DE LA XVIII* A LA XXX!* DYNASTIE
L'expulsion des Pasteurs est à peine consommée que l'Egypte se relève, dès les premiers jours de la XYlll"* dynastie, plus puissante que jamais. C'est là, en effet, le trait distinctif de cette époque remarquable entre toutes. En quelques années, l'Égypte a reconquis les cinq siècles que l'invasion des Hycsos vient de lui faire perdre. De la Méditerranée à Gebel-Barkal, les deux rives du Nil sont ornées de temples. Des voies nouvelles sont ouvertes au commerce; l'agriculture, l'industrie, les ans, prennent un essor considérable. Le rôle politique de l'Egypte, à ce moment, devient immense. Elle envoie au Soudan des vice-rois pour gouverneurs généraux, et au nord elle met des garnisons égyptiennes jusqu'en Mésopotamie, aux bords de l'Euphrate et du Tigre.
Nous avons déjà nommé le premier roi de cette illustre famille;
c'était Amosis. L'élan rapide qui allait porter l'Egypte au comble de sa puissance se fait sentir dès le règne de ce prince. Non content d'avoir purgé le sol national de la présence des Pasteurs, Amosis conduit une armée en Palestine, et au sud pénètre jusqu'au coeur de la Nubie. En même temps, il relèvê les temples abattus, et prouve sa piété envers les dieux par la construction de sanctuaires nouveaux. Mais la rapidité avec laquelle l'Egypte a cicatrisé ses plaies est sjirtout apparente dans les admirables bijoux qu' Amosis fit exécuter pour orner la momie de sa mère , la reine Aah-hotep. Au nombre de ses richesses, le Musée de Boulaq ne possède pas de monuments qui témoignent d'une industrie plus avancée, et à voir la longue chaîne d'or, le pectoral découpé à jour, le diadème et ses deux sphinx d'or, le poignard rehaussé d'ornements en or damasquiné, on a peine à croire qu'au moment oii ces précieux objets (1) sortaient de l'atelier des bijoutiers de Thèbes, l'Égypte était à peine débarrassée d'une longue ot douloureuse invasion.
A Amosis succéda Aménophis I". Sous ce prince, les tendances de l'Egypte à étendre ses frontières vers le sud et le nord continuent à se faire jour, et les monuments nous prouvent qu'Aménophis visita les armes à la main la Syrie et le Soudan.
Le successeur d' Aménophis fut Thoutmès l"'. Ici encore l'Egypte a les yeux tournés vers l'Ethiopie qu'elle convoite, et Thoutmès 1" ne craint pas de faire passer les cataractes à ses armées qui reviennent victorieuses de cette campagne. Au nord, une entreprise plus hardie encore illustre le nom du roi successeur d' Aménophis. Au delà de la Palestine et de la terre de Chanaan, au milieu des plaines qui s'étendent entre l'Euphrate et le Tigre, florissait alors une confédération de peuples que les inscriptions hiéroglyphiques appellent les Rotennou- Ce que nous avons dit des Couschites peut se répéter de ces nouvelles populations. Les Rotennou n'ont
(1) Ils sont exposés dans la salle intérieure du Temple. {Vo;/. la Description (lu Parc.)
ni territoire bien défini ni unité de race bien constante. Ils possèdent déjà des villes puissantes comme Ninive et Babylone, mais plusieurs de leurs tribus sont encore errantes sur les limites indécises de la confédération. Leur pays n'a même pas d'appellation bien distincte : quoic|ue formé de la Mésopotamie, de la Babylonie et de l'Assyrie, il reçoit cependant d'une manière plus générale le nom de ce dernier royaume. Quelle pensée guida Thoutmès I'''', et le porta à franchir les déserts qui séparent l'Assyrie de l'Egypte? Nous ne le savons pas. Ce cju'il y a de certain, c'est qu'alors l'Assyrie, comme le Soudan, sentit le poids des armes égyptiennes, et que sur l'Euphrate aussi bien que sur le Haut-Nil, Thoutmès laissa des stèles commémoratives de ses victoires. Le règne de Thoutmès I" marque donc un nouveau pas en avant dans la voie où le pays est désormais engagé. Dès le règne de ce Pharaon, l'Égypte a déjà repris tout son essor, et de conquise elle est devenue subitement conquérante.
