RÉSUMÉ
On voit par l'analyse qui précède qu'on aurait tort de considérer la flexion dans la langue hébraïque comme un effet du principe de la composition. Lorsque les pronoms se joignent aux substantifs, ou, comme régime, aux verbes, ils ne se fondent pas entièrement avec le mot principal comme des désinences devraient faire. Ils ont plutôt le caractère d'enclitiques , tel que dans Tiarfp pu, liminaque, ou au moins comme ces terminaisons antiques [dty cptv, Ozv) qui n'ont pas encore tout à fait dépouillé leur nature d'enclitique: ory-ovSs, Trruocptv, fjteyapoGev, etc. La preuve que ces pronoms ne font pas nécessairement partie des verbes ou des noms auxquels ils sont joints, c'est qu'on peut les en détacher sans que l'intelligence du mot en souffre. Que l'on sépare les suffixes i, chah , chem , de som^ souS'hhâh^ souS'hhem, il restera toujours le nom sous qui veut dire cheval ; mais on n'obtiendrait pas le même résultat si l'on détachait ainsi les désinences du radical dans TToXr-Tat, e^-ouat, lup'Orum , mun-ibus.
(1) Il se pourrait cependant que cette forme du pronom vtnt du substantif n» (ahh) , frère.
Qaand nous examinons la nature des préfixes et des suffixes dont Tadjonction au radical donne naissance à la ttqngaison sémitique, nous sommes forcés de reconnaître qoe la langue, au lieu d'avoir choisi les formes bien con* nues des pronoms personnels. , semble souvent avoir tâtonné et s*ètre laissé déterminer plus d'une fois par un instinct vague ou par des souvenirs obscurs, comme dans jir-hW (il tuera), kâClrOÛ (ils ou elles ont tué) eijir-k'fU' oâ (ils ou elles tueront), ti-k'tôl (elle tuera) , et peutrêtre dans kdtaV-ti (j'ai tué). Ici, évidemment, ce n'est pas de déffexion qu'il peut être question, puisqu'il s'agit de consonnes ajoutées plutôt que de voyelles ; mais bien du principe même qui a donné naissance à la déflexion. En effet, la conjugaison hébraïque n'est pas née, conmie la conjugaison japhétique, de la combinaison d'éléments bien connus et qu'il a été possible à la science de reconnaître et de fixer ; mais par un procédé plus rapide, plus mystérieux et plus créateur, qui se laisse deviner plutôt que décrire et analyser. Même dans les cas où l'identité des préfixes et suffixes avec les pronoms personnels est à peu près évidente, la langue ne paraît pas toujours avoir recours à la composition proprement dite, comme dans kâtaV-tâj KtaV'tem} mais dans les ti-k'tôlj ti-Kt'lî^ tir- KtV'OÛ , U'kHôl-nâhj on dirait qu'elle a trouvé par un hasard heureux, plutôt que par la voie du raisonnement, la consonne caractéristique de la seconde personne.
Il est donc bien certain que, si les langues indo-européennes doivent la naissance de leurs grammaires et de leurs vocabulaires surtout au principe de la composition, le curieux symbolisme dont nous venons de décrire la nature fait la force et la vie des idiomes sémitiques. Aussi, si nous avons pu nous convaincre que l'influence de la défiexion s'est affaiblie et est près de s'éteindre dans les
langues groupées autour du sanscrit, il n'en est pas de même dans les langues plus modernes de la race de Sem. La déflexion joue un rôle plus grand dans l'arabe de nos jours que dans Thébreu du temps de David et de Salomon ; elle y a pénétré dans la déclinaison du substantif , elle y a formé certains adjectifs et certains noms de nombre. L'hébreu ne connaissait pas le pluriel irrégulier , qui , au lieu de marquer le nombre par une désinence préfixe, l'indi* que par la modification des voyelles radicales. Ainsi :
djebel (montagne) ,
fait
au pluriel
djebâl;
qalb (le cœur),
qloiib;
choqf (navire),
chqouf,'
oueled (fils) ,
aouelad;
sour (rempart) ,
asuar;
sif (sabre),
siouf;
mesken (demeure),
mesaken;
djenân (jardin) ,
djenaln;
kitâb (livre) ,
fc'tô^ (suppression de Vt).
C'est par un changement des voyelles que les Arabes indiquent souvent les formes diminutives :
djemil (gentil) , djeméiel (gentillette) ;
cerhir (petit) , cerhMer (tout petit) ;
gâder (puissant), gouider (doué d^une petite puissance) ;
asouad (noir) , souioud (un peu noir).
Et dans les nombres les numératifs ordinaux et les fractions. Ainsi :
trois se dit: tlata; le troisième : iâlit; un tiers : et'toult;
quatre — : arba'a/ le quatrième : râbi; un quart: er^'oub/
cinq — : khamsa; le cinquième : khâmU; un cinquième : cl-^ikoums*
Ea présence de ces faits , on ne peut pas se dissimuler que les langues sémitiques , au lieu de devenir infidèles an 9ymbolwne primitif, qui sert de base à leur constitution, 8*y sont fortifiées de plus en plus. Elles lui doivent à la fois leur originalité et un cachet indélébile. 11 y a sans doute dans Tarabe moderne (]uelques exemples de formes nées de la composition de deux éléments. Ainsi : Allah pour Al — Uah (la DivinitéJ, et les numératifs ordinaux et cardinaux, de onze à dix-neuf :
onze 86 dil ahhdâch pour ahhad -f archer; douze — etnàch — etnà-^- archer; treize — Uettâch — Uatâ--\'a'cherj etc.
Mais ces faits , rares et isolés dans la langue , ne prouvent rien pour son caractère synthétique, pas plus que les quelques composés récents que nous rencontrons dans les langues néolatines (dans le français , par exemple, j'aurais» je louer-ai, dés-or-mais, dor-én-avant, jamais, etc.) ne nous autorisent à mettre ces langues sur la même ligne que le grec , le latin et le sanscrit.
m. Marche des idiomes indo-européens el sémitiques. Comparaison.
Nous nous rappellerons qu'en eflet les langues primitives de la race japhétique avaient dû leur naissance à un synthétisme aussi vaste et compliqué qu'intelligent et profond : car, à l'origine des langues , la raison est toujours à ToBuvre, quoique ce ne soit qu'une raison instinctive et d'autant plus puissante qu'elle no se connaît pas encore. Le terme de la période synthétique était marqué
au moment où cette raison , se repliant sur elle-même , commençait à scruter ses propres lois. Il est curieux de voir comment la dégénérescence atteignit tour à tour, dans l'antiquité païenne, la société, la famille, la littérature, et, en dernier lieu, la langue. Les classes supérieures sont les premières à se corrompre ; puis viennent les arts et la littérature. Mais, lorsque la corruption passe du gouvernement et des institutions dans les mœurs privées et déshonore le foyer domestique, alors les fortes assises de la langue commencent aussi à se disloquer, et la ruine de la nationalité est imminente. La langue est le dernier symbole de l'existence d'un peuple ; avec la perte de ce symbole commence non pas une révolution , mais une civilisation toute différente.
La chute de l'édiGce social des anciens et la chute de cet édifice de leur pensée qu'on appelle le système d'une langue devaient donc se suivre de bien près. Mais, à moins d'une destruction entière de la race grecque et latine , le» langues nouvelles devaient, sur le sol jadis occupé par cette race, se former en grande partie avec les débris des idiomes qui les avaient précédées. Cependant, si la construction du langage primitif, à la seule exception peutêtre des racines , avait été l'œuvre de la raison instinctive, et rappelait ainsi, par son tissu et son développement, ceux des organismes naturels , la reconstruction des langues fut l'œuvre à demi réfléchie d'une raison qui commence à avoir conscience d'elle-même, d'une pensée philosophique qui, par sa clarté et sa vigueur, supplée à la richesse et à la fécondité des formes, dont* abondent les ancienne» langues. Non-seulement toutes les idées, mais encore presque toutes les nuances d'idées, devaient être rendues par des mots séparés , indépendants , et l'enchaînement de ces idées devait désormais , dans la composition^ de la
phrase, se dérouler avec la fatalité d*un théorème d'algèbre. C'est pourquoi les langues modernes sont appelées particulièrement langues analytiques. Mais les deux qui méritent ce nom do préférence à toutes les autres son^ le français et l'anglais. Assurément, de la mère et we lov signifient exactement la môme chose que matris et amamus. Mais ce n'est pas sans intention que le génie des langues modernes fait précéder la racine de ces petits mots qui désignent le cas^ la personne, etc. j au lieu de l'en faire suivre. Un fait qu'on remarque en général dans l'étude des langues, c'est que les préfixes s'unissent bien moins intimement au corps du mot que les désinences. Les premiers restent toujours reconnaissables et tant soit peu indépendants , tandis que celles-ci finissent toujours par être attirées, absorbées, par le mot plus fort qui les précède (1 ). Gela se voit distinctement par l'exemple des langues suédoise, danoise et valaque de nos jours, où l'article se place après le substantif, et où les déclinaisons ont gardé jusqu'à un certain point un caractère synthétique.
