LE CANAL DE PANAMA
ARTICLE TRADUIT DU Vew Fork Herald, EN DATE Du
s Juin 1887.
Un des rapports les plus complets et les plus concluants qu'on ait encore rédigés sur le canal de Panama sera prochainement remis entre les mains des fonctionnaires du Département de la Marine par le lieutenant Charles G. Rogers, officier chargé d’une mission spéciale à bord du paquebot américain la Galena.
Pendant que la Galea était à l’ancre devant Colon, le mois dernier, le lieutenant Rogers fut chargé par le Département de la Marine d’avoir à accompagner M. Charles de Lesseps, vice-président du canal, lors de la tournée d'inspection que celui-ci 'était proposé de faire pour se rendre compte de l’état des travaux et s'entendre avec les entrepreneurs sur les progrès ultérieurs de l’entreprise. Entre autres personnes faisant partie du groupe se trouvaient M. Henri Cottu, administrateur du canal; M. Jacquier, directeur général des travaux sur l'isthme; M. Hutin, du bureau principal à Paris, et M. Romaire, secrétaire de M. de Lesseps.
La tournée commença le 10 Mars et dura dix-sept jours.
Pendant ce temps, le lieutenant Rogers a pu voir chaque pouce du canal, causer avec les entrepreneurs des travaux,
avec les ouvriers, en un mot avec ceux qui étaient partisans enthousiastes du cana! et avec ceux qui étaient moins confiants ou qui ne l’étaient pas du tout. Quant il y avait doute chez lui sur la valeur des renseignements qu'on lui fournissait, il se mettait à l'œuvre pour son propre compte et vérifiait les chiffres ou les devis apportés.
Ce rapport comprend les travaux du canal depuis la fin de 1885 et 1886, ainsi qu'un résumé aussi complet que détaîllé sur l'organisation actuelle, l'administration et l'état financier de la Compagnie et il donne d'intéressantes explications sur plusieurs autres questions se rapportant à l'entreprise.
Un reporter du AVew York Herald alla trouver le lieutenant Rogers à bord de la Ga/ena, amarrée dans la North River. Naturellement cet officier ne désirait pas voir publier son rapport avant d'avoir été envoyé au Département de la marine, mais il eut la gracieuseté de fournir à notre reporter tous les renseignements qu’il croyait de nature à intéresser le public sans qu'il fut question de son rapport ofhciel.
« Pouvez-vous dire au juste le chiffre des travaux exécutés et de ce qui reste à faire? » lui demanda notre représentant.
« Les devis placent à 105 millions de mètres cubes l'ensemble des excavations nécessaires pour compléter le canal. Jusqu'à ce jour, on a enlevé 31,920,000 mètres cubes, ce qui laisse 73,170,000 mètres cubes à excaver. Jusqu'à la fin de 1885 on avait pu extraire 18,417,318 mètres cubes. On y ajouta 11,727,000 mètres cubes en 1886. »
La question de temps.
« Et combien de temps faudra-t-il pour achever le canal ? » « Suivants mes calculs il faudra sept ans. À condition, toutefois, qu'il n'y ait point d’anicroches, et que tout aille
de dnen Au à: du! éiion
comme sur des roulettes. M. Ferdinand de Lesseps a supputé
Ê ” le plus favorablement possible la summe des excavations penit dant les deux années à venir, A mon gré il n’y aura aucune | ii augmentation sur le présent rendement, En premier lieu, il e est facile de voir que plus les travaux avancent, plus on enfonce dans la terre, et plus difficile devient le creusement ji aussi bien que l'enlevage des rochers et de la terre. L'obstacle k qu'offre la montagne de Culébra est un problème qui n'a pas é encore été résolu. Pendant mon séjour sur l'isthme, j'essayai . d'amener M. Charles de Lesseps à me donner une idée du jé temps qu'il faudrait, selon lui, pour achever le canal. Il fut quelque peu réservé dans sa réponse, qu: voici: — « En deux ans le canal sera achevé de Colon aa kilomètre 44, et de la e Boca à Paraiso. Quant à Culébra, je vous laisse à vos propres ” conclusions. C'est un grand et difficile travail, » (r it Quant au Culébra, la question la plus sérieuse est celle e de savoir comment éviter l'accumulation des sédiments et les à terribles éboulements qui s'y produisent, L'année dernière, t 78,000 mètres cubes de terres furent entraînés ou tombèrent dans le lit du canal, et, si nous calculons au taux moyen de * l'extraction en 1386, nous trouvons qu'il aura fallu au moins six semaines pour remettre les choses en état. $
Les flancs de la colline sur la gauche sont un composé de sables d'alluvion et de congloméré. Pendant la saison des pluies, le dépôt qui est à la surface ne tarde pas à être saturé d'eau, et cette surcharge, jointe à la pente de la colline, fait que le dépôt glisse à la surface lisse de l’argile et se précipite dans le lit du canal qu'on est en train d'excaver. D'autre part, pendant la saison sèche, l'argile se contracte, Il en résulte de larges crevasses, qui entraînent à de nouveaux éboulements, Les pluies, parfois torrentielles, qui balayent ces versants, sont une.autre cause de dépôts. Mais le pire, c'et la montagne elle-même, qui, peu à peu, se déplace; sa
PRE à 0 es
masse entière s'avance sur la gauche du percement, vers l'axe du canal, à raison de 12 à 14 pouces par an. La cause de ce déplacement n'est pas difficile à trouver; elle résulte des travaux qui se font à sa base et qui lui enlèvent un contre-fort naturel. |
Aucune certitude.
