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II. Langues sèmiiiques

C'est juste l'inverse de ce que nous venons de voir qui se passe dans les langues sémitiques. Le principe de la composition s'y fait très faiblement sentir ; le prindpe de

la déflexion est celui de leur vie même et de leur développement. Nous avons déjà vu que ces langues, comme toutes les autres , ont dû débuter par le monosy Uabisme ; mais, au lieu de contracter l'habitude de, réunir plusieurs de ces atomes monosyllabiques^ pour créer avec l^ur aido des mots organisés , les anciens Sémites ne sortirent pas des bornes des racines primitives. Celles-ci, en se diversifiant et en se nuançant , s'adjoignirent la troisième coosonne dont il a été question plus haut, et eurent ainsi une espèce de croissance organique et naturelle, indépendante de tout élément étranger. Ces troisièmes consonnes qui servirent à spécialiser le sens trop vague des racines n'eurent certes pas une signification nette et précise. On ne peut cependant pas affirmer que leur adjonction ait été l'œuvre du caprice ; nous y rencontrons les premières Irdces de cette tendance du géaia sémitique à exprimer par des modifications insensibles, et d'une manière tout à fait inadéquate , des modifications profondes de la pensée* Comparons les racines :

K'ISD (jpàra)^ porter, être porté, inciter, pousser, hâter.

rriS (pdrofc), porter, engendrer.

1*15 (jpàrai)^ étendre, répandre, fuir, séparer.

VB {jpàrads)^ séparer, décider.

niQ {jpàrahh)^ s'élancer, bourgeonner, fleurir.

tCTB (jpàrai)^ semer, dissiper, répandre.

•?|"ÎS (^pàrahK)y briser, comprimer, séparer.

DIB (^pàram)^ déchirer.

DIS (^pâras)^ briser, séparer, fendre.

yiS (^pàra^') , affranchir, lâcher, découvrir.

yiB (^parais) ^ abattre, arracher, envahir.

pIS) (jpàraK) , démolir, abattre , déchirer, affranchir.

y\Q (jpàrtti)^ briser, rendre vaia, infructueux; anéanllr. ftns (jpàras) , briser, morceler, étendre , dissiper.

BhB {pàrofiK)^ séparer, discerner, déclarer, définir (piquer,

blesser), etc., etc.

La formô commune à toutes ces racines bissyllabiques est le thème primordial "HS (j>0^)) qui signifie : se mouvoir avec violence. Cette signification, nous la retrouverons dans toutes ; mais nul ne pourra dire pourquoi *1SD {par) augmenté de n {Mi) veut dire bourgeonner, fleurir ; de. tO^ («A), définir, indiquer, déclarer; de y (fl;m), affranchir, lâcher, et ainsi de suite. Nous rappelons au surplus qu'un fait semblable se produit dans les langues indoeuropéennes » au chapitre de la dérivation, où des verbes tds que Zovo, luo^ pluo, fleo^ TrXéw, etc., peuvent être considéréscommedes variations d'une seule racine primitive.

La racine hébraïque, s'étant ainsi complétée et présentant désormais deux syllabes, exprime en même temps la troisième personne singulière prétérit du genre de verbes le plus simple, kaL Adoptons le verbe kâtal (tuer) pour paradigme en usage, et passons en revue les autres genres dont s'est servi le peuple hébreu. Il y ena hui^ en tout, en y comprenant le kal^ qui répond à notre actif (kâtaly il a tué) ; ce sont :

Le niphal^ passif (niktal^ il a été tué) ;

Le piifl^ itératif (kittel , il a tué fréquemment) ;

Le poual^ passif du piël (kouttat) ;

Le hipfdl , factitif (hiklil^ il a fait tuer) ;

Le hophal^ passif du hiphil (hoktat) ;

Le hithpaëly réfléchi (hithkatel, il s'est tué) ;

Et le hothpaal , passif du hithpaël Qwthkataï).

On pourrait y joindre les formes plus rares àxxpoël^ du

hiihpoëlj du fÙeU du hithpalel et du pealpal. Le nombre de ces genres de verbes est surtout considérable dans l'arabe classique. En étudiant leur formation, on reste convaincu de Textréme importance attachée par le génie sé<* mitique à ta voyelle et à ses modifications diverses. C'est dans ces dernières surtout qu'éclate avec une rare énergie ce vaste symbolisme qui constitue le système des grammaires sémitiques. Il faut absolument renoncer ici à l'analyse, et se contenter de dire, par exemple, que la voyelle mince et retentissante i marque un redoublement d'activité (piêl^ hiphily hithpaël)^ que les voyelles sombres o et u marquent une action endurée ou soufferte (poual, hophal, kothpaal)y et que Va du kal semble marquer l'activité pure et simple, sans aucune nuance de la pensée. La langue a eu sans doute recours aussi à des consonnes formatives, comme announ demsniphaljBnhé dans hiphil et hophaly à la syllabe hith dans hUhpaèï ; mais qui nous don- ' nera l'explication de ces consonnes ? Osera-t-on dire que a et hith ont une certaine parenté avec l'article et un pronom démonstratif quelconque ; que le noun se rattache à une racine qui veut dire reposer ? Il n'est pourtant pas sans vraisemblance que le ment qui précède un grand nombre de participes, par exemple, m'kaMelj m'kouttal^ etc. , soit un abrégé du pronom interrogatif et indéfini ^û (wi), fr. qui ; mais aussi un très grand nombre de participes se forment seulement par une certaine modification des voyelles du prétérit. Ainsi kâtal (il a tué), participe actif : fcote/; participe passif: katoul; nïktal (il a été tué), participe : nikiâl On peut dire la même chose des infinitifs et des impératifs. Ainsi de kâiaU infinitif: kâtôl (tuer) ; impératif : kHol (tue); de kiitel (itératif), infinitif et impératif : kattel (tuer ou tue fréquemment). Mais d'autres fois ces deux modes, pour se former, ont re-

cours à un i^^ placé devant la racine. Le ^' est remplacé quelquefois parle tav{t)y en arabe (seconde conjugaison), forme importante parce qu'elle a donné naissance à une foule de substantifs qui en dérivent. Cette forme, si elle existait en hébreu, serait taktoul ou taktil. C'est autour /de ces participes et de ces infinitifs que se groupe Timmense majorité des snbsiantifs et des adjectifs de la langue hébraïque, où, pour vrai dire, ils ne sont que* ces participes et ces infinitifs eux-mêmes, ou des formes. plus rares et légèrement modifiées de ces participas et de ces infinitifs (!)• A coup sûr, la déflexion, quelque importance qu'elle ait eue dans la formation des idiomes gerinaniques , n'a pas pénétré au même point toutes les parties de leurs grammaires ; et d'ailleurs elle n'y atteint jamais qu'une seule syllabe, celle de la racine, tandis qu'elle transforme constamment deux syllabes dans les langues sémitiques, puisque ce sont toujours deux syllabes qui constituent les racines de ces langues. Nous pouvons ajouter que depuis une série de siècles la force de ce priU'cipe a diminué, et que son influence n'est plus guère sentie dans les idiomes teu toniques : car, le nombre des verbes faibles, c'est-à-dire étrangers à ta déflexion, augmentant tous les jours, beaucoup de verbes anciennement forts commencent à se conjuguer comme verbes faibles, eu sorte que le système de ces idiomes est ramené insensiblement vers son premier principe, celui de la composition. Il y a sans doute en hébreu une série de substantifs formés à l'aide de désinences ; mais , si l'on excepte celles qui désignent le féminin, et que l'on rencontre dans près* qae toutes les langues anciennes et modernes , le nombre de ces désinences est extrêmement limité et leur élymo-

(0 Voyes Gésénius, Grande grammaire hébraliqnej p. 481 à SJl,

logie est peu aisée à trouver. Ce sont surtout an ou ân^ cûtfîj êj eh, dm, et quelques autres que Fou rencontre très rarement.

On sait que la déclinaison sémitique ne se forme pas à Taide de désinences , comme la déclinaison des langues indo-européennes. Le pluriel et le duel y sont désignés par les suffixes tmet dm pour le masculin , et 6th pour le ftoinin. Leur étymologie n'est nullement claire; on peut supposer si Ton veut que im se rattache à une racine am ou amam (être nombreux), à im (avec) ou a'm (peuple), ou encore à jam (la mer). Toujours est-il que la formation du duel dim n'admet pas d'explication directe et précise, car il ne paratt être qu'un pluriel nusuacé et renforcé.

