terre algérienne, et tenez, voici

M. le chanoine qui pourrait vous dire le reste mieux que moi »

Le vieux prêtre se détourna, trop ému d'abord pour parler. « Monsieur le chanoine, lui dit doucement la supérieure, eh quoi ! le passé vous émeut encore à ce point?

180 ! in A. LA NIÈCE DU CCRÉ

— Oui. m;i Sœur, répondit l'abbé Le Kopp; mais Ih'eu m'esl témoin que c'esl de gratitude et d'admiration envci bonne Providence qui prépare de si loin et atteint avec taut de force et de douceur les buts de sa miséricorde Monseigneur, la Sœur Pauline est de race arabe, et tille d*un chef jadis renommé; dans son enfance, on l'appelait

— Aouïna, s'écria l'abbé Suchet, l'orpheline, la nièce du . devenue plus tard la fameuse Commandante des montagnes de Kabylie Eh! parbleu, j'aurais dû la reconnaître,

rien qu'à son œil noir si fier et si intelligent!.....

— Je connais un peu cette histoire, murmura l'évoque; mais voilà qui est étrange, en vérité. Comment cette femme célèbre qui fut en réalité le moteur et le guide des quatre grandes guerres de Kabyle, le général Darreau me l'a lui-même déclaré, se retrouve-t-elle ici, sous la grande cornette? Ma Sœur, c'esl à vous d'expliquer

— Aouïna, Monseigneur, a été apportée par ses anciens . malade, presque mourante, el déposée au pied d'un

olivier, en face du nouveau bureau de Tizi-Ouzou. penduit la grande famine qui suivit l'insurrection du Sud, en 1865. Ces! là qui' n<»s Sœurs l'ont recueillie »

Le chanoine fit un signe de tête affirmatif; puis il baissa la tête, accablé sous le flot de ses souvenirs.

« C'est ainsi, Monseigneur, reprit le vicaire général, je me rappelle avoir connu le lait. Mais voyez comme notre vénérable ami est ému! il me pardonnera de prendre la parole à sa place. C'est lui-même qui. aumônier d'une colonne expéditionnaire, la reçut toute petite des mains d'un brave officier chrétien qui l'avait ramassée près des cadavres de ses parents; elle fut d'abord élevée .ï l'école que tenait la Sœur du Meslier, et e: QSuite en France

— A Lyon, interrompit l'abbé LeKopp.

— Elle en revint avec une excellente éducation, fut réclamée par un parent qui obtint de l'emmener à la Montagne, et redevint tout à coup, — le diable ne perd jamais entièrement ses droits en ce pauvre monde — une ennemie acharnée i\v> Français. A cette époque, elle était connue sous le sobriquet de la nièce du Curé. »

Son regard glissa vers le chanoine, qui avait fermé les yeux et sentait son cœur sursauter à ce souvenir. Un sourire vaillant vint éclairer les rides du vieux vicaire général; il huma une pincée de tabac et reprit :

« Ha, ha, quel capitaine ce fut que la nièce du Curé! On a dû vous en parler, Monseigneur, car tous les anciens comme

moi Font assez vue à l'œuvre Toujours vaincue, jamais

soumise, et relevant avec une énergie surhumaine des parties que les meilleurs guerriers tenaient pour bien perdues. Dans la dernière guerre, en 1857, il n'a pas fallu au maréchal Kandon moins de 30000 hommes pour en venir à bout. Et elle seule ira pas capitulé!

— Quelle est donc, murmura l'évêque devenu pensif, la néfaste puissance infusée par le Kuran dans les veines de cette race guerrière, pour avoir amené jusqu'à ce point d'exaltation, contre ses propres bienfaiteurs, une âme si noble et

si largement douée? H y a des heures où je sciais tenté

de me taire devant ceux qui déclarent les musulmans inconvertissables, si ce n'était poser une limite à la puissance et à la bonté divines

— Absit /Monseigneur, ô£sft/s' écria Impétueusement le vieux doyen du clergé d'Afrique. Votre Grandeur ne le pense pas, et bien elle fait. C'est précisément l'idée qu'émettait, à propos de cette Aouïna, pendant la guerre de 1857, le colonel Darreau, un -jour que nous étions réunis plusieurs sous sa tente, après la célébration d'une messe de camp, un beau spec-

182 AOI IN A. LA MÈCE DU CURÉ

lacle en campagne, croyez-m'en. Le P. Régis le reprit de la belle el le saint homme y voyait clair; car c'est un vrai saint, nous le savons tous

— Il est dommage, iit observer le coadjuteur, que vos contradicteurs d'alors ne soient pas ici maintenant pour concilier avec dous.

— Oh ! ils se sont trouvés à l'heure utile et à propos, Monseigneur. Je me rappelle que, lors delà professsion de Sœur Pauline, que j'ai reçue moi-même, ses deux parrains étaient le lieutenant-colonel du Bourdais et le général Darreau, l'ex

contradicteur en question J'ajouterai que, depuis lors, le

général Darreau, qui est, comme vous le savez, rentré en France, s'< si fail catholique pratiquant, selon la parole qu'il en avait donnée conditionnelleinent ; il fait ses Pâques, va à la messe et observe les lois de l'Eglise. Nous nous écrivons quelquefois.

