Aperçu d'une histoire de la langue grecque
Tous les travaux récents sur l'évolution des langues à l'époque historique ont abouti à montrer que le développement linguistique est chose complexe. A lire les manuels de linguistique historique, on a encore trop souvent l'illusion que tout se passe comme si la langue se transmettait purement et simplement de génération en génération, et comme si tous les changements résultaient de cette transmission constamment renouvelée. En fait, on sait maintenant que les sujets parlants appartenant à un groupe empruntent constamment le parler d'un groupe social voisin et que des « emprunts » de toutes sortes se superposent au parler maternel de chaque sujet, que souvent même des groupes entiers changent de langue. Il n'y a guère d'hommes qui ne se soucient de parler le « beau langage » de leur temps et qui ne soient prêts à abandonner pour un parler plus prestigieux celui de leurs ancêtres. Il résulte de là tantôt des innovations de détail et tantôt des changements de langue complets ; mais sans cesse on imite la manière des gens qui sont censés « bien parler » .
Pour les périodes préhistoriques de l'évolution des langues, on est libre de croire à un développement linéaire simple : les données manquent ; mais à juger des périodes anciennes par ce que l'on peut observer en fait, il est devenu impossible de raisonner comme si le développement linguistique avait ce caractère de simplicité. Qu'il s'agisse de périodes préhistoriques, ou de langues historiquement attestées, toute explication linguistique comporte la considération de faits multiples, et l'on ne peut comprendre l'évolution d'une langue qu'en tenant compte des situations historiques et des conditions sociales où cette langue s'est développée. Comme l'a toujours indiqué M. Bréal, le langage n'a pas son principe de développement en lui-même. Les changements qui s'y produisent sont commandés en grande partie par des faits qui lui sont extérieurs.
Vm AVANT-PROPOS
Parmi les anciennes langues indo-européennes, il n'y en a aucune où cette vérité apparaisse en plus grande évidence que le grec. La langue grecque est connue par des documents qui sont parmi les plus anciens du groupe indo-européen ; seul, le groupe indo-iranien en offre qui sont d'une date aussi haute. De plus, ces documents sont variés ; ils appartiennent à des dialectes très divers, s'étendent sur une longue période de temps et permettent de suivre en quelque mesure l'évolution des faits linguistiques. Chaque genre littéraire a sa langue propre. Et, d'autre part, il existe sur l'histoire des Grecs des données relativement précises, dont il n'y a pas l'équivalent dans l'Inde, ni même dans l'Iran. Sur un espace de temps qui atteint maintenant près de trois mille ans, on a le moyen de suivre approximativement les manières infiniment diverses dont a évolué une langue indo-européenne. Bien qu'on soit loin de connaître le détail des faits, que beaucoup de choses échappent et bien qu'il ait fallu, dans un exposé bref et très général comme celui-ci, se borner aux traits essentiels, on verra combien cette évolution est complexe, combien de fois des Grecs ont changé de parler, combien ils ont fait d'emprunts au parler les uns des autres, et combien la différenciation ou l'unification de la langue est déterminée par des circonstances extérieures au langage : les Grecs ont été amenés constamment à choisir une manière commune de parler et à la préférer au vieux parler de la cité.
Un grand travail a été fait dans les dernières années sur l'histoire de la langue grecque. La comparaison a été minutieusement poursuivie avec les autres langues indo-européennes. Les textes littéraires conservés ont été rapprochés les uns des autres, et l'on a fixé l'histoire des principaux faits linguistiques qu'ils présentent. Les inscriptions, étudiées avec soin, ont fourni des documents authentiques, grâce auxquels on a pu situer à leur place historique et géographique les données fournies par les textes. Les papyrus sont venus donner une idée de la langue courante de l'époque hellénistique, et ont, depuis M. Deissmann, permis par comparaison d'utiliser certains textes littéraires. Ces recherches ne sont pas achevées, et l'on est loin d'avoir tiré des données connues tout ce qu'elles peuvent fournir. Mais il semble qu'on puisse marquer dès maintenant les lignes principales du développement sans risquer de se tromper autrement que dans le détail.
Il faut avouer que les Français n'ont pris à cette enquête qu'une trop petite part. On a vite fait de compter les travaux originaux et utiles publiés par des Français sur l'histoire de la langue grecque. L'objet du présent ouvrage est d'abord de montrer, par un exemple illustre, quelle a été la complexité du développement des langues indo-européennes, et comment des actions extérieures interviennent dans l'évolution du langage. Le grec fournit au linguiste un objet d'observation aussi intéressant qu'à l'ama-