‹ Aouïna, la nièce du curé; souvenir d'AfriqueChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

II nous faut encore franchir cinq ou six années.

Le soleil d'un jour d'été lourd et orageux venait de descendre sous l'horizon . Un voile de brume s'étendit, frais et opaque, sur l'entassement confus des sommets du Djerdjérah et l'assombrit rapidement; puis une clarté douce se leva, à l'opposite du couchant, profilant à nouveau tout le paysage, et ne lui laissant que trois tons : le blanc, le gris, le noir. La nuit acheva d'étendre son calme repos sur les villages kabyles.

A la clarté du disque échancré de la lune, deux hommes guidaient avec peine leurs montures arabes au pas léger et sûr dans la tortueuse montée d'un petit chemin creux et raide, à peine assez large pour le passage d'un cavalier, entre deux haies de lentisques, de myrtes et de genévriers, dont les branches, se rejoignant à quelques pieds de hauteur, leur fouettaient le visage : vraie sente de montagne, que chaque

orage transformait en cascade impétueuse et profonde Des

nuages énormes, interceptant de temps à autre la clarté do l'astre, plongeaient les deux voyageurs dans une obscurité si complète qu'on l'eût dite palpable. Les fragments de rues éboulés et les cailloux polis du chemin roulaient sous les pieds des chevaux effarés et tremblants, dont les fers glissaient à chaque minute, avec une claire résonnance, sur les découpures irrégulières des assises schisteuses que l'œil ne pouvait discerner.

142 AOl'INA. LA NIÈCE DU CURÉ

De chaudes rafales venaient par intervalles faire onduler les des ronces entrelacées; de temps à autre, quelques ses gouttes de pluie tiède, large comme des pièces de inq francs, passaient à travers le fouillis à claire-voie des buissons, lalaieni sur le roc, avec un bruit sec comme l'éclatement d'une capsule- Le cavalier qui marchait en tête retint la bride une seconde, de manière à laisser le suivant arriver à toucher la croupe de sa bête.

« Hé, Sollasol, fit-il à demi voix, il ne faudrait pas qu'un de ces nuages-là s'avisât de fondre maintenant; en trois minute-, nous serions roulés dans une cascade pire que celle du Staubbach (que je n'ai jamais vue, ajouta-t-il à. part lui, comme correctif à la comparaison).

— Staubbach? Connais pas, mon colonel, répondit la

basse-taille du brigadier Sollasol, de Saint-Chinian (Hérault);

mais des cascades, j'en ai beaucoup vu N'y a que cela,

dans les Cévennes. »

Le vent devenait frais et humide; un éclair lointain découpa subitement le profil des crêtes montueuses, puis l'obscurité redevint complète.

« Ho! ho! Sollasol, fit le colonel, pressons, pressons »

Les deux chevaux, vivement poussés, grimpèrent, en butant à chaque, pas, pendant deux ou trois minutes encore; la laideur de la pente s'adoucit, les buissons s'écartèrent et, sans transition, le chemin cessa; il fallut s'arrêter. Les chevaux soufflaient avec soulagement. Un rayon de lune qui filtra entre montra aux deux hommes un plateau presque uni, i coupé de lignes grisâtres, sans doute des clôtures de jardins. Ils étaient en pleine culture, sur l'extrémité d'un champ d'orge que leurs montures s'étaient déjà mises à tondre. Après un instant d'examen en tous sens, .-ans bouger de

place par prudence, ils aperçurent, loin sur leur droite, une ligne de feux à demi éteints qm, se ranimant par intervi lançaient des clartés rougeâtres sur les rocs auxquels ils semblaient adossés.

