CLASSIFICATION DES LANGUES
On divise généralement toutes les langues parlées sur notre globe en trois grandes classes : 1"* celle des langues monosiillabiques^ immobilisées et conservées pour ainsi dire à l'état de fossiles; 2** celle des langues agglutinantes ou agglutinatives^ qui com binent ime série de mots primitifs , mais sans les fondre en un tout véritablement organique ; 5<> celle des \ang\ies à flexion^ où la combinaison a amené cette fusion, et où la tracedeséléments constitutifs du mot s'esteffa-
(l)Jlfùfcnd.,in,p. 198.
(S) Ibid,, III, P.43S, 520.
oée pour toul autre que pour un linguiste expérimenté.
Nous avons déjà dit un mot de la première classe, représentée par le chinois et quelques idiomes parlés par les peuples voisins de la Chine, les Siamois, les Tibétains, et d'une manière moins complète par le barman et les langues himalayennes (le bodo, le dhimal, le kasia^ etc.). Toutefois, nous rencontrons aussi dans d'autres parties du globe, comme par exemple dans l'Amérique du Sud 4 chez quelques peuplades sauvages, des idiomes monosyllabiques.
Nous avons étudié dans les pages précédentes le système grammatical des langues à flexion , considéFées par les philologues comme les plus parfaites dont nous ayons connaissance. Elles comprennent celles de la race de Japhet et de la race de Sem ; mais nous ne devons pas nous dissimuler que le double caractère de la synthèse et de la déflexîon peut se rencontrer parfois dans les idiomes de populations peu éclairées, comme il arrive dans le dah-r eota^ parlé par une tribu de ce nom^ habitant les bords du Mississipi et appartenant aux Indiens-Sioux. Dans cette langue, éminemment agglutinante, le verbe présente différentes voix, telles que la voix active , la voix fréquentative, la yoix possessive , la voix attributive , lesquelles se forment par l'addition de certaines syllabes, ou par l'incorporation de pronoms, ou même par certains changements d'une lettre radicale : ce qui rappelle les conj ugaisons fortes des Allemands (1 ). On rencontre des traces de déflexion pareillement dans les langues caucasiques , le géofgien ou le karthouU^ le dreamen^ le la%ique\ le mingrélien^ etc. (2). Il faut s'attendre à plus d'une surprise du même genre, à me-
(1) Âlf. Maary , La Terre et l'Bomme^ cfaap. Ttii, p. 445. (f) Maury, ibid.^ p. 457.
sure que nous connaitrons davantage les idiomes parlés aa pied et dans les anfractuosités de certaines montagnes de l'Asie , dans rintérieur de l'Afrique et de TAmérique. En tout cas» si cette classification, établie par les savants d'outre-Rhin , tient bon , et si une langue est d'autant plus parfaite que la fusion àè tous les éléments constitutifs de ses mots est plus intime , et que ses mots eux-mêmes sont plus indissolubles ^ ce sont encore les idiomes sémitiques qui tiendront le premier rang. Seulement, la structure savante d'un idiome n'ayant pas toujours déterminé une grande civilisation , il ne faudrait pas croire que de cette supériorité nous prétendions inférer d'une manière abso* lue la supériorité de la race; et, d'ailleurs, ce n'est pas ici le Ueu de comparer longuement les services rendus par les Indo- Européens et les Sémites à Thumanité.
Entre les langues monosyllabiques et les langues à flexion , il faut placer la classe intermédiaire , mais variée^ mais immense, des langues agglutinantes. Ces langues se font toutes remarquer par le principe de la déflexion ou du symbolisme , mais elles se rapprochent, par d'autres caractères , tantôt du système monosyllabique , tantôt des idiomes sémitiques , et tantôt des langues indo-européennes ; quelquefois même elles se rattachent à deux ou trois de ces séries à la fois.
