NOUVEL-EMPIRE
DE LA XVIIl' A LA XXXI* DYNASTIE
L’expulsion des Pasteurs est à peine consommée que l’Égyple se relève, dès les premiers jours de la XVlll”' dynastie, plus puissante que jamais. C’est là, en effet, le trait distinctif de cette époque remarquable entre toutes. En quelques années, l’Égypte a reconquis les cinq siècles que l’inva.sion des Hycsos vient de lui faire perdre. De la Méditerranée à Gebel-Barkal , les deux rives du Nil sont ornées de temples. Des voies nouvelles sont ouvertes au commerce; l’agriculture, l’industrie, les arts, prennent un essor considérable. Le rôle politique de l’Égypte, à ce moment, devient immense. Elle envoie au Soudan des vice-rois pour gouverneurs généraux, et au nord elle met des garnisons égyptiennes jusqu’en Mésopotamie, aux bords do l’Euphrate et du . Tigre.
• Nous avons déjà nommé le premier roi de cette illustre famille;
c’cîtail Amosis. L’élan rapide qui allait porter l'Égypte au comble de sa puissance se fait sentir dès le règne de ce prince. Non content d'avoir purgé le sol national de la présence des Pasteurs, Amosis conduit une armée en Palestine, et au sud pénètre jusqu’au cœur de la Nubie. En même temps, il relève les temples abattus, et prouve sa piété envers les dieux par la construction de sanctuaires nouveaux. Mais la rapidité avec laquelle l'Égypte a cicatrisé ses plaies est surtout apparente dans les admirables bijoux qu’ Amosis fit exécuter pour orner la momie de sa mère, la reine Aah-hotep. Au nombre de ses richesses, le Musée de Boulaq ne possède pas de monuments qui témoignent d’une industrie plus avancée, et à voir la longue chaîne d’or, le pectoral découpé à jour, le diadi-me et ses deux sphinx d’or, le poignard rehaussé, d’ornements en or damasquiné, on a peine à croire qu’au moment où ces précieux objets (1) sortaient de l’atelier des bijoutiers de Thèbes, l’Égypte était à peine débarrassée d’une longue et douloureuse invasion.
A Amosis succéda Aniénophis I". Sous ce prince, les tendances de l’Égypte à étendre ses frontières vers le sud et le nord continuent à SC faire jour, et les monuments nous prouvent (|u’Aménophis visita les armes à la main la Syrie et le Soudan.
Le successeur d’ Aménophis fut Thoutmès 1". Ici enco.'e l’Égypte a les yeux tournés vers l’Éthiopie qu’elle convoite, et Thoutmès 1“'' ne craint pas de faire passer les cataractes à scs armées qui reviennent victorieuses de cette campagne. Au nord, une entreprise plus hardie encore illustre le nom du roi successeur d’ Aménophis. Au delà de la Palestine et de la terre de Chanaan, au milieu des plaines qui s’étendent entre l’Euphrate et le Tigre, Hérissait alors une confédération de peuples que les inscriptions hiéroglyphiques appellent les Holennou. Ce que nous avons dit des Couschites peut se répéter de ces nouvelles populations. Les Hotennou n’ont
(t) Ils sont exposés dans ta salle inléricuve dn Temple, (lov la Dficrtjition du Parc.)
ni territoire bien déliiii ni uoité de race bien i.onstante. Ils possixlent déjà des villes puissantes comme Niiiive et Babylone, mais plusieurs de leurs tribus sont encore errantes sur les limites indécises de la confédération. Leur pays n’a même pas d’appellation bien distincte : quoique formé de la Mésopotamie, de la Babylonie et de l’.Vssyrie, il reçoit cependant d’une manière plus générale le nom de ce dernier royaume. Quelle pensée guida Tboutinès 1", et le porta h franchir les déserts qui séparent l'Assyrie de l’Égypte? Nous ne le savons pas. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’alors l'.Assyric, comme le Soudan, sentit le poids des armes égyptiennes, et que sur l'Eupbrate au.s.si bien que sur le Haut-Nil, Tboutmès laissa des stèles commémoratives de ses victoires. Le règne de Tboutmès 1" marque donc un nouveau pas en avant dans la voie où le pays est désormais engagé. Dés le règne de ce Pharaon, l’Égypte a déjà repris tout son essor, et de conquise elle est devenue subitement conquérante.
Tboutmès P' régna 21 ans et mourut en lais.sant la couronne à son lils Tboutmès H. Cette fois le Soudan est enfin soumis, et sur les rochers d'Asouan on commence à lire les noms des Princes (tourerneurs des pays du Sud, litre accordé alors aux fonctionnaires qui allaient de l’autre côté des cataractes représenter 1 autorité des Pharaons. H ne parait pas d’ailleurs' que Thoulmès II ait été un roi guerrier. Il fut remplacé par son frère Thouünès III.
. A son avènement au trône, Thoutinès III était |)robablement encore enfant. Sa sœur Ilutasou, qui avait déjà joué un certain rôle dans les affaii es publiques sous le roi défunt, se chargea de la tutelle du Jeune prince. Mais sa régence fut une vériuibla usurpation, et, en effet, pendant les 17 ans que dura son gouvernemeni, llatasou s’attribua toutes les prérogatives do la puissance royale. Son règne fut, du reste, éclatant. L’bistoire d’ivgypte ne connaît pas de roi qui, déjà grand par ses conquêtes et son influence politique, n’ait laissé après lui des preuves de son goût pour les arts et les monuments magniliiiues. llatasou fut de ce nombre. . Parmi les œuvres principales dues à l’initiave de cette reine, on
notera les deux grands obélisques dqnt l’un est encore debout au milieu des ruines de Karnak. Les inscriptions nous apprennent que la reine avait élevé ces deux obélisques en souvenir de son père Thoutmès I". Les légendes horizontales gravées sur le bas des quatre faces de l'obélisque resté en place font connaître quelques particularités dignes d’être rapportées. On y voit, par exemple, que la partie supérieure des obélisques devait être recouverte d’un pyramidion formé de l’or enlevé aux ennemis. En un autre passage, l’inscription nous apprend que l’érection du monument tout entier, depuis son extraction de la montagne d’Asouan, n’avait duré que sept mois. On juge par ces détails, des efforts qu’il a fallu faire pour transporter et mettre debout une masse qui a 30 mètres de hauteur et qui pèse 37è,000 kilogrammes. Le temple de Deir-tl-Bahari à Thèbes est un monument du h la magnificence d’Hatasou. Les exploits guerriers de la reine sont l'objet des représentations gravées sur les murs de cet édiQce. Là, de grands bas-reliefs, sculptés avec une hardiesse et une largeur de ciseau qui étonnent (1), nous font assister à tous les incidents d’une campagne entreprise par la reine contre le pays de Pounl, région qui occupe la partie méridionale de la Péninsule Arabique. Les mutilations à jamais regrettables qu’a subies le monument ne nous permettent malheureusement pas de découvrir en quels combats s’illustra la valeur égyptienne. Nous savons cependant par les représentations gravées sur les murs de deux chambres récemment découvertes que la victoire couroniiti les efforts de la reine. Ces représentations nous montrent en effet te général égyptien recevant le chef ennemi, qui se présente en suppliant. Celui-ci a la peau d’un brun foncé ; ses cheveux sont longs et tombent en mèches tressées sur ses épaules. Il est sans armes. Derrière lui s’avancent sa femme et sa fille. Toutes deux, chose singulière, présentent des traits repoussants que l’artiste
(1) Los |iriiici|ianx it'cntrc eux sont reproduits sur le mur extérieur de 1,1 salle du Temple. ( Voy. la DeK^ption ilu Parc.)