La flexion du verbe se fait naturellement à l'aide de pronoms dont les formes mutilées et extrêmement variées précèdent ou suivent le radical. Lorsqu'elles le suivent, ^Ues constituent le prétérit ; lorsqu'elles le précèdent ou plutôt lorsqu'elles précèdent l'infinitif, elles constituent le futur :

Prétérit.

Fntor.

kiAal,

sing.Y 3« pers.

jWtÔl;

kàt'lrâh,

ti-k'tôl,'

kàtaV-tâ ,

ti-k'tôl,'

kàtaV'i\

ti-k'iUii

kâtaV'ti,

lre

e^'tôl;

UVlrOÛ ,

plur., 3« —

ji'kH'l-oÛi

kàfl-aû.

ti'kWnàh/

VtaVtemy

ti-h't'iroû/

k'taP'Un,

ti-KtJblrn&h ;

kàtaf^noû,

lre

nirViÔl.

Que Ton compare les suffixes et les préfixes des exem-

pies que nous venons de citer au tableau suivant des pronoms personnels :

Plur., 3« —

$• pers.

houy lui ;

hiy elle;

attah^ attây toi homme ;

aU\ aCj , loi femme ;

wi^ ânôhhi, moi;

hèm , hêmàh , eux , les hommes ;

hênj hênnâhy elles, les femmes;

attem^ vous, les hommes ;

attên y attênàh , vous, les femmes ;

anoûy anahk'noûy nahhnû , nous.

!• Prétérit. — Il est évident qu'entre les pronoms suffixes du prétérit et les pronoms personnels indépendants il n'y a pas identilé absolue. Le suffixe de la troisième personne da singulier féminin, ûh^ ne pdratt être autre cbose que la désinence de substantifs féminins. Gela est d'autant plus sûr que la troisième personne du masculin , absolument comme un substantif du même genre » n'a pas de désinence. Le suffixe de la troisième du pluriel où et oûn^ si différent de /r^m, henndh (eux, elles) , semble n'être autre chose qu'une ancienne désinence plurielle des substantifs, conservée encore dans Y-ûnâ de la langue arabe ; peut-être aussi est-ce une forme affaiblie du suffixe de la première personne du pluriel noû j aJ^égé lui-même du pronom anoti. Ce pronom , désignant un certain nombre de personnes parmi lesquelles l'interlocuteur se comprend lui-même , pouvait s'appliquer à la troisième personne du pluriel y du moment qu'on oubliait de marquer cette dernière circonstance (1). L'étymologie des suffixes de la

(1) En effet, supposons gue dans une circonstance quelconque je fasse partie d'une réunion de dix , vingt , trente personnes : je dirai nous

seconde personnedu singulier etdu pluriel ne fait pas de difficulté ) puisqu'ils se rattachent évidemment aux pronoms attah^ ait* (toi), attem, attên (vous). Âfi surplus^ il était naturel do désigner la seconde personne avec plus de précision et de netteté ; mais on n'a pas pu indiquer jusqu'à présent avec certitude l'origine du sufGixe ti de la première personne , où Ton s'attendrait à voir ni ou % tout squl pour am\ ânôhhi (moi). Gésénius suppose l'existence d'un ancien pronom at*% qui aurait indiqué la première personne, comme attah la seconde ; la différence du moi et du toi aurait donc été marquée par une simple différence de voyelle , supposition qui , à coup sûr, ne serait pas contraire au génie des langues sémitiques. Nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de citer un fait analogue emprunté à la langue copte , dont les pronoms , on le sait 9 ont tant de rapport avec les pronoms sémitiques. Dans cette langue » le pronom personnel indépendant se dit mok (moi^ hébr. ânôhhi)^ mais le suffixe de la première personne est désigné tantôt par un i ^ tantôt par un ^ ^ et dans hf^lti les deux lettres se trouvent réunies: 2" Futur. — Si au prétérit ce sont les suffixes qui constituent la flexion y au futur ce rôle est joué plus particulièrement par les préfixes, quoique les suffixes n'en, soient pas exclus. Ces préfixes ne sont autre chose que les mêmes pronoms personnels , mais placés devant l'infinitif. Ils donnent à ce dernier le sens du futur, ce qui n'a rien d'étonnant pour ceux qui savent que le pronom personnel tout seul joint à un adjectif , par exemple , remplace le verbe substantif être {ani-adamy moi homme,

. lorsque je me considérerai comme faisant partie de cette réunion je dirai eux lorsque je m^en serai retiré. Apollonius a déjà remarqué ^ comme me le rappelle fort à propos M. Egger, que le pluriel de la première personne comprend aussi la seconde et la troisième.

c'est-à-dire je suis un homme). Or^ dans uq très grand nombre de langues, et notamment dans les idiomes japhétiques , le fuAar est composé de la racine suivie du verbe ^^re, et, dans les langues néolatines, de l'infinitif suivi du verbe avoir (je louer-ai). Le préfixe ji de la troisième personne, singulier masculin , est considéré comme remplaçant le vav^ qui lui-même ne serait que le reste du pronom personnel hou (lui). On sait que les anciens Hébreux évitaient de mettre un vav au commencement des mots, de peur qu'on ne le confondît avec la conjonction va(fv. et). Peut-être aussi ce yod est-il le reste de là forme verbale indéclinable jesch (il existe). Mais il ne faut pas nous dissimuler qu'en ayant recours au verbe être, on peut aussi considérer le yod comme une mutilation de hajahf qui a cette signification en hébreu (1). L'explication de la troisième personne du singulier et du pluriel féminin présente également de grandes difficultés. Â moins d'admettre que le préfixe H ait été transféré par erreur de la seconde personne à la troisième , il faudra y voir la désinence ii des substantifs féminins. Quant au suffixe nâh dans le pluriel tïkHôV-nâh , il rappelle le pronom personnel hênnâh (elles). — Dans les préfixes de la secondé personne , singulier et pluriel , on reconnatt aisément le tav de attah\ atC (toi), aliem et aitên (vous). Le suffixe, dans tîk't't'î (toi femme tueras), s'explique par la circonstance que î désigne fréquemment le féminin en syriaque ;

(1) Ce qui nous fait croire que ce jï est le reste du verbe substantif être (^jesch ou hajah) , et non pas le reste du pronom personnel hou (lui) , c'est la circonstance que ce ji se retrouve à la troisième personne du pluriel jt-^TM. Nous repoussons donc Tidëe de voir aussi bien dans le ji qui précède que dans Voû qui suit des restes du pro* nom personnel de la troisième personne du singulier, et nous expli^ quons jik'Vloû par : il y a tuer eux .

dans tik^ fl-oû (vous hommes tuerez), le suffixe où marque simplement pluralité^ comme dans jik'floû. Dans tikHôrnâh , le suffire nâh rappelle des formes comme le pronom personnel hên (elles) et Taraméen an — hébr. ôt (pluriel du fém.). Va qui succède au noun serait, d'après Gésénius , une syllabe paragogique , sans signification particulière, comme dans attênâh, hênnâh, Valeph (e) de la première personne du singulier est abrégé 4iBani, comme le noû de la première personne du pluriel est abrégé de anoû. Dans la première , c'est le noun ; dans la seconde , c'est Valephj qui ont été sacrifiés pour établir une distinction plus marquée entre les deux formes.

Les pronoms personnels indépendants pouvaient être abrégés et mutilés aussi lorsqu'ils se joignaient aux noms en qualité de pronoms possessifs; par exemple : 50««s (le cheval), som-i (mon cheval, comparez anï), som-S (son cheval, comp. hoû), som ênoû (notre cheval, comp. noû) j pu bien aux verbes en qualité de régime à l'accusatif, par exemple: KtaV-tû-ni (tu as tué moi); ou, en dernier lieu, lorsqu'on les réunissait comme suf&xes à certains adverbes, conjonctions et interjections, par exemple: fcamtfm (comme moi), hinnA (me voioî), etc. Dans tous ces cas, le pronom abrégé diffère naturellement , à cause de cette abréviation même , du pronom personnel indépendant ; mais cette diSérence n'est pas assez considérable pour nous laisser le moindre doute sur l'identité des deux formes. Il y a toutefois une exception pour la seconde personne du singulier et du pluriel, qui, dans les cas cités par nous, remplace le tav par le caph. Il en est ainsi dans sous-hhâ (ftomm^ ton cheval) sous-hhê (femme ton cheval), souS'" hhem {hommes votre cheval), sous -hhên (femmes votre choyai; nous pourrions ajouter le-hhâ (à toi), etc.