Dans cette grande classe des agglutinantes , nous distinguons trois groupes. Le premier, celui qui, ayant abandonné la fixité chinoise , se rapproche , par sa structure surtout» des langues sémitiques , c'est le groupe des idiomes africains , qu'oiTp^ut appeler à juste titre idiomes atomiques. Ils se font remarquer généralement par l'abondance des lettres labiales et la répétition fréquente des voyelles sombres (o, u). Généralement aussi les consonnes doublés y sont riares et les voyelle^ y sont pronon*-
çées oettement. Les mots s'y forment surtout à l'aide de préfii^es , circcmstance qui établit une ligne de démarçaticm profonde entre ces langues et les langues tar^ (ares , qui n'admettent pas que la racine soit au second rang. Le second groupe se placera avantageusement entre les langues sémitiques , auxquelles il semble emprunter quelques-uns de ses procédés les plus originaux, et les liangues indo-européennes , /lont il parait adapter Tantique syntbétisme : c'est le groupe des langues tatares , parlées depuis les confins de la Chine jusqu'à la merBaltique, jusqu'aux portes de Vienne. Le troisième groupe est celui des idiomes dits mcorporanU ou holophrasliques (1), qui, poussant le syntbétisme à bout , résument la phrase entière dans un seul mot , et qui , au premier abord , paraissent ainsi dépasser la puissante flexibilité des langues japhétiques. Ces idiomes sont parlés par la très grande majorité des tribus indigènes de l'Amérique du Nord et de.l'Amérique du Sud« Néanmoins on rencontre aussi des idiomes holophrastiques sur d'autres points du globe, isolés au milieu de populaticms parlant des langues d'une structure différente.
L& pjiemier groupe des langues agglutinantes nous est encore: imparfaitement connu; il renferme, avons-nous dit, le grand nombre des idiomes africains. Ceux^i ont qudque chose de la simplicité des langues sémitiques, dont ils ne possèdent pourtant pas le symbolisme pénétrant* Mais, à cause de Taffinité môme qui semble avoir toï^ours régné entre eux et ces dernières (2) , la civilisa-
(i) Ces termes ont été proposés par MM. Sehldcher et Lieber* ^ (T) Eh effet, le grand nombre des langues africaines, désignant pea clairement les idées de temps et de mouvement , ne distinguent pas tOHÎfinrs le présent do fotar on )e futur du passé ; niais elles. aont,
tiop sémitique parait avoir exercé un empire particulier sur les populations libyennes, et les langues; sémitiq9es avoir déteint sur leurs idiomes. Les racines de ceux-ci, conune celles du chinois, ont fréquemment gardé leur forme primitive. Mais un certain nombre de ces racines ont vu leur valeur intrinsèque s'affaiblir et descendre à celle de conjonctions et de prépositions désignant les temps pi les modes dans les verbes, et les cas dans les substantifs. Seulement ces formes syntaxiques n'ont pu s'unir au mot principal , qu'elles servent à déterminer davantage; elles sont restées indépendantes et donnent à la [dirase quelque chose de prolixe , de traînant, «ans lyouter beaucoup à la clarté de la pensée. Choisissons quelques exemples dans la langue copte, qui est considérée comme la continuation de Tancienne langue égyptienne :
1^ se na fi te zz toUent te(fem%narn)
(S« pers. plar.) (signe da fat.) porter (toi)
2^ n k te^ donner 5to, jeter ej zz ne reprobes mê,
(Négation) (2« pers. sing.) rejeter (l'* p. s.)
3<» a s tM hem e r=salvabitte(8ing.fém.),
(Signe da prêt.) (3« p. s. f.) (fiît.) fwer {%fi p. f. s.)
Pour traduire l'idée dès aujourd'hui (abhmc), le copte se sert de quatre mots :
il* Il te non
pnUre 4s (1) («rtiele lém.) wufmaU , de U rac. «en (Toir) (t)
oomnie lliébreu et Tarabe, très riches sous le. rapport des genres ou det voix da verbe ; c'est-à-dire indiquant la manière dont le verbe peut ôtre employé.
(1) Prendre de constituent une préposition avec le sens de il ôitto.
(2) BQnfey : Veber do^ VerhàUniss der figypt. Sjtrachfi mm semi' Sprachstamm^ p. 128, 130, etc.
