DES LARGUES
L'analogie du système grammatical, lorsqu'elle est d'un ordre très général, qu'elle ne s'étend pas aux racines des langues et qu'elle n'arrive pas à démontrer la presque identité des syllabes formatives (terminaisons), est loin de prouver une origine ou une civilisation commune. Ainsi, il n'y a nul rapport entre le dahcota et les langues indo-européennes , quoique certains procédés grammaticaux soient .communs à ces dernières avec le dialecte américain. Le hongrois (qui est de la même famille que le lapon, le finnois et bon nombre de dialectes sibériens), en ajoutant des pronoms possessifs abrégés aux substantifs, en admettant dans le verbe des conjugaisons dites factitives et énergétiques^ a un faux air d'affinité avec l'hébreu. Les langues tatares et ougro-japonaises constituent une famille \ ^£art, et elles ne peuvent être considérées comme s'étant mêlées originairement aux langues sémitiques, dont, pour tout le reste , elles diflferent absolument. C'est ainsi que
(1) Comparez cependant Tarticle de M. Boller dans les Rapports des séances de TAcadémie de Vienne , mars 1857, vol. XXII, 3. t. 6
la ressemblance de la structure de la langue circassienne avec les dialectes atomiques de l'Afrique ne saurait nous prouver la parenté des Gircassiens et des Africains du centre (1). Il faut admettre que certains procédés des langues, lorsqu'elles établissent leur grammaire, sont inhérents à la nature humaine, qu'ils peuvent se montrer à la fois sur plusieurs points du globe très distants les uns des autres, suivant les influences climatériques, ou le tour d'esprit des peuples qui les emploient. Le cercle des possibilités dans lequel ces procédés sont renfermés, malgré le» variétés de détail très nombreuses qu'il admet, est encore peu étendu, puisque nous n'y découvrons guèresque trois ou tout au plus quatre catégories principales.
Ainsi, si le basque, si quelques idiomes des côtes de la Guinée, ont une structure analogue à celle des langues américaines, si le géorgien même mérite d'être classé au nombre des dialectes polysynlhétiques (2), des savants sérieux n'iront pas jusqu'à établir des rapports intimes entre ribérie de la mer Caspienne et celle des Pyrénées, et à rattacher le nom de l'une et de l'autre à quelque migration fa* buleuse et transatlantique. Car, non-seulement le fond matériel est tout à fait différent dans ces langues et distinct de celui des langues américaines ; mais parmi ces dernières elles-mêmes nous ne reconnaîtrons qu'un petit nombre de groupes , comme celui des cinq nations dans le Canada, dans lesquels Tafiinité se prouve, d'une manière certaine, par l'identité d'une foule de sons et de termes. L'irn-mense majorité de ces langues n'ont entre elles d'autre point de contact que cette complication curieuse, qui les rend si difficiles à saisir et h apprendre. Non^seulement un
(1) Mithrid., ii, p. Ï85.
(2)J^t(J., iV,p.i30.
abtme sépare Firoquois du mexicain, et le mexicain du langage des indigènes des habitants du Chili et de la Bolivie, mais d'une tribu à l'autre on ne se comprend souvent pas, et le nombre de ces tribus n'est pas extrêmement supérieur à celui des idiomes. Un habile philologue américain, M. Gallatin, a dressé une classification des langues de l'Amérique du Nord. Il les répartit en 57 familles comprenant plus de 100 dialectes, et encore est-il loin d^avoir épuisé la liste des idiomes parlés dans cette partie du monde. On en compte plus de 400 dans le continent entier. Ainsi, il reste constant que l'identité de race ne prouve rien pour l'identité du langage, et que deux peuplades peuvent être nées sous le même ciel, sur le même sol, dans des conditions physiques tout à fait semblables, séparées l'une de l'autre par une distance de quelques lieues, et cependant différer entièrement dans la manière de s'exprimer et de rendre leur pensée. Il suffit d'un obstacle naturel pour amener un pareil résultat, par exemple d'une chaîne de montagnes très élevées, d'un terrain coupé, marécageux, inaccessible aux immigrations.