Gésénius croit qu'il y a eu un ancien pronom amhhâh

OU akahj désignant le singulier; et aketij akem, désignant lé pluriel de la seconde personne de ce pronom, aurait été fourni par Taualôgie dânôhhi (1). En effet». dans l'éthiopien, le caph remplace le tav^ même dans la conjugaison. C'est ainsi qu'on y dit gabarhha (tu as fait), pour gabarta. La langue hébraïque a obtenu, par l'emploi de ces dmx formes différentes, l'avantage de distinguer nettement 1 a forme kfitaU-ia (tu as tué) d'avec kâtal-hhâ (ton assassinat).

RËSUMÉ

On voit par l'analyse qui précède qu'on aurait tort de considérer la flexion dans la langue hébraïque comme uii èffbt du principe de la composition. Lorsque les pronoms se joignent aux substantifs, ou, comme régime, aux verbes, ils ne se fondent pas entièrement avec le mot principal comme des désinences devraient faire. Us ont plutôt le caractère d'enclitiques , tel que dans itarAf pv, limina' que, ou au moins comme ces terminaisons anticpies (de^ 91V, 9ei/) qui n'ont pas encore tout à fait dépouillé leur nature d'enclitique: ofxovds, Tituocpiv, /leyapoSey, etc. La preuve ^e ces pronoms ne font pas n^essairement partie des verbes ou des noms auxquels ils sont joints , c'est qu'on peut les en détacher sans que l'intelligence du mot en souffre. Que Ton sépare.les suf&xes i, chah , chem , de «Oftô-t ams'hhâh^ som-hhem, il restera toujours le nom sous qui veut dire cheval ; mais on n'obtiendrait pas le même résultat si l'on détachait ainsi les désinences du radical dànà TToXr-Tôft, tx'-oyjoi, îup'Orum^ munAbus.

(1) n se pourrait cependant que cette forme du pronom vtnt dû substantif m (fi^)\ frère;

Quand nous examinons la nature des préfixes et des suffixes dont l'adjonction au radical donne naissance à la conjugaison sémitique, nous sommes forcés de reconnaître que la langue, au lieu d*avoir choisi les formes bien connues des pronoms personnels . , semble souvent avoir tâtonné et s'être laissé déterminer plus d'une fois par un inlâtinct vague ou par des souvenirs obscurs, comme dans ji^kW (il tuera), kâfl-oû (ils ou elles ont tué) etji-k^fl^ où (ils ou elles tueront), ti-k'tôl (elle tuera) , et peutrêtre dBJxskâtaV'ti (j'ai tué). Ici, évidemment, ce n'est pas de déflexion qu'il peut être question, puisqu'il s'agit de cchisonnes ajoutées .plutôt que de voyelles ; mais bien du principe même qui a donné naissance à la déflexion. En effet, la conjugaison hébraïque n'est pas née, comme la conjugaison japhétique, de la combinaison d'éléments bien connus et qu'il a été possible à la scimce de reconnaître et de fixer ; mais par un procédé plus rapide, plus mystérieux et plus créateur, qui se laisse deviner plutôt que décrire et analyser. Même dans les cas où l'identité des préfixes et suffixes avec les. pronoms personnels esta peu près évidente, la lan^e ne paraît pas toujours avoir recours à la composition propï^ement dite, comme dans kâtaV-tây k'taV-tem; mais dans les ti-k'têlj ti-Kflî^ tir- ICtV'OÛ , tirk't4l'nâhj on dirait qu'elle a trouvé par un hasard heureux, plutôt que par la voie du raisonnement, la consonne caractéristique de la seconde personne.

Il est donc bien certain que, si les langues indo-européennes doivent la naissance de leurs graipmaires et de leurs vocabulaires surtout au principe de la composition, le curieux symbolisme dont nous venons de décrire la nature fait la força et la vie des idiomes sémitiques. Aussi , si nous avons pu nous convaincre que l'influence de la iéflexion s'est affaiblie et est près de s'éteindre dans les

kûgaes groupées autour du sanscrit , il n'en eétpasde Boiémé dans les langues plus modernes delà race de Sem. La déflecoion joue un rôle plus grand dans Tarabe de nos. jours que dans l'hébreu du temps de David et de Salomon ; elle y a pénétré dans la déclinaison du substantif , elle y a formé certains adjectifs et certains noms de nombre. L'hébreu ne connaissait pas le pluriel irrégulier , qçi , au lieu de marquer le nombre par une désinence (iSMixe, Tindi* que parla modification des voyelles radicales. Ainsi :

djebel (montagne) ,

fait au pluriel

djebàlf

qalb (le cœur),

qloub,'

choqf (navire),

chqouf;

ouekd (fils) ,

aoueladi

sour (rempart).

asuar/

sif (sabre).

sioufi

mesken (demeure),

mesaken,'

djenân (jardin) ,

dj enclin/

Htâb (livre).

k'tûb^snpftesûon de Vt)

C'est par un changement des voyelles que les Arabes indiquent souvent les formes diminutives :

djemil (gentil) , djemeiel (gentiUette) ;

cethir (petit) , cerhéter (tout petit) ;

gtder (puissant), gouider (doué d'une petite puissance) ;

asouad (noir) , souioud (un peu noir).

Et dans les nombres les numératifs ordinaux et les fractions. Ainsi :

trois se dit: Uata/ le troisième : tâlit; un tiers : ei-touH;

quatre — : arbà'a,' le quatrième : râM/ un quart : er^oub;

eînq -^: kkaima; leônquième : X^hAmi^/ un cinquième :e{4totii9if«

En présence de ces faits , on ne peut pas se dissimuler que les langues sémitiques , au lieu de devenir infidèles aa symbolwne primitif, qui sert de base à leur constitution, s'y sont fortifiées de plus en plus: Elles lui doivent à la fois leur originalité et un cachet indélébile. Il y a sans doute dans Tarabe moderne quelques exemples de formes nées de la composition de deux éléments. Ainsi : Allah pour il/ — ilah (la Divinité), et les numératifs ordinaux et cardinaux, de onze à dix-neuf :

onze se dit ahhdâch pour ahhad -f- à*cher,douze — etnàch — «ind-j-a'c^r/ treize — tlettàch — tlatâ -^ a'cheTj etc.

Mais ces faits, rares et isolés dans la langue, ne prouvent rien pour son caractère synthétique, par plus que les quelques composés récents que nous rencontrons dans les langues néolatines (dans le français, par exemple, j'aurais, je louer-ai, dés-or-mais, dor-én-avant, jamais, etc.) ne nous autorisent à mettre ces langues sur la même ligne que le grec , le latin et le sanscrit.

III. Marche des idiomes indo-européens et sémitiques. Comparaison.

Nous nous rappellerons qu'en eflet les langues primitives de la race japhétique avaient dû leur naissance à un synthétisme aussi vaste et compliqué qu'intelligent et profond : car, à l'origine des langues , la raison est toujours à l'œuvre, quoique ce ne soit qu'une raison instinctive et d'autant plus puissante qu'elle ne se connaît pas encore. Le terme de la période synthétique était marqué

au moment où cetle raison , se repliant sur elle-même , commençait à scruter ses propres lois. Il est curieux d^ voir comment la dégénérescence atteignit tour à tour , dans l'antiquité païenne , la société , la famille, la littérature, et, en dernier lieu, la langue. Les classes supérieures sont les premières à se corrompre; puis viennent les arts et la. littérature. Mais, lorsque la corruption passe du gouvernement et des institutions dans les mœurs privées et déshonore^ le foyer domestique, alors les fortes assises de 1^ langue commencent aussi à se disloquer, et la ruine de la nationalité est imminente. La langue est le dernier symbole de l'existence d'un peuple; avec la perte de ce symbole commence non pas une révolution , mais une cir vilisation toute différente.

