‹ Aperçu des relations internationales de l'empire chinoisChapitre 36 sur 40 · LA POLITIQUE CHINOISE DE 1895 A · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE CHINOISE DE 1895 A

Les dernières années de l’Empire consécutives à la guerre avec le Japon furent marquées par des événements importants qui ébranlèrent jusque dans ses fondements l’ensemble du monde asiatique et posèrent de nouveaux facteurs d’importance Capitale sur l’échiquier diplomatique.

Les ultimes convulsions de la dynastie mandchoue pour se cramponner au pouvoir aboutirent d’abord à un vaste mouvement anti-européen en 1900, puis à une politique plus sage de réformes intérieures et de conciliation à l'égard des étrangers. Mais ces concessions tardives à l’esprit nouveau et aux Puissances occidentales ne devaient pas réussir à sauver la dynastie du désastre. Elle s’écroula lamentablement entraînant dans sa chute au moins d’une manière théorique les principes qui, jusque-là, avaient prévalu dans la direction des affaires du pays.

La période de seize années que nous allons examiner au cours de ce chapitre mériterait d’être étudiée d’une manière plus attentive que ne nous le permet le cadre de cet ouvrage. Nous essayerons cependant par un choix judicieux des faits principaux de mettre en lumière les directives:politiques de la Chine et des Puissances au cours.de cette période historique.

Nous diviserons ce chapitre en quatre titres.

1° La Curée ;

20 Les Boxeurs;

3° La guerre russo-japonaise ;

4° Le mouvement révolutionnaire.

Tirre 1 — La Curée.

Section 1. — Progrès des Européens après la guerre sinojaponaise.

Après la défaite infligée par le Japon à la Chine, celle-ci apparut aux yeux des Puissances comme mûre pour le dépècement. C’est alors que les projets de partage se firent jour dans les chancelleries. Seul l’antagonisme des diverses ambitions déchaînées empêcha la création de « zones d’influence », qui, dévolues à chacune des Puissances européennes, auraient valu à la Chine le sort du continent noir. Nous pouvons, sans crainte d’exagérer, mentionner en passant ce que ces projets de partage avaient de chimérique et d’irréalisable. Les penples de race blanche se trouvaient là en présence non pas de peuples primitifs et incultes, comme les races africaines, mais de populations civilisées, qui, quoique d’une civilisation différente de l’occidentale, n’en présentait pas moins de sérieux mérites dont le moindre était celui de sa longue durée. Ce n’aurait donc pas été une petite affaire pour l’Europe que d’absorber de si vastes territoires peuplés par 400 millions d'habitants, solidaires dans la haine de l’étranger et aussi jaloux de leur indépendance que du respect de leurs traditions.

On pourrait objecter que la conquête de l'Inde accomplie par une seule puissance pouvait autoriser les mêmes espérances vis-à-vis de la Chine. Mais il nous suffira de remarquer que cette conquête a eu lieu au xvinr siècle et qu’elle a présenté plutôt le caractère d’une lente assimilation, encore inachevée du reste, des populations allogènes menée avec méthode et énergie par la race étrangère. De plusles populations indoues étaient, à beaucoup d’égards, primitives et la différenciation des castes a été pour les conquérants un adjuvant précieux.

Ces éléments favorables à l’introduction d’une domination étrangère faisaient entièrement défaut en Chine, où l’asservissement aux Mandchoux, quoique vieux de trois siècles, était

. encore mal supporté par l’élément chinois.

Seule l’anarchie du pays eût été un auxiliaire utile pour les visées impérialistes des Puissances ; mais nous doutons qu’elle eût suffi à leur assurer le succès.

Cependant, si les grands projets d’impérialisme politique furent abandonnés pour l'instant, l'Europe, « travaillée par ce que l’on a appelé l’impérialisme économique, se précipita avec une sorte de fureur à l’exploitation du marché chinois (1) ».

Et, dans cette course aux débouchés on aurait dit que, devant la révélation subite de la force du Japon, les Puissances voulaient se hâter d’acquérir des droits, des points d'appui, avant que le nouveau rival ne fût en mesure de pouvoir s’y opposer .

Elles ne se contentèrent plus de réclamer des avantages généraux, tels que l’ouverture de nouveaux ports, des facilités au commerce, la protection des chrétiens, etc... ou de légères faveurs particulières ne créant pas au profit d’un seul Etat une situation privilégiée dans l’Empire agonisant. Chacune des Puissances, au contraire, devait chercher à prendre des positions invulnérables sur la côte chinoise, comme dans le temps, les Portugais à Macao, où, fortifiées et absolument souveraines, elles pourraient préparer la voie à d’autres conquêtes et tout au moins à une large expansion économique dans un vaste rayon eñvironnant. Ce fut l’ère des ports à bail aussitôt entourés d’une ceinture de forts et ce fut aussi l’ère de tous les appétits étalés sans pudeur.

Et la Chine, qui, naïvement, avait cru à l'amitié de l? Europe iorsqu’ elle lavait va intervenir pour imposer plus de modération au Japon dans ses exigences, tomba de son haut lorsqu’elle comprit que l'attitude des Paissances, lors de la con-. clusion de la paix, avait été dictée non par Panini mais simplement par de secrets espoirs de récompense et par le souci de limiter les ambitions d’un rival danyereux.

Nous avons vu que la France, la Russie et l’Allemagne avaient employé leurs bons offices pour que le Japon se montrât moins rapace. Mais cette intervention aurait perdu sa valeur si l’on n'avait donné à la Chine les moyens d’exécuter les clauses financières du traité de paix et de s’acquitter rapidement envers le vainqueur. Là encore, la Russie prêta à la Chine un concours précieux. Un Syudicat de banquiers russes el français avança 400 millons de francs au Gouvernement

(1, E. Driault. — La question d'Extrême-Orient, p. 379

chinois après un/{contrat intervenu entre ce Syndicat et Île Gouvernement russe (24 juin 1895).

Après ce grand service, la Russie, profitant des bonnes dispositions du Gouvernement et de la nation chinois à son égard, pensa que le moment était venu de développer d'une manière prépondérante son commerce en Chine. Dans ce but, le Gouvernement moscovite encouragea la création d’une Banque Russo-Chinoise, qui ouvrit sa première succursale à Chang-Haï, en février 1896. Sa prospérité fut très rapide ; le nombre de ses succursales en Russie, Sibérie, Chine, Japon atteignit bientôt la quarantaine. Elle exerça, par l'argent, une influence considérable en Chine et fut un auxiliaire précieux pour la Russie dans la conquête du marché chinois.