« Ah, très bien ! nous y sommes, fit le colonel d'une voix prudemment assourdie. Tenez, brigadier, voici le camp là-bas. Nous n'en sommes séparés que par ce plateau et le grand diable de ravin où l'on s'est battu ce matin. Il doit y avoir un chemin tout près d'ici qui nous y mènera, en remontant devant nous jusqu'à la gorge du ravin et la contournant ensuite. Je l'ai remarqué avant notre départ. C'est un détour, mais on ne peut passer que par là; nous tomberons droit ainsi dans les avant-postes du 34e. Seulement, de la prudence ! Nous devons être entourés de villages kabyles.

— Oiù, oui, mon colonel, répliqua Sollasol, en baissant encore plus le ton, effaçons-nous un peu : ça n'est pas défendu. Les douars sont aussi abondants dans ces drôles de montagnes

que la vermine dans la chemise d'un Bédouin J'en vois un

là, sur la gauche, à moins de deux cents pas Méfiance! »

Obliquant légèrement, Darreau (le lecteur a dû le reconnaître) et son porte- fanion s'avançaient avec précaution dans les terres cultivées, en cherchant des yeux la ligne claire de la route, un chemin rocailleux de deux mètres de large tout au plus, tracé par l'incessant passage des bêtes de somme et des piétons. Le colonel, qui allait devant, serra tout à coup la bride.

A cinquante mètres au plus se dressaient confusément dans l'ombre des amas de gourbis ou maisons basses, entourés de jardins fruitiers.

« Mâtin ! murmura Darreau, tâchons d'éviter la difficulté

faisons le tour La route passe là-dedans; il faudrait là

rejoindre à la sortie des maisons Je la vois très bien; ne la

perdons pas de vue, brigadier, et allons doucement. Il doit y

] '| ', AOIINA. LA MÈCE DU CFRÉ

avoir pas mal do monde à dormir sous ces cabanes-là

— U;iti! mon colonel, ça se verra bien s'ils se réveillent

Fanl pourtant que nous passions tout contre ce coin-là

Nous sommes montés et armés Comme dit l'Arabe : « Si

k l'homme à cheval nra qu'un bras de bon, il a quatre jamb

Il n'avait pas achevé sa citation que les deux chevaux se cabraient en même temps et s'enlevaient, avec un hennissement aigu Cinq ou six formes longues, minces et flexibles

comme des serpents montés sur pattes, traversant L'ombre par bonds allongés, sans autre bruit qu'un grondement sourd et féroce, venaient de leur sauter aux naseaux. Presque aussitôt un appel guttural sortit d'une des cabanes :

a Ach-Kotm (Qui est là)!

— Feu dessus, et au galop ! » fit la voix cassante de Darreau. Quatre coups de pistolet se suivirent en une demi-seconde,

abattant quatre Sloughis \ : les autres s'étaienl aussitôt jetés hors de portée, pendant que les deux cavaliers, franchis par bonds rapides les petits murs des jardins, passàienl comme un ouragan à travers le village kabyle éveillé en sursaut. Ils entendirent encore derrière eux des cris, de- aboiements, an

pétillement de coups de feu Le colonel, maîtrisant par

i monture qui s'était emballée, finit par la remettre à une allure plus calme.

« Enfin, dit-il avec satisfaction, nous y sommes, sur la route. Il n"\ ;i plus qu'à suivre Sollasol!

— Mon colonel?

— Quelle vni\ gémissante! Seriez-vôus toucfc

— Un tout petit peu. mon colonel presque rien....

gêné, voilà tout Ce brigand de Miroton (el il envoya une

claque un peu irritée sur le cou de son cheval) a t'ait un «Cul

(i C - arabes, demi-loups, demi -

AOUINA, LA NIÈCE DU CURÉ [\r)

juste au moment La balle m'a pincé par le travers, je

crois qu'elle a fait séton.

— Peste ! à quel endroit?

— Oh!..... ça excusez-moi, mon colonel Je.... préfère de me taire, si vous le permettez, et parlant par respect

ce ne sera rien, allez ! »

Et le brigadier Sollasol, de Saint-Chjnian, se redressa héroïquement sur sa selle, quoiqu'il souffrit réellement beaucoup.