— Je l'ai connu ici avant son départ, dit le prélat: c'est un des plus étonnants types «le soldat d'Afrique que j'aie eus sous les yeux. Mais comment l'enthousiasme des Kabyles pour leur Reine a-t-il pu tomber à ce point qu'ils l'aient abandonnée, sur une route?

— Hélas! Monseigneur, dit à son tour la Sœur du Meslier, une popularité, pour durer, doit être savamment cultivée, taillée, arrosée, entretenue Vouïna ne descendait pas a ces

vulgaires pratiques de nos candidats députés, et son éducation raffinée avail bientôt mis un abîme entre elle et ses sujets. Vous savez qu'elle refusa constamment de se marier, ce qui finit par être regardé' comme une injure par tous les cliet's kabyles. Mlle s'aliéna jusqu'à son oncle, qui avait compté sur elle comme sur un Irait d'union entre Kabyles et Français, car il était soumis pour tout de bon: il regardait la lutte connue impossible. Alors l'héroïsme, elle tendit tous les

ressorts, elle tenta un dernier, un immense effort en 1 Elle échoua.

Pour ne pas tomber aux mains des Français, elle se réfugia dans les oasis du Sud, où elle fut bien reçue, mais ne put exercer aucune influence. Elle promena sa royauté déchue du Touât à R'Damès, de R'Damès à Tripoli, sans parvenir à relever la grande guerre. On lui reprochait, et avec vérité, de n'être pas même une vraie musulmane, et ses femmes avouaient l'avoir vue bien souvent prier à genoux devant une image chrétienne, quand elle ne se croyait pas observée. La guerre de 1864 ranima ses espérances; elle courut à la Montagne, elle retrouva

un grain de son ancienne popularité Mais les Kabyles ne

tenaient pas à se compromettre pour la cause des chefs féodaux du désert, avec lesquels ils n'ont rien de commun. Celle qui avait chargé 60000 fusils dans le Djerdjérah ne parvint, en tout, qu'à soulever 200 pauvres diables cà demi abrutis dans le Dahra; un lieutenant de bureau arabe, avec 40 cavaliers, en eut raison. Traquée, Aouïna se rejeta dans sa tribu, qui la cacha par point d'honneur, mais refusa de la suivre. On lui rappela tout haut son mépris pour le Koran, son horreur pour le pillage, sa vie recluse et mystérieuse, le soin quelle prenait d'éviter les santons, les oulémas, les marabouts les plus en

renom Elle comprit que c'était la fin et se résigna. Un

jour, le choléra l'atteignit; ses femmes lui passèrent un chapelet au cou et la déposèrent nuitamment au bord de la grandroute Un cacolct d'ambulance la ramassa par hasard et nous

l'apporta le matin

— Dieu l'attendait là, dit avec force l'abbé Le Kopp. Aouïna, recueillie et soignée par son ancienne maîtresse d'école, a demandé à entrer au noviciat d'Alger, et elle y a fait profession deux ans après.

— Pardon, mon bien cher et respecté chanoine, fit l'évêque

184 AoiIXA. LA NIÈCE M' CURÉ

avec douceur, si notre curiosité ravive les anciennes blessures de votre cœur

— Oh! faites, faites, murmura l'abbé Le Kopp. Sur un tel sujet tous ne trouverez rien qui ne soit à la gloire de Dieu et à la confusion des prévisions humaines. »

La porte s'ouvrit : Sœur Pauline, portant un modeste paquet, rentrait au parloir. La supérieure la prit par la main, la mena devant le vieux chanoine et lui dit :

Faites tos adieux, ma bonne Sœur, à ce père spirituel à qui tous «levez tant, et dites-lui du fond du cœur un bon : Au revoir là-haut î puisque Dieu vous appelle très probablement à finir votre vie au pied du Liban. »

La Sœur Pauline se recueillit, jeta sur tons ceux qui l'entouraient un long regard où Se réunissaient, après vingt-cinq ans d'orages et de luttes inouïes, les deux anneaux d'une chaîne si longtemps rompue, el vint lentement s'agenouiller devant son ancien père adoptif qui s'était levé, très pâle; l'évêque et le vicaire général se tenaient debout, graves el attentifs. On vit alors, — doux et beau spectacle qui ravit jusqu'aux anges invisiblemenl présents, — ce vétéran du dévouement sacerdotal, étendant ses mains que l'émotion faisait trembler, appeler sur l'enfant chérie de ses longues angoisses tonte la force des bénédictions divines, dans les termes simples et magnifiques qu'employaient les patriarches bibliques pour bénir leur race avant de descendre an tombeau. De grosses larmes tombaient n\. larmes de joie el d< reconnaissance à Dieu pour l'enfant revenue au bercail, et, par instants, elles lui coupaient la \oix.