Tlioutuics !'■' régna 21 ans et mourut en laissant la couronne à son lils Thoutmès II. Cette fois le Soudan est enfin soumis, et sur les rochers d'Asouan on couimence à lire les noms des Princes Gouverneurs des pays du Sud, titre accordé alois aux fonctionnaires qui allaient de l'autre côté des cataractes repréîenter l'autorité des Pharaons, il ne parait pas d'ailleurs que Thoutmès 11 ait été un roi guerrier. 11 fut remplacé par son frère Thoutmès lli.
A son avènement au trône, Thoutmès 111 était probablement encore enfant. Sa sœur Ilataâou, qui avait déjà joué un certain rôle danf; les affaires publiques sous le roi défunt, se chargea de la tutelle du jeune prince. Mais sa régence fut une véritable usurpation, et, en effet, pendantles IVans que dura son gouvernement, iiatasou s'attribua toutes les prérogatives de la puissance royale. Son règne fut, du reste, éclatant. L'histoire d'I-lgypte ne connaît pas de roi qui, déjà grand par ses conquêtes et son influence politique, n'ait laissé après lui des preuves de son goût pour les arts et les monuments magnifiques. Hatasou fut de ce nombre. Parmi les œuvres principales dues à l'initiave de cette reine, on
notera les deux grands obélisques dont l'un est encore debout au milieu des ruines de Karnak. Les inscriptions nous apprennent que la reine avait élevé ces deux obélisques en souvenir de son père Thoutmès I". Les légendes horizontales gravées sur le bas des quatre faces de l'obélisque resté en place font connaître "quelques particularités dignes d'être rapportées. On y voit, par exemple, que la partie supérieure des obélisques devait être recouverte d'un pyramidion formé de l'or enlevé aux ennemis. Eu un autre passage, l'inscription nous apprend que l'érection du monument tout entier, depuis son extraction de la montagne d'Asouan, n'avait durû que sept mois. On juge par ces détails, des efforts qu'il a fallu faire pour transporter et mettre debout une masse qui a 30 mètres de hauteur et qui pèse 37/1,000 kilogrammes. Le temple de Deir-el-Bahari à Thèbes est un monument dû à la magnificence d'Hatasou. Les exploits guerriers de la reine sont l'objet des représentations gravées sur les murs de cet édifice. Là, de grands bas-reliefs, sculptés avec une hardiesse et une largeur de ciseau qui étonnent (1), nous font assister à tous les incidents d'une campagne entreprise par la reine contre le pays de Pount, région qui occupe la partie méridionale de la Péninsule Arabique. Les mutilations à jamais regrettables qu'a subies le monument ne nous permettent malheureusement pas de découvrir en quels combats s'illustra la valeur égyptienne. Nous savons cependant par les représentations gravées sur les murs de deux chambres récemment découvertes que la victoire couronna les efforts de la reine. Ces représentations nous montrent en effet le général égyptien recevant le chef ennemi, qui se présente eu suppliant. Celui-ci a la peau d'un brun foncé ; ses cheveux soni longs et tombent en mèches tressées sur ses épaules. Il est sans armes. Derrière lui s'avancent sa femme et sa hlle. Toutes deux, chose singulière, présentent des traits repoussants que l'artiste
(1) Les principaux d'entre eux sont reproduits sur le mur extérieur de la salle du Temple. (Foy. la Description du Parc.)