Darreau n'eut même pas un sourire.

« C'est bien, dit-il, toute blessure compte, reçue en service commandé; c'est toujours honorable.

— Mon colonel, voulut arguer le brigadier, ce n'est pas

une blessure à proprement dire Peut-être aussi que

la selle.....

— Coup de feu en reconnaissance de nuit, formant séton,

dans la région lombaire, interrompit gravement Darreau

Ce n'est généralement pas mortel Sollasol, je suis content

de votre attitude, et j'ai l'intention de vous porter pour la médaille. Allons, un quart d'heure d'énergie, morbleu! nous approchons »

Sollasol suait à grosses gouttes et soufflait fortement, les mâchoires contractées; mais il continuait de galoper comme un ange, en se tenant de la main droite à l'arçon, afin de souffrir un peu moins. Comme on approchait de la tête du ravin, dans laquelle la route descendait obliquement, pour former ensuite un coude en retour sur la droite, Sollasol éleva la voix avec effort :

« S'il vous plaît, dans quelle région avez-vous dit, mon colonel? Ce ne serait peut-être pas Lambert?

— Lombaire, répondit brièvement Darreau, lom-bai-re.

— Té! murmura à part soi le brigadier, je croyais que c'était

Ht

(46 AOUI V- LA MÈCE DU CUBE

chez les Beni-Frai aen Mais ça change de nom à tous les

kilomètres en ce pays sauvage, où l'on rencontre plus de villages qu'on ne voit de mas dans les environs de Saint-Chinian (1) On ne croirait jamais »

Il s'interrompit pour lâcher un juron; Miroton venait encore de faire un écart, qui causait une douleur cuisante à son cavaliei . Mais celui-ci n'eut même pas le temps d'y réfléchir. De chaque côté, deux mains vigoureuses l'avaient saisi à la jambe el an poignet et les maintenaient énergi.quement, tandis que deux autres Kabyles tenaient Miroton par le bridon et aux naseaux et dirigeaient chacun, de leur main libre, un pistolet long vers la poitrine du brigadier. A six pas de lui, le colonel, également surpris, se débattait vainement contre une grappe entière d'assaillants silencieux, qui eurent bientôt raison de sa résistance enragée.

Une voix claire et mélodieuse, partant d'un bouquet de chênes-liège qui surplombait la route, taillée en tranchée à cet endroit, cria en bon français :

'< Si vous résistez, vous êtes morts; sinon, vous aurez la vif sauve. »

Darreau avait vivement relevé la tête; il tressaillit et o de se défendre :

« Laissez-moi, dit-il en arabe aux hommes qui se pendaient bras et à ses jambes; ne voyez-vous pas que je m'arrête volontairement? >>

La voix musicale reprit du haut du talus :

' / er radjeloun? Ma kan chy rouasa? (Qu'est-ce que ces hommes? ne sont-cepas des officiel

— Un chasseur et un officier, » répliqua l'un des Kabyles.

Et il ajouta en s'adressant à Darreau :

la Grande Kabylie est une des agglomérations de population - plus denses qui soient au monde.

AOUINA, LA NIÈCE DU CURÉ l'i7

« Ne cherche pas à fuir ! ma balle te rattraperait.

— Homme, fit durement en arabe le colonel en le repoussant du bout de sa botte, prends garde à ta langue quand tu t'adresses à l'Aga des Moukhatyas (1), et recule-toi, j'ai à parler à part à la Commandante des montagnes. »

Furieux, le montagnard saisit son couteau et frappa Darreau à la cuisse. Un coup de talon dans la poitrine l'envoya rouler, crachant le sang, jusqu'au ruisseau qui traversait le coude de la route. Tous les Kabyles s'étaient rejetés en arrière en armant leurs fusils Mais une femme en petite veste et graad pantalon sauta du talus sur le chemin; tout s'écarta devant elle. D'un geste, elle fit baisser les armes et envoya son monde se masser à 50 pas de là, contre une roche; puis elle revint aux deux cavaliers et chercha dans l'obscurité à distinguer leurs uniformes.