égyptien a rendus avec une incroyable habileté. Leurs chairs pendantes, leurs jambes gonllées, les excroissances difformes qtii se remarquent en certaines parties du corps, semblent accuser quelque horrible maladie. Ailleurs, les bas-reliefs nous font voir les vaincus embarquant sur les vaisseaux de la flotte égyptienne le butin pris après la bataille. Ici ce sont des girafes, des singes, des léopards, des armes, des lingots de cuivre, des anneaux d'or; là ce sont des arbres entiers, probablement d'une espèce rare, dont les racines sont enfermées dans de grandes caisses pleines de terre. Les vaisseaux eux-mémes méritent notre attention. Ils sont grands, solidement bâtis, et manauvrent indifféremment à la rame ou à la voile. Un équipage nombreux couvre le ponU Grâce au soin que l'artiste égyptien a pris d’indiquer la disposition des mâts, des voiles et jusqu’aux nœuds dos cordes compliquées qui relient ensemble les divers parties du bètiincnt, on a une idée complète de ce qu’était, il y a à, 000 ans, un navire de la marine égyptienne. Dans une autre chambre du même temple, nous assistons à des scènes d’un intérêt aussi grand. Les régiments égyptiens s’avancent au pas gymnastique et rentrent eu triomphe à Thèbes. Chaque soldat a une palme dans la main gauche ; de la droite, il tient la pique ou la hache. Des trompettes sont en avant, et sonnent des fanfares. Des officiers |X)rtent sur l’épaule l’étendard surmonté du nom de la régente victorieuse. En résumé, Halasou fut la digne sœur des Tliontmès, et n’occupe pas une des moindres places dans la série des souverains illustres qui, sous la XVlll'”' dyiiastie, ont laissé leurs pas si profondément marqués sur le sol égyptien. Nous savons déjà que pendant 17 ans elle s’attribua la puissance royale. Mais l’avénement de son frère Thoutmès 111 ne fut pas encore pour elle un motif do retraite. Comme sous Thoutmès 11, elle prit de nouveau sa part dans les affaires publiques. Elle mourut enfin, laissant celui dont elle avait usurpé le pouvoir maître définitif de l’Égypte.
De tous les Pharaons qui ont successivement guidé l’Égypte vers l’accomplissement de scs destinées, il n’en est vraiscinbla-
blemenl pas un qui id^fiIc plus que Thoutmès III le titre de grand. Sous son régne, l’Égypte est à l’apogée de sa puissancè. A l intérieiu', une prévoyante organisation des forces du pays assure partout l’ordre et le progrès. .\ Ouady-Maghara, à Héliopolis (Matarieh, aux environs du Caire), à Meiiiphi.s, à Tlièbes, à ümbos, à Éléphanline, en Nubie s’élèvent des édifices nombreux et magnifiques. A l’extérieur, l’Égypte devient par ses victoires l’arbitre du inonde. Ses conquêtes dans le Soudan sont encore agrandies, et nous possédons une liste nombreuse des vice-rois qui, au nom de Thoutraès, exercent sur cette province éloignée l’autorité souveraine. Pendant ce temps, des Hottes égyptiennes s’emparent de Pile de Chypre, et, après des combats sans çesse renouvelés pendant 18 ans, Thoutmès soumet à ses armes toute l’Asie occidentale. Sous ce règne glorieux, l’Égypte, selon l’expression poétique du temps, pose ses frontières où il lui plaît, et son empire s’étend sur l’Abyssinie actuelle, le Soudan, la Nubie, l’Égypte proprement dite, la Syrie, la Mésopotamie. l’Irak- Arabi, le Kurdistan et l’Arménie. Après un règne de 47 ans qu’il compte de la mort de son frère Thoutmès H, Thoutmès III mourut, laissant à son petit-fils Aménoplüs II l’Égypte plus forte, plu.s influente, plus redoutée qu'elle ne l’avait jamais été.
Aménophis II qui régna 10 ans, Thoutiuès IV qui régna 31 aas, lui succèdent. Toute la politique de ces princes fut de conserver et de maintenir les conquêtes de leur glorieux prédécesseur. Il faut dire à leur louange qu'ils y réussirenU
L’époque des grandes luttes renaît avec Aménophis ill. On peut lire encore aujourd’hui, sur les architraves du temple de Louqsor, les éloges que ce prince se décerne à lui-même : « 11 est l'ilorus, » le taureau puissant, celui qui domine par le glaive et détruit » tous les barbares; il est le roi de la Haute et de la Basse- » Égypte, le maître absolu, le fils du soleil. Il frappe les chefs » de toutes les contrées. Aucun pays ne lient devant sa face. Il » marche et il rassemble la victoire, comme llorus, fils d'Isis. » comme le soleil dans le ciel. Il renverse leurs forteresses elles-
I mêmes. Il obtient pour l’Égypte les tributs de toutes les nations » par sa vaillance, lui, le seigneur des deux mondes, le Ois du •» soleil. » b’histoirc dira que ces louanges ne sont pas exagérées. Aménophis III fut en eiïet un roi aussi redouté dans la ijuerre que sage dans la paix. Sons son règne, l’Égypte ne perdit rien du prestige de ses armes, et une légende gravée sur quelques gros scarabées dont le musée de Boulaq possède un exemplaire, nous apprend que, de son temps, l’empire s’étendait de la Mésopotamie au pays de A'oro, en Abyssinie. — Kn même temps qu’ Aménophis 111 consolidait ainsi l’œuvre des rois qui l’avaient précédé sur le trône, il couvrait les rives du Nil de monuments remarquables par leur grandeur et la perfection des sculptures dont ils sont ornés. Au Soudan, le temple de Gebel- Uarkal est l’œuvre d’Aménophis III, et, près de la troisième cataracte, Soleb montre un autre temple qui est dû également à ce prince. A Asouan, ô Élépliantinc, à Gebel-SHiiteh, à El-Kab, à Tourah (pri's du Caire), au Sérapeura de Memphis, à Serboul- H-Kadim (pre.squ’ile du Sinaï), se rencontrent des souvenirs de ce roi. C’est lui aussi qui ajouta des constructions considérables au temple de Kamak et qui fit bâtir toute la partie du temple de Louqsor ensevelie sous les maisons du village qui porte ce nom. Enfin Aménophis III aurait édifié, sur lu rive gauche du Nil et en face de Louqsor, un autre édifice religieux qui a dû. être un des plus considérables de l'Égypte. Détruit de fond en comble p>ar des causes inconnues, il n’en reste aujourd'hui que les deux immenses colosses qui en précèdent l’entrée et que les Arabes appellent Sdnamat. Jusqu’à l’an 27 avant J.-C., ces colosses, images du roi Aménophis lui-même, ne fixèrent pas plus que d’autres l’attention publique. Mais à cette époque, un tremble- 'ment de terre ayant fait tomber la partie supérieure de l’un d’entre eux, on s’aperçut bientôt que la base restée en place, quand elle avait été mouillée par la rosée du matin, rendait au lever du soleil un son prolongé. Les Grecs et les Romains voyageaient alors beaucoup en Égypte. Il n’en fallut p’as plus poui
exciter l’adniiration de ces étrangers, et bientôt la statue d'Ainénophis devint pour eux l’image du roi Memnon qui saluait au lever du soleil sa mère divine, l'Aurore. C’est à cette poétique légende que se rapportent les innombrables inscriptions grecques et latines que l’on voit aujourd’hui gravées sur les jambes du colosse.