La chute de l'édiQce social des anciens et la chute de cet édifice doreur pensée qu'on appelle le système d'une langue devaient donc se suivre de bien près. Mais, à moins d'une destruction entière de la race grecque et latine , les langues nouvelles devaient , sur le sol jadis occupé par cette race, se former en grande partie avec les débris des idiomes qui les avaient précédées. Cependant, silacoaslruction du langage primitif , à la seule exception peulêtre des racines , avait été l'œuvre de la raison instinctive, et rappelait ainsi, par son tissu et son développement, ceux des organismes naturels , la reconstruction des langues fut Tœuvre à demi réfléchie d'une raison qui commence à avoir conscience d'elle-même, d'une pensée philosophique qui, par sa clarté et sa vigueur, supplée à la richesse et à la fécondité des formes, dont abondent les anciennes langues. Non -seulement toutes les idées, maid encore presque toutes les nuances d'idées, devaient être rendues par des mots séparés , indépendants , et l'enchaînement de ces idées devait désormais , dans la composition de la

p&rase t se dérouler avec la fatalité d'un théorème d'algèbre. C'est pourquoi les langues modernes sont appelées particulièrement langues analytiques. Mais les deux qui méritent ce nom de préférence à toutes les autres son^ le français et l'anglais. Assurément, de la mère et we lof signifient exactement la môme chose que matris et ama^ nius. Mais ce n'est pas sans intention que le génie des langues modernes fait précéder la racine de ces petits mots qui désignent le cas^ la personne, etc. , au lieu de l'en faire suivre. Un fait qu'on remarque en général dans l'étude des langues 9 c'est que les préfixes s'unissent bien moins intimement au corps du mot que les désinences. Les premiers restent toujours reconnaissables et tant soit peu indépendants j tandis que celles-ci finissent toujours par être attirées, absorbées, par le mot plus fort qui les précède (1 ). Cela se voit distinctement par l'exemple des langues suédoise^ danoise et valaque de nos jours , où l'article se plaôe après le substantif, et où les déclinaisons ont gardé jusqu'à un certain point un caractère synthétique.

Ainsi les langues japhéliques modernes, en plaçant les parties accessoires du discours (celles qui n'expriment que les nuances, les modes de la pensée) avant celles qui en renferment le fond, semblent donner à entendre qu'elles se sont définitivement arrêtées à l'analyse; qu'elles repoussent énergiquement toute fusion nouvelle entre les différents éléments qui constituent le langage ; que rien ne leur est plus étranger qu'une tendance décidée, univer-

/ (1) Les premiers hommes, en plaçant la racine devant la dèsinenee, c'est-à-dire la partie accessoire du m4>t, semblent avoir vdula marquer la prédominance de la première. Il est clair aussi c(u'à leurs yeux les préfixes avaient une valeur plus considérable non-seulement que les désinences, mais, dans un grand nombre de cas, même quç la racine.

selle , vers une synthèse dernière et absolue ^ qu'on a es sayé de nous présenter comme la perfection à laquelle toutes les langues civilisées devaient aspirer en dernier lieu.

Mais, quoique les langues de l'Europe actuelle ne paraisrsent plus être susceptibles de changer et de se transformer de nouveau, il n'en est pas moins vrai que les idiomes japhétiques ont eu un développement varié et puissant, et que, depuis leur origine jusqu'à nos jours, ils ont parcouru un vaste cycle en passant du monosyllabisme au synthétisme et en revenant du synthétisme à l'analyse, comme à leur point de départ- On n'en peut pas dire autant des idiomes sémitiques, qui offrent, on Ta dit bien souvent, un caraclère d'immutabilité relative, s'avançant toujours en ligne droite, et , si l'on peut parler ainsi en tenant compte de l'histoire des deux races, traversant de part en part le cercle japhétique. Seulemeat , nous nous croyons obligé de combattre l'opinion de ceux qui voient dans cette invariabilité du langage des Sémites leur incapacité de changer, de se transformer et de progresser, et la preuve d'un génie inférieur et d'une organisation moins complète que celle des Indo-Européens. Si les Sémites avaient créé, à Torigine des choses, des idiomes semblables à ceux de la race japhétique, ils au-? raient été Indouset ils auraient cessé d'être eux-mêmes. Mais, ayant une fois formé ce langage dont les éléments constitutifs se retrouvent dans l'hébreu de la Bible , il parait impossible que les Sémites en aient plus tard pu changer la nature et le caractère. On doit même reconnaître, selon nous, qu'ils ont réussi, malgré l'extrême fixité que leurs idiomes paraissent avoir acquise dès les premiers temps,'a les enrichir d'une série de formes grammaticales et d'une foule de mots nouveaux et poétiques , à une époque où

- iS —

presque toutes les langues civilisées avaient perdu leurs facultés créatrices.

Ce qui chez les Indo-Européens semble avoir donné naissance aux langues analytiques, c'est, comme tout le monde le sait, la perte ou au moins l'affaiblissement fréquent des désinences. Or, il est certain que ce phénomène n'est pas tout k fait étranger à l'arabe moderne , et surtout à l'arabe paarlé de nos jours. Celui-ci a laissé tomber en désuétude une foule de formes de l'arabe classique , entre autres la déclinaison artificielle et bon nombre de conjugaisons. Nous avons vu que dans les noms de nombre cardinaux et ordinaux, entre dix et vingt, tes Arabes supprimaient la dernière syllabe de a'cher^ comme ils retranchent souvent la voyelle i du substantif chi (la chose) dans des phrases telles que celles-ci :

chouft-hO'Ch (Pas-tu vu) ?

ma- tckheub-ch (lu ne veux pas) ?

ma qolt lo-ch (je ne lui ai pas dit).

La langue vulgaire supprime volontiers les voyelles finales* lorsqu'elles ne sont pas indispensables au sens du mot. Par exemple : ismok (ton nom) pour ismoka , fi eU-semavat (dans les cieux) pour fi el-sernavati, mindr schervr (du mal) pour min el-scheriri^ etc. (1). Ces voyelles ne se prononcent plus que dans les écoles.

Si la perte des désinences n'est pas devenue générale en arabe , cela tient évidemment à ce que le système de la flexion y est extrêmement simple et se rapproche beaucoup de celui de nos idiomes modernes. Si>dans cette langue le prétérit a conservé ses suffixes j c'est que leur po-

(1) JfiZ/irûî., 1, p. 393 et394.

sition après le radical assurait précisément à ces forami le caractère du passé , et qu'il était impossible de les retrancher pour en faire des préfixes sans risquer de confondre alors les formes du prétérit et du ftitur. Quant au fatnr Ini-méme , il devait rester invariable justement parce que sa flexion se fait surtout à l'aide de préfixes qui 9 de leur nature , ont déjà une certaine indépendance et conviennent si bien au système grammatical des lan« gués analytiques. Pour ce qui est de la déclinaison» personne n'ignoire qu'elle est établie sur le même principe que dans nos langue^ ; que les noms peuvent être précédés de l'article ; que les cas sont exprimés par des préprépositions min^ V\ V\ etc., et que la différence même du nombre est fréquemment indiquée en arabe non pas par une terminaison , mais par une modification interne du mot. Le comparatif et le superlatif s'y forment aussi à l'aide de procédés analytiques, semblables à ceux en usage dans les langues néolatines, et nullement par l'agglutination de certaines désinences, comme repoç, taroç, — lat. for, îmw5, simm^ etc., — ail. er^ est^ etc.

Il est vrai que l'extrême variété des genres de verbes et des modes de dérivation qui en découlent rend l'étude de Tarabe un peu difficile et lui donne, aux yeux des linguistes inexpérimentés, un caractère synthétique. Mais, ces genres et ces modes une fois établis, il était impossible de les changer par l'analyse, en les simplifiant : car leur grande variété fiit le résultat non pas de la combinaison de deux ou plusieurs éléments diffërents, mais l»en de ce procédé symbolique ou virtuel qui se cache sous le principe de la déflexion. Or, la flexion ayant été portée au sein du mot par le génie de la langue , ces mots 9 sous peine de périr, devaient rester immuables. Car, enfin , l'analyse ne peut avoir lieu que là où aupa-

rayant il y à eu véritable synthèse; et, puisque la composition y à Texception d'un petit nombre de substantifs et de quelques noms propres (1 ) , est et a été de tout temps un principe à peu près étranger aux idiomes sémitiques, nous ne voyons pas comment ces derniers auraient pu parcourir les mêmes phases que les langues indo-européeilnes.