Ainsi les langues japhéliques modernes, en plaçant les parties accessoires du discours (celles qui n'expriment que les nuances, les modes de la pensée) avant celles qui en renferment le fond, semblent donner à entendre qu'elles se sont. définitivement arrêtées à l'analyse; qu'elles repoussent énergiquement toute fusion nouvelle entre les différents éléments qui constituent le langage; que rien ne leur est plus étranger qu'une tendance décidée , univer-
(1) Les premiers hommes, en plaçant la racine devant la désinence, c'est-à-dire la partie accessoire du mot, semblent avoir voulu marquer la prédominance de la première. Il est clair aussi qu'à leurs yeux les préfixes avaient une valeur plus considérable non-seulement que les désinences, mais, dans un grand nombre de cas, même que la racine.
selle, vers une synthèse dernière et absolue, qu'on a essayé de nous présenter comme la perfection à laquelle toutes les langues civilisées devaient aspirer en dernier lieu.
Mais, quoique les langues de l'Europe actuelle ne paraissent plus être susceptibles de changer et de se transformer de nouveau , il n'en est pas moins vrai que les idiomes japhétiques ont eu un développement varié et puissant, et que, depuis leur origine jusqu'à nos jours, ils ont parcouru un vaste cycle en passant du monosyllabisme au synthétisme et en revenant du synthétisme à l'analyse, comme à leur point de départ. On n'en peut pas dire autant des idiomes sémitiques, qui offrent, on Ta dit bien souvent, un caractère d'immutabilité relative, s'avan- Cant toujours en ligne droite, et , si l'on peut parler ainsi en tenant compte de l'histoire des deux races, traversant de part en part le cercle japhétique. Seulement, nous nous croyons obligé de combattre l'opinion de ceux qui voient dans cette invariabilité du langage des Sémites leur incapacité de changer, de se transformer et de progresser, et la preuve d'un génie inférieur et d'une organisation moins complète que celle des Indo-Européens. Si les Sémites avaient créé, à Torigine des choses, des idiomes semblables à ceux de la race japhétique, ils auraient été Indous et ils auraient cessé d'ôtre eux-mêmes. Mais, aya nt une fois formé ce langage dont les éléments constitutifs se retrouvent dans l'hébreu de la Bible, il paraît impossible que les Sémites en aient plus tard pu changer la nature et le caractère. On doit même reconnaître, selon nous, qu'ils ont réussi, malgré l'extrême fixité que leurs idiomes paraissent avoir acquise dès les premiers temps, a les enrichir d'une série de formes grammaticales et d'une foule de mots nouveaux et poétiques , à une époque où
presque toutes les langues civilisées avaieut perdu leurs facultés créatrices.
Ce qui chez les Indo-Européens semble avoir donné naissance aux langues analyti(|ucs. c'est, comme tout le monde le sait, la perte ou au moins l'affaiblissement fréquent des désinences. Or, il est certain que ce phénomène n'est pas tout à fait étranger à l'arabe moderne, et surtout à l'arabe parlé de nos jours. Celui-ci a laissé tomber en désuétude une foule de formes de l'arabe classique , entre autres la déclinaison artificielle et bon nombre de conjugaisons. Nous avons vu que dans les noms de nombre cardinaux et ordinaux, entre dix et vingt, les Arabes supprimaient la dernière syllabe de a'cher, comme ils retranchent souvent la voyelle i du substantif chi (la chose) dans des phrases telles que celles-ci :
chouft'ho-ch (i'as-lu vu)?
ma tchheub-ch (lu ne veux pas) ?
ma qolt lo-ch (je no lui ai pas dil).
La langue vulgaire supprime volontiers les voyelles finales , lorsqu'elles ne sont pas indispensables au sens du mot. Par exemple : ismok (ton nom) pour ismoka , fi eUaemavat (dans les cieux) pour fi el-sernavàti, tninel scherir (du mal) pour min el-scheririy etc. (1). Ces voyelles ne se prononcent plus que dans les écoles.
Si la perte des désinences n'est pas devenue générale en arabe, cela tient évidemment à ce que le système de la flexion y est extrêmement simple et se rapproche beaucoup de celui de nos idiomes modernes. Si dans cette langue le prétérit a conservé ses suffixes , c'est que leur po-
(l)lft/hrid., i,p. 393el394.
sition après le radical assurait précisément à ces formes le caractère du passé , et qu'il était impossible de les retrancher pour en faire des préfixes sans risquer de confondre alors les formes du prétérit et du futur. Quant au futur lui-môme , il devait rester invariable justement parce que sa flexion se fait surtout à l'aide de préfixes qui, de leur nature, ont déjà une certaine indépendance et conviennent si bien au système grammatical des langues analytiques. Pour ce qui est de la déclinaison, per* sonne n'ignore qu'elle est établie sur le même principe que dans nos langues ; que les noms peuvent être précédés de l'article ; que les cas sont exprimés par des préprépositions min^ r\ V, etc., et que la différence même du nombre est fréquemment indiquée en arabe non pas par une terminaison , mais par une modification interne du mot. Le comparatif et le superlatif s'y forment aussi à l'aide de procédés analytiques, semblables à ceux en usage dans les langues néolatines, et nullement par l'agglutination de certaines désinences, comme TSpOÇ, TaTOÇ, — lat. ior, imus^ simus^ etc., — ail. er^ est^ etc.
Il est vrai que l'extrême variété des genres de verbes et des modes de dérivation qui en découlent rend l'étude de Tarabe un peu difficile et lui donne, aux yeux des linguistes inexpérimentés, un caractère synthétique. Mais, ces genres et ces modes une fois établis, il était impossible de les changer par l'analyse, en les simplifiant : car leur grande variété fut le résultat non pas de la combinaison de deux ou plusieurs éléments différents, mais bien de ce procédé symbolique ou virtuel qui se cache BOUS le principe de la déflexxon. Or, la flexion ayant été portée au sein du mot par le génie de la langue , ces mots , sous peine de périr, devaient rester immuables. Car, enfin , l'analyse ne peut avoir lieu que là où aupa-
rayant il y a eu véritable synthèse ; et , puisque la couh position , à l'exception d'un petit nombre de substantifs et de quelques noms propres (1 ) , est et a été de tout temps un principe à peu près étranger aux idiomes sémitiques, nous ne voyons pas comment ces derniers auraient pu parcourir les mêmes phases que les langues indo-européennes.
C'est par la même raison aussi que tombe le reproche adressé aux langues sémitiques, d'être pauvres de formes exprimant les temps et les modes. 11 est certain que -les premiers Sémites ont dû être frappés surtout par le genre.de Faction, puisqu'ils Texprimaient sous tant de formes diverses ; mais c'est précisément parce que pour
l'exprimer ils avaient épuisé toutes les modifications possibles des voyelles radicales , et qu'il leur était interdit de
recourir à la combinaison de deux éléments différents , qu'il ne leur resta qu'un seul moyen de rendre la variété des temps : c'était de placer des pronoms ou des formes pronominales après le radical pour marquer le prétérit, ou de les placer avant l'infinitif pour désigner le futur. 11 ne faut pas oublier que les langues germaniques elles-mêmes n'ont que deux temps simples , et que pendant longtemps les langues slaves n'en ont pas eu davantage; que, si les langues néolatines, telles que le français, l'espagnol, etc., offrent ici une grande variété et richesse de formes, elles les doivent à un reste de ce génie synthétique qui caractérisait leur mère commune , le latin. Mais il importe de savoir si les anciens Sémites, par cela même qu'ils n'ont pas eu de formes particulières pour les autres temps et modes , n'en ont réellement pas eu l'idée ou ont été dans l'impuissance de les exprimer. Evidemment, cela
(1) Gésénius, Grande gramm. hébraïque^ p. 518 et suiv.
n'est pas : car, quoiqu'on général le présent n'existe pas (1) , et que toutes les actions puissent être envisagées comme passées, passant, futures, ou se développant, ce qui est encore futur, on conçoit que les Sémites ne se soient servis du présent que pour marquer la durée d'une action, ce qu'ils réussissaient à faire de tout temps en plaçant le pronom personnel à côté du participe (2). Les Hébreux exprimaient le subjonctif et l'optatif par de légères modifications du futur, et , en faisant précéder ce dernier du vav conversif , ils indiquaient ce qu'on appelle l'imparfait. Ces modifications prirent un caractère plus accentué dans l'arabe , où l'on distingue les trois formes du futur : jaktolajaktolyjactolan (3). Au reste, l'arabe parlé de nos jours a recours, comme presque toutes les langues analytiques, aux verbes auxiliaires kan (être) et mcha (aller) ; le participe de ce dernier, machi, étant placé de-
(1) Il faut remarquer que le présent n^a pas, chez les Indo-Européens non plus, un caractère primitif. Dans les formes allemandes : hinde^ band^ liège ^ lag^ Va primordial appartient à Timparfait. Ui du présent date d^une époque plus récente , puisqu^on ne le retrouve que rarement dans les autres langues de la même famille. En grec , c^est Taoriste qui a conservé le plus Tinlégralité du radical , et , lorsqu^on compare: tfivyw^ £'<fi»7ov ; tûtttgj, etuttov; >«fA6«vrt), sAa^ov, il faut bien reconnaître que le présent et Taoriste n'étaient pas toujours aussi nettement figurés dans la conjugaison grecque, qu'ils le sont aujourd'hui, et que les formes les plus simples , et partant les plus anciennes, se rencontrent plutôt dans Taoristc que dans le présent.