Aménophis 111 fut remplacé .sur le trône par son fils Aménopliis IV. Celui-ci suivit l’exemple de ses prédécesseurs, et les basreliefs sculptés dans les tombeaux de Tell-el-Amarna (prov. de Minyeli) nous le font voir, debout sur son char et suivi de scs sept filles qui combattent avec lui, foulant aux pieds de ses chevaux les Asiatitjues vaincus. Malheureusement, Aménophis IV ne reçut pas de la nature une sagesse égale h son courage. Un fanatisme aveugle le guida trop souvent, et le premier peut-être depuis le commencement de la monarchie égyptienne, il osa porter sur la religion la main d’un réformateur. Amnion, le dieu suprême de Thèbes, fut pro.scrit, et Aménophis substitua au culte de ce dieu si longtemps respecté celui d’.lten (le disque rayonnant), i[u’on n’a peut-être pas comparé sans raison à l’AdonaV des religions sémitiques. Lui-même changea son nom, qui, traduit littéralement, signifie la paix d' Amman, et prit sur les monuments celui de Khou-en-Aten {la splendeur du disque). Les effets de cette atteinte portée aux dogmes furent désastreux pourl’figypie. Les temples où le nom du dieu proscrit se rencontre furent mutilés, et par la construction d’une ville (Tell-el-Amarna) qui fut la nouvelle capitale de Tfigypte, Thèbes perdit une partie de son ancienne splendeur. Il paraîtrait que la mère de Khou-cn-Aten, longtemps vivante dans l’èsprit de son fils comme nous le montrent les hypogées de Tcll-el-Amarna, ne fut pas étrangère à ce brusque changement dans l’opinion religieuse de l’Égypte. Or, cette reine n’était pas égyptienne : à Thèbes (vallée à'Abou- Ilamedj, elle a les chairs peintes en rose comme les femmes des races septentrionales ; sur le scarabée dont nous avons parlé, elle est citée comme issue d’un père et d’une mère qui, non-seu-
lement n’étaient pas de sans royal, mais devaient être anssi d'uriginc étrangère, puisque leurs noms n’ont aucune racine dans la langue égyptienne. En dressant des autels à un dieu que l'Égypte n’avait pas connu jusqu'alors, Aniénophis IV se serait donc trop souvenu du sang qui coulait dans ses veines. Il fit pour Aten ce que les Hycsos avaient fait pour Sulekii. Avec lui un certain parti étranger triompha, et c’est peut-être par là que peuvent être explitiués les bas-reliefs de TclI-el-Amarna qui nous montrent ce prince sous des traits qui n’ont rien d'égyptien, entouré de fonctionnaires auxquels les artistes ont donné une physionomie tout aussi singulière que la sienne.
Après quelques autres règnes qui ont laissé des traces insignifiantes, paraît lloriis. La série des princes légitimes recommence avec lui, mais avec lui se produisent de violentes réactions contre les réformes du fanatique Aménophis IV. Les noms des rois qui venaient d’être détrônés sont, en effet, partout martelés; les édifices élevés par eux sont jetés h terre ; bien plus, la ville capitale (|u’ils avaient fondée h Tell-el-Ainarna est démolie de fond en comble avec un soin si patient qu’il n’en reste plus aujourd'hui une pierre debout. Horus, toutefois, fut un roi prudent qui sut garder à rÉgvqjte le rang qu’elle avait acquis, et lui conserver ces lointaines frontières que Thoutmi’s III, selon l’obélis<iue de Constantinople, avait reculées « jusqu'aux extrêmes station.s de la Mésopotamie. » Il fut le dernier Pharaon de cette XVlll'"* dynastie qui, pendant les 2àl ans qu’elle occupa le trône, avait porté si haut la gloire de l’Égypte.
Sous la Xl\“* dynastie, la fortune de l’iîgypte se maintient avec un certain éclat j mais, à travers les lueurs que jettent sur cette époque quelques rois guerriers, on commence à apercevoir divers symptômes qui présagent une dislocation prochaine. Autrefois si menaçante, l’Égypte va devenir maintenant presque toujours menacée.
Le prince qui commence cette nouvelle série royale est Ramsès 1. Nous avons peu de monuments de son règne. On sait
cependant qu'il fit une campagne au nord de la Syrie, dans la vaste contrée située entre la rive gauche de l’Euphrate, le Taurus et la mer. C’est là que nous retrouvons le dieu Sutekh et ses adorateurs; c’est là qu’habitent les Khétas, tribu puiss.ante placée comme les Rotennou, ses voisins, à la tête d’une confédération de peuples. Si l’on en croit une inscription de Karnak, Rarasàs aurait été le premier qui soit allé amlevant des Khétas jusque sur les bords de l’Oronte. Peu de faits d’armes signalèrent d’ailleurs son passage sur le trône. Il eut pour successeur Séti I*', le Séthos de la tradition grecque.
Nous avons vu tout à l’heure jusqu’à quelles limites éloignées Thoutmès III avait reculé les frontières de l’Égypte. Si l’on étudie à Karnak les guerres qu’eut à soutenir Séti I", on voit ce prince recommençant les campagnes de son illustre aïeul, soumettant de nouveau les Schasou et les habitants de Pount, combattant la Syrie et y plaçant des garnisons égyptiennes, luttant contre les Khétas et les Rotennou, attaquant Ninive et Babylone, et portant même jusqu’en Arménie ses armes victorieuses. Déjà, dès le second règne de la XIX'”' dynastie, l’Asie occidentale proteste donc par des révoltes contre la suzeraineté de l’Égypte, et l’on devine que, pour peu qu’ils se fortifient, l’Égypte trouvera des ennemis redoutables et peut-être das maîtres, dans ces peuples que, jusqu’à présent, elle traite en vassaux insoumis. Ces guerres lointaines que Séti 1" conduisit en personne ne l’empêchèrent pas d’ailleurs de se livrer aux travaux de la paix, et, sous son régne, la prospérité intérieure de l’Égypte se soutint par des constructions qui font encore aujourd’hui l’étonnement du voyageur. C’est d’abord la salle hyposlyle de Karnak, l’un des chefsd'œuvre de l’architecture égyptienne; c’est le grand temple d’Abydos, dont nos fouilles récentes ont rendu à la lumière les incomparables sculptures; c’est le tombeau du roi, à Bal-el- Molouk (ïhèbes), monument souterrain qu’on admire parce qu’on ne comprend pas qu’un architecte ait même osé en concevoir le plan. N’oublions pas d’ajouter que Séti est le premier roi qui joi-
gnit par un canal la Mer-Rougc au Nil, et qui, au moyen d’un puits artésien creusé dans la montagne, rendit praticable pour les caravanes le clicmin qui de Radaùeh (prov. d’Esneh) conduit aux mines d'or de Gebcl-Atoky.