Darreau, pendant cette scène rapide, s'était occupé de serrer fortement avec son mouchoir l'estafilade que lui avait faite le couteau du Kabyle; arrêté au beau milieu de la route, il attendait. Le brigadier avait passivement imité son attitude.

La femme dardait sur eux son regard pénétrant. Par un trou qui s'ouvrait dans un nuage noir comme de l'encre, un rayon de lune vint éclairer Darreau, qui ne paraissait nullement se ressentir de sa blessure ni apercevoir le danger de sa situation. Elle le dévisagea et fit un pas en arrière.

« Ainsi donc, disait Darreau d'une voix basse et mordante, voilà où en est venue la gracieuse et douce Pauline, l'enfant bicnaimée pour laquelle un saint, prêtre et le plus noble cœur de soldat que j'aie connu ont si longtemps prodigué leurs sacrifices, leurs soucis, leur affection? »

Aouïna reculait lentement sous cette parole qui lui fouillait

(i) Fusiliers à cheval, escadrons de marche formés avec dos spahis et des hommes du Imaghzen, choisis un par un.

148 AOl'INA. LA NIÈCE DU CURÉ

le cœttr. 1 ><- loin, $cs gens la regardaient sans comprendre,

car ils ne pouvaient voir que confusément la scène Elle se

heurta le dos au talus et s'arrêta la tête basse.

Darreau avait poussé son cheval jusqu'à elle; il poursuivit, avec des inflexions presque attendries :

« Le bon colonel, le seul homme qui m*ait fait connaître un jour, par son admirable caractère, L'émotion des pleurs, esl mort là-bas, en Turquie, simple et vaillant, comme il l'avait toujours été, avec cette belle foi religieuse que jn lai

envie Le saviez-vous? L'abbé Le Kopp est chanoine

à Alger, et continue avec la même vertu

— Ah! il uest pas au camp? s'écria Aouïna, comme

soulagée d'une tentation trop forte pour elle On m'avait

dit qu'un vieux prêtre

— C'est l'abbé Suchet, le vicaire général, répondit Darreau} il est arrivé hier et doit nous dire demain ime grand'messeit eu m l>. avec le Père Abbé de Staouéli, Dom Régis. »

Il changea de ton, se pencha sur son cheval et murmura :

« N'êtes-vons plus du tout catholique, Pauline, vous dont jadis j'admirais ]a ferveur? Venez voir notre messe de camp; il n'y a pas deux spectacles aussi grandioses; les plus incrédules en sont émus et inclinent leur front »

Elle s'était enveloppée de son grand voile blanc lamé de satin. Il devina la tempête qui secouait ce cœur meurtri, et glissa rapidement à son oreille d'une voix chaude :

« Et InifXo l'aimez-vous plus, ce bon père, Paulin»'?

Voiilt'/.-vous le revoir avant qu'il meure? Je sais, moi, qu'il pleure toujours ni secret sa pupille d'autrefois, l'enfanl de son

dévouement Oh! s'il vous savait ici., ni âge ni fatigues

ne l'empêcheraient d?accourirl »

Aouïna, le haik tiré sur son visage, tremblait de ton membre^: de> larmes brûlantes couvraient ses joues et tom-

Colonel Darreau

allez dire au gouverneur qu'il ne me tient pas encore.

AOUINA, LA NIÈCE DU CURÉ L'y]

baient en large rosée sur son sein tout chargé d'amuletl de bijouterie arabe.

Darreau n'hésita pas; il la saisit par le poignet et l'attira, en disant très vite :

« Allons, venez et ne craignez rien mettez le pied là,

sur ma botte, et sautez en selle. Nous serons hors de portée

en un clin d'œil Mon soldat et moi recevrons les balles;

c'est notre affaire. »

Les Kabyles, surpris et inquiets de cette longue conférence, se rapprochaient lentement. Darreau sentit la main r\( la jeune femme se crisper sur la sienne. Il se hâta de porter le dernier coup :

« Vite, Pauline! votre vieux papa Le Kopp vous attend

Quelle triste vie vous devez avoir menée, pauvre fille!