C'est par la même raison aussi que tombe le reproche adressé aux langues sémitiques, d'être pauvres de formes exprimant les temps et les modes. 11 ^t certain que les premiers Sémites ont dû être frappés sur tout par le genre de l'action, puisqu'ils l'exprimaient sous tant de formes diverses ; mais c'est précisément parce que pour

l'exprimer ils avaient épuisé toutes les modifications possibles des voyelles radicales, et qu'il leur était interdit de

recourir à la combinaison de deux éléments diCférents, qu'il ne leur resta qu'un seul moyen de rendre la variété des temps : c'était de placer des pronoms ou des formes pronominales après le radical pqur marquer le prétérit, ou de les placer avant l'infinitif pour désigner le futur. Il ne faut pas oublier que les langues germaniques elles-mêmes n'ont que deux temps simples , et que pendant longtemps les langues slaves n'en ont pas eu davantage; que, si les langues néolatines, telles que le français^ l'espagnol , etc. , offrent ici une grande variété et richesse de formes, elles les doivent à lin restQ dé ce génie synthétique qui caractérisait leur mère commune , le latin. Mais il importe de savoir si les anciens Sémites, par cela même qu'ils n'ont pas eu de formes particulières pour les autres t^mps et modes , n'en ont réellement pas eu Tidée ou ont été dans l'impuissance de les exprimer. Evidemment, cela

(1) Gésénius, Grande gramm, hébraïque^ p. 518 et suiv.

n*esl pas : car, quoiqu'en général le présent n'exîstô pas (1)96! que toutes les actions puissent être envisagées comme passées, passant, futures, ou se développant , ce qui est encore futur, on conçoit que les Sémites ne se [soient servis du présent que pour marqueir la durée d'une action, ce qu'ils réussissaient à faire de tout temps ea plaçant le pronom personnel à côté du participe (2). Les Hébreux exprimaient le subjonctif et l'optatif par de légères modifications du futur, et , en faisant précéder ce dernier du vav conversif, ils indiquaient ce qu'on appelle TimparfsÂt. Ces modifications prirent un caractère plus accentué dans l'arabe , où l'on distingue les trois formes du futur : jaktolaJaktolyjaetolanÇi). Au reste, l'arabe parlé dé nos jours a recours, comme presque toutes les langues analytiques , aux verbes auxiliaires kan (être) et mckà (aller) ; le participe de ce dernier, machij étant placé de-

(i) Il faut remarquer que le présent n^a pas, chez les lado-Européens non plus, un caractère primitif. Dans les formes allemandes : binde^ band^ liege^ lag^ ïa primordial appartient à Timparfait. Vi da présent date d^une époque plus récente , puisqu*on ne le retrouve que rarement dans les autres langues de la même famille. En grec, c^est l'aoriste qui a conservé le plus Tintégralité du radical , et , lorsqu'on compare: «pswy&), f^ i/yov ; ru7rT&), eVu^ov; >afA6àviu, ^}.aÇov, il fautbien reconnaître que le présent et Taoriste n'étaient pas toujours aussi nettement figurés dans la conjugaison grecque, qu'ils le sont aujoiird'hui, et que les formes les plus simples , et partant les plus anciennes, se rencontrent plutôt dans l'aoriste que dans le présent.

(2) Les Arabes d'aujourd'hui expriment le présent, en metlent d'à? bord le verbe au futur ou au participe, et en le faisant précède^ du petit mot ta (voici) suivi du pronom personnel. Ainsi, f écris aC' tnellement peut se dire : ra-ni nektob ou ra-ni kâUb (voici moi, j'écrirai ; voici moi écrivant).

(3) Gésénius, Grande grmnmaire hébraïque, p. 283; de Sacy,- Grammaire arabe^ 1. 1, p. 113 et suiv. ; t. ii, p. 19 et suiv. > '

va&t l'aoriste pour marquer uue action future très prochaine. Exemple : èch machi ta'mèl (qu'allez-vous faire) ? Il est vrai que le discours des Sémites ne connaît pas les ampleurs de la période grecque, ni Temboltement de la phrase latine, ni les imitations qu'en ont lentées et tentent encore aujourd'hui les modernes, surtout les Italiens et les Allemands. Ce qui rendait de vastes périodes possibles chez les anciens, sans que leur longueur nuisît à leur clarté, c'était précisément la variété 4. ta fois et la netteté des désinences indiquant les rapports des mots d'une manière palpable, et ramenant la pensée à l'unité par leur répétition et l'ideatilé de leur son. Ces périodes ne wnt pas possibles ou deviennent un défaut dans les idiomes privés de désinences ou n'en ayant conservé que de fort affaiblies. Les idiomes sémitiques sont dans ce cas, et la période n'y aurait pas pu prendre naissance , même si le génie sémitique ne s'était pas attaché , pour présenter les pensées avec la plus grande lucidité possible, à les isoler les unes des autres. Au surplus, c'est une bien grande injustice de se plaindre à la fois des longueurs de la phrase allemande et de parler avec dédain de la simplicité naïve de la construction sémitique. En somme , les Sémites ont fait de tous les temps ce que les Latins n'ont commencé à pratiquer qu'à partir de Sénèque , et ce que les écrivains modernes s'efforcent de pratiquer tous les jours. Coupez les périodes, nous crie-t-on de toutes parts, et, en réalité, on n'a qu'à ouvrir les romans de nos meilleurs auteurs pour trouver des pages entières remplies de petites propositions ne dépassant pas la longueur d'une ligne (1).

(i) Qu'on prenne, par exemple, les deux premières pages de Lewie Leont , de George Sand , on sera frappé de la vérité de ce que nous avançons. v

Lorsque nous tirerons les conclusions de ces longues recherches^ il restera bien établi que les idiomes japhétiques, comme «les idiomes sémitiques, ont les défauts de leurs qualités et les qualités de leurs défauts ; que ces défauts et ces qualités, dans les idiomes japbétiques , ont pour point de départ la composition , et les défauts et les qualité^ des idiomes sémitiques celui du symbolisme. Reste à savoir lequel des deux principes prévaudra et auquel appartiendra Je premier rang.

11 ne parait pas t^ue les Indous aient , à l'origine des choses, procédé d'une manière bien différente de celle des autres peuples, lorsqu'il s'agissait de désigner des concepts ou des objets qui présentaient plusieurs images à l'âme humaine. Us semblent, comme les Chinois font enoore aujourd'hui, et comme ont fait lesTatares, les Egyptiens . etc. 9 avoir placé deux racines côte à côte, sans songer d'abord à les combiner. La combinaison de deux ou même d'un plus grand nombre de racines s'accomplit sans doute insensiblement ; mais ce n'est pas là que nous pouvons reconnaître la supériorité des Indo-Européens, puisque d'autres races et d'autres peuples, dont les destinées ont été moins brillantes , comme les Finnois et les Groënlandais, se servent aussi d'idiomes riches, flexibles, et qui ont pour principe le synthétisme. Nous ne devons pas , du reste, nous dissimuler que le procédé de la composition employé par un si grand nombre de peuples de notre globe est le plus naturel , le plus simple et le plus conformée des intelligences peu pénétrantes et tout enveloppées encore du crépuscule de l'imagination. Deux choses cependant paraissent avoir distingué la race indoeuropéenne de toutes les autres : l'heureux choix de ces racines monosyllabiques, l'heureuse et euphonique combinaison non-seulement de plusieurs de ces racines en un mot

bien organisé , mais encore des consonnes el des voyelles en des syllabes bien harmonieuses. On voit, dès les premiers pas de la race, se distinguer cet os ro^un^tum qu'Horace attribuait avec tant de justesse à la muse grecque. Mais ce qui semble avoir caractérisé encore davantage tes idiomes japhétiques est une extrême souplesse et une grande flexibilité des formes, permettant à toutes les tribus de varier à l'infini leurs grammaires et leurs riches vocabulaires. Le véritable talent de cette race paraît avoir con- ^sté à oublier très rapidement les origines de ses formes grammaticales, à les avoir changées et modifiées incessam- Qienten leur donnant, avec le progrès des siècles, l'empreinte de chaque époque, du climat, des habitudes, en un mot, du milieu dans lequel chaque peuple vivait. Ils oublièrent si bien leur point de départ et les liens intimes qui les attachaient toi]fô , dans^un temps primordial , à un centre commun, que non-seulement, sans la connaissance du sanscrit, qui date d'hier, on n'eût jamais pu retrouver la preuve de ces liens, mais encore que Français, Allemands, Slaves, Persans, sont loin de se douter aujourd'hui que tous ils viennent du même pays , que tous ils parlent des langues qui au fond sont identiques, que tous, à l'origine des choses , ont eu des mœurs et des croyances analogues. Ce fait , d'une importance suprême, n'est encore connu aujourd'hui que d'un petit nombre de savants et de lettrés. Ainsi donc, le mérite principal des anciens Indo Européens a été celui d'oublier et de s'abandonner à la vie du moment ; c'est pourquoi leurs idiomes, plusieurs fois interrompus dans leur carrière normale, ont pu renaître, se refaire, et produire, malgré d'étonnantes mutilations — comme celles qui arrivèrent à l'anglo-saxon et au persan — de grandes et splendides littératures. X^eài aÀùSï que les idiomes japhétiques ont dans l'anti-

quité un cachet de matérialisoQe» qu'ils sont coofus et embrouillés au moyen âge, qu'ils s'élèvent au spiritualisme et pour ainsi dire à une clarté algébrique dans les temps modernes. Ils ont calqué la marche ondulée,, et , si Ton peut s'exprimer ainsi , le mouvement spiral de l'esprit humain , et leur grandeur tout entière est dans leur ensemble et dans leur développement. Mais il faut se souvenir que les peuples qui les parlaient n'eurent aucune connaissance de cet ensemble et ne se doutèrent nullement de Venchatnemeut immense de leur destinée. Tout chez eux est incohérent, passif, et ce qui les unit aujourd'hui les uns aux autres, ce n'est pas leur propre pensée ou leur propre croyance, mais une pensée, une croyance, venue de source hébraïque.