(2) Les Arabes d'aujourd'hui expriment le présent, en mettant dV bord le verbe au futur ou au participe, et en le faisant précéder du petit mot ra (voici) suivi du pronom personnel. Ainsi, fécîis oc* tuellement peut se dire : ra^i nektob ou rani kâteh (voici moi, j'é^ crirai ; voici moi écrivant].
(3) Gésénius, Grande grammaire hébraïque^ p. 283; de Sacyt Grammaire arabe^ 1. 1, p. 113 et suiv. ; t. ii, p. 19 et suiv.
— lovant l'aoriste pour marquer une actioû future très prochaine. Exemple : èch machi ta'mèl (qu'allez-vous faire) ? Il est vrai que le discours des Sémites ne connaît pas les amfiieurs de la période grecque, ni l'emboîtement de la phrase latine, ni les imitations qu'en ont tentées et tentent encore aujourd'hui les modernes, surtout les Italiens et les Allemands. Ce qui rendait de vastes périodes possibles chez 1^ anciens, sans que leur longueur nuisît à leur clarté , c'était précisément la variété à la fois et la netteté des désinences indiquant les rapports des mots d'une manière palpable, et ramenant la pensée k l'unité par leur répétition et l'identité de leur son. Ces périodes ne sont pas possibles ou devienney^t un défaut dans les idiomes privés de désinences ou n'en ayant conservé que de fort affaiblies. Les idiomes sémitiques sont dans cecas, et la période n'y aurait pas pu prendre naissance y même si le génie sémitique ne s'était pas attaché , pour présenter les pensées avec la plus grande lucidité possible , à les isoler les unes des autres. Au surplus , c'est une bien grande injustice de se plaindre à la fois des longueurs de la phrasé allemande et de parler avec dédain de la simplicité naïve de la construction sémitique. En somme , les Sémites ont fait de tous les temps ce que les Latins n'ont commencé à pratiquer qu'à partir de Sénèque , et ce que les écrivains modernes s^efforcent de pratiquer tous les jours. Couper -les périodes, nous crie-t-on de toutes parts, et, en réalité , on n'a qu'à ouvrir les romans de nos meilleurs auteurs pour trouver des pages entières remplies de petites propositions ne dépassant pas la longueur d'une ligne (1).
(1) Qu'on prenne, par exemple, les deux premières pages de Leone LeonU de George Sand , on sera frappé de la vérité de ce que nous avançons.
Lorsque nous tirerons les conclusions de ces longues recherches, il restera bien établi que les idiomes japhétiques, cooune les idiomes sémitiques, ont les défauts de leurs qualités et les qualités de leurs défauts; l^ue cps défauts et ces qualités, dans les idiomes japhétiques , ont pour point de départ la composition , et les défauts et les qualités des idiomes sémitiques celui du symbolisme. Reste à savoir lequel des deux principes prévaudira et au<* quel appartiendra le premier rang. *
Il ne parait pas que les Indous aient, à l'origine des choses , procédé d'une maniée bien différente de celle des autres peuples, lorsqu'il s'agissait de 'désigner des concepts ou des objets qui présentaient plusieurs images à l'âme humaine. Us semblent, comme les Chinois font encore aujourd'hui, et comme ont fait les Tatares, les Egyptiens . etc. , avoir placé deux racines côte à côte, sans songer d'abord à les combiner. La combinaison de deux ou même d'un plus grand nombre de racines s'accomplit saus doute insensiblement ; mais ce n'est pas là que nous pouvons reconnaître la supériorité des Indo- Européens, puisque d'autres races et d'autres peuples, dont les destinées ont été moins brillantes , comme les Finnois et les Groênlandais, se servent aussi d'idiomes riches, flexibles, et qui ont pour principe le synthétisme. Nous ne devons pas , du reste, nous dissimuler que le procédé de la composition employé par un si grand nombre de peuples de notre globe est le plus naturel , le plus simple et le plus conforme à des intelligences peu pénétrantes et tout enveloppées encore du crépuscule de l'imagination. Deux choses cependant paraissent avoir distingué la race indoeuropéenne de toutes les autres : l'heureux choix de ces ra-^ çines monosyllabiques, l'heureuse et euphonique combinai -' son non-seulement de plusieurs de ces racines en un mot
bien organisé , mais encore des consonnes et des voyelles en des syllabes bien harmonieuses. On voit, dès les premiers pas de la race, se distinguer cet os rotundum qu'Eo race attribuait avec tant de justesse à la muse grecque. Mais ce qui semble avoir caractérisé encore davantage les idiomes japbétiques est une extrême souplesse et une grande 'flexibilité xles formes, permettant à toutes les tribus de ; varier à l'infini leurs grammaires et leurs riches vocabulaire$. Le véritable talent de cette race paraît avoir consisté à oublier très rapidement les origines de ses formes grammaticales, à les avoir changées et modifiées incessamment en leur donnant, avec le progrès des siècles, l'emr preinte de chaque époque, du climat, des habitudes, en un mot, du milieu dans lequel chaque peuple vivait. Ilsoublièrent si bien leur point de départ et les liens intimes qui les attachaient tous, dans un temps primordial, à un centre commun, que non-seulement, sans la connaissance du sanscrit, qui date d hier, on n'eût jamais pu retrouver la preuve de ces liens, mais encore que Français. Allemands , Slaves , Persans , sont loin de se douter aujourd'hui que tous ils viennent du même pays , que tous ils parlent des langues qui au fond sont identiques, que tous, à l'origine des choses , ont eu des mœurs et des croyances analogues. Ce fait , d'une importance suprême, n'est encore connu aujourd'hui que d'un petit nombre de savants et de^iettrés. Ainsi donc, le mérite principal des anciens Indo Européens a été celui d'oublier et de s'abandonner à la vie du moment ; c^est pourquoi leurs idiomes, plusieurs fois interrompus dans leur carrière normale, ont pu renaître, se refaire, et produire, malgré d'étonnantes mutilations — comme celles qui arrivèrent à l'anglo-saxon et au persan — de grandes et splendides littératures. C'est ainsi que les idiomes japhétiques ont dans l'anti-
quité un cachet de matérialisme, qu'ils sont confus et embrouillés au moyen âge, qu'ils s'élèvent au spiritualisme et pour ainsi dire à une clarté algébrique dans les temps modernes. Ils ont calqué la marche ondulée, et , si Ton peut s'exprimer ainsi ♦ le mouvement spiral de l'esprit humain, et leur grandeur tout entière est dans leur ensemble et dans leur développement. Mais il faut se souve* nir que les peiuples qui les parlaient n'eurent aucune cont naissance de cet ensemble et ne se doutèrent nullement de Tenchatuement immense de leur destinée. Tout chez eux est incohérent , passif , et ce qui les unit aujourd'hui les uns aux autres, ce n'est pas leur propre pensée ou leur propre croyance, mais une pensée, une croyance, venue de source hébraïque.
S'il parait avoir été dans la nature des Indous de subir toutes les influences et de suivre toutes les impulsions, le caractère des Sémites parait avoir consisté à se refuser aux premières , à donner et à propager les autres. On reconnaît les traces de ce caractère énergique dans les allures concentrées et dans la forme inaltérable de leurs idiomes. Repoussant , en effet , le principe de la composition , ils fixèrent isolément chaque image, chaque pensée primitive , de peur qu'en les mêlant à d'autres, il en pût naître obscurité ou confusion. Ils admirent cependant une série de modifications de la pensée et du mot primitifs ; et c'est ainsi qu'autour d'un petit nombre de monosyllabes qui restèrent debout se groupèrent les nombreuses colonnes des racines dissyllabiques. Les éléments de leur langue une fois établis , les Sémites ne les perdirent plus de vue un seul instant, et ils exprimèrent les modes et les manifestations diverses d'une même idée par les variations et les modifications insensibles du même mot. Voilà comment le SéjnaitQ remonta avec facilité du dernier dérivé à
La
la racine, et que de la raciDe, avec la môme facilité, il redescendit au dernier dérivé. La vie circula dans toutes les parties de la langue, comme elle circule encore aujourd'hui, vivace et forte , dans toutes les peuplades de la famille.