Mais ce ne fut pas là le seul ayantageobtenu par la Russie. D’autres, d'importance tout anssi capitale,lui furent coucédés par la Convention dite Cassini.

Li-Houng-Echang,qui avait représentéla Chine au couronnement du tsar Vicolas II, profita de son séjour à Petrograde pour signer avec le Prince Lohanov, ministre russe des Affaires Etrangères, un traité qui avait été négocié à Pékin par le Comte Cassini, ministre de Russie à ia Cour chinoise. Le texte de cette convention (1), publié dès le 30 octobre 1896 par le North-China-Herald, quoiqu'il fût destiné à demeurer secret, révéla aux yeux du monde étonné la hâte qu’avait la Russie de se faire payer ses services et la politique habile autant que profitable amorcée par le Gouverment moscovite. Par cet accord la Russie obtenait de prolonger le Transsibérien jusqu’à Vladivostok et de construire des embranchements sur Moukder, Port-Arthur et Pékin. Ainsi le Transsibérien devenait, comme l’écrit M. Æ. Driault, « non seulement la « grande voie du Pacifique, mais un instrument puissant de « pénétration en Chine ; dans la capitale même, un moyen de « pression qui put paraître décisif sur la dynastie mandchoue ». De plus, la Russie obteuait le droit d'ouvrir et d’exploiter des mines dans les trois provinces orientales (Feng-Tien, Kirin et He-Loung-Kiang) ; la réorganisation éventuelle de l’armée de ces trois provinces lui serait confiée et enfin la convention laissait entrevoir sa mainmise prochaine sur les trois

(x) Voir le texte complet dans H. Cordier, t. III, p. 343.

ports importants de Kiao-Tchéou, Port-Arthur et Ta-Lien- Wan.

La Chine avait donc grassement « payé les bénéfices variés résultant de l’appui loyal de Sa Majesté Impériale l'Empereur de Russie, lors de la fin de la dernière guerre entre la Chine et le Japon ».

Ce fut alors au tour de la France de réclamer le prix de ses bons et loyanx services. Nous savons que le 20 juin 1895, la Chine, après de longuesnégociations, accordait à notre paysune rectification avantageuse de frontière du côté du Mékong. Nous avons vu que l’Angleterre devait s’en prévaloir pour obtenir le traité du 4 février 1897,qui lui accordait des avantages similaires de l’autre côté du fleuve. Mais alors, ce fut la France qui s’estima lésée et qui réclama une déclaration au sujet de l’île de Haï Nan. Le Gouvernement chinois, pris dans l’engrenage, tiraillé de toutes parts par des ambitions qui ne prenaient même plus la peine de se déguiser,ne put faire moins que de se soumettre et il proclama donc officiellement, le 15 mars 1897, que l’île de Haï-Nan ne serait Jamais cédée à aucune Puissance étrangère. La France obtenait aussi, le 11 octobre 1896,que la reconstruction et la direction de l’arseual de Fou-Tchéowseraient confiées à un personnel français. A la même époque, et sous l'empire des circonstances, abouti. rent enfin les négociations relatives au relèvement de l’église de Tien-Tsio,détruite le 25 juin 1870. Vingt-sept ans plus tard, Jour pour jour, relevée de ses ruines, elle fat solennellement inaugurée en présence de M. Gérard, ambassadeur de France à Pékin.

Quant au troisième larron, l'Allemagne, en la circonstance, il fot, au début, moins heureux que la France et la Russie. Ge pays,nouvellement installé en Chine avec un plan de développement économique à large envergure, n’y aVait encore que dé faibles intérêts. En 1895 et 1896, il avait bien obtenu pour l’établissement de ses nationaux quelques nouvelles concessions de terrains dans les ports ouverts, mais ce n’étaient là que des broutilles. Il rêvait de recueillir d’une manière plus efficace les fruits de la reconnaissance chinoise. I] ya de fortes présomptions pour que la canonnière « l’Iltis », qui avait quitté Tché-Fou le 23 juillet 1896 avec des ordressecrets, avait pour mission d'occuper Kiao-Tchéou. Mais elle fut prise

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dans un typhon, le même jour, dans la bats de Shangkao où elle sombru corps et biens.

Section II. Le de Curée. \

Dès ce moment l’Allemagne fut à l'affût d’une occasion pour agir. Elle avait jeté son dévolu sur Kiao-Tchéou et elle était résolue à l’occuper, quoique la Russie ait pu faire valoir sur ce port les droits acquis par la convention Gassinr. Comme, depuis 1890, l'Allemagne assurait elle-même la protection de ses missionnaires, perpétuelles sources d’incident, il était à prévoir que l’occasion d'intervenir fui serait brentôt offerte. De fait, elle lui fut procurée en novembre 1897. Le jour de la Toussaint de cette année, deux missionnaires allemends, les PP. Mes et Stens, furent assassinés dansleur sommeil par une bande de brigands. Dès que la nouvelle de cet attentat parvint en Allemagne,Gurllaume II désigna son frère Æenri de Prusse pour se rendre en Chine régler l'incident. Dans le discours que l’ex-kaisèr prononça au banquet d’adieu offert, à Kiel, le 15 décembre 1897, on put entendre tomber de la bouche impériale des paroles pompeuses et belliqueuses où il était ques- Uon de « poing ganté de fer, de droits à revendiquer », etc. C'était faire beaucoup de bruit pour pas grand’chose. Mais celte savante mise en scène avait pour but de passionner le public allemand et de faire prendre au meurtre des deux missionnaires — chose courante en Chine, à l’époque, —une importance qu’il n'avait pas. Quoiqu'il en soit,le 14 novembre 1897, des vaisseaux de guerre allemands mouillaient dans la baïe de Kiao-Tchéou et mettaient à terre des compagnies de débarquement qui oecupèrent la ville et les forts. La brutalité de cette occupation a été, d’après M. Henri Cordier, la cause principale du mouvement des Boxeurs et de l’appui quela Cour lui a donné. Cette brutalité était d’autant plus déplacée que l'Allemagne aurait certainement obtenu satisfaction sans y avoir recours, l’appui de la France et de la Russie lui étant assuré pour l’obtention d’un port sur les côtes chinoises. Mais le /uror teulonicus avait trouvé l’occasion de se manifester, et selon son habitude, il ne l’avait pas ratée.

Après des négociations menées à la prussienne, ce qui exaspéra la Cour et le peuple, une Convention sine-allemande fut signée, le 6 mars 1898, par laquelle l’Allewagne obtenait à bail

pour quatre-vingt-dix-neuf ans la baie de Kiao-Tchéou et le territoire avoisinant dans un rayon de cinquante kilomètres.

Ce fut le signal de la curée.

