QUELQUES AUTRES CARACTÈRES DES LANGUES PRIIITIVES
A côté de cette pauvreté de sons nous trouvons dans les langues primitives quelquefois une richesse de formes et d'expressions qui ne semble accuser qu'une impuissance bien grande de la pensée. Dans ces mêmes lies de la Société on se sert d'un autre terme pour la queue d'un chien , d'un autre pour celle d'un oiseau, et d'un autre encore pour celle d'un poisson. L'idée « queue » prise en général ne s'est pas encore dégagée dans l'esprit de ce peuple de la représentation des objets auxquels elle appartient. De même les Mohicans ne possèdent pas de verbe qui signifie couper; mais ils en ont» et de fort différents par leur forme extérieure, pour dire : couper du boiSy couper des habits, couper la tête^ le bras, etc. (1). Nous rencontrons une variété d'un autre ordre dans les langues celtiques et indo-européennes à leur origine. Dans les premières il y a un très grand nombre de verbes qui signifient : germer j verdir^ fleurir, se développer ; dans les autres, dans le sanscrit, par exemple, le nombre de ceux qui indiquent le mouvement dans l'espace (aller) et le mouvement dans la pensée (dire^ parler) est extrêmement considérable. La langue , dans le progrès des siècles , a abandonné la plupart de ces formes. Les distinguait-elle toutes au commencement par des nuances d'idées? Peut-
(1) Mithrid., m b, p. 325.
élreque non; mais, dans celles qu'elle conserva, il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles ont dû leur conservation à une légère modification du sens. Ainsi epTrco, en grec, veut dire simplement a/Z^r, et cependant, dans rà epTTovTa (serpere, serpens) , c'est la signification ramper qui a pris le dessus. 2zeix(»> se rattache évidemment à une racine qui, dans la famille indo-européenne, signifie marcher^ s'avancer; mais, dans l'allemand steigen^ elle a pris la valeur plus spéciale de monter. Toute abondance de formes qui ne sert pas l'idée est retranchée à la longue comme superflue par le génie de la langue. Ainsi le nombre des racines va toujours en diminuant : il est de 2,000 en sanscrit, il n'atteint plus que le chiffre de 600 en gothique, 250 suffisent à la langue allemande moderne pour former ses 80,000 mots. On le voit, les langues primitives reposent sur une base extrêmement large ; mais il n'y a que des soubassenients , l'édifice n'existe pas encore. Plus tard la base se rétrécit, et, à l'aide de ce système de géné^ ration, qui s'appelle en grammaire composition et dérivation^ la pyramide s'élève rapidement jusqu'aux cieux, ce qui revient à dire en d'autres termes que pour les premiers hommes tous les mots avaient une égale valeur et se trouvaient pour ainsi dire sur le même plan. Il s'agissait de se faire comprendre d'une manière quelconque ; mais on ne distinguait pas le substantif du verbe, l'adjectif du pronom ; on ne songeait qu'à peindre une image qui avait saisi l'esprit, une notion vague ou une impression forte. Ceci nous explique pourquoi les langues primitives, avec des matériaux immenses, ne sont souvent arrivées qu'à des productions philosophiques, et mômes littéraires, médiocres , et pourquoi des langues plus mûres et déjà appauvries ont fourni quelquefois des résultats étonnants. C'est que dans les premières les mots n'avaient pas en-
core été suffisamment rangés, classés, subordonnés les uns aux autres, par cette faculté inhérente à Tesprit humain, la généralisation y faculté à laquelle il faut rapporter le développement de toute langue un peu complète.
$ 6. — DÉYELOPPEIEHT DES LANGUES HOUULES.