ÉPOQUE ROMAINE
XXXrV DYNASTIF.
Lue fois maîtresse du Nil, Rome s'appliqua à conserver, par lous les moyens, sa plus précieuse conquête. Elle laissa a l'Egypte sa religion, ses arts, son écriture, sa langue, ses coutumes. Quelques temples furent rétablis par elle, et des sanctuaires élevés aux dieux du pays. Edfou, Esneh, Oenderah, Erment, commencés par les Ptolémées, furent achevés sous les Empereurs. A Cheykh- Abâdehy Adrien fonda une ville et bâtit des monuments magnifiques en rhonneur de son favori Antinous. A Kalabscheh, à Debout^ à Dandour (Nubie) ^ des chapelles furent construites; à Philœ de nouveaux édifices ajoutèrent à la grâce et à la beauté de cette reine du Nil. Sûre d'avoir enlevé au peuple, par cette habile tolérance, son prétexte le plus habituel de mécontentement, Rome voulut que les villes égyptiennes ne reçussent pas d'autres garnisons que ses légions, et à la tête de l'administration générale du
pays elle plaça un fonclionnaire romain qui, sons le nom de Préfet d'Egypte (1), réunissait tous les pouvoirs et gouvernait sans contrôle au nom de l'Empereur lui-même. En même temps qu'elle essayait de se substituer presque sans transition aux maîtres légitimes du pays, Rome s'armait ainsi puissamment contre larévolte. Il est vrai qu'elle se réservait le droit de surveiller à son tour ces toutpuissants Préfets : leur administration était toujours de courte durée, et des fautes môme légères étaient punies de bannissement ou de mort; en outre, les Préfets d'Egypte ne pouvaient être choisis dans la carrière sénatoriale, mais exclusivement parmi les chevaliers. Mais ces mesures prouvent bien moins l'indifférence de Ptome pour l'Egypte vaincue et humiliée que sa crainte devoir le prestige d'un beau royaume à prendre tenter l'ambition d*un de ces délégués de l'Empereur aux mains desquels les circonstances la forçaient de mettre un pouvoir si redoutable.
L'Egypte, sous les Empereurs, n'offre d'ailleurs pas d'autre spectacle que celui d'un pays dont la vie politique est éteinte, et qui jouit en paix de l'abondance que lui procure l'administration prudente et économe de ses maîtres. Si quelques guerres signalent encore cette époque, si un Préfet, Pétronius, conduit son armée en Arabie, si le même Préfet va châtier jusque dans Gebel-Barkal, alors capitale de l'Ethiopie, la reine, qui avait osé venir occuper Asouan et ravager la Thébaïde, on doit reporter la gloire de ces expéditions, non à l'Egypte, qui y resta probablement indifférente, mais aux légions romaines, qui seules y prirent part. Peut-être des révoltes partielles feraient-elles penser que l'Egypte, asservie au joug impérial, n'avait point oublié la gloire de ses
(1) Ce Prœfectus JEgypti était toigours de l'ordre équestre, et sa charge était la plus haute, après celle de Préfet du Prétoire^ parmi les carrières équestres. Gomme uu grand nombre de ces Préfets étaient immédiatement appelés, en quittant la province, aux fonctions de Préfet du Prétoire, c'est-à-dire Commandant de la garde prétorienne des Empereurs, à Rome, il est très-précieux d'avoir la liste des Préfets d'Egypte. On en trouve un grand nombre inscrits sur la statue de Memnon. Le Prœfectus ^gypti était assisté d'un autre chevalier appelé Jun'dicus MgypH,