Ramsès II, son successeur, régna 67 ans; il eut 170 enfants dont 59 princes. Ici, nous avons alTaire au roi constructeur par excellence. Il est pour ainsi dire impossible de rencontrer en Egypte une ruine, une butte antique sans y lire son nom. Les deux magnifiques temples d'Ibsamboul, le Ramesséum de ïhèbes, le petit temple d’Abydos, sont de lui; il éleva aussi des édifices considérables à Memphis, au Fayoum et à SAn. Ramsès II dut à son long règne d’avoir pu réaliser tant de travaux importants ; il le dut aussi à ses guerres, qui lui livrèrent un nombre considérable de prisonniers qu’il employa, .selon l'usage égyptien, aux constructions publiques. A ces causes ajoutons encore la présence sur les bords du Nil de tribus nombreuses de race étrangère que la fertilité du sol et sans doute la jxilitique du gouvernement attiraient des plaines de l’Asie. Par les ouvriers qu’ils fournissaient aux travaux des temples, à l’édification des villes, au curage des canaux, ces étrangers rendaient à l’Égypte l’hospitalité ([u’elle leur prêtait, et c’est ainsi que, sous ce même Ramsès II, la Bible nous montre les Israélites occupés dans l’Est du Delta à la construction d'une ville qui s'appelait Ramsès comme le roi.
L’élude des guerres entreprises par Ramsès II donne raison aux pressentiments que nous avait déjà fait concevoir l’étal politi(]uc de l'Égypte depuis le commencement de la Xl.\“' dynastie. Le temps n’est pas loin, en effet, où l’Égypte cessera d’être l’arbitre des destinées du monde. Une réaction nécessaire va se produire. Au Sud, au Nord, à l’Ouest, tous les peuples que les ’fhoulmès et les Aménophis avaient domptés se soulèvent contre leurs anciens maîtres. Le Soudan s’agite, et les murs des temples sont couverts des représentations de toutes les victoires que les princes d’Éthiopie remportent sur ces vassaux révoltés. En même temps, des déserts situés à l’occident du Delta, un Ilot
de nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds les Libyens) descendu des iles de la Méditerranée sur le continent africain menace les provinces du Nord, et n’est contenu qu’avec de grands efforts par les armées égyptiennes. En Asie, mémo travail do réaction contre l’Égypte. Là, les Kbétas, peuple belliqueux qui combat sur des chars, ont formé de nouveau, avec vingt autres peuples, une formidable alliance. Mais, après dix-huit ans de lutte, Ramsès 11 ne réussit à les vaincre que ]iour conclure avec ceux qu’hier encore il appelait la vile race des KMtas, une paix aussi honorable pour eux que pour lui. C’est pendant cette longue campagne que Ramsès 11 donna devant toute son armée une preuve de courage personnel qui fut le sujet d'un poème historique qu’on trouve gravé sur l’un des murs extérieurs de Kaniak et sur la face Nord du grand pylône du temple de Louqsor (1). C’était dans la cinquième année de son règne, au mois d'épiphi. Ramsès et son armée s’avançaient vers la ville d'Atesch. Trompé par des Bédouins que le prince des Khétas employait comme espions, Ramsès tombe dans une embuscade, et se voit tout à coup entouré par l'armée des confédérés tout entière. Les l'gypt ens surpris prennent la fuite et Ramsès reste seul. « Alors, dit » le poète qui a célébré la gloire de son maître. Sa .Majesté b lu » vie saine et forte, se levant comme le dieu Monih, prit la parure » des combats... Lançant sr)n char, il entre dans l’armée du vil » Khéta ; il était seul, aucun autre avec lui. Celte campagne, Sa » Majesté la Dt aux yeux de toute sa suite. Il se trouva environné » par deux mille cinq cents chars, et sur son passage se préci(>i- » tèrent les guerriers les plus rapides du vil Kliéta et <lcs peuples » nombreux qui r.iccompagnaient : Aradus, ifasou, Patasa, » Kaschkasch, Oelon, Gazonalan, C/jéroôe, Aktor, Alcsch et » Baka.
» Chacun de leurs chars portait trois hommes, et le roi n’avait
(l) Co iHitmo est coimu iliuis U scieuce sous le nom ilc Poème île Pen- In-om. On doit à M. Rous’o riexcellcnlu traducliuii dont nous iX‘|iroditisons ici ies piincipaiix pas«igcs.
» avec lui ni ses princes, ni scs généraux, ni les capitaines des » archers ou des chars. » Dans cette position périlleuse, Ramsès invoque en ces termes le dieu suprême de l’Égypte : « Mes archers » et mes cavaliers m’ont abandonné ! pas un d’entre eux n’est là » pour comhallre avec moi!... Quel est donc le des.sein de mon * père Atnmon? Est-ce un père qui renierait son fils?... N’ai-je » pas marché sur ta parole, ô mon père?... Ta Irouche n’a-t-elle » pas guidé mes expéditions, et tes coaseils ne m’ont-ils pas di- » rigé?.. . Ne t’ai-jc pas célébré des fêtes éclatantes et nombreu.ses » Pt n’ai-je pas rempli ta maison de mon butin? Le monde entier » se réunit pour te consacrer ses offrandes. J’ai enrichi ton do- V maine, et je t’ai immolé trente piillc bœufs avec toutes les herbes » odoriférantes et les meilleurs parfums... Je t’ai construit des » temples avec les blocs de pierre, et j’ai dressé pour toi des » arbres éternels. J’ai amené des oWlisques d’Éléphantine, et c’est « moi qui ai fait a|)porter des pierres étemelles. Les grands vais- » seaux voyagent pour loi sur la mer, ils transportent vers loi » les tributs des nations... Je t’invoque, ômon (lèrel Je suis an » milieu d’une foule de peuples inconnus, et je suis seul devant » toi; personne n’est avec moi. Mes archers et mes cavaliers » m’ont abandonné quand je criais vers eux; aucun d’eux ne m’a
> écouté quand je les appelais à mon secours. Mais je préfère » Ammon à des milliers d’archers, à des milliers de cavaliers, à » des myriades de jeunes héros, fus.sent-ils tous réunis ensemble ! » Après ces plaintes éloquentes, l’auteur du poème met dans la bouche du dieu la répon.se suivante : « Tes paroles ont retenti » dans Hennoiithis, ô Ramsès!... Je suis près de loi, je suis ton » père, le Soleil ! ma main est avec loi, et je vaux mieux pour toi
> que des millions d’hommes réunis ensemble... Les 2,500 chars, » quand je serai au milieu d’eux, seront brisés devant les cavales...