S'il parait avoir été dans la nature des Indous de subir toutes les influences et de suivre toutes les impulsions, le caractère des Sémites paraît avoir consisté à se refuser aux premières , à donner et à propager les autres. On reconnaît les traces de ce caractère énergique dans les allures concentrées et dans la forme inaltérable de leurs idiomes. Repoussant , en effet, le principe de la composition , ils fixèrent isolément chaque image, chaque pensée primitive « de peur qu'en les mêlant à d'autres , il en pût naître obscurité ou confusion. Us admirent cependant une série de modifications de la pensée et du mot primitifs ; et c'est ainsi qu'autour d'un petit nombre de monosyllabes qui restèrent debout se groupèrent les nombreuses colonnes des racines dissyllabiques. Les éléments de leur langue Mue fois établis , les Sémites ne les perdirent plus de vue un seul instant, et ils exprimèrent les modes et les manifestations diverses d'une même idée par les variations et les modifications insensibles du même mot. Voilà comment le Sérïiite remonta avec facilité du dernier dérivé à

Id racine, et que de la racine, avec la même facilité, il re** descendit au dernier dérivé. La vie circula dans toutes les parties de la langue, comme elle circule encore aujourd'hui, vivace et forte , dans toutes les peuplades de la famille.

Les étymoiogies des mots n*ont pas été à faire dans ces idiomes, elles existaient de tous les temps ; dans les idiomes indo-européens, au contraire, elles ne se sont faites que de nos jours, et le système de leur grammaire n'a été révélé qu'hier. Ajoutez que ce sont les Sémites qui, les premiers, ont dégagé la lettre de Thiéroglyphe , et qu'en décomposant les sons de la voix humaine en une série d'éléments simples et saisissabies , en inventant cet alphabet adopté par le grand nombre des peuples civilisés , et surtout des peuples japhétîques , ils ont fondé et rendu possibles la vie et les traditions intellectuelles de l'humanité. Donc la force du caractère sémitique se reflète dans la fixité des formes de son langage , comme la clarté pénétrante de son esprit est reproduite dans la simplicité et les contours tranchés de son système grammatical et de son* alphabet. Force et clarté , c'est-à-dire attachement aux traditions et perception nette d'une série de pensées simples , mais grandes et indispensables à la nature humaine, tels paraissent être les traits principaux du caractère sémitique. Y a-t-il lieu d'en inférer une certaine infériorité de la race? Nous ne le pensons pas. Quel mal y a-t-il à ce que l'Arabe de nos jours parle un langage peu différent de celui de ses premiers pères , langage qu'il tient à honneur de connaître et d'apprendre, et à ce qu'il puisse remonter ainsi, par une longue série de traditions noninterrompues, presqu'à l'origine de sa race et du genre humain? Quel avantage y a-t-il , au contraire , à ce que la foule , dans les peuples indo-européens, vive comme les premiers bom-

mes de cette race, à peu près sans, souvenir du passé, et que la connaissance de ce passé ne s'obtienne, même dans les classes supérieures de la société , qu'au prix de lou^ gués et laborieuses études ? Nous signalons cet inconvé^ nient frappant qui s'offre à nous, sans prétendre pour cela que l'état des peuples japhétiques ne soit pas bien supé-^ rieur, depuis quelques siècles au moins, à celui des enfants de Sem. Retrancher les Indo-Européens de Thuma-. nité, ce serait assurément la décapiter ; ce serait lui ôter la variété et le mouvement, la beauté du génie et le plus noble éclar des arts. Mais, ne l'oublions pas, pour déployer le spectacle splendide que nous offrent leurs civilisations successives, ils ont dû être fécondés à plusieurs reprises par l'esprit sémitique : car, si ce n'est pas à sa seule influence que l'on peut attribuer cet esprit d'analyse et de simplification qui caractérise notre époque . el qui éclata d'abord dans les idées religieuses du monde euro^ péen, il y a dix-huit siècles, c'est à lui seul, c'est à l'e^pril sémitique, que la société moderne doit ses mœurs de fa* mille, sa haute morale, son honneur et sa dignité, et, ce qui est plus que tout cela, son salut.

S 7. ^ LOI suPBÉis ma laigubs miusÈSi.

La création des idiomes sémitiques était due à un esprit vif, profond et précoce, qui semble avoir marqué du pre- BÛer bond le but vers lequel devaient se diriger, par de longs détours et à des distances inégales, les langues indoeuropéennes. Ceux qui semblent l'avoir atteint les premiers après les Sémites sont évidemment les Germains. Dans leur langue, même tendance à dédaigner la rondeur des fonœs, à laisser tomber les ternuaaisons, à marquer la

pensée par les rapides éclairs du symbolisme, et, dans leur génie, même haine des pompes de Fimagination, même austérité, môme puissance d'abstraire. Cette affinité du génie des deux races ne s'est pas démentie dans leur histoire, et lorsque, vers la fin du moyen âge^ la civilisatioD chrétienne du Midi, doublée de la renaissance, paraissait sur le point d'englober dans son unité tous les peuples civilisés, un mouvement éclata dans le Nord, tout inspiré par les traditions bibliques, et qui prétendit ramener la religion à sa pureté primitive. De quelque manière qu*on envisage la Réforme, on est obligé d'y reconnaître une nouvelle infusion du génie hébraïque dans les ftmes du Nord, tandis que les souvenirs de l'ancienne Rome et des splendeurs joyeuses de Tantiquilé se sont constam*ment perpétués au sein des populations du Midi, {dus éprises de formes éclatantes et des beautés de l'art. Au premier coup d'œil on serait disposé à croire que la race indo-europâ^nne l'emporte sur la race sémitique, précisément par celte marche méthodique de la pensée et du langage qui l'a portée à transformer lentement ses idiomes d'une synthèse compliquée en langues claires, précises» analytiques. La race indo-européenne résumerait ainsi, dans le long parcours de son existence, et ses propres grandeurs et celles des Sémites. Cet éloge, qu'on lui a donné tant de fois, nous sommes obligés de le restreindre. En effet, les langues parlées par toutes les populations de cette race ont-elles toutes traversé les phases qui c(»l«duisent de la synthèse à l'analyse? Évidemment non. Les langues slaves ont conservé une richesse de flexiona^ et des modes nombreux de dérivation qui les rendent moins aisées, mais surtout moins agréables à apprendre que te grec et le sanscrit. Les idiomes tentoniques euxmtoies se font remarquer par un luxedeformessyntbétiqnes

oonsidérable et embarrassant pour tont autre que pour les^ indigènes. L'islandais est encore tout hérissé des difRcùKés que présentait Tancien langage des Scaldes, et là syntaxe, les conjugaisons, mais surtout les déclinaisons dé Tallemand moderne, s'apprennent plus difficilement peut-être, par les Français, que les étrangelés de la grammaire arabe. Ce seront donc les langues néolalines, aux- <pielles on peut joindre, si Ton veut, le grec moderne, qui se présenteront à notre esprit comme les représentants deFanalyseet de la pensée algébrique. Mais le grec de nos jours ne s'attache*t-il pas à reproduire, avec effort, les formes variées et classiques de la langue de Périclès et de Démosthènes? L'italien, l'espagnol, le français mâme^ ne possèdent-ils pas, ce dernier surtout dans sa syntaxe délicate et dans l'emploi de ses pronoms variés, mais tous dans la conjugaison de leurs verbes, si souvent irréguliers, de nombreuses traces de l'ancienne synthèse? On ne saurait nier toutefois que leur marche a quelque chose dû plus aisé et de plus libre que celle des langues germaniques, et surtout celle des langues slaves. Â quoi doiventelles cette supériorité, selon nous, bien réelle ? On peut dire que les Slaves et les Germains ont vécu moins de la vie de la pensée, qui creuse, et de la civilisation, qui use. Seulement il faut ajouter aussi que les Slaves et les Germains ont toujours présenté une masse compacte sur laquelle la conquête a pu passer quelquefois, mais sans les entamer, et dans laquelle une idée et une influence étrangères, fftt-ce celles du christianisme, ont pu se répandre sans les dominer. Le latin, qui a donné naissance aux idiomes romans, se distinguait déjà, sans doute, par une tendance visible vers l'abstraction et des formes concentrées; Il est douteux toutefois qu'il se fftt complètement décomposé e( que les différences qui le séparent de ses filles

