DIALECTES INDO-EUROPEENS
La continuité linguistique entre deux périodes successives se traduit par des concordances systématiques entre les formes de ces deux périodes, et la communauté d'origine de deux langues par des correspondances régulières des particularités de l'une des langues avec des particularités de l'autre. Il y a dans chaque langue un système arrêté de prononciation et un système non moins arrêté de formes grammaticales. Les changements à l'intérieur de ces systèmes n'ont pas lieu au hasard, mais suivant des règles définies ; et c'est ce qui fait qu'une linguistique comparative a pu se constituer : si chaque élément évoluait indépendamment, sans règle précise, aucun fait ne permettrait d'en prévoir aucun autre, et la linguistique historique n'existerait pas.
Soit par exemple la prononciation : si une s placée dans certaines conditions devient /;, toute s placée dans les mêmes conditions sera en principe traitée de la même manière. Si donc le grec et le latin ont conservé un certain nombre de mots indo-européens commençant par s suivie de voyelle, on observe que le latin y garde toujours Vs sans rien changer, tandis que l'attique a toujours /; : à latin septeni, l'attique répondra donc régulièrement par k-.^i, à scquor par £-3-[j,a'., à j^//«'-par r^iu-, à sâl par àXç, à sâgiô par r{^o\)[xxi Çâyéo[xoi: en dorien), et ainsi dans un nombre d'exemples illimité. La parenté de deux langiies se marque donc déjà par le fait qu'il est possible d'établir entre ces deux langues des rapprochements étymologiques comportant des correspondances régulières entre tel son de l'une et tel son de l'autre.
Ce qui est beaucoup plus probant, c'est la conservation de procédés grammaticaux identiques dans le détail. C'est seulement par suite d'un usage fixé que la 3" personne du pluriel est indiquée par -ov-c. dans le dorien çipovTt au présent ou par la forme qui y répond régulièrement en attique, çspo'jji ; une forme çfpovx'. (cpspouT'.) n'a par elle-même rien qui indique la S*" personne du pluriel ; il n'y a de même qu'un lien traditionnel, et non un lien de nature, entre le sens du prétérit et l'expression de ce sens par un £- préposé à la forme et une finale -ov dans la 3* personne du pluriel eçspov. Si dès lors on constate qu'en sanskrit bhàranti signifie « ils portent », et àbharan « ils portaient », ce parallélisme avec le grec ne peut pas être fortuit ; et, si l'on observe entre le sanskrit et le grec quantité de concordances pareilles, cela veut dire que le sanskrit et le grec sont deux formes différenciées de la langue commune qu'on est convenu d'appeler langue indo-européenne.
Une langue parlée sur un espace étendu par des populations quelque peu nombreuses et diverses présente d'ordinaire des variations suivant les lieux, et aussi suivant les groupements sociaux qui se constituent. Il y a, comme l'on dit, des « dialectes », ou plutôt des variations dialectales. L'indo-européen commun, dont le grec est une forme évoluée d'une
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manière particulière, présentait des variations dialectales dont on peut se faire quelque idée. Les limites d'une variation dialectale ne concordent jamais d'une manière nécessaire avec les limites d'aucune autre. Ceci se traduit par exemple dans les anciennes langues indo-européennes par le fait que le grec présente des particularités communes avec plusieurs autres langues de la famille, mais que les groupements dont le grec fait partie varient pour chaque cas. A certains égards, le grec concorde avec le latin, le celtique et le germanique, à d'autres avec l'arménien ou l'indoiranien.
L'un des traits qui distinguent le mieux les dialectes indo-européens les uns des autres est le traitement des gutturales. Il y avait en indo-européen deux séries de consonnes occlusives gutturales, dont l'une est représentée dans les dialectes occidentaux — grec, italique (latin et oscoombrien), celtique et germanique — par des occlusives pures du type de k ou leurs représentants, et l'autre par des occlusives prononcées avec accompagnement d'un appendice labio-vélaire w, soit des occlusives complexes du type de Xdiim qu ou leurs représentants, qui sont, dans plusieurs langues, des labiales du type p et, en grec, des labiales ou des dentales suivant les cas ; aux gutturales du type 1^, les langues dites orientales : indo-iranien, arménien, slave, baltique, albanais, répondent par des gutturales très mouillées, qui passent la plupart du temps à des sifflantes comme y ou à des chuintantes comme le ch français ; aux gutturales du type ^"', ces mêmes langues répondent par des gutturales pures du type k. Soit donc le nom de nombre « dix » ; on aura, en Occident, o£xxen grec, dccem en latin, dcich ?i en irlandais, taihiin en gotique (avec le k devenu /; suivant la règle germanique), mais, en Orient, dàça en sanskrit (le ç est la notation d'une chuintante), dasa dans la langue iranienne de l'Avesta, iasn en arménien, desjat' en russe, des^imt en lituanien (s^ notant la chuintante cb du français). Soit au contraire le mot qui sert d'adjectif indéfini et interrogatif ; on aura, en Occident, quis, qiiô en latin, tî;, -60£v en grec, cia « qui » en irlandais (avec perte de l'élément labial pour des raisons propres à l'irlandais) mais py « qui » en gallois, hwas « qui » en gotique, et, en Orient, hàh « qui » en sanskrit, ko dans la langue de l'Avesta, ku-to en vieux slave, kàs en lituanien. On trouve de même dans la série des consonnes sonores, en Occident, qino « femme » en gotique (le q gotique valant qu, qui représente régulièrement en germanique un ancien gw) et cwèn en vieil anglais, queen en anglais moderne, hen en irlandais, J^va en grec de Béotie et yuvY; dans les autres parlers grecs (avec un traitement particulier qui fait apparaître le caractère guttural de la consonne, généralement dissimulé en grec), mais, en Orient, hin en arménien (le^ arménien résulte d'une mutation parallèle à celle du germanique et repose sur une ancienne sonore o-), genna en vieux prussien (le vieux prussien est un