Vous êtes perdue comme un diamant dans du fumier, au milieu de ces misérables sauvages, incapables de vous comprendre »

Et, tout en parlant, il l'avait enlevée d'un puissant effort,

auquel elle ne résistait plus Il allait l'asseoir devant lui.

Mais, à ses derniers mots, elle se courba avec force, se dégagea par une violente secousse et répliqua, en retombant à terre et se redressant toute frémissante d'orgueil :

« Ces misérables sont mes soldats, ma race et mon sang ! Honte sur moi si je les abandonnais-au lendemain de la défaite! »

Elle avait repris toute sa sauvage énergie :

« Colonel Darreau, lui cria-t-elle, en lui désignant de son bras tendu les feux lointains du camp, allez dire au gouverneur qu'il ne me tient pas encore, et que la prophétesse, la guerrière ridicule, la fanatique lui donnera plus d'une fois encore

du fil à retordre, à lui et à ses successeurs, s'il en a Et

partez vite, ou je serais obligée d'exposer ma vie pour sauver la vôtre »

Les Kabyles, qui avaient confusément aperçu l'acte hardi tenir par Darreau, accouraient malgré la consigne, en apprêt tant leurs fusils. De son œil de vieux soldat, imperturbabiem ait calme, il embrassa en deux secondes la scène, le lieu, les

hommes qui l'ajustaient Il haussa violemment le* épaules,

cria à Sollasol : En avant! et rendit la main à son cheval eu lui plantant ses deux éperons au ventre, au moment où un immense éclair illuminait le cirque des montagnes. Le puisang du désert bondit avec un hennissement de douleur et, d'un coup de poitrail, renversa deux Kabyles qui s'étaient jetés en travers de sa route. Plusieurs coups de feu mêlèrent leur claquement sec aux sonores éclats de la foudre, répercutés à l'infini dans les gorges du Djerdjérah. On entendit encore la voix perçante d'Aouïna qui ordonnait avec menace :

« Ma âad q'somsetaïïhonm, in medjenin ! (Ne tirez donc

plus sur eux, insensés! ) »

Puis tout disparut dans la débâcle du ciel et dans le bruit des iiandes eaux qui s'abattaient en nappes serrées.

Complètement désorienté par tout ce qu'il venait de voir, mais toujours esclave de la consigne, le brigadier, courbé sur les arçons, laissait Miroton suivre d'instinct le colonel, que là lueur des éclairs lui montrait à chaque instant, faufilant sa taille drt »ite et son impassible maintien dans les lignes verticales de la grandi' pluie.

Cette course folle s'arrêta aux avant-postes du 34e. Le colonel fut reconnu et conduit, avec son porte-fanion, à la tente occupée par le grand quartier général.

Ton- les vieux Algériens ont connu la figure grave et douce du gouverneur général Randon et son regard pénétrant, enfoui son- d'épais sourcils blancs. Il appartenait à l'ancien commandant de la subdivision de Bônc, à l'homme qui, dans l'armée, connaissait le mieux les populations du Djerdjérah, de

reprendre et compléter l'œuvre difficile entreprise tour à tour par Bugeaud, Saint- Arnaud et Pélissier : la soumission complète des deux Kabvhes, avec leurs sommets escarpés, leurs immenses forêts, leurs pentes bien cultivées, leurs villages semés en nombre indéfini de tous côtés.