La dédioaisoû d^ Coptes est d'une simplicité qui rap« pelle celle des Sémites ; leurs pronoms ont une grande ressemblance avec ceux de la langue hébraïque , ce qui, à la seule exception du pronom personnel de la première personne (hébr., anohhi; copte , anoK; ) , pourrait bien n*êtrè que refifet du hasard (1). La conjugaison s'opère à l'aidé d*auxiliaires exprimant les temps et les modes : a faire; re, être; ta^ donner; ma, donner; na, aller, conduire, etc., etc.
Peut-on rien imaginer de plus décousu , de plus inco* hérent, que la langue des Sum, tribu africaine établie près du Sietra-Leone^ employant quatre mots pour rendre Vi^ dée actif {^) : she (chose), rafala (faire), eimuhhe, terminaison qui forme des substantifs et des adjectifs. Elle «e sert du mot fe pour donner au verbe la valeur d'un nom ; par exemple : tu = mourir itufe=: mort. On rencontre les mêmes longueurs dans la conjugaison : Je suis fait s'y dit : Em luma va fala hhe; etc. etc. Qu'on examine les dialectes des Àhra^ des Coossa, des C affres^ des Malgaches y des Beetjuanas , on y trouvera partout des phénomènes analogues, malgré l'extrême différence des él6^ ments primitifs (racines) qui constituent ces idiomes (5).
Le second groupe , qui comprend les idiomes de la souche tatare , se divise en deux grandes masses essentiellement distinctes. L'une, la famille tatare proprement dite, ou la famille de l'Altaï, orientale-asiatique, embrasse le tongouze (dont le mantchou est un dialecte), le mongol, le turc; l'autre, la famille tatare de l'Oural, occi-
(1) Gésénius, Grande gramm. hébr.^ p. 200.
.(2)JfiArûf., III, p. 174.
(3) /MélV, III, p. 197, 364^ 281, 286 et aui?., et iv^, p. 438, sur la langue des Bullom*
dentale -européenne, se compose des langues finnoises , appelées tsehoudes chez les Slaves, et connues en Europe sous le nom d'ouraliennes. Le développement de ces lan^ gués s'est fait d'Orient en Occident, de la mer Japonaise à la mer Baltique. Le mantchou et le mongol ne s'éloignent pas encore beaucoup du monosyllabisme, et ils distinguent du radical les mots exprimant la relation. Le turc le fait déjà rarement; le finnois et le magyar ne le font presque jamais et forment un mot inséparable composé de parties. Il y a donc eu dans les langues tatares un progrès insensible du monosyllabisme au synthétisme ; mais c'est là que leur marche , pour le moment , semble s'être arrêtée, et il y a des raisons pour croire que l'analyse leur restera à jamais étrangère. Trois lois leur sont communes à toutes; mais c'est la troisième qui mérite particulièrement notre attention : l"* le radical n'admet jamais que des syllabes se placent à sa tête; ^ le régime précède toujours le régissant : ainsi le génitif a le pas sur son régime, l'objet a le pas sur le verbe (quelque chose d'analogue s'observe dans le japonais); il n'y peut point avoir de prépositions , il n'y a que des postpositions ; 3^ l'unité du mot y est assurée par une certaine harmonie des voyelles, dont nous traiterons plus tard dans le chapitre sur l'assimilation. Les voyelles des syllabes indiquant la relation sont forcées de s'adapter ou de s'assimiler à la voyelle du radical. C'est le plus sûr moyen d'assurer la prédominance de ce dernier sur les termes de relation, formés quelquefois par une longue file de syllabes. 11 ne faudrait pas pourtant voir dans cette règle une preuve que les éléments constitutifs du mot tatare sont arrivés à une fusion organique. Cette loi est tout extérieure, précisé* ment parcequ'elle n'atteint que les désinences, mais jamais là racine; tandis que, dans les langues indo-européennes/
c'est au contraire celle-ci qui est modifiée par Tactiou des désinences, lorsqu'elle ne l'est pas dans son essence par le principe de la déflexion .
Les langues tatares distinguent donc trois espèces de voyelles: 1*" dures , a, o» au; S"" molles, ai (e), eu^ u; Z"" moyennes, i ou e.
