CHAPITRE IX CONSTITUTION D'UNE NOUVELLE xoiv
Le sentiment de l'hellénisme a été gravement atteint par la décadence politique de l'empire byzantin. Le nom même d'Hellène a tendu à sortir de l'usage ; Byzance tenait avant tout à passer pour la continuation de Rome, et il est frappant que les Grecs en soient venus un jour à se qualifier simplement de « romains », 'Pa)[ji,aioi, et à appeler leur langue populaire le « romaïque ».
Quand, au début du xix* siècle, l'hellénisme a pu reprendre conscience de son unité contre la domination turque qui commençait à défaillir, la situation était celle-ci : d'une part une langue écrite traditionnelle, fidèle dans l'ensemble au type ancien, mais systématiquement différente de la langue vulgaire et si éloignée de l'usage courant que le peuple ne la comprenait plus ; de l'autre des parlers locaux, sensiblement différents les uns des autres, tout en conservant pour la plupart une grande ressemblance entre eux. Les parlers très fortement aberrants, ceux du Pont et de la Cappadoce notamment, occupaient des régions lointaines et n'ont pas eu d'influence au dehors. Il n'y avait aucun centre plus cultivé, beaucoup plus important ou plus puissant que les autres, capable d'imposer sa langue. Seule, l'Eglise représentait l'unité de l'hellénisme, et seule elle avait une tradition, celle de la vieille xoiv^, qui avait pour elle le prestige d'avoir depuis Alexandre toujours représenté l'hellénisme, et qui offrait l'avantage d'être en effet partout la langue du seul élément d'unité qui subsistait. C'est donc sur la langue écrite qu'on s'est appuyé pour donnei* à l'hellénisme renaissant la langue commune que nécessitait le sentiment recouvré de l'unité nationale. Or, le principe de cette langue était, depuis le début de l'ère chrétienne, de se distinguer de l'usage vulgaire, on l'a vu.
Sur un point au moins, il n'y a pas eu de contestation. La conquête
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turque avait empli les parlers locaux de mots empruntés aux langues de l'Islam. On a à peu près entièrement évité tous ces mots dans la langue écrite, et peu à peu aussi dans la langue parlée. On a restauré largement le vocabulaire national qu'il a fallu reprendre en grande partie aux textes écrits. L'influence de la langue écrite se manifeste par l'importance qu'a prise la composition nominale : les noms composés ont toujours été dans les langues indo-européennes, et notamment en grec, l'une des grandes ressources des langues littéraires et savantes. Les Grecs n'ont pas été seuls à procéder ainsi : en se donnant des langues écrites, l'une dans la partie de leur nation conquise par la Russie, l'autre en Turquie, les Arméniens en ont éliminé rigoureusement tous les mots d'origine islamique et ont repris quantité de termes à la langue de leurs anciens textes. Les Slaves des Balkans, Serbes et Bulgares, et les Roumains ont procédé de même. L'expulsion des termes islamiques a été une marque du réveil des nations chrétiennes, soit qu'elles aient obtenu une autonomie, soit qu'elles aient dû se contenter de se grouper autour de leur église nationale. En recourant ainsi à des termes pris à la langue écrite, les chrétiens d'Orient ne faisaient d'ailleurs que ce qu'ont fait, pour d'autres raisons, les peuples de langue romane en Occident : une grande partie du vocabulaire français est prise au latin écrit ; un Français est hors d'état de donner un abstrait au verbe émouvoir, il recourt à émotion, qui est un mot latin ; et l'adjectif qui correspond au mot œil n'est pas dérivé de œil, c'est oculaire, qui vient du latin écrit. L'anglais a aussi eu recours à des emprunts de ce genre et souvent aux mêmes que le français.
Mais, s'il est relativement aisé d'éliminer une série déterminée d'emprunts récents à une langue vivante comme le turc et d'en faire une série d'autres à une langue traditionnelle, il n'est pas possible de transformer le système articulatoire ni le système des formes grammaticales.
Pour la prononciation, la solution s'est imposée. Les parlers grecs ne présentaient pas entre eux les différences profondes de prononciation et de formes grammaticales qu'on trouve par exemple dans les parlers arméniens et qui ont obligé à créer deux langues littéraires arméniennes modernes, l'une à Tiflis et Erivan, l'autre à Gonstantinople. Les consonnes sont sensiblement les mêmes partout. La prononciation du grec moderne commun a été obtenue en gardant ce qui était commun à la plupart des Hellènes et en faisant abstraction de toute particularité proprement locale. Le vocalisme des parlers méridionaux présentait encore en gros l'état de la vieille xoivvj, très différent, on le sait, de l'usage du v* siècle av. J.-C. ; il a servi naturellement de base, et l'on n'a tenu aucun compte de la grande altération systématique des parlers du Nord. L'orthographe est historique, ce qui fait qu'une même voyelle / est notée par t, par y;, par et, par oi, par u, une même voyelle e par £ et par ai et o par o et par w, etc.
LA GHAMMAIRE # 2^9
Mais ces complications, fâcheuses, de la graphie n'ont pas de conséquences pour la prononciation.