Les cœurs de les ennemis faibliront dans leurs flancs, et tous » leurs membres s’amolliront. Ils ne sauront plus lancer leurs » flf-ches et ne trouveront plus de cœur pour tenir la lance. Je » vais les faire sauter dans les eaux, comme s’y jette le croco-
> dile; ils seront précipités les uns sur les atiti-es, et sc tueront » entre eus. le ne veux pas qu’un seul rt'gardc en arriércicelui » qui tombera ne se relèvera plus. » — Pendant ce temps, l'écuyer de Ramsès, debout à côté de son maître, voyait les rangs ennemis s’épaissir autour d'eux. A son tour, il adresse la paroU^ au roi : « O mon bon maître, roi généreux, seul prolecleurde l'fîgyplo » au jour du comliat, nous restons st'uls au milieu des rangs ennej» misj arrête-toi et siiuvons le souille de nos vies. Que pouvons- » nous faire, ô Bamst's, mon lx>n maître?... Courage, raffermis i ton cœur, ô mon écuyer, rt’pond le roi. Je vais entrer au milieu » d'eux, comme se précipite l’épen ier divin ; renversés et mas- » sacrés, ils tomberont dans la poussière... » Ramsès alors lance son char, six fois se précipite au milieu d’eux, et six fois al)al les princijxaux d'entre leurs guerriers. Le roi rassemble alors autour de lui les généraux et les cavaliers qui n’avaient pas pris part au » combat, t Vous n’avez pas, leur dit-il, satisfait mon cœur;
> csl-il un s<ml d'entre vous qui ait bien mérité du pays? Si voliv » seigneur ne s’élait pas levé, voies étiez tous perdus... Vous » êtes restés dans vos demeures et dans vos forteresses, et vous » n’avez donné aucun avis à mon armée. Je les envoie chacun » dans leur contrée en leur disant d'observer le jour et l'heure du » combat, et voilà que tous ensemble vous avez mal agi... L'ne s faute énorme est commise par mes soldats et nies cavaliers ; » elle est plus grande qu’on ne peut le dire, car j’ai montré ma » valeur, et ni les archers ni les cavaliers ne sont venus avec moi. » Le monde entier a donné passage aux efforts de mon bras, et » j’étaLs seul, aucun autre avec moi... » Après ces paroles, le ré-cil nous transporte à l’heure du soir. L’armée do Rarasi-s arrive... « Ils trouvèrent toute la région où ils marchaient, continue le » texte, couverte de cadavres baignés dans leur sang... et le pied
> ne pouvait trouver de place, tant les morts étaient nombreux. » C’est alors aux généraux d’adresser à leur tour la parole au roi : « Bon combattant, au cœur inébraidable, tu fais l’œuvre de tes » archers et de les cavaliers. Fils du dieu Toum, formé de sa
» propre substance, lu as cfTacé le pays de Khéla avec ton glaive * victorieux. C’est toi, à mon guerrier, qui es le seigneur des » forces, il n’est pas de roi semblable à loi qui combatte jiour ses » .soldats au jour de la bataille. C'est loi, roi au grand cœur, qui » CS le premier dans la môlée; c’est toi qui os le plus grand des » braves devant ton armée, h la face du monde entier soulevé » contre toi... » Ramsès répond : s Aucun de vous n’a bien agi, » en m’abandonnant ainsi, seul au milieu des ennemis. Les princt's » et les capitaines n’ont pas n'uni leurs mains h la mienne, l’ai » combattu, j’ai repoussii des milliers de nations, et j’étais seul.' » Les chevaux qui me [Xtrtaient étaient Puisiatice en TMàaïde » et Jiepo.i à la région supérieure. C’est eux (ju’a trouvés ma » main quand j’étais seul au milieu des ennemis... le veux qu'on » leur serve des grains devant le dieu l’bra, chaque jour, quand » je serai dans mes pybMies royaux... » « Le lendemain, œnlinuc » le texte, quand la terre s’éclaira, Ramsès fit recommencer la ba- » taille, et s’élança au combat comme un taureau qui se précipite » sur des oies... Les braves, à leur tour, entrèrent dans la mêlée, » comme l’épervier qui fond sur sa proie... Le grand lion qui » marchait auprès des chevaux du roi combattait avec lui j la fu- » reur enflammait tous ses membres, et quiconque s’approchait J» tombait renversé. Le roi s’emparait d'bux, et les tuait sans » qu’aucun pût s’échap|>cr. Taillés on pièces devant ses cavales, » leurs cadavres étendus ne formaient qu’un seul monceau de » débris sanglanLs. n Quelques lignes de texte achèvent ce long récit. Dans une mêlée générale, les Kbéias sont mis en iileine déroute, et la paix cpii se signe entre les deux souverains met fin provisoirement à la lutte. — Le rôle guerrier de Ramsès II ressort sufii.samment de ces détails. De Gclrel-Barkal, à Xakr-el-Kelb, près de Beyrouth, des inscriptions altestent la grandeur de celui dont les Grecs, sous le nom de Sésostris, ont célébré les exploits. L’histoire impartiale, éclairée par le témoignage des monuments, dira cependant que l’étendue des conquêtes de Sésostris est exagérée, et que les écrivains de la tradition classique ont peut-être
aUril>ui5 au seul Raois{.'S II tous les faits d'armes qui ont rendu non moinsillustresles nomsdcThoutmèsIlI.de Séti I"et de Ramsès III.
Ramsi's II eut pour succes.seur son treizième lils, que les inonumeiiLs ap|>ellent Ménéplilali. Cesl sous son règne que les Israélites. après tes priuliges que la Bible raconte, quittèrent l'Égypte sous la conduite de Moïse. Mcuiéphtali aurait donc été le Pharaon Cjui périt dans la Mer-Rouge. Son tombeau est cependant de ceux C|u’on voit encore dans la vallée de Bab-el-Molouk. Après trois autres règnes qui ne mi’ritent pas d'être rapportés, la AIX™' dynastie s'éteignit. Elle avait duré 174 ans.
