‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 69 sur 102 · CHAPITRE I DÉFINITION DE LA /.oivr · texte numérisé non relu

CHAPITRE I DÉFINITION DE LA /.oivr

Le nom de y.y.vi, s'applique à plusieurs notions différentes. , En parlant de Y.zvrq, les anciens pensaient le plus souvent à un dialecte littéraire, comparable à Téolien des poètes de Lesbos, au dorien des lyriques, à l'ionien, à l'attique ; c'était pour eux le dialecte employé par des prosateurs de l'époque hellénistique ou impériale comme Polybe ou Plutarque. C'est contre cette ■Aoirr^ que réagissaient les atticistes qui, comme Lucien, s'efforçaient de i;eproduire le vieux dialecte attique des grands écrivains d'Athènes.

Les linguistes modernes, qui s'intéressent à la langue parlée plus qu'aux langues littéraires, entendent volontiers par -/.sivr^ la langue parlée en Grèce, depuis l'époque d'Alexandre environ, par la plupart des gens cultivés, et qui était comprise partout où l'on parlait grec. Gomme de toute langue parlée, on n'a pas de témoignages directs de cette langue. Des textes écrits par des gens peu lettrés, notamment certains papyrus trouvés en Egypte et la plus grande partie du Nouveau Testament, en donnent une idée. Les anciens appliquaient déjà le nom de -ACTr, à cette manière de parler familière ou vulgaire.

Enfin on a constaté que les divers parlers grecs modernes ne reposent pas sur les dialectes anciens, éolien, dorien, etc. ; tous s'expliquent par un grec sensiblement un ; on exprime d'ordinaire ce fait en disant que le grec moderne repose sur la xciv/j ; en ce sens, la y.zv)r, est la langue qu'on peut restituer grâce à la comparaison des parlers grecs modernes et à l'histoire du grec médiéval et moderne.

Si l'on a été amené à employer un même terme pour désigner ces trois notions, c'est qu'elles ont des traits communs, ou plutôt que, toutes différentes qu'elles soient les unes des autres, elles se tiennent d'une manière indissoluble.

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Toutes trois s'appliquent à la langue d'une même époque et des mêmes personnes. La y,zv)q littéraire est la langue dé la prose littéraire des gens qui parlaient cette xof,vr, courante, dont les écrits d'individus peu lettrés donnent une idée. Et c'est sur le développement ultérieur de cette langue courante que reposent en efîet les parlers grecs modernes.

Le nom de y.oivrj ne s'applique donc pas et ne peut pas s'appliquer à une notion une ; mais les choses diverses auxquelles il s'applique sont connexes les unes aux autres.

Au point de vue littéraire, il convient, réserve faite des réactions atticistes, à toutes les œuvres écrites en prose depuis Aristote jusqu'à l'époque byzantine, et la langue écrite de Byzance n'est qu'une continuation, plus ou moins parfaite, de la langue d' Aristote, de Polybe et de Plutarque; en ce sens, on n'a pas cessé d'écrire en xs'.vvî jusqu'au xv* siècle et presque jusqu'à l'époque moderne ; mais il va de soi que les écrivains qui ont écrit à l'époque d'Alexandre ne l'ont pas fait comme ceux qui ont écrit au 1*'' et au II" siècle avant J.-C, pour ne rien dire de l'usage postérieur de la langue qui devient de plus en plus artificielle.