anciens jours : tantôt c'est un Syrien d'Alexandrie levant une armée avec les bénéfices de sa seule fabrique de papyrus et s'insurgeant contre Rome; tantôt c'est un certain Achillée profitant du pouvoir que lui donne sa charge de Préfet d'Egypte, se faisant proclamer empereur par ses troupes, et forçant Dioclétien à venir lui-même assiéger pendant huit mois Alexandrie qu'il mit à feu et à sang. Mais dans ces révoltes l'Egypte n'entre pour rien ; que les ambitieux qu'elle abrite réussissent dans leurs desseins, et elJe aura donné à Rome des maîtres nouveaux sans avoir fait elle-même un pas vers sa propre indépendance. En deux seuls points l'Egypte fait encore preuve de quelque vitalité. Qui ne sait ce que, depuis le jour où avec Saint-Marc le christianisme avait paru en Egypte, les adeptes du nouveau culte essuyèrent de persécutions? Qui ne sait l'énergie qui se dépensa de part et d'autre, ici pour étendre la nouvelle religion, là pour en arrêter la marche? D'autre part, qui ne sait le rôle que jouaient encore sous l'administration romaine Jes Écoles d'Alexandrie? On peut dire avec vérité qu'à ce moment l'Égyple règne encore par l'esprit qui est en elle sur la Grèce et sur Rome, et que, sans autre levier que la puissance des idées, elle étend au loin son influence. Néanmoins, malgré ces vives clartés, on sent que le rôle de l'Egypte est fini et que sa déchéance est consommée. Thèbes, Abydos, Memphis, Héliopolis, ne sont plus que des ruines; Alexandrie elle-même descend au rang de chef-lieu de province, et l'Egypte, tout entière aux soins de son agriculture, ne cherche guère d'autre gloire que celle de mériter d'être appelée le grenier de Rome.
Mais un événement qui eut une influence considérable sur l'avenir du monde vint donner subitement un nouveau cours aux destinées de l'Egypte. L'empire romain, trop vaste, se démembra à son tour. Partagé l'an 337 après J.-C. entre deux empereurs, l'un conserve à Rome le siège de son autorité, tandis que l'autre va établir son trône à Constantinople. Dans cette division l'Egypte penche du côté de l'orient et voit désormais son maître dans le souverain qui règne sur le Bosphore. Ce fut là sa fin. Depuis
quelque temps déjà, le christianisme avait jeté ses premières racines, et gagnant de proche en proche s'était étendu jusqu'à Constantiûople. L'Egypte, de son côté, s'était iiéjà donnée en grande partie à la nouvelle religion, mais elle ne la reconnaissait pas encore comme officielle. En 381 après J.-C, régnait à Constantinople l'empereur Théodose. C'est lui qui promulgua le fameux édit par lequel la religion chrétienne était déclarée désormais la religion de l'Egypte ; c'est lui qui «ordonna la fermeture de tous les temples et la destruction de tous les dieux que la piété des Égyptiens y vénérait encore. L'anéaiitissement de l'Egypte païenne fut ainsi consommé. Quarante mille statues, dit-on, périrent dans ce désastre; les temples fcrent profanés, mutilés, détruits, et de toute cette brillante civilisation il ne resta rien que des ruines plus ou moins bouleversées et les monuments dont les Musées recueillent aujourd'hui les restes.
Ainsi unit, deux siècles et demi seulement avant la venue de
Mahomet, l'empire fondé cinq mille quatre cents ans auparavant
par Menés. Une durée aussi prolongée est sans aucun doute un spectacle bien fait pour exciter notre étonnement. Mais l'Egypte dut sa longue existence, moins à ses propres forces qu'à l'état du monde au milieu duquel nous venons de la voir exerçant une si notable influence. L'Egypte, comme la Chine, élait en effet organisée pour l'immobilité, nullement pour le progrès. Tant que les événements n'ont mis sur sa route que des peuples btationnaires comme elle, elle a s^u admirablement durer. Mais le jour où la Grèce et Rome introduisirent dans la vie des nations la loi du progrès, nous la voyons peu à peu s'affaisser et disparaître. C'est que les peuples, comme les iiommes, ne vivent pas seulement de pain, et qu'il est pour eux comme pour nous une sorte de loi de la nature qui, sous peine de décrépitude, les oblige à s'améliorer sans cesse.