Les étymologies des mots n'ont pas été à faire dans ces idiomes, elles existaient de tous les temps ; dans les idiomes indo-européens, au contraire, elles ne se sont faites que de nos jours, et le système de leur grammaire n'a été révélé qu'hier. Ajoutez que ce sont les Sémites qui, les premiers, ont dégagé la lettre de Ihiéroglyphe , et qu'en décomposant les sons de la voix humaine en une série d'éléments simples et saisissables , en inventant cet alphabet adopté par le grand nombre des peuples civilisés , et surtout des peuples japbétiques , ils ont fondé et rendu possibles la vie et les traditions intellectuelles de l'humanité. Donc la force du caractère sémitique se reflète dans la fixité des formes de son langage > comme la clarté pénétrante de son esprit est reproduite dans la simplicité et les contours tranchés de son système grammatical et de son alphabet. Force et clarté , c'est-à-dire attachement aux traditions et perception nette d'une série de pensées simples , mais grandes et indispensables à la nature humaine , tels paraissent être les traits principaux du caractère sémitique. Y a-t-il lieu d'en inférer une certaine infériorité de la race? Nous ne le pensons pas.. Quel mal y a-t-il à ce que l'Arabe de nos jours parle un langage peu différent de celui de ses premiers pères , langage qu'il tient à honneur de connaître et d'apprendre, et à ce qu'il puisse remonter ainsi, par une longue série de traditions non interrompues, presqu'à l'origine de sa race et du genre humain? Quel avantage y a-t-il , au contraire , à ce que la foule , dans les peuples indo-européens, vive comme les premiers hom-
mes de cette race, à peu près sans souvenir du passé, et que la connaissance de ce passé ne s'obtienne, même dans les classes supérieures de la société , qu'au prix de Ion* gués et laborieuses études ? Nous signalons cet inconvénient frappant qui s'offre à nous, sans prétendre pour cela que Tétat des peuples japhétiques ne soit pas bien supérieur, depuis quelques siècles au moinsv à celui des enfants de Sem. Retrancher les Indo-Européens de l'huma^ mté, ce serait assurément la décapiter ; ce serait lui ôter la variété et le mouvement, la beauté du génie et le plus noble éclat des arts. Mais, ne l'oublions pas, pour déployer le spectacle splendide que nous offrent leurs civilisations successives, ils ont dû être fécondés à plusieurs reprises par l'esprit sémitique : car, si ce n'est pas à sa seule inQuence que l'on peut attribuer cet esprit d'analyse et de simplification qui caractérise notre époque . et qui éclata d'abord dans les idées religieuses du monde euro^ péen, il y a dix-huit siècles, c'est à lui seul, c'est à l'esprit sémitique, que la société moderne doit ses mœurs de famille, sa haute morale, son honneur et sa dignité, et, ce qui est plus que tout cela, son salut.
$ 7. — LOI SUPRÉIB DES LANGUES CIYILISÉSS.
La création des idiomes sémitiques était due à un esprit vif, profond et précoce, qui semble avoir marqué du premier bond le but vers lequel devaient se diriger, par de longs détours et à des distances inégales, les langues indoeuropéennes. Ceux qui semblent l'avoir atteint les premiers après les Sémites sont évidemment les Germains. Dans leur langue, même tendance à dédaigner la rondeur des formes, à laisser tomber les terminaisons, à marquer la
pensée par les rapides éclairs do symbolisme, et, dans leur génie, même haine des pompes de l'imagination, même austérité, môme puissance d'abstraire. Cette afl|nité du génie des deux, races ne s'est pas démentie dan9 leur histoire, et lorsque, vers la fin du moyen âge, la civilisation chrétienne du Midi, doublée de la renaissance, paraissait sur le point d'englober dans son unité tous lei^ pepples civilisés, un mouvement éclata dans le Nord, tout inspiré par les traditions bibliques, et qui prétendit ramener la religion à sa pureté primitive. De quelque manière qu'on envisage la Réforme, on est obligé d'y reconnaître une nouvelle infusion du génie hébraïque dans les âmes du Nord , tandis que les souvenirs de l'ancienne Rome et des splendeurs joyeuses de l'antiquité se sont constamment perpétués au sein des populations du Midi^ plus éprises de formes éclatantes et des beautés de Tart. Au premier coup d'œil on serait disposé à croire que la race indo-européenne l'emporte sur la race sémitique, précisément par cette marche méthodique de la pensée et du langage qui Ta portée à transformer lentement ses idiomes d'une synthèse compliquée en langues claires, précises, analytiques. La race indo-européenne résumerait ainsi, dans le long parcours de son existence, et ses propres grandeurs «t celles des Sémites. Cet éloge, qu'on lui a çlonné tant de fois, nous sommes obligés de le restreindre. En effet, les langues parlées par toutes les populations de cette race ont-elles toutes traversé les phases qui conduisent de la synthèse à l'analyse? Évidemment non. Les langues slaves ont conservé une richesse de flexions et des modes nombreux de dérivation qui les rendent moins aisées, mais surtout moins agréables à apprendre que le grec et le sanscrit. Les idiomes teutoniques eux-mêmes se font remarquer par uttluxedeformes synthétiques
coâsidérable et embarrassant pour tout autre que pour les iodigènes. L'islandais est encore tout hérissé des difficultés que présentait l'ancien langage des Scaldes, et la syntaxe, bs conjugaisons, mais surtout les déclinaisons de l'allemand moderne, s'apprennent plus difficilement peut-être, par les Français, que les étrangetés de la gram^ maire arabe. Ce seront donc les langues néolatines, auxquelles on peut joindre, si Ton veut, le grec moderne, qui se présenteront à notre esprit comme les représentants del'analyseet de la pensée algébrique. Mais le grec de nos jours ne s'attaclie-t-il pas à reproduire, avec eflFort, les formes variées et classiques de la langue de Périclès et de Démosthènes ? L'italien, l'espagnol, le français même, ne possèdent-ils pas, ce dernier surtout dans sa syntaxe délicate et dans l'emploi de ses pronoms variés, mais tous dans la conjugaison de leurs verbes, si souvent irrégu liers, de nombreuses traces de l'ancienne synthèse? On ne saurait nier toutefois que leur marche a quelque chose de plus aisé et de plus libre que celle des langues germaniques, et surtout celle des langues slaves. A quoi doiventelles cette supériorité, selon nous^ bien réelle ? On peut dire que. les Slaves et les Germains ont vécu moins de la vie de la pensée, qui creuse, et de la civilisation, qui use. Seulement il faut ajouter aussi que les Slaves et les Germains ont toujours présenté une masse compacte sur laquelle la çonquète.a pu passer quelquefois, mais sans les entamer, et dans laquelle une idée et une influence étrangères, fàt-ce celles du christianisme, ont pu se répandre sans les dominer. Le latin, qui a donné naissance aux idiomes romans, se distinguait déjà, sans doute, par une tendance visible vers l'abstraction et des formes concentrées. Il est douteux toutefois qu'il se Mt complètement décomposé et que les différences qui le séparent de ses filles
ik.