Puis l'évêque et le vicaire général remontèrent dans la vieille

berline qui les avait amenés, avec la Sœur missionnaire qu'une

de ses compagnes devait, selon la règle, escorter jusqu'au port.

>l.e Le Kopp écouta le bruit des roues qui allait s'éloi-

Puis l'évêque et le vicaire général remontèrent dans ta vieille berline.

gnant. Il se dirigea ensuite vers la petite chapelle de l'école, et, prosterné devant l'autel, il y demeura longtemps absorbé dans la prière intérieure.

Les heures s'écoulaient, la classe du soir avait pris fin. Aux appels de la petite cloche, l'humble oratoire fut soudainement envahi par la foule des fillettes, suivies de la modeste communauté. On alluma les cierges et l'on récita tout haut le chapelet et les touchantes Litanies des voyageurs. Le chanoine, passant un surplis, entonna d'une voix encore vibrante Y Ave maris Stella, et tout le Salut fut chanté à l'intention de la Sœur Pauline, en partance pour le Levant.

L'office terminé, le vieux prêtre se remit à prier. Cette

heure de bénédictions, épilogue de tant d'années de secrète et indicible souffrance et préface de l'éternité, lui paraissait une trop belle compensation à tout le passé; son cœur, qui surabondait de gratitude envers Dieu, se dégonfla tout à l'aise.

Quand il songea enfin à se retirer, la nuit était venue, avec cette exquise sérénité et cette sensation plénière de l'existence que ne connaissent pas les habitants de la froide et terne Europe. C'était une soirée lumineuse, tiède, embaumée de mille parfums sauvages; le ciel, semblable à une voûte de velours sombre, étincelait d'étoiles aux feux dorés; à travers l'odeur pénétrante des lauriers-roses et des orangers, la brise caressante apportait le bruissement adouci de la mer paresseuse et ses salines effluves; au loin, la masse blanchâtre de la ville des Barberousse escaladait la colline que domine la vieille Casbah, et s'émaillait de mille points rougeâtres. Soudain, un vaste éclair découpa tous les profils pendant une demi-seconde; le coup de canon du pofx, signal de la retraite militaire, apporta ensuite son écho assourdi par la distance, et, un instant après, quelques lointains refrains de clairon arrivèrent entrecoupés.

Le chanoine, debout sur le seuil de la petite cour, murmura machinalement :

« Sept heures et demie Je crois que le bateau part au

coup de la retraite »

II regarda vers le Nord. Ses yeux de Breton, de fils des grèves océaniennes, virent tout à coup s'avancer, sur la m bicolore et assombriedés flots où se piquait le reflet des étoiles. quelque chose de plus sombre encore qui glissait rapidement dans l'ombre, accompagné d'un point lumineux suspendu audessus et glissant avec lui. Une dernière fois, toute son âme monta à sa bouche et il s'écria tout haut :

« Dieu te. conduise, âme bien chère, rachetée par tant de larmes! Seigneur, votre serviteur est prêt à chanter le Nunc dimittis, quand il plaira à votre bienfaisante providence.

Un léger grincement le fit se retourner; la Supérieure était debout, dans l'encadrement de la porte entrouverte, et regardait comme lui vers le large. La forme indécise du navire mhfonça dans la nuit et disparut. Il y eut un court silence; tous deux se souvenaient :

« Vous rappelez-vous, Monsieur le chanoine, dit tout à coup la Sœur, — il y a si longtemps, pourtant J — mon pressentiment de Djidjelli sur cette enfant? Cela m'avait jailli des lèvres, je ne sais pourquoi, et, depuis lors, je n'ai jamais douté, oh! mais pas un instant, je vous l'assure, qu'elle ne devînt un jour des nôtres.

— Le saint homme Malafaye l'a cru comme vous, répliqua Pabbé Le Kopp. Il m'a lui-même remémoré votre propos a ce sujet, dans une circonstance bien terrible pour moi : le jour où elle partit pour la Montagne avec son oncle, .le croyais tout

perdu, ce jour-lâ; j'étais littéralement écrasé \h! que j'ai

uûert! j'étais si bris.'-, m abattu, qu'il fallut l'admirable vaillance du dod colonel pour me rendre un peu d'espoir.

Mais Dieu ne laisse jamais inachevées ses œuvres, lorsqu'il a

permis à l'homme faible et hésitant de les commencer

— Et voilà pourtant, conclut la Sœur du Meslier, avec son sourire paisible et son clair regard, ce que c'est que d'avoir été adoptée par un prêtre ! Allez, allez, le diable s'est donné une bien longue peine pour reconquérir cette âme arrachée un jour à son règne ; mais, si longtemps et si loin qu'il ait essayé de la cacher à tous les yeux, le bon Dieu, qui sait le compte de ses brebis, a bien su retrouver et rattraper à son heure, d'un seul coup, la Nièce du Curé. »

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