La Russie jugea le moment opportun de faire valoir les droits réservés par le traité secret de 1896 et la Chine, malgré l’opposition de l’Angleterre, lui louait pour vingt-cinq ans les deux ports de Port-Artbur et de Talien-Wan(r15 mars 1898).

L’Angleterre, inquiète de l’expansion russe, se fitcéder àbail pour vingt-cinq aus le port de Weï-Haï-Weï, que les Japonais se hâtèrent d’évacuer pour complaire à leurs amis des mauvais Jours (25 mai 1898). En même temps elle faisait pro- -clamer officiellement par la Cour de Pékin la promesse de non-aliénation de la vallée du Yang-Tseu (11 février 1898). Quelques mois après (9 juin 1898), l'Angleterre obtenait l’assurance « qu'aucun privilège exclusif n’était accordé à la France pour les chemins de fer et les mines ; que Nan-Ning sera ouvert au commerce ; qu'aucun territoire dansles deux provinces du Kouang-Toung et du Yunnan ne sera aliéné en faveur d’aucune Puissance étrangère ; qu’une concession sera garantie à un Syndicat britannique pour la construction d’un chemin de fer de Chang-Haï à Nanking et que les limites de la Colonie de Hong-Kong seront étendues ». Comme on le voit, l'Angleterre avait su se ménager une bonne part dans le gâteau chinois. |

Le Japon, qui venait de recevoir Formose et les Pescadores, aurait eu mauvaise grâce à montrer un appétit exagéré. Les chauvins de ce pays menaient cependant une campagne très vive pour que le Japon imitât l'exemple des autres Puissances et occupât un port sur la côte chinoise. Mais le Gouvernement plus sage se contenta de réclamer une déclaration promettant la non-aliénation du Fou-Kien.

Quant à la France, elle avait suivi attentivement les progrès réalisés par les autres Puissances. Le 10 avril 1898 elle obtenait à bail pour 99 ans la baie de Kouang-tchéou wan, sans préjudice d’autres avantages tels que la promesse du maintien de l'intégrité des trois provinces limitrophes du Tonkin, la concession du chemin de fer du Tonkin à Yunnam-fou ainsi que des privilèges dans le service des Postes.

= 177 ES Section III. — Les Gent Jours.

Devant cette ruée aux concessions, aux bénéfices de toutes sortes, le parti réformateur de la Cour comprit que l’heure était venue de réagir avec vigueur contre l’esprit conservateur de la Cour, si l’on voulait arrêter le pays dans cette course à l’abîme. Ce parti, composé de Chinois du Sud, dont les idées politiques étaient empreintes d’un certain modernisme, était vivement combattu par le parti du Nord, composé de Mandchoux et de Chinois ralliés à leur cause, aux idées étroites et attardés dans la contemplation du passé. L’antagonisme avait toujours existé à la Cour entre les deux partis, mais il s’affirma plus violent dès 1887, lorsque l’impératrice douairière Tseu-fi abandonna le pouvoir à l'Empereur Æouang-Siu. Ce monarque, ayant une vue nette des dangers que courait son pays, se laissa gagner par les réformateurs et fit de leur chef, Kang-Yeou- Wei, son conseiller le plus écouté (10 juin 1898). Ce fut le début de la période des Cent Jours. Presqu’aucun d’eux ne s’écoula sans que fût promulgué un édit tendant à la réforme de ioutes les institutions de l'Empire. Mais le règne des réformateurs ne devait pas être de longue durée. En butte à l’inertie du peuple, aux Jérémiades et à la haine des mandarins, des Lettrés et des Manchoux, ainsi qu’à Phostilité plus ou moins déguisée de la Russie qui redoutait le réveil de la Chine, le parti réformateur, trahi par Yuan Che Kar, fut précipité des sommets. Un coup d’Etat de l’impératrice T'seu-Hi(20 septembre 1898) restaura les hommes du Nord dans la plénitude des droits qui leur avaient été retirés, abolit tous les décrets de réformes et valut à l'Empereur une retraite forcée dans uu de ses palais, tandis que la plupart de ses conseillers étaient condamnés à mort. -

Ce coup d'Etat était le prologue de la crise de 1900, et il fut considéré non seulement comme une victoire du parti mandchou, mais aussi comme un succès des éléments anti-européens. |

Section IV. — Expansion économique européenne.

Car quoique la supériorité des méthodes occidentales eût été démontrée une fois de plus de manière irréfutable par la vic-

toire du Japon, les adversaires des Barbares, comme à la fois frappés d’aveuglement et de surdité, ne semblaient pas plus apercevoir les lendemains qu’ils préparaient à leur malheureux pays, qu'ils n’entendaient la rumeur de l’idée en marche, menaçant d’emporter non seulement les vieilles institutions sociales, mais même le Trône dans ses progrès quotidiens.

Les Lettrés et les Mandchoux, jaloux de leurs privilèges me nacés, la Russie entretenant habilement le chaos,avaient fait le ” jeu des conservateurs. Maisce quicausa surtout l'irritation des masses réfractaires à tout changement fut l’expansion croissante de l’activité européenne, qui s’était aussi largement produite dans le domaine économique que dans le domaine poliüque.

Ainsi, les trois années qui ont suivi la guerre avec le Japon ont vu accorder un grand nombre de concessions aux ‘ÆEuropéens pour le développement du réseau ferré chinois. Citons les principales :

1°) ligne de Wou-Sang à Kao-Tchang-Mao, construite par des ingénieurs allemands pour le compte d’une société chinoise ;

2°) Grand Central Pékin-Hankéou, concédé à un groupe de financiers franco-belges ;

3°) Chemin de fer du Chan-Si, concédé à la banque russochinoise et construit par des compagnies françaises;

4°) Chemin de fer du Chen-Si concédé à l’Italie;

5e) Chemin de fer de Tsing-Tao à Tsin-nan-fou concédé aux Allemands ;

60) Ligne de Tien-tsin à Tchen-kiang concédée à un syndicat anglo-allemand ;

7°) Ligne de Dong-dong à Loung-tchéou concédée à la France ainsi qu'un prolongement de cette ligne sur Nan-ning et Pe-se ; F

8°) Ligne de Lao-kai à Yunnan-fou concédée à la France ;

9°) Ligne de Chang-Haï à Nanking confiée à un syndicat anglais ; ;

10°) Ligne de Hankéou à Canton concédée aux Etats- Unis. |

Comme ou le voit par cette énumération il se trouvait pas mal d'intérêts en présence. Des conflits étaient à craindre. Pour les éviter la Russie et l'Angleterre s’engagèrent respec-

tivement, le 28 avril 1899, à ne pas réclamer de concessions de voies ferrées, l’une dans le bassin du Yang-tsé- kiang, l’autre au nord de la Grande Muraille.