égyptien a rendus avec une incroyable habileté. Leurs chairs pendantes, leurs jambes gonflées, les excroissances difformes qui se remarquent en certaines parties du corps, semblent accuser quelque horrible maladie. Ailleurs, les bas-reliefs nous font voir les vaincus embarquant sur les vaisseaux de la flotte égyptienne le butin pris après la bataille. Ici ce sont des girafes, des singes, des léopards, des armes, des lingots de cuivre, des anneaux d'or; là ce sont des arbres entiers, probablement d'une espèce rare, dont les racines sont enfermées dans de grandes caisses pleines de terre. Les vaisseaux eux-mêmes méritent notre attention. Ils sont grands, solidement bâtis, et manœuvrent indifféremment à la rame ou à la voile. Un équipage nombreux couvre le pont. Grâce au soin que l'artiste égyptien a pris d'indiquer la disposition des mâts, des voiles et jusqu'aux nœuds des cordes compliquées qui relient ensemble les divers parties du bâtiment, on a une idée complète de ce qu'était, il y a /|,000 ans, un navire de la marine égyptienne. Dans une autre chambre du même temple, nous assistons à des scènes d'un intérêt aussi grand. Les régiments égyptiens s'avancent au pas gymnastique et rentrent en triomphe à Thèbes. Chaque soldat a une palme dans la main gauche ; de la droite, il tient la pique ou la hache. Des trompettes sont en avant, et sonnent des fanfares. Des ofTiciers portent sur l'épaule l'étendard surmonté du nom de la régente victorieuse. En résumé, Hatasou fut la digne sœur des Thoutmès, et n'occupe pas une des moindres places dans la série des souverains illustres qui, sous la XVII l""* dynastie, ont laissé leurs pas si profondément marqués sur le sol égyptien. Nous savons déjà que pendant 17 ans elle s'attribua la puissance royale. Mais l'avènement de son frère Thoutmès III ne fut pas encore pour elle un motif de retraite. Comme sous Thoutmès II, elle prit de nouveau sa part dans les affaires publiques. Elle mourut enfin, laissant celui dont elle avait usurpé le pouvoir maître définitif de l'Egypte.
De tous les Pharaons qui ont successivement guidé l'Egypte vers l'accomplissement de ses destinées, il n'en est vraisembla-
blemenl pas un qui mérile plus que Thoutmès III le titre de grand. Sous son règne, l'Égypte est à l'apogée de sa puissance. A l'intérieur, une prévoyante organisatiqp des forces du pays assure partout l'ordre et le progrès. A Ouady-Maghara, à Héliopolis (Matarieh, aux environs du Caire), à Meniphis, à Thèbes, à Ombos, à Éléphantine, en Nubie s'élèvent des édifices nombreux el. magnifiques. A l'extérieur, l'Ëgypte devient par ses victoires l'arbitre du monde. Ses conquêtes dans le Soudan sont encore agrandies, et nous possédons une liste nombreuse des vice-rois qui, au nom de Thoutmès, exercent sur cette province éloignée l'autorité souveraine. Pendant ce temps, des flottes égyptiennes s'emparent de l'île de Chypre, et, après des combats sans cesse renouvelés pendant 18 ans, Thoutmès soumet à ses armes toute l'Asie occidentale. Sous ce règne glorieux, l'Egypte, selon l'expression poétique du temps, pose ses frontières où il lui plaît, et son empire s'étend sur l'Abyssinie actuelle, le Soudan, la Nubie, l'Egypte proprement dite, la Syrie, la Mésopotamie, l'Irak- Arabi, le Kurdistan et l'Arménie. Après un règne de kl ans qu'il compte de la mort de son frère Thoutmès II, Thoutmès III mourut, laissant à son petit-lils Aménophis II l'Egypte plus forte, plus intluenle, plus redoutée qu'elle ne l'avait jamais été.
Aménophis II qui régna 10 ans, Thoutmès IV qui régna 31 ans, lui succèdent. Toute la politique de ces princes fut de conserver et de maintenir les conquêtes de leur glorieux prédécesseur, 11 fâut dire à leur louange qu'ils y réussirent.