Darreau s'arrêta devant la tente grande ouverte, sous le vaste auvent de toile imperméable que formatent les portières, relevées et tendues sur piquets; son chasseur et lui dégouttaient l'eau boueuse, tandis que le vent, soufflant avec force, coupait de ses sifflements le bruit monotone des ondées, qu'il allait bientôt chasser plus loin. Le général en chef, averti, survint aussitôt, accompagné d'un autre officier général de belle figure, que son épaisse et soyeuse barbe noire, la souplesse nerveuse de tous ses mouvements et son accent légèrement gasconnant faisaient reconnaître pour le héros des romans militaires d'Afrique, le célèbre Yousouf.

En quelques phrases, sans bouger de la selle, le colonel rendit un compte sommaire de la périlleuse mission qu'il venait d'accomplir avec succès : la détermination précise du point stratégique à occuper, déjà approximativement indiqué par les estimations de l'état-major, pour commander l'ensemble de la nouvelle conquête et les débouchés de la montagne sur l'Oued-Sahel et le littoral (c'est le plateau où s'élève aujourd'hui le Fort National).

« Parfait, dit Randon, je vois cela d'ici. Voilà qui abrège tous nos travaux. Mon cher général (il se tourna vers Yousouf), dans quelques heures, et sitôt que vous jugerez les chemins praticables, vous voudrez bien me fournir six compagnies et une batterie à mulets, pour aller occuper le point désigné. L'armée suivra en masse demain soir. Désormais, la conquête

est assurée; nous allons lâcher le fusil pour la pioche

Merci encore, colonel, on ne pouvait faire mieux ni plus

154 AOn.NA. I.A NIÈCE DU COTÉ

vite; vous m'avez mené l'affaire au galop, selon votre habitude, et j'ensuis fier (1). Vous rendriez des points à Beauprêtre en personne (2). Pas d'incidents personnels?

Qu'nvez-vous donc à la cuisse?

— Presque rien, mon général, une estafilade : comme incidents, deux rencontres de nuit et quelques coups de feu

— Allez vite vous changer et vous soigner, parbleu! Nous recauserons demain.

— Merci, mon général Ah! mon porte-fanion a

reçu une balle c'est un très brave et vigoureux soldat,

qui s'est très bien montré pendant toute la campagne. Je me permets, séance tenante, de vous demander la médaille pour lui.

— Il l'a, répondit le gouverneur; c'est cnose dite. Capitaine de Sibille (3), prenez son nom, je vous prie. »

Le brigadier, fortement ému, se redressa, la main droite au shako, et articula avec un visible effort de son accent le plus languedocien :

« Je me nomme Sollasol, mon capitaine; Sol-la-sol, Marius- Abdon, natif de Saint-Chinian, brigadier au 4e du 2, numéro matricule 391, rengagé du 6e hussards; vingt-six ans, trois mois et deux jours Voilà.

— 91, répéta le capitaine, son carnet à la main

rengagé, 6e hussards Ouest votre blessure? a

Le brigadier rougit et pâlit tour à tour.

(I) Le général Randon sortait, lui aussi, de la cavalerie; il avait unepré-

o naturelle pour son ancienne arme, (2; Célèbre type d'aventurier d'Afrique, fils de colon devenu officier, et dont les exploits alimenteraient aisément une douzaine do romans de Gusyinar ou do F. Cooper. U devint colonel et fut assassiné au début de rectlon de 1861, par le fils du Califat de l'Ouest, Si-Hamza.

ent officier d'état-major et peintre aquarelliste distingué, qui a une rare vigueur de pinceau les principales scènes de ses campagnes en Afrique.

AOUINA, LA NIKCE DU CURÉ

« Je vous demande, mon ami, à quel endroit du

vous avez été atteint? reprit le capitaine.

— Faites excuse, capitaine, j'ai compris oui ce

n'est rien, croyez-moi ne faites pas attention ce n'est

pas une affaire

— Au haut de la cuisse, région lombaire, répondit pour lui le colonel.