fussent aussi profondes qu'elles le sont en réalité, sans la double invasion qui a transformé TOccident : celle des barbares du Ndrd, qui, en leur qualité de conquérants, n'apprirent qu'imparfaitement la langue des vaincus, el celle d'une pensée, hébraïque s'il en fut jamais, la pensée chrétienne, qui entra comme une épée dans le corps énervé et amolli de l'empire romain. Cette pensée, en changeant le cours des idées, changea le langage, et, s'efiForcant de parler celui des simples, en précipita la marche vers la clarté et l'analyse. Mais les langues les plus réellement analytiques aujourd'hui sont, en Europe, l'anglais ; en Asie, le persan et quelques dialectes de rjnde, tels que le bengali, le mahralte, etc. (1;. Gomment se fait il que ces idiomes aient' primé, dans la voie de l'analyse, ncm-seulement les langues slaves et germaniques, mais encore les langues néolalines? La raison en est bien simple et bien évidente. Ces langues ont été parlées autrefois par des peuples qui n'ont pas su maintenir leur indépendance et leur nationalité, qui ont vu s'asseoir à côté de leur foyer des conquérants étrangers, et introduire dans leur vie sociale des coutumes, des mœurs et quelquefois une religion, difTérentes de celles de leurs pères. Les Normands, aux prises avec les Anglo-Saxons, désapprirent bien vite le français élégant de Bayeux, pour apprendre, imparfaitement il est vrai, les sons rauques de la population vaincue. Celle-ci, à son tour, modifia son langage primitif, et, en négligeant toutes les flexions, s'attacha à faire ressortir surtout les syllabes importantes des mots.

(1) Ces derniers sont tellement éloignés du synihétisme de Tanden sanscrit quMls ne peuvent plus former le pluriel qu^à Taide de certains mots ajoutés au thème, tels que itfc (réunion), avaiha (tout). — Benfey, Indien^ p. .253.

à les faire comprendre et accepter par les vainqueurs* C'est ainsi que naquit ce langage si simple, si dépouillé de formes étymologiques et de lois syntaxiques, que parle aujourd'hui la famille anglo-saxonne. Même chose arriva dans la Perse et dans Tlnde. Seulement ce ne fut pas ici un peuple appartenant à la môme race que les vaincus, comme cela avait eu lieu en Angleterre, qui usurpa le pouvoir et la domination ; ce furent encore les Sémites qui, à la suite de la religion de Mahomet, introduisirent une foule de mots empruntés à leur propre idiome, et obligèrent les anciens habitants, toujours dans l'intérêt de la clarté, d'abandonner les formes riches et allongées de leur langage. Le résultat de cette fusion fut d'autant plus complet que les Mahométans eux-mêmes parlaient un idiome qui, sans être analytique, puisqu'il n'avait pas dû son origine à la synthèse, portait au moins quelques ca-* ractères de l'analyse. Dans ce concours de langues, si Ton peut s'exprimer ainsi, la palme n'appartiendra donc pas aux Slaves, qui ont conservé la leur intacte au milieu des invasions et des conquêtes ; ni aux Germains, qui sont restés fidèles, du moins jusqu'à un certain point, aux idiomes parlés par leurs pères ; mais aux Néolatins d'abord, aux Anglais et aux Persans ensuite, qui sont des peuples mixtes, d origine récente, nés de la fusion de plusieurs races et ayant vu plusieurs fois traverser leurs pays par la double conquête des armes et des idées. Evidemment, il ne peut être question ici d'une supériorité de la race japhélique; s'il y en avait une, elle serait du côté des Slaves et des Germains, qui au moins ont conservé leur nationalité et peuvent presque être considérés comme étant restés eux-mêmes. Le mérite n'est donc plus celui de la race, mais celui des circonstances. Il est aussi dans cette loi de notre nature que ce ne sont

pas des terres vierges des œuvres de Thomme qui peuvent nourrir la semence de l'avenir et fournir de nouvelles pages à rhistoire. Non seulement il faut un sol dont iliaque motte ait été remuée , brisée par le soc ; dont chaque parcelle ait été occupée successivement par des peuples de langues, de religions et de mœurs diverses ; il faut encore un sol trempé de la sueur et du sang de plu- »^irs générations pour faire venir une nouvelle moisson de gloire, ponr produire une grande nation et une grande civilisation , qui marquent dans les annales du genre humain. Mais, que ce soit le mérite de la race japhélique ou non, c'est dans cette race surtout que nous rencontrons la i3uccession de langues synthétiques et de langues analytiques : car les idiomes parlés par les autres races de notte globle ont pris un développement différent , lorsqu'ils ne se sont pas arrêtés à la première phase de leur formation. N'y a-^til donc aucune loi commune à toutes les langues civilisées? et faudra- t-il nier que dans tous les peuples qui ont marqué dans Thistoire il y ait eu des aspirations vers un même but, entrevu obscurément et poursuivi avec ardeur par les têtes de colonne de l'humanité? Cette loi existe 9 selon nous : c'est la loi de tous les organismes vivants , c'est la loi qui veut que la jeunesse succède à l'enfance et la maturité virile à la jeunesse^ qui veut enfin que l'imagination , tôt ou tard) soit

remplacée par la réflexion. Si la faculté qui semble prédominer dans les ouvrages des anciens est l'imagination, si Platon n'a pas pu se soustraire à son empire, si Âristote n'a pu apporter dans ses puissants raisonnements toute la suite, la clarté et la netteté de la pensée moderne , la réflexion, au contraire» l'analyse et son esprit scientifique régnent quelquefois dans les œuvres les plus incontesta-

blement naïves des poètes de notre siècle et s*y font voir comme malgré eux .

Or, ce mouvement incessant vers la clarté , ia raison , la connaissance de soi et de l'univers , qui éclate dans le développement littéraire de Thumanité, se retrouve aussi dans celui des langues. Fruit de Tinstinct , leur vocabu^ laire primordial répondait fidèlement aux images qui frappaient les sens des premiers hommes; leurs mots, qu'au* cune convention n'aurait pu créer, ressemblaient aux organismes vivants de la nature , tant leurs formes , malgré le3 puissantes règles de l'analogie qui ont présidé à lent naissance, sont riches ^ variées, multiples, changeantes. La phrase y est rapide , mobile, passionnée, poétique, et notre froide raison suit péniblement les élans impétueux inspirés par une imagination aussi fraîche qu'ardente. Peu à peu cependant la réflexion commence à se dessiner et à approprier la forme à son image. Il y a plus de clarté et de simplicité dans le grec que dans le sanscrit , et la pen sée se détache et se montre mieux en relief dans la phrase latine que dans la période grecque. Encore un pas, et lanalyse triomphera, car la pensée aura percé à jour l'enveloppe qui la cachait.

Les» langues modernes paraissent avec un système de syntaxe et d'étymologie beaucoup plus simple , remplaçant les nombreuses désinences des conjugaisons et des déclinaisons par des mots indépendants qui orientent l'esprit; la phrase enchevêtrée, mais sonore, par les allures régulières, algébriques, de la construction moderne; enfin , les harmonies de la quantité prosodique , par la rime et une puissante accentuation. C'est en effet l'accent qui a été l'instrument de cette remarquable transition du principe plus matériel qui régnait dans les langues an-

cieDues au principe spiritualiâ(e qui gouverne les nôtres, où les mois ne sont plus en réalité que les signes des idées. Car Taccent s'était attaché dès le commencement à la syllabe qui paraissait la plus importante du mot , à celle à laquelle Tesprit de l'homme accordait la prééminence sur les autres, et dans les langues du nord ce fut toujours celle de la racine. Dans la révolution qui transforma les langues de 1 antiquité et détruisit leurs formes admirables et harmonieuses, ce furent surtout les syllabes marquées par l'élévation de la voix qui restèrent iatactes. Mais, de même que la réflexion règne davantage dans les peuples du nord et qu'ils professent un mépris plus grand pour la forme, la réflexion a aussi façonné davantage leurs langues, qui sont, à coup sûr, bien plus fortement accentuées que celles du midi. En France^ l'accent, un jour, a dû aussi jouer un rôle considérable dans la langue. Lorsqu'il a commencé à s'affaiblir, celle-ci a dû recourir à une extrême rigueur dans la construction de la phrase, dont le mouvement tout logique exprime en réalité, plus que celle d'aucune autre nation , la marche de la pensée humaine.