L'époque des grandes luttes renaît avec Aménophis III. On peut lire encore aujourd'hui, sur les architraves du temple de Louqsor, les éloges que ce prince se décerne à lui-même : « Il est l'Horus, » le taureau puissant, celui qui domine par le glaive et détruit » tous les barbares ; il est le roi de la ffaute et de la Basse- » Egypte, le maître absolu, le lils du soleil. Il frappe les chefs » de toutes les contrées. Aucun pays ne lient devant sa face. Il » marche et il rassemble la victoire, conmie Horus, fils d'Isis. » comme le soleil dans le ciel. Il renverse leurs forteresses elles-
» mêmes. Il obtient pour l'Égypte les tributs de toutes les nations » par sa vaillance, lui, le seigneur des deux mondes, le fils du » soleil. » L'histoire dira cjue ces louanges ne sont pas exagérées. Aménophis III fut en effet un roi aussi redouté dans la guerre que sage dans la paix. Sous son règne, l'Egypte ne perdii rien du prestige de ses armes, et une légende gravée sur quelques gros scarabées dont le musée de Boulaq possède un exemplaire, nous apprend que, de son temps, l'empire s'étendait de la Mésopotamie au pays de Karo, en Abyssinie. — En même temps qu'Aménophis III consolidait ainsi l'œuvre des rois qui l'avaient précédé sur le trône , il couvrait les rives du Mi de monuments remarquables par leur grandeur et la perfection des sculptures dont ils sont ornes. Au Soudan, le temple de Gehel- Barkal est l'œuvre d' Aménophis III, et, près de la troisième ' cataracte, Soleb montre un autre temple qui est dû également à ce prince. A Asouan, à Éléphantine, à Gebel-Silsileh, à El-Kab, à Tourah (près du Caire), au Sérapeum de Memphis, à Serboutel-Kadim (presqu'île du Sinai), se rencontrent des souvenirs de ce roi. C'est lui aussi qui ajouta des constructions considérables au temple de Karnak et qui fit bâtir toute la partie du temple de Louqsor ensevelie sous les maisons du village qui porte ce nom. Enfin Aménophis 111 aurait édifié, sur la rive gauche du Ml et en face de Louqsor, un autre édifice religieux qui a dû être un des plus considérables de l'Egypte. Détruit de fond en comble par des causes inconnues, il n'en reste aujourd'hui que les deux immenses colosses qui en précèdent l'entrée et que les Arabes appellent Sânamat. Jusqu'à l'an 27 avant J.-C, ces colosses, images du roi Aménophis lui-même, ne fixèrent pas plus que d'autres l'attention publique. Mais à cette époque, un tremblement de terre ayant fait tomber la partie supérieure de l'un d'entre eux, on s'aperçut bientôt que la ])ase restée en place, quand elle avait été mouillée par la rosée du matin, rendait au lever du soleil un son prolongé. Les Grecs et les Romains voyageaient alors beaucoup en Egypte. 11 n'en fallut pas plus pour
exciter l'admiration de ces étrangers, et bientôt la statue d'Aménophis devint pour eux l'image du roi Memnon qui saluait au lever du soleil sa mère divine, l'Aurore. C'est à cette poétique légende que se rapportent les innombrables inscriptions grecques et latines que l'on voit aujourd'hui gravées sur les jambes du colosse.
Aménophis III fut remplacé sur le trône par son fils Aménophis IV. Celui-ci suivit l'exemple de ses prédécesseurs, et les basreliefs sculptés dans les tombeaux de Tell-el-Amarna (prov. de Minyeh; nous le font voir, debout sur son char et suivi de ses sept filles qui combattent avec lui, foulant aux pieds de ses chevaux les Asiatiques vaincus. Malheureusement, Aménophis IV ne reçut pas de la nature une sagesse égale à son courage. Un fanatisme aveugle le guida trop souvent, et le premier peut-être depuis le commencement de la monarchie égyptienne, il osa porter sur la religion la main d'un réformateur. Ammon, le dieu suprême de Thèbes, fut proscrit, et Aménophis substitua au culte de ce dieu si longtemps respecté celui à'Aten [le disque rayonnant). qu'on n'a peut-être pas comparé sans raison à l'Adonaï des religions sémitiques. Lui-même changea son nom, qui, traduit littéralement, signifie la paix d' Ammon, et prit sur les monuments celui de Khou-en-Alen {la splendeur du disque). Les effets de cette atteinte portée aux dogmes furent désastreux poiu' l'Égyple. Les temples où le nom du dieu proscrit se rencontre furent rr,utilés, et par la construction d'une ville (Tell-el-Amarna) ciui fut la nouvelle capitale de l'Egypte, Thèbes perdit une partie de son ancienne splendeur. Il paraîtrait que la mère de Khou-en-Aten, longtemps vivante dans l'esprit de son fils comme nous le montrent les hypogées de Tell-el-Amarna, ne fut pas étrangère à ce brusque changement dans l'opinion religieuse de l'Égypte. Or, cette reine n'était pas égyptienne : à Thèbes (vallée dJAhou- Hamed), elle a les chairs peintes en rose comme les femmes des races septentrionales; sur le scarabée dont nous avons parlé, elle est citée comme issue d'un père et d'une mère qui, non-seu-
lement n'étaient pas de sang royal, mais devaient être aussi d'origine étrangère, puisque leurs noms n'ont aucune racine dans la langue égyptienne. En dressant des autels à un dieu que TÉgypte n'avait pas connu jusqu'alors, Aménophis IV se sérail donc trop souvenu du sang qui coulait dans ses veines. Il fit pour Aten ce que les Hycsos avaient fait pour Sutekh. Avec lui un certain parti étranger triompha, et c'est peut-être par là que peuvent être expliqués les l^as-reliefs de ïell-el-Amaraa qui nous montrent ce prince sous des traits qui n'ont rien d'égyptien, entouré de fonctionnaires auxquels les artistes ont donné une physionomie tout aussi singulière que la sienne.