fussent aussi profondes qu'elles le sont en réalité, sans la double invasion qui a transformé l'Occident : celle des barbares du Nord, qui, en leur qualité de conquérants, n'apprirent qu'imparfaitement la langue des vaincus» et celle d'une pensée, hébraïque s'il en fut jamais, la pensée chrétienne, qui entra comme une épée dans le corps énervé et amolli de l'empire romain. Cette pensée, en changeant le cours des idées, changea le langage, et, s'efforçant de parler celui des simples, en précipita la marche vers la clarté et l'analyse. Mais les langues les plus réellement analytiques aujourd'hui sont, en Europe, l'anglais ; en Asie, le persan et quelques dialectes de l'Inde, tels que le bengali, le mahratte, etc. (1 ;. Gomment se fait il que ces idiomes aient primé, dans la voie de l'analyse, non-seulement les langues slaves et germaniques, mais encore les langues néoiatines? La raison en est bien simple et bien évidente. Ces langues ont été parlées autrefois par des peuples qui n'ont pas su maintenir leur indépendance et leur nationalité, qui ont vu s'asseoir à côté de leur foyer des conquérants étrangers, et introduire dans leur vie sociale des coutumes, des mœurs et quelquefois une religion, différentes de celles de leurs pères. Les Normands, aux prises avec les Ânglo-Saxons, désapprirent bien vite le français élégant de Bayeux, pour apprendre, imparfaitement il est vrai, les sons rauques de la population vaincue. Celle-ci, à son tour, modifia son langage primitif, et, en négligeant toutes les flexions, s'attacha à faire ressortir surtout les syllabes importantes des mots,
(1) Ces derniers sont tellement éloignés du synlhétisme de Tancien sanscrit quMis ne peuvent plus former le pluriel qu^à Taide de certains mots ajoutés au thème, tels que dik (réunion), avaiha (tout). — Benfey, /luitan, p. 253,
à les faire comprendre et accepter par les vainqueurs. C'est ainsi que naquit ce langage si simple, si dépouillé de formes étymologiques et de lois syntaxiques, que parle aujourd'hui la famille anglo-saxonne. Même chose arriva dans la Perse et dans l'Inde. Seulement ce ne fut pas ici un peuple appartenant à la même race que les vaincus, comme cela avait eu lieu en Angleterre, qui usurpa le pouvoir et la domination ; ce furent encore les Sémites qui, à la suite de la religion de Mahomet, introduisirent une foule de mots empruntés à leur propre idiome; et obligèrent les'anciens habitants, toujours dans l'intérêt de la clarté, d'abandonner les formes riches et allongées de leur langage. Le résultat de cette fusion fut d'autant plus complet que les Mahométans eux-mêmes parlaient un idiome qui, sans être analytique, puisqu'il n'avait pas dû son origine à la synthèse, portait au moins quelques caractères de l^nalyse. Dans ce concours de langues, si Ton peut s'exprimer ainsi, la palme n'appartiendra donc pas aux Slaves, qui ont conservé la leur intacte au milieu des invasions et des conquêtes ; ni aux Germains, qui sont restés fidèles, du moins jusqu'à un certain point, aux idiomes parlés par leurs pères ; mais aux Néolatins d'abord, aux Anglais et aux Persans ensuite, qui sont des peuples mixtes, d origine récente, nés de la fusion de plusieurs races et ayant vu plusieurs fois traverser leurs pays par la double conquête des armes et des idées. Evidemment, il ne peut être question ici d'une supériorité de la race jàphétique; s'il y en avait une, elle serait du côté des Slaves et des Germains, qui au moins ont conservé leur nationalité et peuvent presque être considérés comme étant restés eux-mêmes. Le mérite n'est donc plus celui de la race, mais celui des circonstances. Il est aussi dans cette loi de notre nature que ce ne sont
pas des terres vierges des oeuvres de Thomme qui peuvent nourrir la semence deTavenir et fournir de nouvelles pages à l'histoire. Non -seulement il faut un sol dont chaque motte ait été remuée , brisée par le soc ; dont chaque parcelle ait été occupée successivement par des peuples de langues, de religions et de mœurs diverses ; il faut encore ua sol trempé de la sueur et du sang de plusieurs générations pour faire venir une nouvelle moisson de gloire, pour produire une grande nation et une grande civilisation , qui marquent dans les annales du genre humain. Mais, que ce soit le mérite de la race japhétique ou non, c'est dans cette race surtout que nous rencontrons la succession de langues synthétiques et de langues analytiques : car les idiomes parlés par les autres races de notre globle ont pris un développement différent, lorsqu'ils ne se sont pas arrêtés à la première phase de leur formation. N'y a-til donc aucune loi commune à toutes les langues civilisées? et faudra-t-il nier que dans tous les peuples qui ont marqué dans Thistoire il y ail eu des aspirations vers un même but , entrevu obscurément et poursuivi avec ardeur par les têtes de colonne de l'humanité? Cet(e loi existe selon ilous : c'est la loi de tous les organismes vivants , c'est la loi qui veut que la jeunesse succède à l'enfance et la maturité virile à la jeunesse ; qui veut enfin que l'imagination , tôt ou tard , soit remplacée par la réflexion. Si la faculté qui semble prédominer dans les ouvrages des anciens est rimagination, si Platon n'a pas pu se soustraire à son empire, si Aristote n'a pu apporter dans ses puissants raisonnements toute la suite, la clarté et la netteté de la pensée moderne, la t*éflexiony au contraire, l'analyse et son esprit scientifique régnent quelquefois dans les œuvres les plus incontesta-
blement naïves des poètes de notre siècle et s'y font voir comme malgré eux .
Or, ce mouvement incessant vers la clarté , la raison , la connaissance de soi et de l'univers , qui éclate dans le développement littéraire de l'humanité, se retrouve aussi dans celui des langues. Fruit de l'instinct , leur vocabulaire primordial répondait fidèlement aux images qui frappaient les sens des premiers hommes; leurs mots, qu'ailcune convention n'aurait pu créer, ressemblaient aux organismes vivants de la nature , tant leurs formes , malgré •les puissantes règles de l'analogie qui ont présidé à létir naissance, sont riches, variées, multiples, changeantes. La phrase y est rapide , mobile, passionnée, poétique, et notre froide raison suit péniblement les élans impétueux inspirés par une imagination aussi fraîche qu'ardente. Peu à peu cependant la réflexion commence à se dessiner et à approprier la forme à son image. Il y a plus de clarté et de simplicité dans le grec que dans le sanscrit , et la pe^ sée se détache et se montre mieux en relief dans la phrase latine que dans la période grecque. Encore un pas, et lanalyse triomphera, car la pensée aura percé à jour l'enveloppe qui la cachait.
Lcb langues modernes paraissent avec un système de syntaxe et d'étymologie beaucoup plus simple , remplaçant les nombreuses désinences des conjugaisons et des déclinaisons par des mots indépendants qui orientent Tesprit; la phrase enchevêtrée, mais sonore, par les allures régulières, algébriques, de la construction moderne; enfin , les harmonies de la quantité prosodique , par la rime et une puissante accentuation. C'est en effet l'accent qui a été l'instrument de cette remarquable transition du principe plus matériel qui régnait dans les langues an-
ciennes au principe spiritualiste qui gouverne les nôtres, où les mois ne sont plus en réalité que les signes des idées. Car Taccent s'était attaché dès le commencement à la syllabe qui paraissait la plus importante du mot, à celle à laquelle l'esprit de l'homme accordait la prééminence sur les autres, et dans les langues du nord ce fut toujours celle de la racine. Dans la révolution qui transforma les langues de 1 antiquité et détruisit leurs formes admt* râbles et harmonieuses, ce furent surtout les syllabes marquées par l'élévation de la voix qui restèrent intactes. Mais, de même que la réflexion règne davantage dans les peuples du nord et qu'ils professent un mépris plus grand pour la forme, la réflexion a aussi façonné davantage leurs langues, qui sont, à coup sûr, bien plus fortement accentuées que celles du midi. En France, l'accent, un jour, a dû aussi jouer un rôle considérable dans la langue. Lorsqu'il a commencé à s'affaiblir, celle-ci a dû recourir à une extrême rigueur dans la construction de la phrase, dont le mouvement tout logique exprime en réalité, plus que celle d'aucune autre nation, la marche de la pensée humaine.
Les langues qui , au lieu de se pétrifier dès leurs premiers pas, ont eu une croissance plus normale , comme les langues sémitiques et surloutles langues indo-européennes (nous savons fort peu de chose des révolutions qui ont pu transformer les autres), ont de très bonne heure pris pour régulateur le principe de la (|uaniité prosodique. Ce principe n'est nulle part plus sensible que dans la grammaire sanscrite, qui distingue avec la dernière rigueur entre des voyeUes longues et brèves (1 ) . Sa puissance ne saurait être contestée en hébreu , où nous retrouvons la
(1) Benloew, Accentuation^ p. 63.
même distinction assez nettement établie. Puisque les signes exprimant la longueur ou la brièveté des voyelles datçnt du V* ou du YI* siècle de notre ère , la quantité a dû être encore bien vivace dans la langue à cette époque. Même si elle avait été entamée sur quelques points , si patach (dfj, segol {ë) et kame% chatuph (d) seuls étaient régulièrement brefs , si chirek {ï) et kibbu% (où) avaient été quelquefois longs (t), ces exceptions elles-mêmes ne feraient que confirmer la règle.
Les recherches des philologues n'ont pas encore f&it découvrir si l^s altérations que cette règle a dû subir sont le résultat du chant musical, ou de la prononciation variable du son des voyelles — comme par exemple celle d'un e ouvert et d'un e fermée etc. — ou de l'accent remplaçant les syllabes longues et brèves par des syllabes fortes et faibles , ou enfin de l'action réunie de ces trois éléments.
Quoi qu'il en soit , on ne saurait douter du rôle important que la quantité a dû jouer dans l'ancien langage des Hébreux , puisqu'on en rencontre des traces encore dans la poésie arabe (2) , venue plus de mille ans après celle des livres sacrés.
Nous savons que la quantité prosodique a dominé dans une série d'idiomes que nous ne pouvons pas poursuivre jusqu'à leur origine , puisque les poésies qui opt été écrites dans ces idiomes ne sont pas bien anciennes, ou bien nous ont été révélées depuis peu, et lorsque de nombreux changements avaient pu altérer leur caractère primitif. C'est ainsi que nous savons du lithuanien qu'on y rencontre encore de véritables longues , puisque l'accent cir-
(1) Voyez Gésénius, Grande grammaire héhraïquey p. 35, 36.
(2) Schinitlbenner, UsrprackUhrej p. 334.
conflexe s'y est maintenu. L'accent aigu y est resté extrêmement mobile, et se rencontre quelquefois sur la quatrième et la cinquième syllabe à partir de la finale. Dans le tchèque , autre dialecte slave , l'accent porte constamment sur la première syllabe du mot , en même temps que la longueur et la brièveté des syllabes y sont scrupuleu» ' sèment observées , ce qui, ajoute M. Schleicher (1 ), donne à cet idiome une grande beauté poétique.
Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des langues appartenant aux deux grandes races des Sémites et des Indo -Européens. Voici un idiome appartenant à un peuple de race ouralienne , le magyar, dont tous les mots ont pareillement l'accent sur la première syllabe , syllabe qui , chez les Tatares , renferme invariablement le radical. Cet accent s'affaiblit toutefois , nous dit M. Schleicher (2), quand des syllabes longues vont suivre : car, en magyar, elles sont distinctes des syllabes brèves. Cette langue disposerait donc d'une prosodie entièrement indépendante de l'accent , et , seule parmi les langues civili^ sées, elle serait capable de reproduire encore de nos jours la versification métrique des anciens. Tout en tenant compte de ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans cette assertion, elle semble prouver au moins jusqu'à l'évidence que l'antique principe de la quantité s'est maintenu, dans un cas spécial et unique, à peu près dans toute son intégrité. Enfin , si nous jetons un rapide coup d'œil sur l'alphabet des Coptes , alphabet qui est presque identique à celui des Grecs, nous sommes frappés. d'y retrouver un
(i^Les Langues de VEurope moderne^ par A. Schleicher, trad. par £werbeck,p. 275.
(2) Ibid., p. 112.
oméga et un êta : ce qui semble indiquer que les Egyptiens sentaient encore, dans les premiers siècles de notre ère y la différence entre la brièveté et la longueur de Ve et de Vo.
Le fait le plus général qui semble dominer les langues dont le développement a suivi celui de la civilisation , c'est qu'elles vont du principe de la quantité prosodique à celui de l'accentuation. Car le passage du style à métaphore au style algébrique , de Tbabitude de matérialiser la pensée par l'image à celle d'exprimer la pensée dans toute son abstraction, ne parait pas s'être effectué partout avec une égale précision , surtout lorsqu'on songe au langage, encore aujourd'hui si pittoresque, des Orientaux d'origine sémitique. Il ne paraît pas non plus que la marche du temps ait généralement appauvri les langues, diminué le nombre de leurs racines primitives , amoindri , affaibli leurs formes syntaxiques La perte même des terminaisons n'est pas aussi universelle qu'on l'a cru jusqu'à présent, et la loi en vertu de laquelle elles disparaissent souffre des exceptions au sein des familles de langues qui semblent l'avoir le plus profondément subie. Témoins les langues slaves et quelques idiomes teutoniques, conservant un luxe de déclinaisons, de conjugaisons, etc., qui démontre que l'état de barbarie où les races qui les parlent sont restées longtemps a été favorable au synthétismCj par lequel elles se rapprochent encore du sanscrit. Et cependant ces langues ont remplacé, depuis des siècles, la quantité prosodique par le principe de l'accentuation.
On sait pareillement que la langue arabe , qui ne s'est épanouie que quelques siècles avant Mahomet, c'està-dire plus de douze siècles après David et Salomout, possède un système de conjugaison beaucoup plus corn-
pliqué (1) 9 des déclinaisons plus variées (duel)^ des adjectifs et des dérivés plus nombreux et un vocabulaire plus riche que son aïeule, la langue hébraïque. C!e qui dénote en elle les caractères d'une langue moderne, ce sont , comme nous l'avons indiqué plus haut , quelques terminaisons un peu plus effacées , un système moins complet de voyelles , puis surtout la rime , enfin un nombre de syllabes toujours égales que Ton retrouve dans les morceaux poétiques. Or, ces deux derniers points sont une preuve certaine que l'accentuation tient déjà une large place dans la langue et qu'elle y prime la quantité. Si Ton cherche à expliquer la position que l'arabe occupe à regard de Fhébreu , il faut admettre que ce dernier idiome se soit fixé prématurément , selon toute vraisemblance , à l'époque où Moïse imprima à son peuple ce cachet national si ineffaçable qui le distingue encore aujourd'hui. Or, à ce moment , le travail de synthèse que poursuivaient les langues sémitiques n'était pas encore terminé; il continuait , au contraire , son action lente et sourde au sein des tribus qui , dans l'intérieur de TArabie , étaient restées fidèles à la vie nomade, ou s'étaient arrêtées à un degré peu avancé de civilisation.
On ne s'étonnera donc plus de voir la splendide efflorescence de la langue et aussi de la littérature arabe s'épanouir juste au moment où les langues des autres peuples civilisés entraient rapidement en décadence. C'est que, renfermées jusqu'alors par le désert dans les limites du pays qui les avait vues naître , elles n'avaient encore aucun contact avec le mouvement intellectuel qui entraînait
(1) Gésénius, Grande gramm. hébraïque, p. 232, 236, 274, 283, 622 et suiv.
les races historiques vers des destinées et une ruine plus précoces.
Cet état exceptionnel de la langue et de la littérature arabes ne pouvait d'ailleurs pas être d'une bien longue duréo^ et un certain niveau avec les langues de TOccident devait bientôt s'établir, dès que le fanatisme religieux eut fkit sortir ce peuple antique de son isolements Dans Ta* rabé vulgaire, la langue est revenue aujourd'hui à peu près à la pauvreté et à la simplicité nous ne dirons, pas de Taraméen (1), peut-être le plus ancien des dialectes sémitiques, mais assurément de l'hébreu de la Bible.
Il paraît donc certain que non-seulement les deux races les plus importantes de notre globe , celle de Japhet et celle de Sem, mais encore d'autres peuples appartenant à d'autres races, comme les Hongrois et les Egyptiens, décèlent dans le développement et la marche historique de leurs idiomes une même grande loi. C'est pourquoi nous osons dire que cette loi est inhérente à l'esprit humain , et nous terminons en répétant ce qui a été dit ailleurs : L'histoire de r accent rie^t autre chose que celle du principe qui, parti de bien faibles commencements, finit par envahir toutes les formes j par se soumettre V ordre des mots et la versification de toutes les langues (2).
Il faut l'avouer toutefois, la prédominance de l'accent ne caractérise pas seulement les vieilles langues, quiontépuisé toutes les phases de leur développement ; nous la rencontrons encore à leur début dans les idiomes primitifs les plus pauvres : dans le chinois, qui, grâce à la variété des
(1) L^araméen fut parlé par les Ghaldéens du nord, les Babyloniens et les Assyriens, qui semblent avoir quitté le sol natal de TArabie ayant les Hébreux, ou qui au moins se sont fixés avant ceux-ci dans des régions plus septentrionales.
(2)vBenloew, Accentuation, p 296.
inlODations avec lesquelles ses mots se prononcent , réussit à quadrupler les 328 sons qui composent son dictionnaire ; dans la langue des Âkra, en Afrique, presque dépourvue de formes syntaxiques (1); dans quelques langues américaines, plus compliquées, mais qui afiTectionnent le retour des mêmes sons , exprimant des idées différentes et diversifiées surtout par Taccent (2), comme le guarani et le quichna. Car, enfin, il est certain que la quantité prosodique ne peut naître que lorsque les langues sortent de la phase du monosyllabisme. Tant que tous les mots ne se composent que d'une seule syllabe et ont pour ainsi dire la même Valeur, la différence de la longue et de la brève ne peut pas se faire sentir. Et c'est précisément parce que les monosyllabes primitifs ne se sont pas fondus en chinois, après s'être mesurés et pesés mutuellement, qu'iln'y a jamais eu de valeur prosodique chez ce peuple et que Tacr cent est devenu la règle invariable de la langue et de la poésie.
$ 8* - CLASSIFiGATIOH DES LANGUES.
On divise généralement toutes les langues parlées sur notre globe en trois grandes classes : l*" celle des langues monosyUabiqties^ immobilisées et conservées pour ainsi dire à Tétat de fossiles; S"" celle des langues agglutinantes on agglutinatives^ qui combinent une série de mots primitifs , mais sans les fondre en un tout véritablement organique ; S*" celle des langues à flexion^ où la combinaison a amené cette fusion, et où la tracedes éléments constitutifs du mot s'est effa-
(l)ilft(fcrtd.,m,p. 198.
(2) /5id.,ni, p. 432,520.
cée pour tout autre que pour un linguiste expérimenté.
Nous avœis déjà dit un mol de la première classe, représentée par le chinois et quelques idiomes parlés par les peuples v(Msins de la Chine, les Siamois, les Tibétains, et d'une manière moins complète par le barman et les langues hinudayettnes (le bodo, le dhimalj le kasia^ etc.). Toulrfois, nous rencontrons aussi dans d'autres parties du globe, comme par exemple dans l'An^érique du Sud , diez quelques peuplades sauvages, des idiomes monosyllabiques.
Nous avons étudié dans les pages précédentes le système grammatical des langues à flexion , considérées par les philologues comme les plus parfaites dont nous ayons connaissance. Elles comprennent celles de la race de Japhet et de la race de Sem ; mais nous ne devons pas nous dissimuler que le double caractère de la synthèse et de la déflexion peut se rencontrer parfds dans les idiomes de populations peu éclairées , comme il arrive dans le dah--. cotaj parlé par une tribu de ce nom^ habitant les bords du Mississipi et appartenant aux Indiens- Sioux. Dans cette langue, éminemment agglutinante, le verbe présente différentes voix, telles que la voix active , la voix fréquentative, la voix possessive, la voix attributive, lesquelles se forment par l'addition de certaines syllabes, ou par l'incorporation de pronoms, ou même par certains changements d'une lettre radicale : ce qui rappelle les conjugaisons fortes des Allemands (i ). On rencontre des traces de déflexion pareillement dans les langues caucasiques, le géorgien ou le karthauliy le cireassienj le laziquBy le mingrétien^ etc. (2). Il faut s'attendre à plus d'une surprise du même genre, à me-
(1) Âlf. Maory , La Terre et l'Homme ^ chap. viii, p. 445.