Lorsque le radical renferme une voyelle dure, les voyelles des terminaisons sont dures aussi. Par exemple :
Turc : agM , mattre ; au pluriel , aghâ-lar; Magyar : ha%^ maison ; au génitif, haz^-bol.
Lorsque le radical renferme une voyelle molle , lés voyelles des terminaisons doivent l'ôtre de même :
Turc : er, homme; pluriel, er-derj Magyar : kerty jardin; génitif kert-bôl.
Ces voyelles sont en général molles aussi , lorsque la voyelle du radical est moyenne : tUFc: ^i», fille; plur»,
Lorsque le radical a deux syllabes et qu'il renferme une voyelle dure et une voyelle moyenne , la voyelle dure s'imposera aux terminaisons :
Finnois : papi^ prêtre; papMta^ du prêtre; Magyar : mozdil-^ky je mets en mouvement.
Lorsque le radical dissyllabe renferme une voyelle molle et une voyelle moyenne , les moyennes encore sont wcrifi^ et les molles reparaissent dans les désiœno^s ; ,
finnois: terùh, acier (la forme primitive est ieTwikêe")\ teraikêe4tai 9 de l'acier. i èc!hc^
Parmi les langues tatares, le-finiR)is se distingue par une déclinaison extrêmement riche^pubKiu'elie ne compte pas moins de quinze cas, et le/Hjas (ainsi que le magyar) par nn très grand nombre de voix du verbe.
En voici quelques exemples empruntés au turc :
1* sev^ aimer; infinitif, sev^mek;
S® Négatif : sev'me'mek y ne pas aimer (en supposant que le verbe fût baq^ on aurait baq'ma-maqy et ainsi des **- autres);
f\f^^' Impossible : sev-e-me-mek^ ne pas pouvoir aimer, etc.;
3^ Transitif : sev-dir-mek^ foreer à aimer; Trans. négat. : sethdir~me-meky ne pas forcer à aimer, etc.; Passil, trans. négat. : sethiMUr-me^mek^ ne pas être forcé à
ôtre aimé, etc.;
Â^ Réfiexif : ^«v-in-me^, se réjouir;
Réflex. trans. imposs. : sev-in-dir-me^tnek ^ ne pas forcer à
se réjouir, etc.;
5® Réciproque : sev^h'^mek^ s'aimer réciproquement; Récipr. trans. imposs. : «eiM^/i-dtr-e-me-meA;, ne pas pouvoir
forcer à s'aimer réciproquement , etc.
Chacune de ces cinq voix peut, comme le prouvent nos exemples, se composer avec toutes les autres et enfanter à son tour une foule de formes de temps, de modes, etc.
On rencontre dans plusieurs langues tatares, et particulièrement dans le hongrois, : absolument comme dans les langues çémitiques, des suffixes possessifs. Par exemple : kép-em^ mon image; kép-ed^ ton image, etc. Piur. : képHMn^ mes images; kép-^ei-d^ tes images, etc. Le honffdm distingi)e en même temps. dans I9 conjugaison une
forma indéterminée et une forme déterminée. Voici la conjugaison des deux formes au présent :
Forme indéterminée.
1 tr-ofe, j'écris;
2 tr-5î&, lu écris;
3 tr, il é<;ril.
Singalier :
Forme détermiMe,
1 ir-om^ je l'écris;
2 ir-od^ tu récris ;
3 ir-^ja^ il Pécrit.
1 ir-unk^ nous écrivons ;
2 ir-toky vous écrivez ;
3 tr-na&, ils écrivent.
Plariel
1 ir-jukj nous récrivons ;
2 ir-jàlok^ vous l'écrivez;
3 ir^jak^ ils récrivent.
* La forme déterminée rappelle, par l'insertion du régime entre le radical et le suffixe, un procédé des langues incorporantes ou hoiophrastiques dont nous allons parler tout à l'heure.