Après quelques autres règnes qui ont laissé des traces insignifiantes, paraît Horus. La série des princes légitimes recommence avec lui, mais avec lui se produisent de violentes réactions contre les réformes du fanatique Aménophis IV. Les noms des rois qui venaient d'être détrônés sont, en effet, partout martelés; les édifices élevés par eux sont jetés à terre ; bien plus, la ville capitale qu'ils avaient fondée à Tell-el-Amarna est démolie de fond eu comble avec un soin si patient qu'il n'en reste plus aujourd'hui une pierre debout. Horus, toutefois, fut un roi prudent qui sut garder à l'Égypte le rang qu'elle avait acquis, et lui conserver ces lointaines frontières que Thoutmès III, selon l'obélisque de Constantinople, avait reculées « jusqu'aux extrêmes stations de la Mésopotamie. » 11 fut le dernier Pharaon de cette XVlll"" dynastie qui, pendant les 2kl ans qu'elle occupa le trône, avait porté si haut la gloire de l'Egypte.
Sous la XIX"" dynastie, la fortune de l'Egypte se maintient avec un certain éclat ; mais, à travers les lueurs que jettent sur cette époque quelques rois guerriers, on commence à apercevoir divers symptômes qui présagent une dislocation prochaine. Autrefois si menaçante, l'Égypte va devenir maintenant presque toujours menacée.
Le prince qui commence cette nouvelle série royale est Ramsès l. Nous avons peu de monuments de son règne. On sait
cependant qu'il fit une campagne au nord de la Syrie, dans la vaste contrée située entre la rive gauche de l'Euphrate, le Taurus et la mer. C'est là que nous retrouvons le dieu Sutekh et ses adorateurs; c'est là qu'habitent les Khétas, tribu puissante placée comme les Rotennou, ses voisins, à la tête d'une confédération de peuples. Si l'on en croit une inscription de Karnak, Ramsès aurait été le premier qui soit allé au-devant des Khétas jusque sur les bords de l'Oronte. Peu defails d'armes signalèrent d'ailleurs son passage sur le trône. 11 eut pour successeur Séti I"', le Séthos de la tradition grecque.
Nous avons vu tout à l'heure jusqu'à quelles limites éloignées Thoulmès III avait reculé les frontières de l'Égypte. Si l'on étudie à Karnak les guerres qu'eut à soutenir Séti 1", on voit ce prince recommençant les campagnes de son illustre aïeul, soumettant de nouveau les Schasou et les habitants de Pount, combattant la Syrie et y plaçant des garnisons égyptiennes, luttant contre les Khétas et les Rotennou, attaquant Ninive et Babylone, et portant même jusqu'en Arménie ses armes victorieuses. Déjà, dès le second règne de la XIX""' dynastie, l'Asie occidentale proteste donc par des révoltes contre la suzeraineté de l'Egypte, et l'on devine que, pour peu qu'ils se fortiûent, l'Egypte trouvera des ennemis redoutables et peut-être des maîtres, dans ces peuples que, jusqu'à présent, elle traite en vassaux insoumis. Ces guerres lointaines que Séli 1" conduisit en personne ne l'empêchèrent pas d'ailleurs de se livrer aux travaux de la paix, et, sous son règne, la prospérité intérieure de l'Egypte se soutint par des constructions qui font encore aujourd'hui l'étonneraent du voyageur. C'est d'abord la salle hypostyle de Karnak, l'un des chefsd'œuvre de l'architecture égyptienne; c'est le grand temple d'Abydos, dont nos fouilles récentes ont rendu à la lumière les incomparables sculptures; c'est le tombeau du roi, à Bal-el- Molouk (Thèbes), monument souterrain qu'on admire parce qu'on ne comprend pas qu'un architecte ait même osé en concevoir le plan. N'oublions pas d'ajouter que Séti est le premier roi qui joi-
- iO -
gnit par un canal la Mer-Rouge au Nil, et qui, au moyen d'un puits artésien creusé dans la montagne, rendit praticable pour les caravanes le chemin qui de Radasith (prov. d'Esneh) conduit aux mines d'or de Gebel-Atoky.
