LE CANAL DE PANAMA SERA-T-IL ACHEVÉ
Nous publions aujourd'hui un sommaire qui résume les faits saillants d'un rapport officiel adressé au Département de la Marine des État-Unis touchant la situation du Canal de Panama. Ce rapport émane du lieutenant Charles C. Rogers, officier-délégué à bord du paquebot américain Galena, et il fait çonnaître en substance la somme des travaux exécutés sur le canal depuis 1883, ainsi que le lieutenant’ Rogers a pu s'en rendre compte pendant son séjour là-bas,
Le rapport de cet officier confirme pleinement les vues exposées de temps à autre par nous — à savoir, que les devis estimatifs mis en avant par M. de Lesseps étaient depuis le commencement beaucoup trop bas; que les dificultés se rapportant à la contruction du canal ont été proportionnellement rapetissées par les projeteurs; et que si jamais le canal est achevé, les frais de construction auront été tellement considérables que l'entreprise ne rapportera rien au Capital souscrit,
Le 30 Février et le 1% Mars, par des dépèches de Panama et par nos commentaires, nous avons démontré le bien-fondé de notre manière de voir. À cette époque, M. Rousseau, délégué par le Gouvernement français pour inspecter les
ab EE -ù
travaux, revenait à la Nouvelle-Orléans. Son rapport n'était pas favorable, C'est-à-dire, M. Rousseau ne croyait pas à la réalisation du canal de Panama s’il était construit conformément aux plans et devis jusqu'alors fournis par M. de Lesseps.
C<s plans, nous l'avons dit, réduisaient à 560 millions de francs la somme de 1 milliard reconnue nécessaire par la majorité de ceux qui ont assisté à la Conférence de Paris; mais, cette somme, comme on le fait voir ailleurs, a été déjà largement dépassée, alors que pas même un tiers du percement n'a été exécuté. En d’autres termes, le travail, si jamais il se fait, devra tripler les frais du devis estimatif arrèté par M. de Lesseps, et atteindre en fin de compte au moins 1 milliard 875 millions de francs.
Tout celà, nous le répétons, confirme les déclarations formulées dès l'origine par nous, en même temps que celles des autorités financières les plus clairvoyantes de la France, y compris l'Æconomiste Français et d'autres, voilà quant à l'argent. La question de temps n'est pas plus encourageante. Notre journal a maintes fois indiqué, notamment les 7, 9 et 10 Mars 1886, que l'achèvement promis comme devant avoir lieu en 1889 était à coup sür impossible, et les devis
Ft
estimatifs remettent aujourd'hui à 1894 la fin des, travaux, époque la plus rapprochée qu'on puisse donner à cet égard. Nos calculs avaient été faits sur les lieux par des hommes instruits, et la présente vérification ne nous étonne
nullement.
Mais il n'y a pas que le temps et l'argent, Il y a aussi la question de savoir si jamais le canal de Panama sera un fait accompli. C'est là un point dont l'avenir seul peut décider. Suivant les lumières que nous possédons en ce moment, il est évident que le canal, si on l’achève, ne saurait être tenu à payer d’autres intérêts que ceux sur 1 milliard 200 millions
de francs, alors que le coût de sa construction, comme il a été démontré, s'élèvera au moins à 1 milliard 775 millions. L'argent dont on dispose actuellement se monte tout au plus à un tiers de cette somme, et ce tiers ést à l’heure qu'il est dépensé, D'où viendra le reste ?
I ne faut pas oublier que le canal de Suez n'a coûté en tout que 450 millions ; que le canal de Panama, dont un tiers seulement n'est pas encore construit, a déjà coûté une demifois plus que celui de Suez ; et que ces facteurs, avec cet autre facteur qui se rapporte aux difficultés énormes de la construction, doivent figurer en ligne de compte pour la solution du problème.
En somme, le canal de Panama sera-t-il jamais achevé ?
; fe tons pt él " sd PT UT :
M. Boyd et ce qu'il pense du Canal.
: PIÈCES JUSTIFICATIVES | LONDRES, /e 31 Mars 1887.
Monsieur Boyd, l'ingénieur civil si connu, qui tout récemment encore, inspectait pour son propre compte les travaux du Canal de Panama, a lu hier un rapport devant l'/nstitut des Ingénieurs civils, où il démontre qu’à dater d'aujourd'hui les travaux d'excavation sur ie Canal n'avanceront que fort lentement. Il estime qu'il faut douze ans pour achever le Canal, à condition toutefois que l'argent abonde. Sur les lieux, a dit M. Boyd, on calcule qu'il faudra au bas mot 2 millards de francs pour venir à bout de l'entreprise, sans
parler des sommes déjà dépensées et qu'on peut hardiment chifirer à 1 milliard, pour lesquelles dépenses aucun compte détaillé n'a encore été fourni, Jusqu'à présent, on n’a exécuté | qu'un cinquième des travaux. M. Boyd termine son rapport | par ces mots: — « [l se peut qu'en moins de temps et avec moins d'argent ou fasse un cours d'eau entre l'Atlantique et
qu'on entend par un canal maritime.» — Za Bandera Espagnol; Santiago de Cuba, 20 Avril 1887.
le Pacifique, au moyen d'écluses, mais ce ne serait pas là ce
em
A propos du Culébra.
