CHAPITRE XII LE STYLE
La langue grecque a fourni aux écrivains des instruments harmonieux, souples et forts.
Le vocabulaire grec renferme beaucoup de mots empruntés à des langues de civilisation de la région égéenne. Mais, à la date oii apparaissent les textes, vieux mots indo-européens et emprunts sont fondus, et, au premier abord, rien ne dénonce les emprunts. Le vocabulaire offre ainsi une rare unité. A l'époque classique, les Grecs n'ont presque pas emprunté. La Sicile, où Ton trouve des mots comme '/dxpx, offre un peu plus d'emprunts que la Grèce propre. Mais partout le vocabulaire littéraire est presque exempt de mots étrangers, et l'on n'y aperçoit guère d'influences étrangères.
Sans doute, la Grèce a subi l'influence des civilisations voisines ; elle doit plus aux civilisations égéenne, babylonienne, égyptienne que les écrivains de l'âge classique ne l'ont dit et même ne l'ont su. Mais, au momeni où ont été composées les grandes œuvres grecques, toutes ces influencer étaient lointaines ; ell^s s'étaient unies dans un développement qui apparaît purement hellénique et où les éléments étrangers, assimilés, soni méconnaissables.
Grâce à la liberté presque absolue de l'ordre des mots, la phrase a une souplesse, dont on ne trouve nulle part ailleurs l'équivalent : l'ordre dans lequel les mots sont rangés les uns par rapport aux autres fournit pour l'expression un moyen d'une délicatesse unique, soit que les idées parallèles soient rendues par des mots rangés parallèlement, soit qu'on renverse l'ordre pour attirer l'attention ; suivant qu'un mot est mis au commencement, ai milieu ou à la fin de la phrase, l'effet varie.
Le jeu des particules telles que [j.év, oé, ye, etc. ajoute d'aulres res sources, d'un type tout différent, et qui permettent de nuancer l'expressior
LES MOTS ABSTRAITS l^Sr
à rinfini, en soulignant chaque mot, chaque groupe de mots, chaque membre de phrase, chaque phrase, d'une manière particuHère. Les particules invariables semées entre les mots fléchis marquent dans la phrase des accents délicats.
Le développement extraordinaire pris par le participe et l'infinitif a mis à la disposition des écrivains des éléments intermédiaires entre le nom et le verbe, et a, par là, fourni d'autres manières de nuancer l'expression, de varier les tours de phrases.
Les mots abstraits, étant étroitement associés aux verbes, ont un caractère très différent de celui des mots français par lesquels on les traduit : de par leur lien étroit avec TrpzTxw, les abstraits izpoiyit.x et -Kpotb-q sont moins loin du sens verbal que le français action : la phrase de Lysias èç àpyviç 6[aTv àiravia ÈTuiSeiço) xà 7ïpàY;xxTa, ne peut se traduire qu'en recourant à un verbe : « je vous indiquerai tout ce qui s'est passé », mais on voit du premier coup que la phrase française, toute raide, ne rend en rien l'expression de la phrase grecque, avec son ordre de mots, et avec la valeur particulière de ses mots. Si on lit chez Ménandre {Epitreponles, v. g):.
%pl,X"/]V TOIjTOU Tiva
C"^ToO[jL£V î'acv
le mot 7.ç,ivi]c, signifie à la fois « juge » et « quelqu'un qui décide », et s'est chose intraduisible en français, où le mot « juge » a son sens fixé 3t n'a de rapport avec un verbe que par son dérivé juger.
Ce qui donne au grec une grande part de son charme, c'est que c'est une langue de type indo-européen archaïque, et que, en même temps, coûtes les ressources des langues abstraites de la civilisation moderne s'y :onstituent. L'article, encore inconnu à Homère, y apparaît en pleine période historique ; il est, en attique, encore assez près du vieil emploi iémonstratif de c, r,, t6 pour avoir une valeur expressive forte, assez jvancé déjà pour servir à marquer des abstractions. A trouver rapprochées la richesse expressive d'une vieille langue indo-européenne et la précision, la netteté d'une pensée abstraite, déjà moderne, à voir les procédés ictuels se créer au milieu des complications d'un type archaïque, sans mcun modèle étranger, en pleine spontanéité du développement, à trouver les thèmes universels de la raison humaine sous la forme la plus rationlelle maniée par des hommes à la pensée originale qui se fabriquent leur 3util linguistique, on éprouve une jouissance dont aucune langue contemporaine, si riche soit-elle, ne donne l'équivalent.
Et cette langue n'est pas monotone : d'Homère à Sophocle et à Théocrite, l'Hérodote à Platon et à Démostbène, elle varie sans cesse; c'est partout e même fonds hellénique, mais partout avec des traits distincts.
Toutefois, du jour où l'hellénisme est apparu comme une culture faite