Ramsès II, son successeur, régna 67 ans; il eut 170 enfants dont 59 princes. Ici, nous avons affaire au roi constructeur par excellence. 11 est pour ainsi dire impossible de rencontrer en Egypte une ruine, une butte antique sans y lire son nom. Les deux magnifiques temples d'Ibsamboul, le Ramesséum de Thèbcs, le petit temple d'Abydos, sont de lui; il éleva aussi des édifices considérables à Memphis, au Fayoum et à San. Ramsès II dut à son long règne d'avoir pu réaliser tant de travaux importants: il le dut aussi à ses guerres, qui lui livrèrent un nombre considérable de prisonniers qu'il employa, selon l'usage égyptien, aux constructions publiques. A ces causes ajoutons encore la présence sur les bords du ÎNil de tribus nombreuses de race étrangère que la fertilité du sol et sans doute la politique du gouvernement attiraient des plaines de l'Asie. Par les ouvriers qu'ils fournissaient aux travaux des temples, à l'édification des villes, au curage des canaux, ces étrangers rendaient à l'Égypte l'hospitalité qu'elle leur prêtait, et c'est ainsi que, sous ce même Ramsès 11, la Bible nous montre les Israélites occupés dans l'I'sl du Delta à la construction d'une ville qui s'appelait Ramsès comme le roi.
L'étude des guerres entreprises par Ramsès II donne raison aux pressentiments que nous avait déjà fait concevoir l'état politique de l'Egypte depuis le commencement de la XIX'"* dynastie. Le temps n'est pas loin, en effet, oîi l'Egypte cessera d'être l'arbitre des destinées du monde. Une réaction nécessaire va se produire. Au Sud, au Nord, à l'Ouest, tons les peuples cjue les Thoutmès et les Aménophis avaient domptés se soulèvent contre leurs anciens maîtres. Le Soudan s'agite, et les murs des temples sont couverts des représentations de toutes les victoires que les princes d'Ethiopie remportent sur ces vassaux révoltés. En même temps, des déserts situés à l'occident du Delta, un flot
(le nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds les Libyens) descendu des îles de la Méditerranée sur le continent africain menace les provinces du Ncrd, et n'est contenu qu'avec de grands efforts par les armées égyptiennes. En Asie, même travail de réaction contre l'Egypte. Là, les Kliétas, peuple belliqueux qui combat sur des chars, ont formé de nouveau, avec vingt autres peuples, une formidable alliance. Mais, après dix-huit ans de lutte, Ramsès II ne réussit à les vaincre que pour conclure avec ceux qu'hier encore il appelait la vile race des Khétas 'une paix aussi honorable pour eux que pour lui. C'est pendant cette longue campagne que Ramsès II donna devant toute son armée une preuve de courage personnel qui fut le sujet d'un poème historique qu'on trouve gravé sur l'un des murs extérieurs de Kaniak et sur la face Nord du grand pylône du temple do Louqsor (1). C'était dans la cinquième année de son règne, au mois d'épiphi. Ramsès et son armée s'avançaient vers la ville d'Atesch. Trompé par des Bédouins que le prince des Khétas employait comme espions, Ramsès tombe dans une embuscade, et se voit lout à coup entouré par l'armée des confédérés tout entière. Les Égyptens surpris prennent la fuite et Ramsès reste seul. « Alors, dit » le poète qui a célébré !a gloire de sm maître. Sa Majesté à la » vie saine et forte, se levant comme le dieu Month, prit la parure » des combats... Lançant scn char, il entre dans l'armée du vil » Khéta ; il était seul, aucun autre avec lui. Celte campagne. Sa » Majesté la fit aux yeux de toute sa suite. Il se trouva environné » par deux mille cinq cents chars, et sur son passage se précipi- »'tèrent les guerriers les plus rapides du vil Khéta et des peuples » nomlireux qui l'accompagnaient: Aradns, Masou , Palasa, » Kaschkasch, Oelon, Gazonatan, Chcrobe, Aklor, Atcsih et » liaha.