Disons, en terminant, que MM. Max Millier et Logan ont découvert qu'il existait uue affinité entre les langues tatares et les idiomes parlés par les anciens habitants de la presqu'île gangétique, refoulés vers les montagnes, à l'extrémité méridionale du pays appelé le Dekan. , Ces idiomes : le teUngà^ le canari, le télougoUy et surtout le tamoul , sont compris sous le nom générique d'idiomes drùvidiens. Ils se sont, à leur tour, mêlés quelque peu aux langues rudimentaires des Polynésiens et des nègres Papous, qui paraissent avoir été les premiers habitants de rinde. Toutefois, la tendance agglomérative des sons est plus prononcée dans les idiomes dravidiens, particulièrement le tamoul, que dans aucune langue tatare." Les deux grandes familles ont pour trait commun l'empld des:
postposilions ; mais celles-ci sont plus nombreuses dans les langues tatares(l). Quant au japonais, il a certainement des affinités avec le manlchou d'un côté et avec le chinois de Tautre (2).
Le troisième groupe des langues agglutinantes comprend les langues h^lophrasiiqites ou polysynthétiqueSj parlées par l'immense majorité des indigènes de TÀmérique. Nous avons déjà dit que ces idiomes expriment un grand nombre d*idées par un seul mot, et nous pouvons . ajouter qu'ils ont quelquefois un mot particulier pour chaque groupe d'idées. Dans Tiroquois, par exemple, cette phrase : Je donne de V argent à ceux qui sont ar^ rivés y pour leur acheter encore des habits avec cela^ est rendue par un seul mot (3), contenant vingt-une lettres, quand nous sommes forcés d'employer dix-sept mots. II va sans dire que dans ces étranges composés il faut voir une agglomération de radicaux et de mots simples violemment contractés et apocopes. Dans cette langue, l'abstraction est nulle : on n'y sait dire bon ; il faut dire uti homme bouj une plante bonne. En revanche, le nombre des conjugaisons est prodigieux; encore la plupart des tribus américaines ne connaissent-elles pas la conjugaison pure et simple. Les Mohicans ne peuvent pas dire : j'aime^ tu aimes; ils ont Thabitude d'ajouter immédiatement l'objet de leur affection et de conjuguer : je Vaime, je faime, je
(i) Voyez, au surplus, Maury, La Terre et t Homme j chap. viif, p. 435 à ^38.
(â) Toutes les langues parlées pur les indigènes de la Sibérie, Yostiak^ le samoyède^ le vogoul^ le syriène^ le mordvine^ le tehé^ remisse^ etc., appartiennent à la grande famille des langues talares et ougro-japonaises. (V. Maiiry, ibid,)
(3) Ampère, Promenade en Amérique^ Revue des Deux-Mondes, 4«!êvrierl853,p. 572.
VOUS aimey etc. (1)^ et d'exprimer toutes ces idées par un seul mot. Nous ne répéterons pas ici que ces langues ont dû partir, comme toutes les autres» du monosyU labisme; seulement, lorsque les races moins bien douées du nouveau continent ont voulu commencer le grand travail de la synthèse, leur raison n'a pu gouverner une imagination trop sensible et trop compréhensive , et, en abandonnant le système monosyllabique, elles iK)nt rapidement tombées dans l'autre excès, dont il leur a été impossible de se dégager plus tard.
Daps les langues, comme dans le mouvement historique et littéraire des peuples, la nature semble par conséquent s'être essayée à tous les systèmes, et avoir parcouru toute Téchelle des possibilités. Les langues mono* syllabiques et polysynthétiques forment les deux extrêmes. Les langues indo-européennes, en leur qualité de langues à flexion ^ paraissent un instant donner dans l'excès de complication des idiomes américains ; mais en réalité elles participent aux avantages des deux autres classes. Les langues qui, par leur originalité, par leur expressive simplicité, la force de la pensée» la valeur des œuvres littéraires et poétiques qu'eUes ont enfantées, s'm rapprochent le plus, sont les langues sémitiques, quoiqu'elles semblent donner un peu dans l'extrême oppodé que nous rencontrons dans le chinois. Toutefois, la multiplicité des langues étant renfermée dans ces catégories , il est remarquable que celles qui ne paraissent séparées des langues les plus parfaites que par une faible distance^ les langues polysynthétiqueê, sont celles qui, dans l'histoire du monde, occupent le moins de place et ont le moins illustré les peuples qui 1^ parlent ; tandis que la langue
(1) MUhfid., m , 6, p. 397.
monosyllabique des Chinois a produit une grande et im^ portante littérature. C'est que Tobscurité qui natt de la coDQplication est plus funeste au développement de Tes^pril que celle qui résulte de la pauvreté et de Timmobilité d'une langue.