|j .W”*' dynastie s'ouvrit sous les plus brillants auspices. A sa tête apparaît un roi (pii se montre le digne successeur de ses' illastiTS ancêtres : on le nomma Ramsiis III. .Médinet-Abou à 'I bèbes est le panthéon élevé à la gloire de ce nouveau Pharaon. Chaque pylône, chaque porte, charpie chambre, nous y raconte les exploits qu'il accomplit. Pount est encore une fois soumise, et llamses lui impose des tributs. Kousch rc(;uit le châtiment que lui attirent ses fréquentes révoltes. A l'Ouest, les Libyeits paraissent de nouveau sur les frontières égyptiennes, et le roi guerrier leur fait subir de sanglantes défaites. Enfui, au Nord, la guerre se poursuit cette fois par terre et par mer. Les Khétas, déjà vaincus sous Ramst'S II, ont repris les armt-s sous Ramsès III. Divers peuples de la côte de Syrie, tels <pic le Zakkaro et les Philistins, se joignent h eux. L'ile de Chypre elle-même fournit son contingent à l'armée confi-déix-e. Sur les bords de la mer, près d'une ville inconnue, les Hottes ennemies se rencontrent. On combat corps à corps, et les bas-reliefs de Médinet-Abou nous représentent les ennemis des Égyptiens culbutés dans les flots qui les engloutissent. Pendant ce temps, Ramsès III resté sur le rivage repousse les atbiques de l'aimée des alliés. Comme Rarasi's 11, il a près de son char un lion privé qui combat pour lui et dé\ore les ennemis que son maître a renversés. Les commencements de la .XX"" dynastie furent donc heureux, et sous Ram-sivs III r.mti(pie gloire de l'Égypte sembla renaître. .Mais les timides successeurs du héros
lie Métlinel-Ahou ne surent pas conserver intact ce glorieux dépôt, et c’est en vain que lîamsis 111 aura, par l’éclat de ses victoires, un instant arrêté l'tgj'pte sur le l)ord de l’abîme où elle va tomber. Cette fois, les temps sont venus. Bien qu’elle ait cncurc des gouverneurs en Syrie, la dépendance de ce pays devient de plus en plus lictive. Par son contact prolongé avec les Asiatiques, l’Kgyple perd, en outre, cette unité i|ui ju,siiu’ici a fait sa force. Klle a laissé des mots sémitiques s’introduire dans sa langue. Des lüoux élrangers ont fait invasion dans ses sanctuaires jusqu’alors inaccessibles. Pendant cette ixirioile de défailhmee générale, une autre cause d'affaiblissement se produit. Les grands-prêtres d’.Ammon, à Thèbes, prolitant de l’inertie des demiere rois de la .W” dynastie, minent peu à peu la puissance royale et aspirent à renverser les rois légitimes. L'Égypte paie aiasi l’ambition des conquérants de la XVlll”" dynastie. Humiliée autant qu’elle a été superbe, elle va voir bientôt son sol foulé encore une fois par les étrangers, et apres avoir dominé à la fois sur les Coascliites, les Libyens et les Asiatiipies, elle rccevra d'eux des rois. C'est pour n’avoir pas su rester .sur le terrain qui est véritablement le sien, c’est-à-dire sur les bords du Nil, aussi loin qu’ils se prolongent vers le Sud, c’est pour avoir essayé de s’inqxtser là où mille questions de race et de climat compromettent son autorité, que son empire trop vaste va se démembrer. Telle, en effet, sera la fin de la plus belle période de l'histoire d’%ypte. Impuissant à faire face à tant de dangers, l’empire de .Mènes, après Bamsès lli, uiardie douloureusement vers sa décadence. Au Nord comme au Sud, ses conquêtes lui échappent une à une, et au moment oii. sous le dernier roi de la XX”' dynastie, les grands-prêtres placent enfin sur leur tête la couronne des Pharaons, nous voyons l'Égypti' léduite à ses plus petites frontières et entounie d'ennemis désormais plus puissants qu’elle.
La XX!”' dynastie donne au monde le spectacle de l’Égypte partagée par ses divisions intestines eu deux royaumes. A Thèbes, gouvernent les rois sortis de la caste sacerdotale ; h Tanis ( Sân ),
s’élève la dynastie que Manélhon admet dans scs listes coiimic légitime. L’Égypte, à ce moment, a perdu toute sa prépondérance en Asie. \ certains symptômes, on commence à voir (|u’au contraire l’influence de l’.\sie grandit de plus en plus sur les bords du Nil : les rois Thébains choisirent pour plusieurs do leurs fils des noms sémitiques, et les rois de Sàn envoient une princesse égyptienne au harem de Salomon.
La X-Xll"" dynastie a son siège officiel h Tell-Basla. 11 ne parait pas que cette dynastie ait donné à l’Égypte beaucoup de conquérants. Le premier de ses rois, leSésac de laCibleetleSchi'schonk des monuments, conduit cependant ses années on Palestine, assiège Jérusalem et enlève les trésors du temple. Si l’on jette les y eux .sur le tableau des personnages qui composent cette famille royale, on s’étonnera d’y voir que la plupart d'entre eux portent lies noms assyriens : .\emrod, Tiglath, Sargon. On remanpiera en outre que le régiment préposé spécialement à la garde de la personne des rois est composé, non d’Égypticns, mais de Maschouasch, peuplade Liliycnnc que Ramsès III avait repoussée tant du fois des frontières du Delta. Ces renseignements, fournis par les monuments déœuverts pendant les fouilles du Sérapéuin, donnent la clef de l’histoire sous la XX1I“* dynastie et les suivantes. .\utant l’Égypte tendait autrefois à se répandre au dehors, autant elle se concentre maintenant en elle-même ; autant elle imposait ses lois aux nations voisines, autant elle subit maintenant celles des peuples étrangers. Désonuais, plus de dynasties Tbébaines. ni Memphites. L’Égypte, comme attirée par l’.Asie, n’aura plus dorénavant de capitales que dans ses provitKCS du Delta. Dès la XX11“' dynastie, l’Égypte, d’ailleurs, ne s’apiwrticnt déjà plus. Sous les grandes familles Tbébaines, œmme nous le voyons par les Israélites, elle a pu impunément, sûre de les dominer par le seul prestige de sa grandeur, ouvrir ses portes et céder une portion de son territoire à certaines tribus étrangères. Mais au temps où nous souunes, les rôles ont bien ctiangi;. Ce sont maintenant ces mêmes tribus qui se lèvent contre elle. Bien plus, ce .sol que
jus((iralors elles n’uiit occup<’' (|u’à titre iTliûles, elles aspirent à s’en rendre les inaila'S. Une fois encore l’Ègypte subit ainsi son étemelle destinée, et la XX 11'”'’ dynastie n’est elTectivement que ravéneineni au trône d’une de ces familles non égyptiennes qui (K'uplaient alors les frontières oricmtales du Delta.
