‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 6 sur 102 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le grec est une langue indo-européenne. Tout le monde en est d'accord ; mais il convient de déterminer ce qu'on entend par là.

Entre la plupart des langues de l'Europe — on peut dire entre toutes les langues connues de l'Europe sauf l'ibère et le basque (sans doute appartenant à un même groupe) à l'Ouest, l'étrusque en Italie, le finnois et le magyar (ce dernier apporté à date historique par une invasion), et enfin le turc qui est d'importation moderne — et quelques langues d'Asie : l'arménien, le « tokharien » nouvellement connu par des textes qu'ont rapportées les missions en Turkestan chinois, l'iranien, les parlers aryens de rinde et notamment la grande langue littéraire qu'on nomme « sanskrit », il y a des groupes de concordances frappantes qui supposent que toutes ces langues, devenues avec le temps si diverses, sont des formes prises par un même idiome ancien. Cet idiome n'a pas été fixé par écrit ; il n'en subsiste aucun débris, pas plus qu'il ne reste un souvenir du peuple qui s'en est servi. Mais les concordances qu'on observe entre le sanskrit, l'iranien, l'arménien, le slave, les dialectes baltiques tels que le lituanien, l'albanais, le grec, le germanique, le celtique, le latin, l'osco-ombrien, auxquels il faut maintenant ajouter le « tokharien » — , ont fourni matière à un ensemble de recherches, connu sous le nom de « grammaire comparée des langues indo-européennes ». Ces recherches ont abouti à définir les caractères généraux de 1' « indo-européen » commun, dont les langues énumérées sont des transformations diverses. Grâce à la comparaison, on peut donc se faire une idée de la préhistoire de chacun des idiomes de la famille indo-européenne.

Dire qu'une langue est une transformation d'une langue plus ancienne, c'est dire que, entre les deux époques considérées, il y a toujours eu des sujets parlants qui se sont efforcés de parler d'une même manière, en

ORIGINES i:SDO-EUROPEENNES

employant une même prononciation, une même grammaire, un même vocabulaire. Mais il ne se trouve jamais deux sujets qui parlent exactement de même. Les enfants qui apprennent à parler n'arrivent pas à s'exprimer d'une manière identique à celle dont s'expriment les adultes qu'ils s'efforcent d'imiter : chaque génération introduit, sans le vouloir, des innovations. Quand enfin des sujets isolés ou toute une communauté en viennent à utiliser une langue nouvelle, distincte de celle qui avait été emplovée jusque-là, ces sujets ne parviennent qu'imparfaitement à parler comme les membres des groupes dont ils veulent reproduire le langage. Malgré l'effort soutenu que font les sujets parlants pour réaliser l'unité de langue à l'intérieur d'un même groupe social et pour ne pas introduire des changements dont l'effet est de rompre une unité de langue à peu près étabhe, il apparaît donc sans cesse des innovations dans la manière de parler. Au bout de quelques siècles, une même langue parlée d'une manière continue par des populations qui ont fait de leur mieux pour rester fidèles à l'usage ancien a donc nécessairement varié. Et si les populations qui présentent ces variations n'ont pas maintenu les liens sociaux qui les unissaient au temps oij il y avait entre elles unité de langue, les innovations diffèrent d'un groupe à l'autre ; il y a dès lors, au lieu d'une langue une, des idiomes divers, qui concordent à certains égards puisqu'ils sont la continuation d'une même langue, mais qui, au sentiment des sujets parlants, sont distincts.

Une fois que les sujets parlants n'ont plus le sentiment de parler une même langue, rien ne tend à faire conserver les éléments communs, et les différences deviennent chaque jour plus grandes entre les représentants d'une même langue ancienne. En fait, au moment où apparaissent dans l'histoire les langues indo-européennes, à des dates variées entre le viii^ ou le vu" siècle av. J.-G. et le xvi^ ou le xvii^ ap. J.-C, les nations qui emploient ces langues ne s'aperçoivent plus qu'elles ont au fond un même parler. Les Grecs n'ont vu dans les Mèdes et les Perses du x^ au v= siècle av. J.-G. que des barbares, et les Perses, en établissant leur domination sur les Ioniens, ne paraissent pas avoir eu le sentiment qu'ils faisaient entrer dans leur empire des frères, sinon de « race », au moins de langue. L'iranien du vu" siècle av. J.-C. était inintelligible à un Hellène, tout comme l'osque ou le latin des populations auxquelles les colons hellènes se sont heurtés en Italie. Bien qu'ils aient rencontré en nombre de points des populations de langue indo-européenne, dont le langage présentait avec le grec des ressemblances nombreuses, les anciens Grecs n'ont jamais euj'idée de l'identité originelle de leur langue avec celle de ces barbares; et même le latin ou l'osque, dont les ressemblances avec le grec sont si évidentes, n'ont pas attiré leur attention à ce point de vue ; ou du moins, il ne subsiste rien des remarques qu'ils ont pu faire.

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