» Chacun de leurs chars portait trois hommes, et le roi n'avait
(i) Ce poi'mc est coimii dans la science sous le nom Je Poèn/r ik Pentn-our. On doit à M. de Rongé l'excellente traduction dont nous rejnodiiisous ici les principaux passages.
» avec lui ni ses princes, ni ses généraux, ni les capitaines des » archers ou des chars. » Dans cette position périlleuse, Ramsès invoque en ces termes le dieu suprême de l'Égypte : « Mes archers » et mes cavaliers m'ont abandonné ! pas un d'entre eux n'est là » pour combattre avec moi!... Quel est donc le dessein de mon » père Ammon? Est-ce un père qui renierait son fils?... N'ai-je » pas marché sur ta parole, ô mon père?... Ta bouche n'a-t-elle » pas guidé mes expéditions, et tes conseils ne m'ont-ils pas di- » rigé?.. . Ne t'ai-je pas célébré des fêtes éclatantes et nombreuses » et n'ai-je pas rempli ta maison de mon butin ? Le monde entier » se réunit pour te consacrer ses offrandes. J'ai enrichi ton do- » maine, et je t'ai immolé trente mille bœufs avec toutes les herbes » odoriférantes et les meilleurs parfums... Je t'ai construit des » temples avec les blocs de pierre, et j'ai dressé pour toi' des » arbres éternels. J'ai amené des obélisques d'Éléphantine, et c'est » moi qui ai fait apporter des pierres éternelles. Les grands vais- » seaux voyagent pour toi sur la mer, ils transportent vers toi » les tributs des nations... Je t'invoque, ômon père! Je suis au » milieu d'une foule de peuples inconnus, et je suis seul devant » toi; personne n'est avec moi. Mes archers et mes cavaliers » m'ont abandonné quand je criais vers eux; aucun d'eux ne m"a » écoulé quand je les appelais à mon secours. Mais je préfère )^ Ammon à des milliers d'archers, à des milliers de cavaliers, à » des myriades de jeunes héros, fussent-ils tous réunis ensemble ! » Après ces plaintes éloquentes, l'auteur du poëme met dans la bouche du dieu la réponse suivante : « Tes paroles ont retenti » dans Hermonthis, ô Ramsès!... Je suis près de toi, je suis ton » père, le Soleil ! ma main est avec toi, et je vaux mieux pour toi » que des millions d'hommes réunis ensemble... Les 2,500 chars, » quand je serai au milieu d'eux , seront brisés devant tes cavales. . . » Les cœurs de tes ennemis faibliront dans leurs flancs, et tous » leurs membres s'amolliront. Ils ne sauront plus lancer leurs » flèches et ne trouveront plus de cœur pour tenir la lance. Je » vais les faire sauter dans les eaux, comme s'y jette le croco-
» dile; ils seront précipités les uns sur les autres, et se tueront > entre eux. Je ne veux pas qu'un seul regarde en arrière; celui » qui tom])era ne se relèvera plus. » — Pendant ce temps, l'écuyer de Ramsès, debout à côté de son maître, voyait les rangs ennemis s'épaissir autour d'eux. A son tour, il adresse la parole au roi: (lO mon bon maître, roi généreux, seul protecteur de l'Egypte » au jour du combat, nous restons seuls au milieu des rangs enne- » mis; arrête-toi et sauvons le souffle de nos vies. Que pouvons- » nous faire, ô Ramsès, mon bon maître?... Courage, raffermis » ton cœur, ù mon écuyer, répond le roi. Je vais entrer au milieu » d'eux, comme se précipite l'épervier divin ; renversés et mas- » sacrés, ils tomberont dans la poussière... » Ramsès aloi's lance son char, six fois se précipite au milieu d'eux, et six fois abat les principaux d'entre leurs guerriers. Le roi rassemble alors autour de lui les généraux et les cavaliers qui n'avaient pas pris