I. Langues indo-européennes
Pour généraliser les idées, la langue doit naturellement les comparer, les peser mutuellement, et, en premier lieu, les juxtaposer. La juxtaposition est le procédé à Taide duquel tout le système d'une langue se développe, comme le vaste enchaînement des sciences mathématique part du principe de Tidentité et de la non-identité, de l'égalité et de rinégalité. Elle est accompagnée de Y attr action ^ qui réunit extérieurement, à l'aide de Venclise (1), les mots qui, par leur sens , se rapprochent les uns des autres-. De la juxtaposition il n'y a qu'un pas à la composition. Par exemple : jusjurandum^ respublicayprœire. Son signe ex* térieur est un accent unique, qui confond les deux mots en un seul. Toutefois , elle ne saurait être complète que lorsque les éléments qui constituent le nouveau mot se sont modifiés dans la fusion. Par exemple : pamdday ar^ migerj imberbis , etc. Un dérivé n'est qu'un composé dont la dernière partie est devenue terminaison , c'est-à-dire a
. (1) Phénomène qui joue un rôle considérable dans Taccentuation grecque, à laquelle nous renvoyons pour de plus amples détails.
Toutefois, il y a aussi des enclitiques en sanscrit , en latin^ dans l^den allemand , etc.
pris un sens tellement abstrait qu'elle ne semble pins rien signifier par elle-même et qu'elle sert désormais à former des séries de mots. Par exemple : yepoyitzoç (yépwv, etzco), OÉi/yjpoç (ofvoç et apt, epi, être le premier) , agrestis {ager et stare?), amasco (ama-reetesco^ ero)^ candelabrum {candela^ et la racine hhri^ ^ép-w), etc . , etc. Enfin, on ne considère plus commedérivés, mais bien comme mots simples, des substantifs et des verbes, qui, outre leur thème, ne contiennent plus que les désinences indiquant le cas, la personne, le nombre, le temps, le mode, etc., etc. Et pourtant ces désinences étaient un jour, à coup sûr, des mots indépendants. La philologie moderne a reconnu que conjuguer n'était autre chose que réunir les pronoms personnels à la racine , et que primitivement on avait dû dire : donner moiy donner toi, donner nous, etc. Des formes comme StScofxç, ôt5a)-ç, ôiSw Ti, sont d'une origine relativement plus récente. Les temps et les modes étaient le résultat de l'adjonction des verbes auxiliaires î, aller; 9e (6>îv), mettre; bhu^ as y être. Le passif se forma dans plusieurs langues par l'agglutination du pronom réfléchi r , se (laudo-r, laudose). La déclinaison n'était que la fusion du thème du nom avec des pronoms et des prépositions. Vs du nominatif est le restedu pronom démonstratif sa (en scr.); Vï du datif, probablement la mutilation de la préposition iv, bv, etc. Nous sommes bien loin de connaître avec certitude l'origine de toutes les désinences qui indiquent la flexion ; mais les langues analytiques peuvent nous guider dans nos recherches. f thefather (angl.) signifie proprement éloigné du père : car of et off (loin de) sont identiques. To the father, tendance le père : car to est identique à ^u (allem.), qui vient du verbe allemand ojiaften, tirer, tendre. Toutes les racines sont d'origine verbale ou pronominale, quand elles pe sont pas l'un et l'autre à la fois ; et les formes souvent
si écourtées des particules , prépositions et adverbes , qui en descendent, s'expliquent par l'effort qu'a fait la langue de les adapter au sens plus général qu'elle vient de leur donner, à la place moins large qu'elles tiennent dans la phrase. Ainsi, vu, vuv, viennent de vOv, maintenant, et celui-ci probablement de véov, nouveau (racine ve, venir) ; fxlv et Séj de IJ.QVOV et dOo, premièrement, deuxièmemenlj; en allemand, kh auch^ moi aussi, serait littéralement moi augmentation : car la racine auch, aug , signifie augmenter.
Le travail de généralisation que poursuit la langue ne s'arrête pas là. Nous le retrouvons dans la phrase même, où les exemples les plus frappants nous sont offerts par l'accusatif avec Tinfinilif , et l'ablatif absolu en latin. En grec, tous les cas, comme on sait, peuvent se construire d'une manière absolue. Les nombreux genres d'attraction que présente la syntaxe de celte dernière langue nous fournissent de nouvelles preuves de cette théorie. Mais, en y regardant de près , on se convainc que la même règle éclate partout et constamment , dans la phrase la plus simple comme dans la période : car les mois : caju-s^ es-ty stullU'Sj ne signifient proprement que caju-lui^ être-luiy sot'lui. La désinence, dans tous les cas , est comme le dénominateur; elle réunit sous elle les éléments qui, additionnés les uns aux autres, constituent ce que nous appelons une phrase.
C'est ainsi que le langage humain , composé au début de sons rudes, informes, sans rapport mutuel, est arrivé, dans les langues indo-européennes, à ce merveilleux enchaînement de formes, à cette organisation vivante, qui calque la marche rapide de la pensée de ces races si jeunes, et nous offre un système d'images et d'idées qui répond au système social dans les états primitifs également for-
mes par Tinstinct. Ce qui domine assurément dans les langues dont nous venons de parler, c'est le besoin d'exprimer chaque nouvelle nuance de la pensée par une forme adéquate. Aussi peut-on reconnaître dans des mots soidisant simples deux ou trois racines et quelquefois davantage. Toutefois, on ne saurait nier que la langue, pour exprimer de certaines modifications de la pensée, n'ait parfois recours à une méthode que j'appellerai symbolique ou virtuelle, comme lorsque le genre féminin est habituellement indiqué par un i ou un a longs, ou la dérivation interne par rallongement et la modification de la voyelle radicale (1).