(2) Maory, ibid.^ p. 457.
sure que nous connattrons davantage les idiomes parlés au pied et dans ies anfractuosites de certaines montagnes de l'Asie , dans l'intérieur de l'Afrique et de TAmérique. En tout cas , si cette classification , établie par les savants d'outre-Rhin , tient bon y et si une langue est d'autant plus parfaite que la fusion de tous les éléments constitutifs de ses mots est plus intime , et que ses mots eux-mêmes sont plus indissolubles , ce sont encore les idiomes sémitiques qui tiendront le premier rang. Seulement, la structure savante d'un idiome n'ayant pas toujours déterminé une grande civilisation , il ne faudrait pas croire que de cette, supériorité nous prétendions inférer d'une manière abso-' lue la supériorité de la race ; et, d'ailleurs, ce n'est pas ici le lieu de comparer longuement les services rendus par les Indo- Européens et les Sémites à l'humanité.
Entre les langues monosyllabiques et les langues à flexion, il faut placer la classe intermédiaire, mais variée, mais immense, des langues agglutinantes. Ces lan-^ gués se font toutes remarquer par le principe de la déflexion ou du symbolisme , mais elles se rapprochent, par d'autres caractères , tantôt du système monosyllabique , tantôt des idiomes sémitiques, et tantôt des langues indo-européennes ; quelquefois même eHes se rattachent à deux ou trois de ces séries à la fois.
Dans cette grande classe des agglutinantes, nous distinguons trois groupes. Le premier, celui qui, ayant abandonné la fixité chinoise , se rapproche, par sa stnicture surtout, des langues sémitiques , c'est le groupe desidiomes africains , qu'on peut appeler à juste titre idÛomes atomiques. Ils se font remarquer généralement par l'abondance des lettres labiales et la répétition fréquente des voyelles sombres (o, u). Généralement aussi les consonnes doubles y sont rares et les voyelles y*sont pronon-
cé^ oeUtement. Les mots s'y forment surtout à Taide de préfixes, circonstance qui établit une ligne de démarcation profonde entre ces langues et les langues tartares, qui n'admettent pas que la racine soit au second rang; Le second groupe se placera avantageusement entre leb langues sémitiques , auxcjuelles il semble emprunter quelques-uns de ses procédés les plus originaux, et les langues indo-européennes, dont il paraît adopter Tantique synthétisme : c'est le groupe des langues tatares , parlées depuis les confins de la Chine jusqu'à la mer Baltique, jusqu'aux portes dé Vienne. Le troisième groupe est celui des idiomes dits inecrporants ou hohphrastiques (1), qui ^ poussant le synthétisme à bout, résument la phrase en«. tière dans un seul mot, et qui, au premier abords paraissent ainsi dépasser la puissante flexibilité des langues japhétiques. Ces idiomes sont parlés par la très grande majorité des tribus indigènes de l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud. Néanmoins on rencontre aussi des idiomes holophrastiques sur d'autres points du globe, isolés au milieu de populations parlant des langues d'une structure différente.
Le premier groupe des langues agglutinantes nous est encore imparfaitement connu; il renferme, avons-nous dit, le grand nombre des idiomes africains. Ceux-ci ont quelque chose de la simplicité des langues sémitiques, dont ils ne possèdent pourtant pas le symbolisme pénétrant. Mais, à cause de Tafiinité même qui semble avoir toujours régné entre eux et ces dernières (2) , la civilisa-
(1) Ces termes ont été proposés par MM. Schleicfier et Lieber.
(2) En effet, le grand nombre des langues africaines, désignant peu clairement les idées de temps et de mouvement , ne distinguent pas toujours le présent du futur ou le futur du passé; mais elles aoni.
tion sémitique parait avoir exercé un empire particulier âur les populations libyennes , et les langues sémitiqueg avoir déteint snr leurs idiomes. Les racines de céux-dy comme celles du chinois, ont fréquemment gardé leur forme primitive. Mais un certain nombre de ces racines ont vu leur valeur intrinsèque s'affaiblir et descendre à: celle de conjonctions et de prépositions daignant les. temps et les modes dans les verbes, et les cas dans lés substantifs. Seulement ces fprn^es syntaxiques n'ont pu s'unir au mot principal ^ qu'elles servent à déterminer davantage ; elles sont restées indépendantes et donnent à la phrase quelque chose de prolixe, de traînant, sans ajouter beaucoup à la clarté de la pensée. Choisissons quel-« ques exemples dans la langue copte, qui est considérée comme la continuation de l'ancienne langue égyptienne :
1° se na fi te ziz toUentuQéminçim),:
(3e pers. plar.) (signe du fat.) porter (toi)
2° n k te^ donner sto^ jeter ej •=: ne reprobes me.
(Négation) (2« pers. sing.) rejeter (l'^p. s.)
3" a s na hem e =: salvabit te (aing. fém.).
(Signe du prêt.) (3^ p. ^. f.) (fut.) sauver (3^ p. f. s.)
Pour traduire l'idée dès aujourd'hui (abhinc), le copte se sert de quatre mots :
di n te nou
prendre de (i) (article fém.) moment ^ delà rac. nau (Toir]{S)
comme Thébreu el Tarabe, très riches sous le rapport des genres ou
des voix du verbe , c^est-à-dire indiquant la manière dont le verbe
peut être employé.
(1) Prendre de constituent une préposition avec le sens de cÇ àiz6* (S) Benfey : Veber das VerhéUtniss der âgypt. Sprache %um iemi^
tisehen Sprachstamm^ p. \^S^i30y ^ie.
La déclinaison des Coptes est d'une simplicité qui rappelle celle des Sémites; leurs pronoms ont une grande ressemblance avec ceux de la langue hébraïque , ce qui, à la seule jexception du pronom personnel de la première personne (hébr., anohhi; copte, anok), pourrait bien n'être que Tefifet du hasard (1). La conjugaison s*opère à Taide d*auxiliaires exprimant les temps et les modes : a faire; re^ être; ta, donner; ma, donner; na^ aller, conduire, etc.» etc.
Peut-on rien imaginer de plus décousu , de plus incohérent, que la langue des SusUj tribu africaine établie près du SierrarLeùne^ employant quatre mots pour rendre l'idée aci!i/*(2) : she (chose), rafala (faire), eimuhhe^ terminaison qui forme des substantifs et des adjectifs. Elle se sert du mot /a pour donner au verbe la valeur d'un nom ; par exemple : tu = mourir -jtu fe=: mort. On rencontre les mêmes longueurs dans la conjugaison : Je mis fait s'y dit : Em luma ra fala hhe; etc. etc. Qu'on examine les dialectes des Akra, des Coossa^ des C affres^ des Malgaches , des Beetjuanas , on y trouvera partout des phénomènes analogues , malgré l'extrême dîifiérence des éléments primitifs (racines) qui constituent ces idiomes (3).
Le second groupe, qui comprend les idiomes de la souche tatare , se divise en deux grandes masses essentiellement distinctes. L'une, la famille tatare proprement dite, ou la famille de l'Altaï, orientale-asiatique» embrasse le tongouze (dont le mantchou est un dialecte), le mongol, le turc^ l'autre, la famille tatare de l'Oural, occi-^
(1) Gésénius, Grande gramm. hébr,^ p. 200.
. (2) ift^nd., m, p. 174.
(ayjfttd., lïi, p. 197, 2M, 281, 286 et suiv., et it, p. 438, sor la langue des BuUom.
dentale -européenne, se compose des langues finnoises, appelées tschoudes chez les Slaves, et connues en Europe sous le nom d'ouraliennes. Le développement de ces langues s'est fait d'Orient en Occident, de la mer Japonaise à la mer Baltique. Le mantcbou et le mongol ne s'éloignent pas encore beaucoup du monosyllabisme, et ils distinguent du radical les mots exprimant la relation. Le turc le fait déjà rarement ; le finnois et le magyar ne le font presque jamais et forment un mot inséparable composé de parties. Il y a donc eu dans les langues tatares un progrès insensible du monosyllabisme au synthétisme ; mais c'est là que leur marche , pour le moment , semble s'être arrêtée, et il y a des raisons pour croire que l'analyse leur restera à jamais étrangère. Trois lois leur sont communes à toutes; mais c'est la troisième qui mérite particulièrement notre attention : l"" le radical n'admet jamais que des syllabes se placent à sa tête ; 2° le régime précède toujours le régissant : ainsi le génitif a le pas sur son régime, l'objet a le pas sur le verbe (quelque chose d'analogue s'observe dans le japonais); il n'y peut point avoir de prépositions , il n'y a que des postpositions ; Z^ l'unité du mot y est assurée par une certaine harmonie des voyelles, dont nous traiterons plus tard dans le chapitre sur l'assimilation. Les voyelles des syllabes indiquant la relation sont forcées de s'adapter ou de s'assimiler à la voyelle du radical. C'est le plus sûr moyen d'assurer la prédominance de ce dernier sur les termes de relation, formés quelquefois par une longue file de syllabes. 11 ne fau-, drait pas pourtant voir dans cette règle une preuve que les éléments constitutifs du mot tatare sont arrivés à une fusion organique. Cette loi ^st tout extérieure, précisément parcequ'elle n'atteintque les désinences, mais jamais la racine ; tandis que, dans les langues indo-européennes»
c'est au contraire celle-ci qui est modifiée par l'action des désinences, lorsqu'elle ne Test pas dans son essence par le principe de la 4éflexion .