Ce qui fait que la structure phonétique générale des mots est encore en grec moderne ce qu'elle était dans la vieille xcivi^, c'est que les consonnes intervocaliques sont demeurées presque intactes dans la plupart des parlers, ou qu'elles commencent seulement de s'altérer ; le squelette des mots est donc demeuré presque immuable, et il ne s'est pas produit de ces réductions qui, d'un mot comme dicere ont fait en français dire ou d'un mo\jCova.raQ,negare, nier : les mots ont en gros conservé jusqu'aujourd'hui le nombre de syllabes qu'ils avaient en grec ancien. Sans doute les consonnes ont des prononciations très différentes de celles de l'attique ; 3, o, Y, ç, 0, ^, et même en partie tt, t, x sont devenus des spirantes; mais la graphie ne conduisait que dans une très faible mesure à réagir contre des innovations très anciennes du reste, et dont on ne prenait pas conscience. La prononciation vulgaire a donc subsisté.
Pour la grammaire, on ne pouvait songer à restituer des formes entièrement abolies dans tous les parlers, comme le futur, le parfait, l'optatif du verbe, le datif du nom, le pronom uixeTç, le relatif fléchi oç, etc. La disparition, surprenante et inexpliquée, de l'infinitif est commune à tous les parlers ; c'est un de ces traits que le grec a en commun avec d'autres langues balkaniques : l'infinitif slave a de même disparu en bulgare ; on a donc dû se résigner à ne pas essayer de ressusciter l'infinitif. Le futur est obtenu, comme dans les langues slaves du Sud, au moyen du verbe « vouloir » : « je jugerai », se dit et s'écrit 6à xpivco, ou, avec une forme archaïsante, Oevà xpivio : Osvâ, ensuite abrégé en Gà, est une réduction de ôéXo) va « je veux que ».
Mais on a maintenu autant que possible tout ce dont la langue courante conservait des restes. A plusieurs égards, les parlers grecs sont demeurés archaïques; ainsi la distinction des thèmes du présent et d'aoriste, avec leur valeur sémantique, s'est maintenue. Un fait phonétique a eu de grandes conséquences : la partie finale des mots ne s'est pas amuie entièrement, comme dans le passage du latin au français où laudâtôs devient loués. Dès lors une partie notable de la vieille grammaire a pu subsister, on l'a vu, p. 222, et les parlers fournissent nettement une déclinaison : nominatif singulier ââepfôç « frère », accusatif à3£pç6(v), vocatif àospçd, génitif âSepfoD. A cet égard le grec moderne a, dans ses formes les plus populaires, un caractère conservateur assez comparable à celui du russe ou du lituanien, et ceci a beaucoup favorisé les tendances archaïsantes des hommes qui ont constitué la nouvelle langue écrite. On s'est efforcé de maintenir la distinction de trois cas bien que, en fait, le génitif pluriel soit très peu employé et que le nominatif et l'accusatif se confondent entièrement dans beaucoup de mots.
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Ainsi la morphologie du grec moderne littéraire est une moyenne interdialectale, aussi archaïsante que l'état du développement de l'ensemble des parlers a permis de la faire.
La mesure a été dépassée quand dans la langue écrite on s'est efforcé de restaurer des déclinaisons abolies, comme celle de ^auiXeûç. Il est malaisé et généralement inutile de rendre la vie à des formes grammaticales mortes.
La langue ainsi obtenue est ce que l'on appelle la xaôapeûouca, la langue « puriste » . Surtout dans son vocabulaire, elle est une sorte de compromis entre la vieille langue écrite et les parlers tels qu'ils résultent du développement linguistique et tels qu'ils existent encore dans l'usage courant. Au moment oii elle a été constituée, cette langue n'était parlée par personne. Mais l'école, la littérature et surtout le journal, et aussi, dans le royaume de Grèce, le service militaire et les administrations tendent à l'introduire dans l'usage parlé. Sous ces influences, des mots abolis rentrent dans l'usage, avec des sens nouveaux et imprévus : sous l'influence de la caserne, il est devenu courant d'appeler « un fusil «, au moins le « fusil de guerre », otcXc(v).
Une langue artificielle de cette sorte convient au clergé pour qui elle représente l'aboutissement d'une longue tradition et qui y retrouve beaucoup de ses textes sacrés. Elle a ses avantages pour les ouvrages techniques, dont le vocabulaire est partout artificiel ; la langue savante repose trop dans l'Europe entière sur l'ancienne -/.owy^ pour que les Grecs aient éprouvé un grand embarras à se créer une langue abstraite fondée sur cette même y.oivrc On conçoit aussi que les hommes politiques et les journalistes se complaisent dans cette langue savante : dans l'Europe occidentale où les langues écrites n'ont pas un caractère artificiel et concordent en gros avec les langues d'usage courant, l'éloquence politique et les journaux usent, on le sait, de la langue la plus abstraite et recherchent à plaisir les termes savants qui dissimulent le mieux les réalités. Tous les demi-savants qui ont appris le vocabulaire de la langue puriste et qui savent se conformer aux principales règles de sa grammaire sont fiers de cette supériorité : c'est partout l'une des tares de la demi-culture que l'usage de termes savants mal compris et de tournures élégantes gauchement employées. On s'explique donc le succès qu'a eu la langue puriste : pouvant s'adapter à toutes les parties du domaine grec, elle satisfait ceux des éléments de la population qui ont le plus le sentiment de l'unité nationale et qui ont charge de l'exprimer. Un développement pareil a eu lieu chez les Arméniens. Par le vocabulaire, par la forme des mots, par la grammaire même, l'arménien littéraire qui s'est constitué au xix* siècle en Turquie s'éloigne plus encore de la langue courante que le grec puriste. Les conditions étant pareilles, le résultat a été sensiblement le même.
La langue littéraire a été archaïsée ainsi d'une manière presque in-