L'allongement se rencontre fréquemment en sanscrit. Il consiste dans l'insertion d'un a bref, guna^ ou d'un a long, wriddhi. Parexemple : Kunti^ nom propre; Kaunteja^ descendant de Kunti. Il joue un rôle très marqué dans la conjugaison; par exemple : racine éfeu/ (fléchir), parfait, bubb6fa=: bubh-\-a-{'Ufa; racine bhid (fendre), parfait bibhêda=z bibh-{'a-{'ida.Mdiise]le ne peutavoir lieu que lorsque les désinences sont faibles (2) ; dès qu'elles sont fortes, le gfwwa disparaît de nouveau, parexemple, dans la première personne pluriel : bubhufima, bibhidima. Dans le seul cas où le redoublement est supprimé, il se produit dans la conjugaison sanscrite un phénomène analogue à celui de la déflexion allemande (Ablaut). Ainsi, de tan (étendre) vient le parfait taiana (grec rétoya), seconde personne tatantha ou tênitha pour tatmiitha ; de même tênima pour tetanima^ tenus pour tatanus. Mais ce fait est tellement isolé qu'il est prudent d'attribuer au guna d'abord plutôt une
(1) Benloew, Accentuation des langues indo-européennes^ p. 2.
(2 ) Voyez Henri Weil et Louis Benloew, Théorie générale de taC" centuation latine^ p. 365, 366 et suiv.
valeur phonétique, quoique dans bhôdhami (je sais), abhavat (il était), il semble exprimer la durée, notion que ne renferment pas les formes plus légères : abhhudham (je sus), abhut(}\ fut). Nous prouverons ailleurs que le sens intime du guna est celui de l'affirmation , et qu'il sert à appeler l'attention sur la syllabe qu'il renforce.
La modification de la voyelle radicale a déjà une portée tout autre dans les langues classiques proprement dites. Elle s'y étend à un grand nombre de formes gram* maticales; nous citons seulement : Tpoxo; de Tp&x(o, maiç, de ttivco, tto/xt^S de 7t8|x7ua), oXxoç de eXxw; lat. pw/sus de pello , fors de fero , toga de tego , mons de mtneo. Dans ces mots évidemment il ne saurait être question de l'insertion de telle ou telle voyelle déterminée ; l'essence même , la qualité, et, pour ainsi dire, la couleur de la voyelle radicale, est changée complètement. Ce changement n'a lieu , bien entendu , que dans les verbes primitifs ; c'est là qu'il acquiert des proportions considérables , surtout dans les langues teutoniques. La conjugaison des verbes forts et le système de la dérivation en grande partie sont dominés en allemand par la déflexion (1) : Ich binde (je lie) ; ich band (je liais) ; gebùnden (lié); substant. die binde {ïv. la bande); der band (le volume); der bund (l'alliance); — ich helfe (j'aide); îc A fta//* (j'aidais) ; geholfeti {aidé)] suhsi. MZ/ij (le secours) , etc. La puissance de ce principe a donc augmenté considérablement du sanscrit au grec et au latin, et du grec et du latin à l'allemand ; et, en y regardant de près, on se convainc qu'elle a gagné tout le terrain que la flexion a
(1) Cest ainsi que nous appellerons désormais, diaprés le précédent des Grimm, dans un intérêt de concision, la modification de la voyelle radicale : car déflexion est la traduction littérale de Tallemand AblauL
perdu. En effet, à mesure que les désinences s'aflfaiblissent et se perdent , le génie de la langue , dans une vue réparatrice, en remplaçant Vexpansion des formes par une intention virtuelle , donne asile à la flexion dans le cœurmême du mot. Dans la déclinaison, la langue s'est servie pareillement d'un procédé qui à l'origine n'avait qu'un caractère phonétique pour remplacer les désinences de la flexion : nous voulons parler de l'adoucissement. Ainsi le pluriel de valer, père , se disait autrefois vàtere , et Ve de la terminaison seul indiquait le nombre; et c'est cet e, ancien i, qui était venu troubler le son pur de Va de la première syllabe. Aujourd'hui que Ye de la désinence est tombé, l'adoucissement seul indique le pluriel.
Mais, quelque considérable que soit la place qu'occupe dans les langues indo-européennes le principe que nous venons de décrire , il ne semble pas leur être inhérent ni découler nécessairement de leur nature. Il y a pris une naissance tardive, et il semble s'être développé parallèlement aux habitudes de réflexion instinctive et d'analyse énergique qui caractérisent les races qui mûrissent et qui ont toujours distingué particulièrement les races germaniques. Dans l'organisation des langues japhétiques , la modification de la voyelle radicale ne tient donc que le second rang ; le premier est occupé par le principe de la composition, amenée elle-même par la puissance attractive qui entraînait les racines-molécules du langage les unes vers les autres pour les combiner et pour les unir.