En plus de la construction de voies ferrées, les Puissances obtinrent, au mois de juillet 1898, l'ouverture des eaux intérieures de la Chine au commerce étranger. Le régime douanier du Yang-tsé-kiang, cette grande voie Sale fut assimilé à celui de ports ouverts (20 mars 1899). Ces derniers eux-mêmes se multiplhèrent: Yo-tchéou, San-tou ngao et Tsin-wang-tao le devinrent en mars 1898 et Nanning, en février 1899, sur les démarches pressantes de l'Angleterre et malgré l’opposition de la France. A la veille des événements de 1900, il y avait au total 34 ports ouverts, où les maisons de commerceeuropéennes ne cessaient de s’accroître en nombre et de prospérer.

Signalons enfin comme un succès diplomatique l'extension

de fe concession française et de la concession internationale de

Chang-Haï au mois de janvier 1900.Ce nouvel avantaze ne fut blénu qu'après de laborieuses négociations qui durèrent plus de deux ans; elles avaient risqué es fois de s’envenimer à cause de l’Angleterre qui prétendait que les concessions de Chang-!laï ne pouvaient être élargies, la vallée du Yang> tseu ayant été déclarée inaliénable. Un accord intervint finalement entre la France et l’Angleterre, aux termes duquel l’extension de la concession française futadmise, mais compensée par une extension correspondante Le la concession internationale.

Nous avons vu que les grandes Puissances avaient obtenu presque tout ce qu’elles avaient demandé au cours des premières années qui suivirent le traité de Shimonoseki. L'Italie,

à son tour, quoique ayant dans le pays des intérêts de médio-

cre importance, voulut aussi recueillir quelques bribes du gâteau chinois qui paraissait en train de s’émietter. Le 28 février 1899, elle adressait au Tsoung-li-Yamen une demande tendant à obtenir la cession à bail de la baie de San-men et l’autorisation de construire un chemin de fer dans le Kiang-si. Malgré l’appui de l'Angleterre, l'Italie n’aboutit pas dans ses démarches dont l’échec ne fut pas étranger à léclosion du vaste mouvement qu se préparait en Ctinie contre les étrangers.

Seuls les Etats-Unis n’avaient rien demandé, mais ils ne se

désintéressaient pas des progrès accomplis par les autres Puissances. Leur commerce s’était fort développéen Chine, exigeant ainsi toute leur vigilance pour qu'il ne souffre pas des privilèges obtenus par les autres pays: Aussi, le gouvernement des Etats-Unis, dans une lettre du 6 septembre 1899; restée célèbre, préconisa t-1l, la « politique de la porte ouverte», c'est-à-dire « d'assurer en même temps au commerce de toutes les nations en Chine les bénéfices incontestables qui s’accroîtraient par une reconnaissance formelle des diverses Puissances réclamant des « sphères d'intérêt », qu’elles jouiraient d’une parfaite égalité de traitement pour leur commerce et leur navigation dans ces dites sphères ».

La France, officieusement, et, d’une manière officielle, l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, le Japon et la Russie adhérèrent à ces principes. j

La création de « sphères d'intérêts » était nettement admise par le bloc des Puissances et ouvrait ainsi la voie à la mise en valeur, sur une vaste échelle, de tout le territoire chinois.

Cependant, la Cour mandchoue, éoprenant que, par suite de cette entente, elle ne pourrait plus chercher d'appui dans les rivalités des Puissances, allait étudier d’autres moyens pour soustraire le pays à la mainmise, chaque jour plus profonde, de la civilisation étrangère.

Section V. — Les Missions catholiques.

Mais, en attendant que sonne l’heure fixée pour l’affranchissement projeté, il était de bonne politique, pour ne pas donner l’éveil aux Barbares, de dissimuler les vrais sentiments de la Cour à leur égard. Or, ceux-ci avaient pour thermomètre le statut des chrétiens et des missionnaires. Pour donner .le change, l'Impératrice promulgua donc, le 15 mars 1899, un important édit à leur sujet, favorable en apparence, mais destiné, au fond, à accroître le mécontentement pupulaire et à hâter le jour de la vengeance.

Cet édit, impolitique et dangereux au premier chef, était dû à l'initiative de l’ambitieux évêque de Pékin, Monseigneur Favier, auquel n’avait pas su résister le nouveau ministre de France, M. S. Pichon, encore peu au courant des affairés de Chine. Il établissait Passimilation entre les divers grades

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de la hiérarchie catholique ét les fonctionnaires impériaux : un évêque avait le rang de vice-roi, tandis qu’un prêtre était assimilé à un tao-taï. Ce fut là une très grande faute. M. H. Cordier écrit très justement à ce sujet : « Une assimilation « quelconque de missionnaires catholiques ne leur donnait « qu’une apparence d’honneurs et leur enlevait en réalité Ja « plus grande partie de leur influence, celle qui dérivait de « leur haute situation morale et de l’appui de la France ; ce « décret, s’il avait été appliqué à la lettre, aurait mis nos con- « suls dans limpossibilité de venir en aide aux évêques ; on « le vit peu de temps après au Se-tchoueu, quand l’évêque « s’adressa directement et en vain au vice-roi de la province. « La situation était ridicale. Que pouvait faire un simple con- « sul, assunilé à un tao-taï, pour un évêque, gros personnage « assimilé à un tsoung-tou ? Un peu de vague servait ‘bien « plus utilement les intérêts des missionnaires traités en « hommes distingués, . qu’un vide apparat. Le décret avait en « même temps un caractère froissant pour les fonctionnaires « chinois, et il n’a certainement pas été un facteur insignifiant « dans les causes multiples qui. ont amené le mouvement de « révolte contre l’étranger de 1900. »

Tirre [. — Les Boxeurs.

L’occupation brutale de Kiao-tchéou par les Allemands, les avantages similaires obtenus par les autres Puissances, l'échec de la démarche de l’Italie relative à la baie de Sanmen, le décret du 15 mars 1899 portèrent à son comble la surexcitation des esprits contre les étrangers. Celle-ci, savamment entretenue par des sociétés secrètes, ne pouvait manquer de se résoudre en incidents violents. L'une de ces sociétés surtout, connue sous le nom désormais illustre de Boxeurs, appellation locale du Tao-Houei (société dù grand couteau), datant de plusieurs siècles, mena la plus active propagande avec cette devise : « Soutenir la dynastie, égorger les étrangers », inscrite sur ses bannières.