' Quant à la langue courante, elle est par définition chose variable suivant les gens, suivant les circonstances, suivant les temps et suivant les lieux. Si entre le IV* siècle av. J.-G. et le ix* après, la langue littéraire a peu varié, si la graphie est restée la même, si l'on a continué d'écrire les mêmes formes grammaticales en leur attribuant — ou en essayant de leur attribuer — à peu près les mêmes valeurs, si l'on a employé les mêmes mots, on sait que entre l'époque d' Aristote et le ix" siècle la prononciation a profondément changé, que beaucoup de formes grammaticales sont sorties de l'usage et qu'il en a été créé d'aulres, que des mots ont disparu et qu'il s'en est introduit de nouveaux. Le domaine on l'on employait le grec est immense : on a parlé grec à l'époque hellénistique, depuis la Sicile jusqu'aux frontières de l'Inde, depuis l'Egypte jusqu'aux rives septentrionales de la mer Noire ; ce vaste domaine s'est réduit peu à peu, mais il est demeuré très grand et l'aire d'emploi du grec est encore aujourd'hui considérable par rapport au nombre des gens qui parlent la langue. Les hommes qui se servaient du grec en des lieux aussi distants et qui étaient d'origines aussi diverses, dont les uns étaient des Hellènes employant dans leur cité des parlers grecs locaux, dont les autres étaient des étrangers de toutes sortes de langues, indo-européennes, sémitiques, hamitiques, caucasiques, langues d'Asie-Mineure, etc., devaient parler le grec avec des « accents » très divers. Au surplus, ce grec commun était réglé par des traditions grammaticales, et chaque individu l'employait d'une manière plus ou moins correcte suivant son degré d'instruction ; comme il arrive en pareil cas, un même sujet s'exprimait d'une manière plus ou moins conforme aux exigences de la langue correcte suivant qu'il faisait un

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discours public ou qu'il tenait une conversation privée, suivant qu'il s'adressait à une personne cultivée ou à un homme du peuple, à un personnage considérable ou à quelqu'un qu'il traitait familièrement. La notion de y.o'.vï] en tant que langue parlée est donc infiniment variable, et Ton ferait œuvre vaine en essayant de la fixer.

Quant à la langue commune dont les parlers grecs actuels sont des formes à nouveau différenciées, son unité a un caractère plutôt négatif que positif : les parlers grecs d'aujourd'hui ne conservent — à la seule exception de quelques menus faits isolés — presque aucune trace des anciens dialectes grecs autres que l'ionien-attique ; dans la mesure où il peut subsister des traces d'éolien ou, surtout, de dorien, ces traces ne concordent pas nécessairement avec l'ancien dom/iine éolien ou dorien ; enfin les parlers grecs modernes présentent beaucoup de traits communs. Mais tout cela ne donne pas le droit d'affirmer que la y.civY; en question ait été vraiment une à aucun moment, et l'on ne savirait dire exactement ni où ni en quel temps cette langue commune aurait été employée.

Quelle que soit la notion de y.civr, vers laquelle on se tourne, on ne rencontre donc aucune forme fixe dont on puisse dire que ce soit vraiment la xc'.v/) et dont toutes les autres formes seraient des déviations ou des approximations imparfaites. Mais il suffit de rapprocher les trois notions envisagées ici pour aboutir à une définition qui s'applique à tout ce que l'on est convenu de nommer y^ov^r,.

La -Azvrq est une langue de civilisation qui s'est constituée vers le temps où commence l'influence macédonienne et qui a duré pendant tout l'empire romain et jusque dans la période byzantine. C'est une langue grammaticalement fixée, enseignée dans les écoles, transmise d'écrivain à écrivain, adoptée par des administrations organisées et par des gouvernements centralisés. Il y avait donc une norme idéale qui a peu varié depuis l'époque d'Alexandre jusqu'à la fin de l'empire byzantin.

Mais cette norme pouvait fixer l'orthographe, elle pouvait même maintenir la structure générale des mots ; elle n'empêchait pas la prononciation d'évoluer, et de changer tout à fait de caractère, et les lettres qu'on écrivait de noter des sons différents avec le temps. On pouvait arrêter presque complètement la grammaire de la langue écrite ; on n'empêchait pas des tendances nouvelles de se faire jour, le parfait, l'optatif, le futur, l'infinitif de sortir de l'usage parlé, les formes casuelles de s'atrophier en partie ; le mouvement commence aux débuts même de la xor.vv] ; l'influence de la norme traditionnelle l'a souvent ralenti ; il n'a jamais pu l'arrêter ni en empêcher tout à fait les effets, même chez les plus savants des lettrés. En ce sens, la 7.or.vYi est un ensemble de tendances que la tradition écrite masquait ou comprimait, mais dont la force était irrésistible et qui se sont manifestées dès que les circonstances l'ont permis.

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