PANAMA, /e 16 Mai 1886.
Il paraîtrait que, bien au-dessus de l'endroit où se font les travaux du canal, dans un des percements les plus larges, les plus longs et les plus profonds, l'eau a soudainement jailli, La quantité de terre et de rochers excavés dans cette section se chiffre par des millions de dollars dépensés. Tout le travail que représente ces millions est dès lors perdu, car l'eau a balayé du flanc de la montagne plus qu'il ne faut pour combler tous les percements, Sur l'isthme, comme dâns toutes les formations géologiques offrant le même caractère, les plus belles sources d'eau se trouvent dans les couches supérieures, et non dans celles où il n’y a que de la boue.— New York Herald, le 26 Mai 1887.
Conséquences de la saison pluvieuse qui dure de Mai en Décembre sur l'isthme américain.
Une dépêche de Panama confirme la nouvelle suivante. Les rapports faisant connaitre la quantité de terre et de rochers excavés chaque mois n'indiquent pas toujours avec exactitude le progrès réellement fait par la Compagnie du canal. C'est ainsi qu'un travail de percement parmi les plus profonds et les plus étendus qu'on ait faits jusqu'à ce jour devra être recommencé entièrement par suite de l'accident suivant, Un cours d'eau, soudainement mis à jour par les perforateurs à une grande hauteur dans le flanc de la montagne où s'exécute ce percement, vient de combler de
détritus le fond qu'on avait à grand peine excavé. ‘“ L'un des plus grands inconvénients de la saison pluvieuse, disait
70 ss
il y a quelques ; Jours le Sfar and Æerald de Panama, c'est la
fréquente inondation de certaines parties des travaux en cours, avec les pertes de temps et d' argent qui en résultent, La perte d'un travail pour lequel on a dépensé des millions contre-balance le gain de plusieurs mois pendant lesquels ont
a progressé à raison tout au plus de 900,000 mètres par MOIS, — Nex Fork Times, le 26 Mai 1887.
M. de Lesseps et la Compagnie du Canal de Panama.
On dit que la Compagnie du Canal de Panama a besoin de 200 millions de‘francs pour permettre à M. de Lesseps de poursuivre son projet favori. Hier, M. Jacquier, le directeurgénéral, à fait voile vers la France, pour assister à une réunion d'actionnaires convoqués à ce sujet. Galignam's Messenger, Paris, le 28 Juin 1887.
À propos du Chagres.
Un procès destiné à obtenir un grand retentissement vient
de commencer devant le Tribunal de Commerce, à Paris.
MM. Cauro et Bev oroggi, entrepreneurs de travaux, assignent la Compagnie du Canal de Panama pour la raison suivante, Aux termes d'un contrat passé en 1885, avec MM. Cauro et Bevoroggi, par lesquels ces derniers entreprennent l'exécution de certains travaux de terrassements pour le barrage du Rio Chagres, les plaignants allèguent que la Compagnie de Panama les a retenu plus d'une anné: sur l’isthme sans leur livrer les plans et le matériel que la Compagnie s'était engagée à fournir. Ils demandent en
conséquence la résiliation du contrat et le paiement d’une
: la en nt, )ns nt
Jar
indemnité de 2,367,000 francs. La Compagnie du Canal soutient, d'autre part, que le délai dont se plaignent MM. Cauro et Bevoroggi est de leur fait, et elle demande que la caution de 75,000 francs déposée par les entrepreneurs soit acquise à la Compagnie à titre de dommages-intérèts, Le tribunal a sursi au jugement. —Galigna s Messenger, Paris, le 30 Juin 1887.
M. Boulanger et le Canal de Panama.
Le Canal de Panama a été l’objet de bien des critiques peu favorables de la part des ingénieurs qui ont visité les travaux, mais aucune n'égale le jugement sévère porté sur cette entreprise par M. Boulanger, un des ingénieurs de la Compagnie, dans une adresse prononcée dernièrement devant la Société américaine des ingénieurs civiles, à New York. M. Boulanger est d'accord avec le rapport déjà préparé pour notre gouvernement par le lieutenant de vaisseau €. C. Rogers. Suivant lui, le canal est un insuccès. Pas un cinquième du travail n'a été fait, et la Compagnie a dépensé deux fois la somme estimée tout d'abord néces-
saire à la construction entière du canal.
Son passif se monte aujourd'hui, à 1 milliard 375 millions de francs, et sur une grosse partie de cette somme, la Compagnie paie les intérêts avec de l'argent emprunté. Lorsque viendra le crack, et M, Boulanger äffirme que les fonds en mains ne peuvent durer que quatre mois encore, cet énorme capital sera effacé d'un seul coup. Le résultat ne peut manquer de produire une convulsion financière en
France, qui se fera sentir dans tous les pays qui ont des
relations de commerce avec elle. — American Register, Paris, le 2 Juillet 1887, d'après le P#r/adelphia Press.