Ce programme devait rallier le parti conservateur de la Cour, ayant à sa tête le Prince Touan, père de héritier présomptif du Trône, qui vit dans les Boxeurs un instrument précieux pour consolider le prestige de la dynastie et raf-

fermir par là-même ses propres privilèges. L’Impératrice douairière, qui gouvernait l'Empire depuis le coup d’ État de 1898, d’abord hésitante, par crainte d’un échec du soulèvement projeté, se laissa gagner à la cause des Boxeurs par les intrigues du parti mandchou et leur accorda bientôt toute sa sympathie. Il est hors de doute que sa responsabilité dans les événements de 1900 est des plus sérieuse (1).

Le peuple, d'autre part, se laissant prendre aux récits des faits merveilleux prêtésaux Boxeurs et aux vertusmiraculeuses telles que l’invulnérabilité, la résurrection, etc... dont ils se prétendaient doués, leur accorda, dans plusieurs provinces, l'appui le plus large et une confiance illimitée.

Le mouvement commença dans le Chan-toung et dans le Tché-li, en 1898, par des placards et des proclamations appelant le peuple aux armes contre les chrétiens et les étrangers. Mais il revêtit bientôt un caractère insurrectionnel et fut accompagné de scènes de massacres, de pillages et de dévastation, à tel point que les troupes impériales — l’heure fixée par la Cour pour le mouvement n'étant pas encore venue — furent envoyées pour les combattre. La propagande incendiaire ne cessa pas pour cela et rallia chaque jour de nouveaux adhérents; de sorte que le mouvement boxeur faisait tache d’huile et que l’on se trouva bientôt à la capitale même en présence d’un état d esprit ‘d’une incontestable gravité.

Les Ministres HUE, qui d’abord avaient cru à la sincérité de la Cour, n’avaient pas prêté grande importance à l’effervescence populaire. [ls durent pourtant se rendre à l’évidence, et, dès le 24 janvier 1900, ils adressaient au Tsoung li-yamen une note collective, restée sañs réponse, pour demander la dispersion des sociétés secrètes hostiles aux Européens. La menace persistant, le Corps diplomatique renouvela sa démarche le 2 mars. Il lui fut répondu que ces sociétés étaient animées de sentiments patriotiques et qu’il ne paraissait pas opportun de les dissoudre. Quoique la plupart des ministres ne crussent pas à l’imminence de la catastrophe, ils préconisèrent cependant une démonstration navale devant Takou, pour en imposer aux Chinois. Celle-ci eut lieu et eut

(1) H. Conprer, déjà cité, t, I{,chap. XX VII; M. Monnier. Le drame chinois p. 16 et 17; J.-0. Branp et E. BAGKHOUSE, Tseu-hi , Impératrice douairière, p. 165 et chap. XVI, XVII et XVII.

pour effet d'amener le Gouvernement chinois à promulguer des édits prononçant la dissolution des Boxeurs. Mais les troubles et la campagne xénophobe n’en continuèrent pas moins. Le 230 mai r900, la Capitale se trouvait inondée de placards, annonçant le massacre de tous les étrangers pour le premier jour de la cinquième lune (28 mai). Fes ministres étrangers se réunissaient le même jour pour demander à la Cour des mesures énergiques. M. Stephen Pichon, ministre de France, proposa même, mais en vain, le renforcement de la garde des Légations. Hypocritement, la Cour donna toutes les assurances demandées, en même temps qu’elle prenait les dernières ‘dispositions pour l’attentat projeté. Le 26 mai, des bandes: de rebelles détruisaient la gare et le chemin de fer de Pao-ting-fou, aux abords immédiats de Pékin, où ils se préparaient à entrer en force. Il n’y avait plus de temps à perdre. IT fut donc décidé que toutesles gardes des Légations seraient renforcées. Trois cents hommes furent amenés en toute hâte de Tien-tsin sur Pékin, où ils arrivèrent le 31 mai. Le ro juin, le Prince Touan, ee avoué des Boxeurs, fut nommé Président du Tsounÿ- li-yamen ; dès lors, les événements allaient se précipiter. Dans la nuit du 13 juin, le massacre des chrétiens commença à Pékin. Les ministres étrangers, coupés de toute communication avec l’extérieur, étaient enfermés dans les Légations.

Le 20 juin, M. de Ketteler, ministre d'Allemagne, ayant voulu en sortir pour se rendre au Tsoung-li-yamen, fut assassiné dans la rue. Ce fat le signal de l’attaque des Légations. Leur siège commença et devait durer plus de six semaines. Dès lors, la Cour ne dissimula plus ses sentiments. Le 26 juin, un édit enrôlait les Boxeurs comme troupes régulières pour la guerre contre les étrangers ; le 2 juillet un autre édit les exhortait à lutter pour la défense du pays.

Entre temps, une expédition de secours était organisée à Takou. Le 14 juillet Tien-tsin fut enlevée de haute lutte aux Boxeurs. Alors, Tseu-Hi, inquiète de la tournure des événements, et redoutanf l'influence du Prince Touan, voulut entrer en pourparlers et fit même tenir des vivres aux ministres assiégés. Après une marche vigoureuse sur Pékin, l’armée internationale se trouva aux portes de la ville, cependant que la Cour, effrayée, prenait la fuite (13 août). Le lendemain, les

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Légations étaient délivrées après des combats furieux. La ville entière fut aux mains des Européens, qui s’y livrèrent au pillage et à des excès de toute sorte.

L'ordre rétabli, les négociations commencèrent aussitôt. Le 13 février 1901, 7'seu-Hi promulgua le premier décret expiatoire qui faisait le procès de chacun des chefs du mouvement boxeur et fixait la peine de chacun d’eux. Elle éprouva le plus vif chagrin à abandonner ses fidèlès féaux, maisles Puissances se montrèrent, avec juste raison, inexorables. Le Prince Tchouang, qui avait dirigé l’attaque des Légations, reçut la permission de se suicider ; le Prince Touan etle duc Lan, membres de la famille impériale, étaient exilés à perpétuité dans le Turkestan ; Yu-Mien, gouverneur du Chan-si, était condamné à la décapitation ; suivaient plusieurs autres condamnations sévèrescontre de hauts dignitaires de PEmpire. Le décret se terminait ainsi : « Les minisires des Puissances «amies ne manqueront pas de reconnaître que la révolte des « Boxeurs a été exclusivement l’œuvre de ces fonctiennaires « et que l’action ou la volonté du Trône n’y ont été pour rien. « Nous avons châtié les coupables sans faiblesse et nos « sujets comprendront ainsi la gravité de la crise récente. »

Pourtant les Puissances ne se tinrent pas pour.satisfaites et Tseu-Hi dut, une semaine plus tard, aggraver la plupart des condamnations qu’elle avait prononcées, en même temps qu’un décret rendait leurs rangs et leurs honneurs aux cinq dignitaires qui avaient été exécutés pour avoir tenté de détourner la Cour de ses desseins hostiles aux Européens.