Des événements bien inattendus signalèrent la XXlll"'' dynastie. Sous rinfluence de caiLses encore incoimnes, l’Égypte se divisa profondément, et, au Nord, nous la trouvons partagée, non pa.s en lin royaume uni<|ue comme sous les Dasteurs, mais en plusieurs petits États auxcpiels coniinandent une dizaine de rois sortis pour la plupart des rangs des Mascliouasch, véritables janissaires ((ni probablement avaient peu h peu escaladé les marches du trône. ,\u Sud, un ordre de choses encore, plus imprévu trtdiit li-s discordes intestines de la malheureuse Égy|itc. Le Soudan, jusque-l;i soumis <à la puis.sance des l'haraons, nous appurail tout a coup organisé en royanmc indé|>cndant. Plus de Gouv erneurs du Sud, plus de Princes d’Éthiopie e.xécntanl au delà des cataractes les oidres partis de Thôlves ou de Memphis. Non-seulement le pay s de Cousch est libre, mais, sous la XXlll”* dynastie, la Haute- Égypte, pres(|ue jasqu’a Minieli, semble n’être plus (lu’une pnivince du Soudan.
l,a XXIV"" dynastie se composa, selon Manéthon, d’un seul mi, Bocchoris, <]ui ri'gna six ans. Ce prince réussit-il à expulser les Couschiti's de la Hauk'-Égypte, ou fut-il seulement celui des rois partiels du Nord qui plaça la Bas.se-Égyple sfnis un sceptre unique? L’histoire est jus<|u'ici muette. Ce qu’il y a de certain, c’est que Bocchoris occiiptiil à peine le trône depuis quelques années, qu’un roi du Soudan, Sabacon, descendit les cataractes, s’empara de l’infortuné Bocchoris, (|u'il fit brûler vif, et cette fois étendit .sa d(vminatiun jusqu’à la Méditerranée. Qiie nous sommes loin ici des grandes batailles di; Thoutnu’.s, et de ces tributs intposés par le Pliaraon vainqueur à la tile race de Cousch ! C’est Cou.sch maintenant qui traite l’Égy pte en pay s v aincu et vient régner dans ces palais tout pleins de la gloii'c des Xinénophis et des Ramsi.s. —
La domination éthiopienne ferme la XXV“ dynastie et compte pour cinquante ans dans les annales égy ptiennes.
Le dernier roi de cette XXV"* dynastie fut Tahraka. II avait régné 26 ans, cpiand douze chefs égyptiens se réunissent, expulsent les Éthiopiens des provinces septentrionales, et partagent ce qu'ils peuvent reprendre du territoire national en douze gouvernements dont ils se proclament les rois. Chose singulière! à la fin de la domination éthioi)ienne , l’Égypte se montre à nous précisément ce qu’elle était quand, pour la première fois, elle subit le joug du Soudan. Au bord, c’est une dodccarchie composée d’Égyptiens confédérés, ou peut-être même encore de Maschouasch; au Sud, c’est la Théhaïde réduite une seconde fois à l’état de province du Soudan sous le gouvemement de l’éthiopien Piankhi et de cette reine Ameniritis, dont le .Musée possède une si admirable statue ( l) . Fatiguée de la domination des étrangers, l’Égy'ple revient ainsi sur ses pas, et quand Psamniitichus , le premier roi de la XXVI"* dynastie , monte sur le trùne , elle semble reprendre son histoire à la lin de la XXll"'.
La domination des douze rois alliés fut de quinze aas. lin oracle avait prédit que l'Égypte entière finirait par appartenir h celui d’entre eux qui boirait dans mi vase d’airain. Ln jour que les douze princes étaient sur le point de faire des lilwtions, le grandprêtre leur présenta des coupes d’or dont ils avaient coutume de se servir. Mais s’étant trompé sur le nombre, il n’en apporta que onze pour les douze rois. Alors, celui que noms avons nommé tout à l’heure, Psammilichus, voyant qu’il n’avait jwint de coupe comme les autres, prit son casque qui était d’airain et s’eu servit pour les libations, lin prompt exil dans les marais du Delta fut la conséquence de cette action, dont les autres rois s’étaient aperçus. Quant à Psamniitichus, résolu de se venger de l’outrage qui lui était fait, il envoya à son tour consulter l’oracle. U lui fut répondu
(1) Elle est exposée dans la salle principale du Temple, (toy, la Ütscriptio» tiu Pnre.)
celte fois qu’il serait vengé par des hommes d'airain sortis de la mer. D'abord, il ne put sc persuader que des hommes d’airain vinssent à son secoure ; mais |)ca de temps après, des Grecs qui avaient fait naufpge sur les côtes descendirent à terre revêtus de leurs armes, lin Égyptien courut en porter la nouvelle à Psanimidchus dans les marais, et comme jusi)u'alors cet Égyptien n’avait jamais vu d’hommes armés de la sorte, il lui dit que des hommes d’airain sortis de la mer pillaient les canqsignM. le roi, comprenant par ce discours que l'oracle était accompli, fit alliance avec les Grecs et les engagea par de grandes promesses à prendre son parti. Puis, avec ces troupes auxiliaires et les Égyptiens qui lui étaient restés ûdèles, Psammitichus se mit en campagne, détrôna les onze rois, renversa les Éthiopiens, et rendit à l'Égypte son ancien territoire de la MéditeiTanée è la première cataracte. — La nouvelle dynastie dont Psammitichus fut le prtmiier roi, correspond, comme on le sait déjà, à la XXVI'“'de Manéthon ; les mines que l'on apcri;oit près du village moderne de Sti-el-Hagar ,'Saîs) marquent le site de la ville que cette famille royale avait choisie pour siège officiel du gouvernement.
Certains indices donnent à penser que Fsammitichus n’était pas Égyptien , et que rhistoirc a qttelque droit de voir en lui un de ces Maschouasch introduits, tpielqucs siècles auparavant, dans les corps d’élite de l’armée égyptienne. La XXV1“" dynastie aurait donc été Libyenne. — Malgré son origine étrangère, elle donna à l’Égypte 138 ans de prospérité. A la vérité, elle ne ftit pas toujours heureuse dans ses entreprises extérieures. Psammitichus tenta la conquête de la Syrie, et fut arrêté par nne ville qu’il assiégea pendant vingt-neuf ans. L’un de ses .successeurs, Néchao, essaya de son côté de faire rev ivre les anciennes prétentions de l’Égypte sur les plaines qu’arrosent l’Euphrate et le Tigre, et, battu à Karkémich par Nalmchodonosor, ne trouva son salut que dans la fuite. Enfin, un autre roi, Apriès, essuya de sanglantes défaites dans la Cyrénaïque, où il avait envoyé ses armées. L’astre guerrier de l'Égypte qui, mille ans auparavant, avait rayonné sur
le monde entier, pülissait donc sous les rois Saïtes. Mais la XXVI"* dynastie racheta l insuccÈs de ses annpagnes par son amour des arts, par les soins qu’elle prit de restaurer les anciens sanctuaires et d’en bâtir de nouveaux. A Sais, elleélexades portifpies qu’Hérodole place au-dessus de toas ceux qu'il a vus en Egypte, et qui, malheureusement, comme cette ville célèbre elle-même, ont disparu sans retour. Comme symptôme de l’élan donné à la civilisation par les succes.seurs de Psamniilichas, on notera aussi les efforts tentés par ces princes pour ouvrir au commerce et à l’industrie du pays des voies nouvelles en Arabie, en Grèce, en Syrie et sur les côtes orienlaK's de la Méditerranée. Il est vrai que.Néchao l'choua dans son entreprise do rouvrir le canal autrefois creusé par Séti 1"' entre la Mer bouge et le Nil ; mais l'histoire saura toujours gré à ce roi de sa tentative si hardie (>our l épo<iue de faire l>ai-tir de la Mer Rimge une flotte qui , à travers des mers alors inconnues du monde entier, franchit le cap de Bonne-Espérance, longea les côtes occidentales de l’Afrique, traversti le détroit de Gibraltar, et, après une [H-rilléase navigation de deux ans, vint alxirder en Kgypte. — Quant à la politique générale de la XXVI"* dynastie, elle est tout entière dans le soin t|ue prirent les Pharaons de cette époque d’ouvrir l’accès de l’figypte aux peuples étrangers et particulièrement aux Grecs, d’admettre dans les écoles des jeunes Grecs auxquels on apprenait l'Cgyptien, en un mol, de permettre à ce grand courant d’idées lihérales'dont la Grèce se ftüsait déjà rinstigatricc de se répandre jusqu’à elle. Les Salles crurent par ces mesures vivifier l’Égypte et remire on peu de jeune sang à la vieille monarchie fondée par Mèmès. Mais, sans le savoir, ils avaient introduit sur les bords du Nil un nouvel élément de décadence. Merveilleusement douée par la durée et l’immobilité, l’Égypte ne pouvait <|ue perdre au contact Alirect de cet élément de civilisation qu’on appelle le progrès. Les Grecs avaient à peine un pied en Égypte, (pie déjà on devait prévoir qu'ils n’en sortiraient plus, et qu’une fois les deux principes en présence, l’un finirait tôt ou tard par effacer et absorber l’autre.