— Oui, c'est cela, à la cuisse, s'écria le brigadier, quand

nous eûmes abattu ces saletés de lévriers là-bas Dans

la région des Béni-Lambert, justement. »

Le capitaine, qui avait enfin compris ses réticences, ne put réprimer un sourire en regardant les autres officiers présents, chez lesquels se manifestait ce qu'à la Chambre on appellerait un symptôme d'hilarité. Mais le brave Sollasol était à bout de

forces Il murmura une exclamation qui ressemblait fort à

un juron, oscilla sur la selle et glissa si brusquement de côté quil faillit, sous le choc, renverser les deux généraux. Le sang qui couvrait ses bottes indiquait assez la cause de ce subit évanouissement.

Randon et Yousouf, étendant les bras, avaient saisi le blessé et le maintenaient appuyé contre leurs genoux fléchis, avec Faide du planton d'état-major.

« Diable! diable! disait le gouverneur, où donc est Frey? Appelez-moi Frey ! »

Le Dr Frey, l'un des médecins les plus connus de l'armée d'Afrique, était attaché au quartier général. Appelé par plusieurs voix, il sortit d'une tente voisine en grommelant :

« Hein? quoi donc? qui se bat à cette heure-ci? Où sont les morts?

— Rien qu'un homme qui revient blessé d'une reconnaissance, docteur.

— Oh ! mon gaillard, murmura le docteur, tu te pâmes sur

156 AOUINÀ, LA NIÈCE DU CUBÉ

le sein de l ; chefs Sybarite, va! Euh ! voyons cela

Dans le gras, en plein gras et la balle esl ressortie

Peuh! ce sera cuisant, mais pas grave Ohé, là-bas ! Quatre

hommes et un brancard : à l'ambulance n° 7, lestement! »

Sollasol avait rouvert les yeux; il se vit avec épouvante soutenu sous les bras par les deux généraux; il poussa un cri et se trouva debout, tout tremblant et roulant des yeux effarés.

« Pas de sottises, brigadier, lui dit sévèrement le général en chef. Appuyez-vous sur nous. »

Le chasseur, qui se sentait de nouveau défaillir, s'abandonna consterné, mais obéissant. Les quatre hommes de corvée l'eurent bientôt enlevé et transporté à l'ambulance, où l'aidemajor de service le fit changer de linge et le pansa en un tour de main, puis s'en alla en lui disant, par manière de bon>>ii :

« L'os n'est pas touché dans quinze jours, vous courrez

tout seul; dans un mois, vous remonterez à cheval, avec une belle médaille à ruban jaune sur la poitrine. Vous êtes un veinard, brigadier, entendez-vous? »

Mais Sollasol ne regardait plus et n'écoutait plus; il ne sentait plus la douleur. L'esprit bercé dans une extatique rêverie, il se retournait sous sa couverture en murmurant :

« Je me f iche de la blessure, des Béni-Lambert, de la

médaille et de h ait ! Dansleurs bras, moi, dans ses bras !

Sollasol de Saint-Chinian! Ah! si les ceusses de là-bas

m'avaient tant seulement vu! Maisj'ai remarqué le planton,

un cavalier du 1er Je le retrouverai, j'aurai des témoins

de cette chose qu'il a pu voir de ses propres yeux : moi, Sollasol, entrelesbrasdequatre-z-épaulettesà trois ("toiles!. ... »

Sollasol s'endormit heureux, plongé dans un rêve prodigieux, dont la fièvre vint bientôt accentuer les fantastiques miroite ments. Qu'eût-il dit, s'il lui avait été donué de voir une estafette de son régiment qui, au même instant, remettait au

général en chef une dépêche télégraphique, envoyée en ; de Tizi-Ouzou et dûment cachetée, par laquelle le gouverneur était informé de sa promotion au maréchalat?

Darreau, après avoir assisté à l'enlèvement du blessé, avait salué et s'était retiré au pas de son cheval, en faisant un signe au médecin de l'état-major. Celui-ci, qui l'examinait en dessous avec l'acuité de son coup d'œil professionnel, le suivit sans dire mot jusqu'à sa tente.