Les négociations se poursuivirent à Pékin avec Li Houng Tchang, vice-roi du Tché-li. Elles aboutirent, le 7 septembre 1901, à la signature d’un traité, souvent qualifié de « monument d’impuissance collective » (1) et qui ne devait pas mettre fin aux difficultées passées.

Le traité en douze articles prend acte, en premier lieu, des pénalités prononcées contre les auteurs responsables du mouvement et fixe diverses réparations d’ordre moral, telles que l’érection de monuments commémoratifs, des missions d’ambassadeurs à Berlin et à Tokio pour porter les excuses du Gouvernement chinois, etc...

L’arucle 2 (b) suspend les examens officiels pour cinq ans

(1) J.-0. Braxp et E. Bacxnouse, déjà cité, p. 252.

dans les villes où les étrangers ont été molestés. L'article 5 interdit limportation des armes en Chine pendant deux ans ; cette interdiction était renouvelable au gré des Puissances de deux en deux ans.

Par l’article 6 la Chine s’engage à payer 450 millions de taëls (1.687 millions 500.000 francs comme indemnité). même article règle ie mode de paiement de cette indemnité garantie par les revenus des douanes maritimes, des douanes indigènes des ports ouverts et de la gabelle.

Les articles suivants établissent le droit exclusif des Puissances de garder le quartier des Légalions ; stipulent le démantèlement des forts du Takou et l’occupation des principaux points stratégiques sur la route de Pékin à la mer; conviennent que la plus grande publicité sera donnée dans tout l'Empire aux édits dus à la pression des ministres étrangers comme épilogue aux derniers événements. Le Gouvernement chinois (art. 11) s’engageait, en outre, à négocier la révision des traités de commerce el convenait, dès à présent, de participer par moitié aux dépenses qui sératent faites pour l’amélioration du cours des rivières Peï-Ho et Houang-Pou.

L'art. 12 et final marquait une révolution radicale dans les mœurs diplomatiques chinoises.Le Tsoug-li-yamen était érigé en ministère des Affaires Etranyères conforimément au plan indiqué parles Puissances et le Cérémonial de Cour était modifié à l’instar de celui en usage dans le; Cours européennes.

Ainsi prenait fin la dernière tentative de la Chine pour se soustraire à l’emprise de la civilisation occidentale. Elle se trouvait désormaisentièrement livrée à l’ expansion européenne, dont les résultats allaient devenir de plus en plus sensibles et allaient renverser les dernières murailles derrière lesquelles la Chine s’était enaormie dans la contemplation du passé!

Tire III. — La guerre russo-japonaise.

La guerre des Boxeurs avait eu ainsi pour conséquence d'ouvrir complètement le marché chinois au trafic européen. Les marchands furent admis à parcourir la Chine dans toute son étendue. Des centaines d'ingénieurs, de commerçants, d’agents d’affaires de toutes catégories et de toutes nationalités

s’abattirent sur la riche proie qu'était la Chine et se mirenten

devoir d’en tirer le plus grand profit sous couleur d’ouvrir :

définitivement le pays à la civilisation occidentale. Les Gouvernements étrangers se mirent à caresser les projets les plus vastes d'expansion territoriale. La Mandchourie, la Mongolie, le Yunnan, le Chantoung, d’autres parties de l'Empire encore, se révélaient comme des pièces de choix tentantes pour les ambitions des Puissances. La faiblesse de la Chine vaincue et déliquescentefavorisait tous les desseins. La race blanche civilisatrice et colonisatrice à souhait était toute désignée pour mettre de l’ordre dans le gâchis chinois et faire bénéficier les Célestes des avantages de la civilisation. Le Jour paraissait prochain où le continent asiatique, tout comme le continent africain, ne constituerait plus qu’une vaste colonie répartie entre les grandes Puissances. Mais on avait compté sans le Japon, qui, fier de sa race, allait se poser en défenseur, en champion des Jaunes et imposer à l’Europe plus de réserve et de modération.

Contre tant d’adversaires, mus pardes ambitionsidentiques, la partie était dure à jouer Pour un petit pays comme le Japon. Il comprit que sa politique devait tendre à s’assurer des con- Cours parmi eux en profitant des rivalités qui les séparaient. L’Angleterre, qui, depuis 1895, n’avait cessé de se rapprocher du Japon, accueillit volontiers ses avances. Les menées russes linquiétaient visiblement et elle ne voyait pas sans dépit la

pieuvre moscovite élendre ses tentaculés sur la Mandchourie

et la Mongolie. Prêtant l'oreille aux Suggestions du Japon, elle conclut avec lui, le 36 janvier 1902, un accord, ou plutôt un traité d'alliance, aux termes duquel les deux pays convenaient de se prêter assistance par neutralité ou concours effectif pour « maintenir le statu quo et la paix générale en Extrême-Orient ». Ils se reconnaissaient, de plus, leurs intérêts spéciaux, en Chine pour lPAngleterre, en Corée pour le Japon et s’assuraient un concours réciproque pour les protéger. , ;

C'était surtout contre la Russie qu'étaitdirigée la manœuvre. La Russie, en effet, profitant des circonstances, tendait à se rendre maîtresse de la Mandchourie, à laquelle, du reste, elle ne limitait pas ses ambitions.

Nous avons déjà dit qu’à la suite du prêt qu’elle avait consenti à la Chine, en 1899, pour l'aider à payer l’indemnité de

guerre due au Japon, la Russie avait créé la banque russochinoise qui devait être le principal auxiliaire des menées impérialistes russes dans l’Empire du Milieu. Dès 1896, cette banque oblenait'la construction d’un chemin de fer mandchourien reliéaux lignes russes de la Transbaïkalie et del’Oussouri. En 1898, la Russie se faisait céder à bail Port-Arthur, que le Japon n’avait pu conserveren 1895 et Ta-lien wan. Elle obtenait, en même temps,le droit de prolonger son chemin de fer jusqu’à Port-Arthur. L'année suivante, elle déclarait Dalny port ouvert et réalisait ainsi la première partie de son programme d'expansion en obtenant à l’extrémité du Transsibérien un port en mer libre.

Les inquiétudes du Japon croissaient avec les progrès de cette marche envahissante. Elles s’accrurent lorsque, en 1900, devant la menace des Boxeurs, la Russie occupa militairement son chemin de fer pour le préserver des attentats des insurgés. De plus, en même temps que la Russie affirmait aux Puissances son intention d'évacuer les territoires occupés dès que l'ordre serait rétabli, elle occupait le port de Nieou-tchouang où elle installait un résident politique. L’occupation militaire de toute la Manchourie fut bientôt un fait accompli.