Mais une calaslroplie soudaine allait reculer pour quelque temps encore le moment où la Grèce viendrait à son tour régner sur l’Égypte. En elTet, de ces mêmes plaines de la Méso|)olainie, autrefois si ardemment convoitées, accourait alors un peuple à demisauvage qui, après avoir soumis Suze et Babyloue, après avoir forcé la Syrie elle-même i lui payer tribut , se trouvait, six mois seulement après ravéncmeiit du dernier roi de la XXVi“' dynastie 'Psammitichus III), aux portes de l’Égypte. A ces armées innombrables que les Perses entraînaient avec eux, Cambyse, fils de Cyrus, commandait. En vain Psammitichus alla-t-il jusqu’à Pclu.se au-devant du flot qui se précipitait sur l’Egypte. Ses efforts furent inutiles, et bientùt l’Égypte, ravie par Cambyse à ses maîtres légitimes, ne fut plus qu’une province de l’empire des Perses (1). Los premières années du règne de Cainby.se furent paisibles. 11 honora les dieux de l’Égypte, suivant une statue du Vatican dont les inscriptions ont été traduites (lar M. de Bougé; bien plus, il se fit instruire dans les sciences qui faisaient la renommée des prêtres égyptiens. Cinq ans se passèrent ainsi , après lesquels des revers multipliés vinrent accabler tout à coup Ira amies jusqu’alors victorieuses de Cambyse. Une première ex)iédition avait été dirigée contre les Carthaginois : l’armée de Cambyse fut vaincue. Une seconde campagne avait pour but la prise de possession de l’oasis d’Ammon, située dans le désert occidental de l’Égypte : traliis pai' des guides infidèles, mal fournis de vivres et de provisions, les soldats ([ue Cambyse avait envoyés s’égarèrent dans le désert, et ])as un ne revint pour raconter 1a catastrophe qui avait englouti une année tout entière. Enfin, à la tête de troupes nombreuses, Caiiibysc lui-même s’était mis en route -et marchait de sa persoiiue vers le Soudan. Mais ici encore l’imprévoyance du vainqueur de l’Égypte porta ses fruits, et cette troisième armée s'était à i>eine ' engagée de quelques journées dans les déserts qui séparent l’Égypte du Soudan, que, manquant de tout, elle fut obligée de revenir sur ses pas. En présence de ce triple désastre, la colère de Cambyse
'O 527 av, J. G.
lie connut pas île bornes. D’Asouan à Tbébes et ilc Thèbes à Menipliis, il marqua, dit-on, sa route par dos ruines. Les temples furent dévastés, les tombes des rois furent ouvertes et pillées. Le jour où Cambyse arriva à Memphis était précisément un jour de fête. Cambyse crut que, par les transports brayants d’allégressequ’il entendait autour de lui, les Égyptiens se réjouissaient de .sa dé-faite, et sa fureur n’alla qu’en augmentant. L’Égypte vit ainsi SC rouvrir une ère de calamités et de larmes. Heureusement Canibysc mourut. Mais si cet événement mil un terme aux dévastations ordonnées par le farouche conquérant, il fut loin d’ancrmir l'autorité persane en Égypte. En vain un roi sensé, Darius 1", essayat-il par une sage acbninistration de faire oublier aux Egyptiens le joug qui pesait sur eux : les ruines entasst-es par Cambyse parlaient en quelque sorte d’ellcs-mûmes, et des révoltées venaient à chaque instant prouver que l’Égypte n’oubliait p.is les injures qu’elle avait à venger. Cette soumission apparente, ces soulèvements toujours comprimés durèrent 121 ans. Enfin un cITorl plus heureux donna la victoire aux Égy ptiens, et lesPerstîs durent s’enfuir de l’Égypte rendue à scs maîtres légitimes. Ce fut la fin de la XXVll'"' dynastie.
Pendant les 07 aimées qui suivirent (.XXVIll'"', XXIX"' et XXX”-' dynasties), l’Égypte essaya do réparer les désastres de l’occupation t'-lrangère. La Perse, de son côté, n’attendait qu’une occasion de ressaisir une proie qu’elle n’avait lâchée qu’à regret. Comme deux ennemis irréconciliables, les deux pays se livraient à l’envi aux plus formidables préparatifs. Un choc était inévitable.
Mais la fortune allait encore trahir les armes égyptiennes. En vain, dans une première lialaille, Neclancbo 1" jXXX"' dynastie) cha.ssa-t-il des frontières du Delta les généraux persans qui s’en étaient emparés. Vaincu successivement à Peluse, h Bubasiis, à Memphis, Ncctanebo II dut enfin céder à la force, et s’enfuit au Soudan, lais.sant les Perses maîtres pour la seconde fuis de l’Égypte. ■Avec lui s’éteignit, pour ne jamais reparaître, l'antique race des Pharaons.
L’histoire a peu de cliose à dire de cette seconde dynastie persane, qui fut la XXXI’”" des listes de Man^thon. Elle rdgnait à peine depuis huit ans, que, sous Darius III, Alexandre parait. Que pouvait l'Égypte, déjà pluÿ qu’à moitié vaincue, contre le héros macédonien? Fatiguée du Joug toujours plus pesant des Peises, elle lui ouvrit ses portes comme à un liWrateur, et c’est ainsi que tour à tour Éthiopienne avec la XXV“‘’ dynastie, Lil)yenne avec la XXVI”, Persane avec la XXVIl” et la XXXI”', l’Égypte devint Grecque sous les nouveaux maîtres que la fortune de la guerre venait de lui donner. Ici se termine le Nouvel-Empire; il avait duré 1371 ans.
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