part au » combat. « Vous n'avez pas, leur dit-il, satisfait mon cœur; » est-il un seul d'entre vous qui ait bien mérité du pays? Si votre » seigneur ne s'élait pas levé, vous étiez tous perdus... Vous » êtes restés dans vos demeures et dans vos forteresses, et vous » n'avez donné aucun avis à mon armée. Je les envoie chacun » dans leur contrée en leur disant d'observer le jour et Theure du » combat, et voilà que tous ensemble vous avez mal agi... Une » faute énorme est commise par mes soldats et mes cavaliers: » elle es£ plus grande qu'on ne peut le dire, car j'ai montré ma » valeur, et ni les archers ni les cavaliers ne sont venus avec moi. » Le monde entier a donné passage aux efforts de mon bras, et » j'étais seul, aucun autre avec moi... » Après ces paroles, le récit ' nous transporte à l'heure du soir. 1^'armée de Ramsès arrive... . « Ils trouvèrent toute la région où ils marchaient, continue le » texte, couverte de cadavres baignés dans leur sang... et le pied » ne pouvait trouver de place, tant les morts étaient nombreux. » C'est alors aux généraux d'adresser à leur tour la parole au roi : « Bon combattant, au cœur inébranlable, tu fais rœu\rc de tes » archers et de tes cavaliers. Fils du dieu ïoum, formé de sa
» propre substance, lu as effacé le pays de Kliéta avec ion glaive » victorieux. C'est toi, ô mon guerrier, qui es le seigneur des » forces, il n'est pas de roi semblable à toi qui combatte pour ses » soldats au jour de la bataille. C'est toi, roi au grand cœur, qui s> es le premier dans la mêlée ; c'est toi qui es le plus grand des » braves devant ton armée, à la face du monde entier soulevé » contre toi... » Ramsès répond: « Aucun de vous n'a bien agi, » en m'abandonnant ainsi, seul au milieu des ennemis. Les princes À et les capitaines n'ont pas réuni leurs mains à la mienne. J'ai » combattu, j'ai repoussé des milliers de nations, et j'étais seul. » Les chevaux qui me portaient étaient Puissance en Thébdide » et Repos à la région supérieure. C'est eux qu'a trouvés ma » main quand j'étais seul au milieu des ennemis... Je veux qu'on » leur serve des grains devant le dieu Phra, chaque jour, quand » je serai dans mes pylônes royaux... » « Le lendemain, continue » le texte, quand la terre s'éclaira, Ramsès fit recommencer la bai> taille, et s'élança au combat comme un taureau qui se précipite » sur des oies... Les braves, à leur tour, entrèrent dans la mêlée, » comme l'épervier qui fond sur sa proie... Le grand lion qui » marchait auprès des chevaux du roi combattait avec lui ; la fu- » reur enflammait tous ses membres, et quiconque s'approchait » tombait renversé. Le roi s'emparait d'eux, et les tuait sans » qu'aucun pût s'échapper. Taillés en pièces devant ses cavales, » leurs cadavres étendus ne formaient qu'un seul monceau de » débris sanglants. » Quelques lignes de texte achèvent ce long récit. Dans une mêlée générale, les Khétas sont mis en pleine déroute, et la paix qui se signe entre les deux souverains met fin provisoirement à la lutte. — Le rôle guerrier de Ramsès II ressort sufilsamment de ces détails. De Gebel-Barkal, à Nahr-el-Kelb, près de Beyrouth, des inscriptions attestent la grandeur de celui dont les Grecs, sous le nom de Sésostris, ont célébré les exploits. L'histoire impartiale, éclairée par le témoignage des monuments, dira cependant que l'étendue des conquêtes de Sésostris est exagérée, et que les écrivains de la tradition classique ont peut-être