C’est alors qu’intervint l’accord anglo-japonais de 1902, auquel la Russie et la France répondirent par la Convention du 19 mars 1902. Ce dernier accord affirmait la résolution des deux Puissances de maintenir l'indépendance et l'intégrité de la Chine et stipulait qu’au cas où leurs intérêts seraient meuacés « les deux Gouvernements alliés se réservent d’aviser éventuellement aux moyens d’en assurer la sauvegarde ».

Ainsi, deux groupes rivaux se trouvaient constitués. Les deux principaux partenaires, la Russie et le Japon,cherchaient des points d’appni, avant de s’affronter. La Russie venait »par le récent accord conclu avec la France, de mettre une Ne de plus la fidélité de son alliée à l'épreuve. Quant au Japon, il s’assurait le concours éventuel de l'Angleterre, qui ne pouvait laisser s’échapper l’occasion de reprendre le rôle, — diminué depuis le traité de Shimonoseki, — qu'elle tenait dans le règlement des affaires d’Extrême-Orient.

Les Etats-Unis, d’un autre côté, ne pouvaient voir qu'avec satisfaction l’activité du Japon se tourner du côté du continent asiatique. Ll leur laissait ainsi le champ libre dans le

Pacifiqueet pouvait dèslorsêtre assuré des sympathies américaines. L'Allemagne, enfin, aurait volontiers encouragé la Russie dans ses visées asiatiques pour diminuer le danger qu’elle courait en Europe du fait de l'alliance franco-russe : mais, rendue prudente par l'attitude de l'Angleterre, elle gardait une stricte neutralité, en suivant toutefois d’un œil attentif les événements d’Extrême-Orient, qui, on s’en rend compte, intéressaient toute la politique mondiale.

Telle était la situation au printemps de 1902. C’est alors qu'aboutirent les négociations au sujet de la Mandchourie pendantes depuis plusieurs mois entre la Chine et la Russie. Un accord fut conclu, le 8 août 1902, aux termes duquel la Russie ( Consentait aur établissement de l'autorité chinoise en Mand- « chourie qui demeure portion intégrale de l’Empire chinois, « et rendait à la Chine le droit d’y exercer les pouvoirs admi- € nistratifs et souverains comme avant l'occupation du pays « par les troupes russes ». La Chine s’engageait « à observer «€ Strictement les stipulations du traité conclu le 8 septembre (1896 avec la banque russo-chinoise,…. à protéger de tou- «Les façons le chemin de fer et son personnel et à veiller aussi « à la protection de tous les sujets russes vivant en Mandchou- « rieet des entreprises créées par eux ».La Russie s’engageait à évacuer la Mandchourie en trois périodes successives de six mois, à compter du jour de Ja signature de la convention.

Dès le 8 octobre 1902, en exécution des clauses de cette convention, les troupes russes furent retirées de la partie sudouest de la province de Moukden; mais quand il s’agit de procéder à la seconde évacuation et d'abandonner le reste de la Mandchourie, ia Russie émit la prétention de se faire concéder des privilèges exclusifs dans cette province. Le Japon, l'Angleterre et les Etats-Unis s’empressèrent de protester de telle sorte que la Russie fut obligée de déclarer, en avril 1903, que tel n'était pas son but et qu’elle tiendrait « ses engagements relatifs à la Mandchourie dont l'évacuation avait été momentanément retardée ».

Mais on apprenait en même temps, qu’en vertu d’une concession faite à son pays, en 1896, un Russe, le baron Ginsburg, créait au Yalou une entreprise forestière dont le principal centre était à Yong-Ampho, en territoire coréen. L’opiuion japonaise, déjà très montée contre la Russie, à cause de

ses agissements en Mandchourie, fut encore surexcitée par cet incident interprété comme un signe de l'intention de la Russie de disputer au Japon la Croate dans le royaume coréen. Cette hypothèse était d’autant plus vraisemblable qu’au mois de janvier précédent, le chef du parti russe à Séoul, Li- Yong- Y1, exilé en 1900, revenu en Corée sur un navire russe, avait entrepris dans le pays une agitation anti-japonaise telle que le Gouvernement de Tokyo dut intervenir. Les intentions russes ainsi percées à jour ne pouvaient laisser indifférente une opinion qui se passionnait pour les questions de politique étrangère. De nombreuses sociétés populaires se fondèrent à travers le Japon tout entier pour réclamer une attitude énergique à l’égard de la Russie. Le Gouvernement, auquel ses ennemis reprochaient de n’avoir pas su, en 1905, faire rendre tous ses fruits à la victoire sur la Chine, se voyait contraint d’agir s’il ne voulait pas risquer de voir amoindrir son autorité et le prestige du Souverain. Ainsi poussé par l'opinion publique, le Gouvernement du Mikado fit remettre à la Russie une note verbale le 28 juin 1903, par laquelle le Japon exprimait le désir « d'entamer des négociations sur les relations des deux pays en Extrême-Orient ». Le Gouvernement du tzar accepta ; mais pour montrer dans quel esprit 1l comptait mener les néwociations, il créa, le 30 juillet 1903, la lieutenance générale de l'Amour et du Kouang-Toung confiée à l'amiral Alexief, que le Journal Officiel de GEtnire appelait communément vice-roi de l’Extrême-Orient. C’était témoigner peu de sagacité et sousestimer un adversaire qui, quelques années auparavant, venait de donner des preuves d'énergie et de vitalité remarquables. Ce fut l’erreur initiale des Russes de s’imaginer que le peuple japonais était peu redoutable et pareil à ceux qu’ils avaient rencontrés jusque-là dans leur progression à travers l'Asie. Chez ceux-là, l'instinct guerrier, s’il subsistait encore, ne pouvait vigoureusement se manifester à cause de la désorganisation du pays et de l'absence de tout sentiment national Au Japon, au contraire, le peuple tout entier brûlait du désir de montrer aux Occidentaux qu’il était leur égal et que ses vertus guerrières le mettaient à même de rivaliser avec eux dans tous les domaines.

