LE GREC PURISTE
croyable : toute personne sachant le grec ancien qui a mis le pied en Grèce a constaté qu'elle lisait sans étude les journaux, mais qu'elle ne comprenait pas la langue parlée. En dehors de quelques savants grecs qui subissent l'influence de leur entourage, il n'y a guère de linguiste qu'un pareil état de choses n'ait choqué.
Chez les Grecs la tendance à l'archaïsme est naturelle : les langues de civilisation de l'Europe moderne ont toutes hérité de la xowr, hellénistique, dont, directement ou indirectement, elles sont des reflets ; les Grecs d'aujourd'hui ne peuvent qu'être tentés de revenir à cette '/.ow-r^ qui a été un modèle pour toute la civilisation européenne.
Dans la mesure où le grec moderne vise à exprimer la civilisation européenne, qu'après une longue période d'oppression étrangère, les Grecs actuels travaillent à s'assimiler, il a un caractère artificiel et savant, comme toutes les langues des peuples qui, sans avoir durant les derniers siècles contribué à la développer, acquièrent maintenant cette civilisation.
Des langues artificielles de cette sorte ont un grave défaut : le peuple ne les comprend qu'à demi et n'en a pas le sentiment. Elles servent Punité nationale, mais la rejettent en quelque sorte dans le passé, en faisant abstraction des tendances les plus récentes, et, par suite, de celles qui ont le plus de force : c'est assurément une faiblesse pour l'hellénisme que de n'avoir pas une langue qui, comme le bulgare, repose sur le parler populaire et en soit simplement la forme régularisée et comme idéalisée. Elles ne se prêtent pas à la littérature : reprenant un vocabulaire et des tours de phrases déjà fatigués par un long usage littéraire, les littératures qui se servent de pareilles langues sont fanées avant même d'avoir existé. Il s'est par suite produit une réaction. La plupart des écrivains qui ont éprouvé le besoin d'écrire d'une manière expressive n'ont pu faire autrement que d'emprunter au peuple ses mots, mots concrets, dont le sens est vivement senti et qui ne sont pas usés par des siècles de littérature — et de la plus ennuyeuse, de la moins vivante des littératures, la littérature byzantine, — et ses tours de phrase, qui ont le mérite de la nouveauté. Aux prêtres, aux politiciens, aux maîtres d'école « puristes » s'opposent des écrivains et des poètes qui s'efforcent d'employer la langue du peuple pour parler au sentiment populaire et pour écrire d'une manière fraîche et forte. Il n'est pas surprenant que les poètes soient « vulgaristes ».
Il n'appartient pas à un étranger qui connaît très superficiellement leur langue d'exprimer une opinion dans cette querelle qui divise profondément les Grecs. Il est à espérer que la pression de l'usage populaire fera perdre à la langue puriste beaucoup de son pédant archaïsme ; les formes grammaticales périmées, qu'on a sans utilité voulu introduire, resteront sans doute sur le papier où l'on a eu le tort de les mettre ; il n'est pas dou-
252 CONSTITUTION d'uNE NOUVELLE XOIVIQ
teux d'autre part que, en Grèce comme partout en Europe, il entrera de plus en plus de mots savants dans l'usage populaire : dans toutes les nations, l'école et le journal travaillent pour la langue savante — et contre la poésie.
Puristes et vulgaristes s'accordent à vouloir instituer une langue commune servant à tous les Grecs. Cette langue commune se répand dès maintenant dans le royaume et en dehors, effaçant les particularités locales. C'est un trait remarquable de l'hellénisme que de n'avoir jamais en besoin de l'unité politique pour réaliser l'unité de langue et que d'avoir été et de continuer d'être une civilisation avant d'être un État. Il se crée donc actuellement une nouvelle xoivr^ qui emprunte une grande part de ses éléments à l'ancienne, tout comme la xoivv] hellénistique a beaucoup gardé de la xoivyj ionienne. La conscience reconquise de l'unité nationale amène à restaurer l'unité de langue, condition de l'unité de civilisation. Pour la seconde fois à l'époque historique une xoirq grecque détruit des parlers locaux. Mais, au lieu que la grande xoivv^ hellénistique a servi à créer la civilisation moderne, la nouvelle xoivv) reflète surtout l'effort que font les Grecs d'aujourd'hui pour acquérir la culture européenne.