En général, ce sont les montagnes qui délimitent d'une manière tranchée les nationalités, comme les Pyrénées séparent l'Espagne de la France ; les Alpes, l'Italie du reste de l'Europe. La même règle s'applique encore au Bôhmerwald , aux monts Scandinaves (on parle danois en Norwége), aux monts Krapaks, etc. Mais nulle part ce fait ne parait plus saisissant qu'au pied du Caucase. C'est en vain que l'on voudrait considérer ces montagnes uniquement comme l'asile des tribus dispersées, refoulées du nord et du midi , quoiqu'on y l'encontre, à coup sûr, des peuplades tatares, slaves , ouraliennes , et même indo* germaniques, comme les Ossètes. Abulféda appelait déjà la partie orientale du Caucase Djebel eïli-
saniy c'est-à-dire « montagne à langues » ; et Slrabon comptait dans la seule Albanie vingt-six idiomes (1). Sans vouloir remonter à l'origine du genre humain, la seule circonstance qu'une si grande multitude de peuplades ait pu vivre dans les ravins, les gorges et sur les escarpements d'une même chaîne de montagnes, pendant une longue série de siècles, sans se mêler d'une manière définitive et approcher au moins de l'unité, ne suflSt-elle pas pour prouver que tout ce qui rend les communications difficiles entre les hommes paralyse en même temps les influences propres à les rendre semblables que pourraient exercer sur eux le même ciel, la même nature, la môme manière de vivre? D'ailleurs nous sommes convaincu que le Caucase est habité depuis un temps immémorial par des peuples tous rapprochés les uns des autres. Nous n'en voulons pour preuve que les Arméniens et les Géorgiens , dont les langues accusent une très haute antiquité et ont peu de ressemblance entre elles et avec d'autres langues connues. Généralement ce sont les grandes plaines ou les vastes plateaux qui facilitent l'extension d'un idiome. Quant aux mers et aux rivières, on les a souvent considérées comme des moyens puissants de civilisation, parce qu'elles poussent l'esprit de Thomme aux découvertes, aux inventions, et provoquent son humeur aventureuse. Cet axiome est sans réplique lorsque l'on veut parler des races les mieux douées, qui ont pu réaliser de grands progrès et laisser des traces profondes dans l'histoire. Quant à celles qui, moins favorisées par la nature, ont dû s'arrêter à un degré de culture intellectuelle moins avancé, de simples rivières ont souvent contribué à les tenir encore dans un état d'infériorité. Ceci
(1) Geogr.^ xi, p. 4, §.6.
n'est pas seulement vrai des populations américaines, qui ont dû , pendant des siècles j être empêchées de communiquer entre elles par le sol coupé, déchiqueté, du nouveau continent, par ses grands lacs et ses rivières prodigieuses (1); mais encore de quelques tribus de VEurope et de TAfrique. Ainsi, les Tchérémisses, qui habitent sur la rive droite du Wolga, dans les environs de Eusmademiansk (près de Gasan), parlent un langage assez différent de ceux qui habitent sur la rive gauche ; de sorte qu'il leur est difficile de converser ensemble (2). Dans la Guinée, nous apprenons que, depuis Widah jusqu'à Angola, le langage change à chaque rivière navigable (5). Si, au contraire, il est prouvé aujourd'hui que les Tschouktschi, qui habitent l'extrémité orientale de l'Asie, sont le même peuple que celui que nous trouvons établi sur le bord opposé du détroit de Bari'ng(4), on est autorisé, jusqu'à un certain point, à admettre que la ré-volution océanique qui a séparé les deux continents est d'une date relativement récente. Cependant on distingue les Tschouktschi sédentaires des Tschouktschi nomades , qui se sont réunis aux Gorèques, et ont adopté en partie leur langage, en même temps que leurs mœurs et leur manière de vivre. Nouvelle preuve, et des plu& convaincantes, que de l'identité de race et d'une origine commune on ne saurait conclure avec certitude à la par rente des langues de deux peuples.
(1) Cette observation a déjà été faite par M. Alexandre de Humboldt.
(X)Mithrid., iv, p. 233.
(3) /ftid, p. 444.
(4) Ibid,, III, 6 , 462 ; iv, p. 250 elsuiv.
$11- L'IDEMTITÉ DES BACINES ET DU STSTÈIE GBAHIiTICAL
DAHS PLUSIEURS LARGUES PROUVE L'ORIGINE COUUNE