Une petite demi-heure après, il repassait devant le quartier général et introduisait sa tête dans l'entre-bâillement des portières. Yousouf, qui l'aperçut, lui cria :

<i Venez ici complimenter le maréchal ! Mais vous ne serez que second, mon cher, j'ai eu la primeur. »

Un brouhaha suivit ces mots : tous les officiers d'état-major, encore au travail, accouraient joyeux; le gouverneur ému reçut leurs félicitations. Le premier tumulte apaisé, il dit au docteur :

«Je vous croyais au lit Vous avez eu pourtant la journée

assez dure Nos ambulances sont au complet.

— Mon gêné Monsieur le maréchal, je quitte le colonel

Darreau.

— Ah! c'est vrai Il a été égratigné par un flissih?

— Mieux que ça : une belle entaille à la cuisse gauche, et le poignet droit cassé par une balle.

— Comment! Il n'en a rien dit tout à l'heure.

— Il s'occupait de son rapport et de la blessure du brigadier, fit observer Yousouf Monsieur le maréchal, je vais

aller de suite le voir.

— Pas sans moi, s'écria le gouverneur. Un olficier de cette valeur ! »

Le docteur leur barra le chemin. « Vous ferez mieux, dit-il avec un sourire, de le laisser tranquille.

— Oh ! si ('est votre ordre médical

— Non, mais un simple conseil Je l'ai pansé avec soin,

et

— Il repose?

— Il dîne, assis sur son lit de camp, avec ses journaux et sa boîte à cigares à côté de lui. C'est sa manière de se soigner.

Avec un autre je me serais fâché, mais avec lui Je parie

qu'une fois le bras latte et bien suspendu, vous le verrez remonter à cheval à la tête de ses Moukhahjas, dont il enl bien ne céder le commandement à personne. Et le mieux, c'est qu'il est fort capable de se guérir ainsi plus rapidement qu'au lit. Chez ce gaillard-là, le corps et jusqu'à la santé pivotent comme un conscrit à l'exercice, sous l'influence de sa prodigieuse volonté.

— Homme de fer, dit le capitaine de Sibille.

— Officier d'Afrique, répliqua le général. Sans des caractères de cette trempe, vous ne resteriez pas dix ans dans la

colonie, je vous l'affirme Je ne sache pas, au reste, que

cela l'empêche d'être un esprit large et instruit. La meilleure science n'est pas toujours en lunettes et en robe de chambre, que diable! Vos messieurs de Paris, qui naissent dans la ouate et y vivent enfouis jusqu'à la mort, ont inventé ce contelà pour la commodité de leur petit sybaritisme. Laissez-les seulement arriver à être le gouvernement, comme ils en affichent l'ambition, etvous apprendrez alors que nous nesommes tous que de grossiers et brutaux serviteurs, dont on rassasie la vanité avec du galon, tandis qu'ils ont, eux, tous les genres de mérite, y compris celui de s'étendre dans une stalle d'Opéra, pendant que nous nous faisons casser les os au delà des mers pour leur garantir les douces jouissances du sélect gentleman Je ne verrai pas la chose; mais vous la verrez,

capitaine, et avant vingt ans d'ici, je le parie »

L'officier avait écouté en souriant la diatribe de Yousouf.

« Mon général, fit-il enfin, je ne vous démentirai pas, car je suis de votre avis. Mais le sang français est encore bon. Toute la France ne se compose pas d'avocats ambitieux, de médecins politiquailleurs et d'agrégés matérialistes, infatués de leur vaste savoir. Grâce à Dieu, il y aura toujours des hommes capables de se dévouer, des travailleurs honnêtes

sachant ce que valent le labeur et le sacrifice Et j'espère

en eux pour réparer les maux de l'avenir. »

Le docteur le tira par la manche :

« Tout cela est très juste, capitaine; mais il est 11 h. 3/4, et vous êtes de service demain à 6 heures précises. Au lit, au lit, ordre du docteur! »

Ils s'en allèrent ensemble.

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