Les langues tatares distinguent donc trois espèces de voyelles: Indurés, a, o, ou; 2* molles, ai (e), eu^ u; 3' moyennes , i ou e .
Lorsque le radical renferme une voyelle dure, les voyelles des terminaisons sont dures aussi. Par exemple :
Turc : aghâ^ maître; au pluriel, aghâ-lar; Magyar : kaz^ maison; au génitif, haz^boL
Lorsque le radical renferme une voyelle molle, les voyelles des terminaisons doivent l'être de même :
Turc ; er, homme; pluriel, er^ler; Magyar : kert^ jardin; génWMkert'bôl,
Ces voyelles sont en général molles aussi , lorsque la voyelle du radical est moyenne : turc : q%%^ fille; plur., qh-ler.
Lorsque le radical a deux syllabes et qu'il renferme une voyelle dure et une voyelle moyenne , la voyelle dure s'imposera aux terminaisons :
Finnois : papi , prêtre ; papi-'lta , du prêtre ; Magyar : mo^it-o^, je mets en mouvement.
Lorsque le radical dissyllabe renferme une voyelle molle et une voyelle moyenne , les moyennes encore son! sacrifiées et les molles reparaissent dans les d^inonçç» s
finnois : {^oti, acier (la forme primitive est teraikse); terailcM'Uai f de l'acier.
Parmi les langues tatares, le finnois se distingue par une déclinaison extrêmement riche, puisqu'elle ne compte pas moins de quinze cas, et le turc (ainsi que le magyar) par un très grand nombre de voix du verbe.
En voici quelques exemples empruntés au turc :
i® sev^ aimer; infinitif, sev^mek/
2^ Négatif : sev^me^mek^ ne pas aimer (en supposant que le verbe fdt baq , on aurait baq-mo'-maqf et ainsi des autres); Impossible : sev-e-me^mek^ ne pas pouvoir aimer, etc.;
3** Transitif : sev-dir-mehy forcer à aimer; Trans. négat. : sev-dir-me-mek^ ne pas forcer s aimer, etc.; Passif, trans. négat. : «ev-tMtr-me-melc, ne pas être forcé à
être aimé, etc.;
i^ Réfiexif : sev^in^mek , se réjouir ;
Réflex. trans. imposs. : sev-in-àvr-mermek ^ ne pas forcer à
se réjouir, etc. ;
5^ Réciproque : sev^hrmek^ s'aimer réciproquement; Récipr. trans. imposs. : sev-Uhrdir^e-me'^mek^ ne pas pouvoir
forcer à s'aimer réciproquement , etc.
Chacune de ces cinq voix peut, comme le prouvent nos exemples, se composer avec toutes les autres et enfanter à son tour une foule de formes de temps, de modes, etc.
On rencontre dans plusieurs langues tatares, et particulièrement dans le hongrois, absolument comme dans les langues sémitiques, des suffixes possessifs. Par exemple : kép-em^ mon image; kéfhedj ton image, etc. Ptur. : kép-eim^ mes images; kep-ei-dj tes images, etc. Le hongrois distingue en même temps dans la conjugaison une
forme indéterminée el une forme déterminée. Voici la conjugaison des deux formes au présent : .
F<nifne indéterminée.
1 tr-ofe, j'écris;
2 tr-5îB, tu écris;
3 tr, il écril.
Singulier :
Forme déterminée.
1 ir-om^ je l'écris;
2 ir-od, tu l'écris ;
3 ir-ja^ il l'écrit.
1 ir^unk^ nous écrivons ; '
2 ir-tok^ vous écrivez ; ' 3 ir-nak^ ils écrivent.
Pluriel
1 ir-juk^ nous l'écrivons ;
2 ir-jâtokj vous l'écrivez;
3 ir-^ak^ ils l'écrivent.
. La forme déterminée rappelle, par l'insertion du régime entre le radical et le suffixe, un procédé des langues incorporantes ou holopbrastiquès dont nous allons parler tout à rheure.
Disons, en terminant, que MM. Max Millier el Logan ont découvert qu'il existait une affinité entre les langues tatares et les idiomes parlés par les anciens habitants de la presqu'île gangétique, refoulés vers les montagnes, à l'extrémité méridionale du pays appelé le Dekan. Ces idiomes : le telinga, le canari, le télougouj et surtout le tamoul , sont compris sous le nom générique d'idiomes dravidiens. Ils se sont, à leur tour, mêlés quelque peu aux langues rudimentaires des Polynésiens et des nègres Papous, qui paraissent avoir été les premiers habitants de riade. Toutefois, la tendance agglomérat! ve des sons est plus prononcée dans les idiomes dravidiens, particulière-: ment le tamoul, que dans aucune langue tatare. Les deux grandes familles ont pour trait comrnun l'emploi des
postpositions ; mais celles-ci sont plus nombreuses dans les langues tatares (1). Quant au japonais, il a certainement des affinités avec le manichou d'un côté et avec le chinois de Tautre (2).
Le troisième groupe des langues agglutinantes comprend les langues kolophrasliques ou poly synthétiques j parlées par l'immense majorité des indigènes de TAmérique. Nous avons déjà dit que ces idiomes expriment un grand nombre d'idées par un seul mot, et nous pouvons ajouter qu'ils ont quelquefois un mot particulier pour chaque groupe d'idées. Dans 1,'iroquois, par exemple, cette phrase : Je donne de l'argent à ceux qui sont arrivéSy pour leur acheter encore des habits avec cela, est rendue par un seul mot (3), contenant vingt-une lettres, quand nous sommes forcés d'employer dix-sept mots. Il va sans dire que dans ces étranges composés il faut voir une agglomération de radicaux et de mots simples violemment contractés et apocopes. Dans cette langue, l'abstraction est nulle : on n'y sait dire bon; il faut dire un homme bon, une plante bonne. En revanche, le nombre des conjugaisons est prodigieux ; encore la plupart des tribus américaines ne connaissent elles pas la conjugaison pure et simple. Les Mohicans ne peuvent pas dire : j'aime^ tu aimes; ils ont Thabilude d'ajouter immédiatement l'objet de leur affection et de conjuguer : je V aime, je t'aime^ je
(1) Voyez, au surplus, Maury, La Terre et VHomme^ chap. viii, p. 435 à 438.
(2) Toutes les langues parlées par les indigènes de la Sibérie, Vostiak, lesamoyède^ le vogoul, le syriène, le mordvine, le tché'rémisse, etc., appartiennent à la grande famille des langues tatares et ougro-japonaises. (V. Maury, ihid.)
(3) Ampère, Promenade en Amérique, Revue des Deux-Mondes, !«' février 1853, p. 572.
vùus aimê^ etc. (l), et d'exprimer toutes ces idées par un seul mot. Nous ne répéterons pas ici que ces langues ont dû partir, comme toutes les autres, du monosyl-* labisme ; seulement , lorsque les races moins bien douées du nouveau continent ont voulu commencer le grand travail de la synthèse , leur raison n'a pu gouverner une imagination trop sensible et trop compréhensive , et) en abandonnant le système monosyllabique, elles sont rapidement tombées dans l'autre excès, dont il leur a été impossible de se dégager plus tard.
Dans les langues, comme dans le mouvement historique et littéraire des peuples, la nature semble par con* séquent s'être essayée à tous les systèmes, et avoir parcouru toute l'échelle des possibilités. Les langues monosyllabiques et polysynthétiques forment les deux extrêmes. Les langues indo-européennes, en leur qualité de langues à flexion , paraissent un instant donner dans Texcès de complication des idiomes américains ; mais on réalité elles participent aux avantages des deux autres classes. Les langues qui, par leur originalité, par leur expressive simplicité» la force de la pensée, la valeur des œuvres littéraires et poétiques qu'elles ont enfantées, s'en rapprochent le plus, sont les langues sémitiques, quoiqu'elles semblent donner un peu dans l'extrême opposé que nous rencontrons dans le chinois. Toutefois, la multiplicité des langues étant renfermée dans ces catégories, il est remarquable que celles qui ne paraissent séparées des langues les plus parfaites que par une faible distance, les langues polysynthétiques ^ sont celles qui, dans l'histoire dn monde, occupent le moins de place et ont le mcnns illustré les peuples qui les parlent ; tandis que la langue
(i)if<t/trtd., 111,6, p. 397.
monosyllabique des Chinois a produit une grande et im-^ portante littérature. C'est que Tobscurité qui naît de la complication est plus funeste au développement de Tes*prit que celle qui résulte de la pauvreté et de l'immobilité d'une langue.