Le principe des négociations ayant été admis, le Japon, dans les premiers jours du mois d'août 1903, fit connaître ses pro-.

positions-qui peuvent se résumer en quatre points : 1° Maintien absola de l'indépendance et de l’intégrité territoriale de la Chine et de la Corée ; 2° Reconnaissance réciproqué des intérêts prépondérants du Japon en Corée et des intérêts spéciaux de la Russie dansles chemins de fer mandchoux ; 3°Reconnaissance du droit du Japon de relier le chemin de fer coréen aux lignes de l’Est chinois : 40 Reconnaissance du droit exclu-

sif du Japon de donner avis et assistance, même militaire, au

Gouvernement coréen dans l'intérêt de l’ordre et du progrès. En somme, le Japon demandait à la Russie de reconnaître sa situation prépondérante en Corée et d’abandonner tout projet analogue en Mandchourie.

Les négociations commencées à Pétrograde furent menées par la Russie avec le désir évident de les faire traîner en lonsueur. Mais le Japon avait l’idéebien arrêtée de les faire aboutir à bref délai : et Pour ne pas perdre de temps, il accepta leur transfert à Tokyo, quoique cela lui fût pénible.

Un mois après, le 3 octobre 1903, M. de Rosen, ambassadeur de Russie à Tokyo, faisait connaître les contre-propositions de son Gouvernement. M. &. Driault en fixe ainsi les Principaux points : r° Engagement mutuel de respecter l’indépendance et l'intégrité territoriale de l’Empire de Corée, 2° Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants du Japon en Corée et du droit pour le Japon de donner avis et assistance à la Corée pour améliorer l’administration civile de cet Empire ; 3° Engagement de la Russie de ne pas gêner les

4° Droit pour le Japon d'envoyer des troupes en Corée, en cas de besoin, pour assurer la protection de ces entreprises ; 5° Enga-

entréprises commerciales et industrielles du Japon en Corée :.

deux Puissances contractantesne Pourra introduire destroupes ; 7° Reconnaissance par le Japon de laMandchourie et de son littoral comme étantà tous égards en dehors de sa sphère d’influence. En résumé, la Russie reconnaissait la prépondérance du Japon en Corée et demandait en échange qu'il lui fût laissé carte blanche en Mandchourie.

mao

Et pour mettre le Japon devant le fait accompli, en même temps qu’elle négociait à Tokyo, la Russie menait des négociations parallèles à Pékin pour régler directement avec le Gouvernement chinois la question de Mandchourie. Les demandes de la Russie tendaient à obtenir l'autorisation de maintenir des postes militaires le long de la Soungari ; l’engagement de respecter les privilèges par elle acquis, en matière de banque et d'industrie; la promesse de ne pas élever des droits de douane -sur les produits venant de Sibérie et enfin l’engagement de n’aliéner aucune partie de la Mandchourie. La Russie s’engageait,en revanche, à évacuer la Mandchourie un an après 2 dates fais par la convention de 1902. Ces demandes, remises au Gouvernement chinois le 6 septembre 1905, suscitérent les protestations de l’Angleterre, du Japon et des Etats-Unis. Le Gouvernement chinois, encouragé par l'attitude de ces trois Puissances, opposa une fin de non-recevoir catégorique aux propositions russes (4 octobre rg03) et signa en même temps avec le Japon et les Etats-Unis des traités de commerce spécifiant l’ouverture immédiate (8 octobre) au commerce internationnal de Moukden, Ta-t’ong et Ngan tong. Cette date du 8 octobre, choisie à dessein, était celle où expirait le délai de dix-huit mois, prévu par la convention du 8 avril 1903, pour l’évacuation totale de la Mandchourie. En dépit de l’échec qu’ils venaient de subir:à Pékin, les Russes, au lieu d’évacuer le pays, se concentrèrent dans la Mandchourie méridionale et firent ostensiblement des préparatifs d’hivernage ; —puis, sous ua prétexte futile, ils réoccupèrent Moukden (29 octobre 1903).

La surexcitation des esprits fut alors portée à son comble au Japon, avec lequel les négociations n’avançalent que péni. blement. Le lendemain même de l'occupation de Moukden, M. de Rosen faisait connaître à M. Xurino, ministre japonais des Affaires Etrangères, qu’il ne pourrait poursuivre lés négociations Cane à la Mandchourie sans des instructions complémentaires de son Gouvernement. Le différend qui séparait les deux pays eût pu, avec quelque bonne volonté, être réglé à l’amiable. Le Japon avait demandé à la Russie de reconnaître la souveraineté et lintégrité territoriale de la Ghine en Mandchourie et de n’y pas contrarier le commerce japonais. Il lui reconnaissait, én compensation, des intérêts

spéciaux dans cette province et le droit de prendre toutes mesures opportunes pour les protéger.

Mais la Russie ne voulait rien entendre, et prétextant que la Mandchourie appartenait à la Chine, c’est avec ce seul pays qu’elle voulait régler la question. Le Japon objectait avec raison qu’il avaiten Mandchourie des droits reconnus par les traités et qu’il fallait que la Russie promît de les respecter. Et pour faire preuve de conciliation, il proposait de reconnaître qu’il n’avait pas d’intérêts spéciaux en Mandchourie, à la condition que la Russie fit la même déclaration pour la Corée et s’engageât à respecter les droits qu’il tenait de ses arrangements commerciaux avec la Chine. C’est après ces propositions que M. de Rosen déclara qu’il allait en référer au tsar.

Plusieurs démarches du plénipotentiaire japonais pour obtenir une réponse ferme restèrent saus résultat. Le Japon se convainquit que la Russie cherchait à gagner du temps et qu'elle voulait profiter de lhiver pour s’armer, et, le printemps venu, lorsque le port de Vladivostok ne serait plus bloqué par les glaces, ayant ainsi toute liberté d'action, opposer un refus aux réclamations japonaises. La situation s’aggravait et un conflit paraissait inévitable. Le 11 décembre, enfin, M. de Rosen fit connaître le point de vue de son Gouvernement, qui maintenait, sans aucun changement, ses contrepropositions du mois d'octobre. Le Japon insista pour obtenir une déclaration nette au sujet de l'indépendance de la Mandchourie. L'opinion publique japonaise était exaspérée et poussait à la guerre contre la Russie.

Le tsar, se rendant compte qu'il était à deux doigts de la guerre, déclarait solennellement au Corps diplomatique, le 1° janvier 1904, qu’il mettrait tout en œuvre pour assurer le maintien de la paix. Quelques jours après, en effet, le 6 janvier, le Gouvernement russe fit une importante concession. À la condition que le Japon renonçât à ses intérêts spéciaux en Mandchourie, la Russie s’engageait « à ne pas mettre obstacle pour le Japon et les autres Etats, à la Jouissance des droits à eux conférés par leurs traités avec la Chine, à l'exception toutefois de la création de settlements ». Le Japon se rendait bien compte que, sil acquiesçait à cette formule, il reconnaissail par là même la prépondérance exclusive de la Russie en

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