Sous un climat aussi variable, sur un sol aussi instable que celui de i:sthme, on re saurait préciser avec certitude l'achèvement d’un travail quelconque dans un lapse de temps déterminé. Les relevés géodésiques sont incomplets; par conséquent, on travaille plus ou moins au hasard. En outre, la réalisation d’un taux prédit devient d'autant plus impraticable que les obligations de 1,000 francs de la Compagnie ne valent, en réalité, que 450 francs sur le marché. Admettant que les sections inférieures du canal soient faciles à excaver,
‘ celles d'Obispo, d'Emperador et de Culébra oftrent d’autres difficultés que les seuls rochers. Aurait-on tout l'argent nécessaire à l'achèvement du canal, et ferait-on travailler les ouvriers et les machines au maximum, il faudrait sept ans pour terminer le percement. Les entrepreneurs se sont tous engagés à compléter leurs travrux en 1889, mais ils n'encourent aucune peine, aucune amende en cas de non réussite,
Les ouvriers.
« Est-ce que la question G+s ouvriers n'est pas une des plus épineuses de celles que rencontre la Compagnie ?
« Oui, à coup sùr. L'ouvrier qui travaille au canal reçoit 1 dollar et demi par jour, environ 4 fr. 50 en monnaie française. Il y a en ce moment 10,640 ouvriers embauchés, avec 926 chefs d'équipe. Les ouvriers sont pour la plupart
ers ise Ite un
cou OUT : 0m
originaires de la Jamaïque, mais le gouvernement britannique en ces temps derniers, a cru devoir déconseiller aux indigènes d'aller à Panama, surtout à cause du très grand nombre de malades qui en revenaient sans avoir pu faire des éconcmies. Il y a environ 500 nègres de la Nouvelle-Orléans einployés aux travaux; la plupart sont venus à bord des schooners qui cabotent le long du littoral. La Compagnie du canal a dû récemment faire venir des Kroumirs de la côte occidentale d'Afrique ; il y en a 300 en ce moment, qu'on empl. à titre d'essai, Un grand nombre de Chinois du sud sont venus aussi dernièrement. Les hommes travaillent quand il fait sec pendant vingt à vingt-deux jours par mois. Ils quittent ieur ouvrage les samedis, et ne reviennent pour la plupart que le lundi ou le mardi. Pendant ces jours de congé, ils boivent de mauvaises boissons alcooliques et jouent gros jeu. Le jeu absorbe presque tout leur argent, mais il ne peut être supp-imé parcequ’il rapporte un revenu au gouvernement. Le directeur-général a dit qu’il n'aurait pas trop de 10,000 autres ouvriers. »
L'Énigme Financière.
« Quelle est la situation financière de la Compagnie ?
« 11 m'a été très difficile d'obtenir des renseignements quant aux affaires financières. Autant qu’il m'a été donné de l’apprendre, la somme désormais disponible pour faire face aux frais du canal, à la date du 1° Mars de cette année, se monte à 238,026,463 francs. A cette date, les dépenses s'élevaient en totalité à 670,423,64$ francs. Plusieurs fonctionnaires marquants m'ont informé que cette somme, c'està-dire plus de 227,500,000 francs, était disponible pour acquitter les travaux du canal et les intérêts sur les obligations de la Compagnie. D'autre part, j'ai appris de source la mieux autorisée, que depuis plusieurs années déjà,
rs,
ces 4
la Compagnie du Canal a hypothéqué entre les mains de trois maisoris américaines, MM. Seligman et C*, MM. Drexel, Morgan et Ci, et MM. Winslow, Lanier et C", les profits qu'elle retirait du chemin de fer de Panama. La Compagnie du Canal avait acheté au début 68,534 sur 70,000 actions appartenant au chemin de fer, pour lesquelles elle avait payé 923,878,225 francs. Ces actions realisèrent sur hypothèque environ 30 millions de francs, et mon informateur affirme que, y compris les intérêts et l'hypothèque, la somme s'élève aujourd'hui à 101 millions de francs, qu'il va falloir payer cette année. Il assura aussi que les intérêts dûs à ce jour sur ses propres obligations par la Compagnie du Canal s'élèvent à 70 millions de francs. S'il en est ainsi, la dette à acquitter cette année se monte à 173 millions de francs, laissant so millions de francs seulement pour faire face aux travaux et aux dépenses. Les fonctionnaires de la Compagnie nièrent qu'on doive cette somme, mais celui qui m'a fourni le renseignement est une personne parfaitement digne de foi. »
« Une fois, je demandai à M. Jacquier quel argent il y avait derrière les 225 millions de francs. Il esquiva la question en disant qu'il n'était pas l'administrateur des finances de la Compagnie, mais seulement le directeurgénéral des travaux. Quoi qu'il en soit, les débours mensuels pour les travaux du canal s'élèvent à 15 millions de francs; en sorte que la somme dont dispose la Compagnie, alors mème qu'elle n'acquitterait pas l'hypothèque, ne saurait durer beaucoup au-delà d'une quinzaine de mois.