$ 9. - XOHES DU LARGAGE HUIAII.
Si Ton s'efforqe d'embrasser d'un seul coup d*œil toute la terre ferme du globe, on ne peut résister à la pensée qu'il y a des climats pour le développement de l'esprit humain et des langues , comme il y en a pour celui des races. Les contrées qui jusqu'à ces derniers jours ont été les plus éloignées du mouvement général de la civilisation sont celles où nous rencontrons les genres extrêmes des langues. Les peuples qui habitent les parties orientales les plus reculées de l'Asie parlent des langues monosyllabiques. Les tribus qui parcourent les bords opposés du grand Océan affectent le système si compliqué des langues polysynthétiques. Car c'est un autre fait curieux, bien avéré aujourd'hui, que les populations américaines étaient bien plus agglomérées dans la partie ouest du nouveau continent que dans la partie est, qui apparut aux premiers Européens comme un vaste désert. Le réseau des langues tatares et ougro-japonaises commence aux frontières de la Chine, s'étend sur tout le nord de l'Asie, occupe une partie de la Russie d'Europe, s'avance d'un côté jusqu'à la mer Baltique, et de l'autre pénètre en pointe par le magyar, à travers les populations slaves et germaniques. Au sud de ce réseau se déploie celui des langues indo-européennes. Parti du pied de THi-
malaya, il gagne l'Europe à travers l*fnde et la Perse, occupe ce continent presque tout entier, et il est allé rejoindre de nos jours celui des dialectes américains. Entre les populations japhétiques» au nord, et la race de Gham, au midi , se déroule, en s'enchevétrant sur bien des points dans les premières et en enveloppant lautre de plus en plus, la zone des tribus sémitiques, parlant toutes des idiomes tellement semblables que leur affinité n'a jamais eu besoin de preuves, et que leur origine identique est et a été de tout temps acceptée comme un fait incontestable. Les langues atomiques, telles que le copte^ etc., se trouvent refoulées dans l'intérieur de l'Afrique, quoiqu'elles semblent tendre la main aux idiomes si imparfaits et presque monosyllabiques qui sont en usage sur les iles de la Polynésie» de la Malaisie, etc.
C'est ainsi que les langues monosyllabiques et polysynthétiques occupent deux extrémités de notre globe, et que les langues tatares et africaines en occupent deux autres. Au milieu de ces groupes, on rencontre celui des langues à flexion, parlées par les races les plus intelligentes du globe, qui, placées ainsi comme au cœur de l'humanité, rayonnent dans tous les sens, et dont les langues entament peu à peu les idiomes moins parfaits et moins complets des autres races, en les pénétrant de leur essence.
Il va sans dire que ces zones de Tesprit et du langage humain ne sauraient rien avoir d'absolu. Dans chaque continent nous trouvons des langues qui ne rentrent pas dans le système adopté par la majorité de ses habitants, et qui suivent comme par caprice celui qui prévaut dans un continent éloigqé. Et qu'on ne vienne pas attribuer ces exceptions à des déplacements des races, résultat de ces migrations si fréquentes à une époque primordiale : car nous ferons observer que souvent ces langues ne se ratta-
cheiit ni par leurs racines ni par d'autres éléments constitutifs à aucune grande famille, et qu'elles restent isolées au milieu d'idiomes parlés par des races parentes ou dominées par un système grammatical analogue. Gomme exemples, nous citerons seulement le basque et peut-être l'albanais en Europe» plusieurs langues caucasiques et peut-être le japonais en Asie (i).
^ 10. ~ OBSBRVATIMS CRITIQUES SUR L'tfFIIlTB ST L'IDRITITÉ
L'analogie du système grammatical, lorsqu'elle est d'un ordre très général, qu'elle ne s'étend pas aux racines des langues et qu'elle n'arrive pas à démontrer la presque identité des syllabes formatives (terminaisons), est loin de prouver une origine ou une civilisation commune. Ainsi, il n'y a nul rapport entre le dahcota et les langues indo-europannes, quoique certains procédés grammaticaux soient communs à ces dernières avec le dialecte américain. Le hongrois (qui est de la même famille que le lapon, le finnois et bon nombre de dialectes sibériens), en ajoutant des pronoms possessifs abrégés aux substantifs, en admettant dans le verbe des conjugaisons dites factitives et énergétique$^ a un faux air d'affinité avec l'hébreu. Les langues tatares et ougro -japonaises constituent une famille à part, et elles ne peuvent être considérées comme s'étadt mêlées originairement aux langues sémitiques, dont» pour tout le reste , elles diffèrent absolument. C'est ainsi que
(1) Comparez cependant rarticle de M. Boller dans les Rapports des séances de rAcadëmie de Vienne, mars 1657, vol. XXII, 3.
la ressemblaoce de la structure de la langue circassieQoe avec les dialectes atomiques de TÂfrique ne saurait nous prouver la parenté des Gircassiens et des Africains du centre (1). Il faut admettre que certains procédés des langues, lorsqu'elles établissent leur grammaire, sont inhérents à la nature humaine, qu'ils peuvent se montrer à la fois sur plusieurs points du globe très distants les uns des autres, suivant les influences climatériques, ou le tour d'esprit des peuples qui les emploient. Le cercle des possibilités dans lequel ces procédés sont renfermés , malgré les variétés de détail très nombreuses qu'il admet, est encore peu étendu, puisque nousn*y découvrons guèresque trois ou tout au plus quatre catégories principales.
Ainsi, si le basque, si quelques idiomes des côtes de la Guinée, ont une structure analogue à celle des langues américaines, si le géorgien même mérite d'être classé au nombre des dialectes poly synthétiques (2), des savants sérieux n'iront pas jusqu'à établir des rappprts intimes entre l'Iberie de la mer Caspienne et celle des Pyrénées, et à rat^ tacher le nom de l'une et de l'autre à quelque migration fabuleuse et transatlantique. Car, non-'seulement le fond matériel est tout à fait différent dans ces langues et distinct de celui des langues américaines ; mais parmi ces dernières elles-mêmes nous ne recoimaîtrons qu'un petit nombre de groupes , comme celui des cinq nations dans le Canada, dans lesquels l'affinité se prouve, d'une manière certaine, par ridentité d'une foule de sons et de termes. L'immense majorité de ces langues n'ont entre elles d'autre point de contact que cette complication curieuse, qui les rend si difficiles à saisir et à apprendre. Non-seulement un
(1) Mithrid.^ ii, p. 785« (î)/«(i., IV, p. 130.
abtme sépare Tiroquôis du mexicain, et le mexicain du langage des indigènes des habitants du Chili et de la Bo* livie, mais d'une tribu à l'autre on ne se comprend souvent pas, et le nombre de ces tribus n'est pas extrànement supérieur à celui des idiomes. Un habile philologue américain, M. Gallatin, a dressé une classification des langues de TÂmériquedu Nord. Il les répartit en 57 familles comprenant plus de 100 dialectes, et encore est-il loin d'avoir épuisé la liste des idiomes parlés dans cette partie du monde. On en compte plus de 400 dans le continent entier. Ainsi ^ il reste constant que l'identité de race ne prouve rien ponr l'identité du langage, et que deux peuf plades peuvent être nées sous le même ciel, sur le même sol, dans des conditions physiques tout à fait semblables, séparées l'une de l'autre par une distance de quelques lieues, et cependant différer entièrement dans la manière de s'exprimer et de rendre leur pensée. Il suffit d'un obstacle naturel pour amener un pareil résultat, par exemple d'une chaîne de montagnes très élevées, d'un terrain coupé, marécageux, inaccessible aux immigrations.