« Admettant que le canal soit construit, croyez-vous que
ce soit une bonne affaire pour les actionnaires ?
« D'après les plus beaux chiffres fournis par la Compagnie, je puis démontrer qu'elle ne saurait rien payer en manière de dividendes sur son capital. En 1870, le trafic du canal de Suez est représenté par 486 navires, se montant à
ne
435,911 tonnes et produisant un revenu de 5,159,327 francs.
ue
ns 63 UE
En 1885, le trafic s’est élevé à 3,624 navires, avec un tonnage de 8,965,411, donnant 62,207,439 francs à la Compagnie. La Compagnie du Canal et les actionnaires basent leurs espérances de succès sur ces estimations. M. Lavasseur, un des membres de l’Institut, a calculé que si le canal de Panama est inauguré en 1889, le tonnage total qui se portera par cette route, en une année, sera de 7,250,000. M. Amédée Marteau, rédacteur en chef du ?ournal du Havre, place ce chiffre à 7,536,982. Cette estimation est nécessairement beaucoup trop élevée. Néanmoins, à seule fin de démontrer notre thèse avec les propres chiffres de la Compagnie, prenons pour base de notre calcul 7,500,000 tonnes comme étant le trafic du canal pendant une année. Si, comme on assure, le tarif est de 13 francs la tonne, les recettes annuelles seront de 112,500,000 francs. Déduction ïaite des frais probables d'administration et d'entretien, ce revenu ne paierait pas un capital dépassant 1 milliard 200 millions de francs. Et on ne pourra construire le canal mème pour cette somme. »
“ Si l’on considère les 73 millions de mètres cubes qui sont encore à excaver, et que les 30 millions de mètres cubes, avec l'installation ont déjà coûtés 670 millions de francs, si l’on se rappelle que le travail d'excavation n'est point la seule source de grandes dépenses, il est raisonnable d'admettre que la construction du €c1nal finira par coûter au moins 2 milliards de francs. »
Grappillage de terrains.
« Combien de terrains les Français ont-ils acquis sur l'isthme ? »
« Dans l'acte original de concession accordé par le gouvernement de la Colombie à la Compagnie du canal interocéanique, il est stipulé que la Compagnie aura droit à 200 mètres de terrain en bordure de chaque côté du canal et à
— 64 PME
500,000 hectares de terres publiques en telle partie de la Colombie que la Compagnie pourra choisir, le titre à ces terres devant être remis à la Compagnie à mesure que les travaux avanceraient. La première remise a été de 150,000 hectares de terrain à l’époque où le gouvernement colombien reconnut qu’un tiers de cous les travaux était achevé. En plus de cela, la Compagnie a acheté d'autres terres : A Colon, 2 hectares ; à Panama, 226 hectares ; à Taboga, 2 hectares ; au chemin de fer de Panama, 707 hectares, et en terres achetées le long du canal, 13,061 hectares ; ce qui fait un total de 14,023 hectares.
Au 9 Octobre, le gouvernement de la Colombie porta la concession de 150,000 à 250,000 hectares, reconnaissant par là que la moitié des travaux pour la construction du canal était terminée. C'était un maître coup de la part de la Compagnie du canal d'amener le gouvernement à une pareilie conclusion. Les signatures à ce titre furent apposées le
30 Décembre dernier, en sorte que la Compagnie possède aujourd’hui 250,000 hectares de terrains publiques, avec les mines qu’elles peuvent contenir, en tels endroits désignés que la Compagnie élira. Ainsi donc, outre les 200 mètres en bordure de chaque côté du canal, la Compagnie est à cette heure propriétaire de 264,023 hectares de terrain en
Colombie.
de la à ces ue les 0,000 nbien , En
colon,
ares ; terres it un
rta la t par canal Comreilie s le ssède C les
que s en cette
en:
Un article du New-York HERALD, pubhé Le
5 Juin 1887.