Eagénéral, ce sont les montagnes qui délimitent d'une manière tranchée les nationalités, comme les Pyrénées séparent l'Espagne de la France ; les Alpes, l'Italie du reste de l'Europe. La même règle s'applique encore au Bôhmerwald , aux monts Scandinaves ( on parle danois en Norwége), aux monts Krapaks, etc. Mais nulle part ce fait ne paraît plus saisissant qu'au pied du Cau« case. C'est en vain que l'on voudrait considérer ces montagnes uniquement comme l'asile des tribus dispersées, refoulées du nord et du midi , quoiqu'on y rencontre , à coup sûr, des peupladéfe^ tatares, slaves, ouraliennes, et même indo- germaniques, comme les Ossètes. Abùlféda appelait déjà la partie orientale du Caucase Djebel elli--
sam^ c'est-à-dire « montagne à langiaed i> ; et Strabon comptait dans la seule Albanie vingt-six idiomes (1). Sans vouloir remonter à Torigine du genre humain, la seule circonstance qu'une si grande multitude de peuplades ait pu vivre dans les ravins, les gorges et sur les escarpements d'une même chaîne de montagnes, pendant une longue série de siècles, sans se mêler d'une manière définitive et approcher au moins de l'unité, ne suffit-elle pas pour prouver que tout ce qui rend les communications difficiles entre les hommes paralyse en même temps I^ influences propres à les rendre semblables que pourraient exercer sur eux le même ciel, la même nature, la même manière de vivre ? D'ailleurs nous sommes convaincu que le Caucase est habité depuis un temps immémorial par des peuples tous rapprochés les uns des autres. Nous n'en voulons pour preuve que les Arméniens et les Géorgiens , dont les langues accusent une très haute antiquité et ont peu de ressemblance entre elles et avec d'autres langues connues. Généralement ce sont les grandes plaines ou les vastes plateaux qui facilitent l'extension d'un idiome. Quant aux mers et aux rivières, on les a souvent considérées comme des moyens puissants de civilisation, parce qu'elles poussent l'esprit de Thomme aux découvertes, aux inventions, et provoquent son humeur aventureuse. Cet axiome est sans réplique lorsque l'on veut parler des races les mieux douées, qui ont pu réaliser de grands progrès et laisser des traces profondes dans l'histoire. Quant à celles qui, moins favorisées par la nature, cmt dû s'arrêter à un degré de culture intellectuelle moins avancé, de simples rivières ont souvent contribué à les tenir encore dans un état d'infériorité. Ceci
(1) Geogr.y xi, p. 4, § 6.
n'est pa^ seulement vrai des populations américaines, qui ont dû, pendant des siècles, être empêchées de communiquer entre elles par le sol coupé, déchiqueté ^ du nouveau continent, par ses grands lacs et ses rivières prodigieuses (1); mais encore de quelques tribus de l'Europe et de l'Afrique. Ainsi, les Tchérémisses, qui habitent sur la rive droite du Wolga, dans les environs de Kusmademiansk (près de Gasan), parlent un langage as^ sez différent de ceux qui habitent sur la rive gauche ; de sorte qu'il leur est diflScile de converser ensemble (2). Dans la Guinée, nous apprenons que, depuis Widah jusqu'à Angola, le langage change à chaque rivière navigable (5). Si, au contraire, il est prouvé aujourd'hui que les Tschouktschi, qui habitent l'extrémité orientale de l'Asie, sont le même peuple que celui que nous trouvons établi sur le bord opposé du détroit de Baring(4), on est autorisé, jusqu'à un certain point, à admettre que la révolution océanique qui a séparé les deux continents est d'une date relativement récente. Gependant on distingue les Tschouktschi sédentaires des Tschouktschi nomades , qui se sont réunis aux Corèques, et ont adopté en partie leur langage, en même temps que leurs mœurs et leur manière de vivre. Nouvelle preuve, et des plus convaincantes, que de l'identité de race et d'une origine commune on ne saurait conclure avec certitude à la parenté des langues de deux peuples.
(1) Cette observation a déjà été faite par M. Alexandre de Humboldt.
(^)Miihrid.y iv, p. 233.
(3) Ibid., p. 444.
(4) Ibid., III, 6 , 462 ; iv, p. 250 et soif .