Les langues qui , au lieu de se pétrifier dès leurs pre* miers pas, ont eu une croissance plus normale, comme les langues sémitiques et surtout les langues indo-européennes (nous savons fort peu de chose des révolutions qui ont pu transformer les autres), ont de très bonne heure pris pour régulateur le principe de la quantité prosodique. Ce principe n'est nulle part plus sensible que dans la grammaire sanscrite, qui dislingue avec la dernière rigueur isntredes voyelles longues et brèves (1). Sa puissance ne ^aurait être contestée en hébreu , où nous retrouvons la

(1) Benioew, ÀccerUuatûm^ p. 63.

même distinction assez nettement établie. Puisque les signes exprimant la longueur ou la brièveté des Toyelles datent du Y^ ou du YP siècle de notre ère , la quantité a dû être encore bien vivace dans la langue à cette époque. Même si elle avait été entamée sur quelques points, si patach (â), segol (f) et kùme% chatuph (à) seuls étaient régulièrement brefs , si ekirek (i) et kibbu% (où) avaient été quelquefois longs (1), ces exceptions elles-mêmes ne feraient que confirmer la règle.

Les recherches des philologues n'ont pas encore fait découvrir si les altérations que cette règle a dû subir sont le résultat du chant musical, ou de la prononciation variable du son des voyelles — comme par exemple celle d'un e ouvert et d'un e fermée etc. — ou de Taccent remplaçant les syllabes longues et brèves par des syllabes fortes et faibles , ou enfin de l'action réunie de ces trois éléments.

Quoi qu'il en soit , on ne saurait douter du rôle important que la quantité a dû jouer dans Tancien langage des Hébreux , puisqu'on en rencontre des traces encore dans la poésie arabe (2) , venue plus de mille ans après celle des livres sacrés.

Nous savons que la quantité prosodique a dominé dans une série d'idiomes que nous ne pouvons pas poursuivre jusqu'à leur origine , puisque les poésies qui ont été écrites dans ces idiomes ne sont pas bien anciennes , ou bien nous ont été révélées depuis peu, et lorsque de nombreux changements avaient pu altérer leur caractère primitif. C'est ainsi que nous savons du lithuanien qu'on y rencontre encore de véritables longues , puisque l'accent cir^

(i) Yoyez Gésénius, Grande grammaire hébraïque, p. 35, 36. (2) SchinUthenner, VsrprachMur^, p. 33A.

confleice s*y est maintenu. L'accent aigu y est resté extrèmenieut mobile, et se rencontre quelquefois sur la quatrième et la cinquième s;f ilabe à partir de la finale. Dans le tchèque , autre dialecte slave , l'accent porte constam<ment sur la première syllabe du mot , en même temps que la longueur et la brièveté des syllabes y sont scrupuleu* sèment observées, ce qui, ajoute M. Schleicher (i ), donne à cet idiome une grande beauté poétique.

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des langues appartenant aux deux grandes races des Sémites et des Indo -Européens. Voici un idiome appartenant à un peuple de race ouralienne , le magyar, dont tous les mots ont pareillement Vaccent sur la première syllabe, syllabe qui , chez les Tatares , renferme invariablement le radical. Cet accent s'affaiblit toutefois, nous dit M. Schleicher (â), quand des syllabes longues vont suivre: car, en magyar, elles sont distinctes des syllabes brèves. Cette langue disposerait donc d'une prosodie entièrement indépendante de Taccent, et, seule parmi les langues civilisées, elle serait capable de reproduire encore de nos jours la versification métrique des anciens. Tout en tenant compte de ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans cette assertion, elle semble prouver au moins jusqu'à l'évidence que l'antique principe de la quantité s'est maintenu, dans un cas spécial et unique, à peu près dans toute son intégrité. Enfin , si nous jetons un rapide coup d'œil sur l'alphabet des Coptes , alphabet qui est presque identique à celui des Grecs, nous sommes frappés d'y retrouver un

(1) Les Langues de VEurppe moderne^ par Â. Schleicher, trad. par Ewerbeck,p. 275.

(2) Ibid., p. 412.

iméga et un êta : ce qui semble indiquer que les Egyp* tiens sentaient encore, dans les premiers siècles de notre ère, la différence entre la brièveté et la longueur de Ve et de To.

Le fait le plus général qui semble dominer les langues dont le développement a suivi celui de la civilisation , c'est qu'elles vont du principe de la quantité prosodique à celui de l'accentuation. Car le passage du style à métaphore au style algébrique, de l'habitude de matérialiser la pensée par Timage à celle d'exprimer la pensée dans toute son abstraction, ne parait pas s'ôtre effectué partout avec une égale précision, surtout lorsqu'on songe au langage, encore aujourd'hui si pittoresque, des Orientaux d'origine sémitique. Il ne parait pas non plus que la marche du temps ait généralement appauvri les langues, diminué le nombre de leurs racines primitives, amoindri, affaibli leurs formes syntaxiques La perte même des terminaisons n'est pas aussi universelle qu'on l'a cru jusqu'à présent, et la loi en vertu de laquelle elles disparaissent souffre des exceptions au sein des familles de langues qui semblent l'avoir le plus profondément subie. Témoins les langues slaves et quelques idiomes teutoniques, conservant un luxe de déclinaisons, de conjugaisons, etc., qui démontre que l'état de barbarie où les races qui les parlent sont restées longtemps a été favorable au synthétisme^ par lequel elles se rapprochent encore du sanscrit. Et cependant ces langues ont remplacé, depuis des siècles, la quantité prosodique par le principe de l'accentuation.

On sait pareillement que la langue arabe , qui ne s'est épanouie que quelques siècles avant Mahomet, c'està-dire phis de douze siècles après David et Salomon, possède un système de conjugaison beaucoup pluscom-

pliqué (1) , des déclinaisons plus variées (duel)^ des adjectifs et des dérivés plus nombreux el un vocabulaire plus riche que son aïeule, la langue hébraïque. Ce qui dénote en elle les caractères d'une langue moderne, ce sont , comme nous Tavons indiqué plus haut , quelques termi* naisons un peu plus effacées , un système moins complet de, voyelles , puis surtout la rime , enfin un nombre de syllabes toujours égales que Ton retrouve dans les mor^ ceaux poétiques. Or, ces deux derniers points sont une preuve certaine que Taccentuation tient déjà une large place dans la langue et qu'elle y prime la quantité. Si l'on cherche à expliquer la position que Tarabe ocbupe à l'égard de l'hébreu, il faut admettre que ce dernier idiome se soit fixé prématurément , selon toute vraisemblance , à l'époque où Moïse imprima à son peuple ce cachet national si ineffaçable qui le distingue encore aujourd'hui. Or, à ce moment, le travail de synthèse que poursuivaient les langues sémitiques n'était pas encore terminé ; il continuait , au contraire , son action lente et sourde au. sein des tribus qui , dans l'intérieur de l'Arabie, étaient restées fidèles à la vie nomade, ou s'étaient arrêtées à un degré peu avancé de civilisation.

On ne s'étonnera donc plus de voir la splendide ef&orescencede la langue et aussi de la littérature arabe s'épanaùir juste au moment où les langues des autres peuples civilisés entraient rapidement en décadence. C'est que , renfermées jusqu'alors par le désert dans les limites du pays qui les avait vues naître, elles n'avaient encore aucun contact avec le mouvement intellectuel qui entraînait

(1) Gëséniasv Grande gramm. hébraïque, p. 232, 236, 274, 283, 622 et suiv.

les races historiques vers des destinées et une ruine plus précoces.

Cet état exceptionnel de la langue et de la iiltérature arabes ne pouvait d'ailleurs pas être d'une bien longue durée, et un certain niveau avec les langues de TOccident devait bientôt s'établir, dès que le fanatisme religieux eut fait sortir ce peuple antique de son isolement. Dans Farabe vulgaife, la langue est revenue aujourd'hui à peu près à ta pauvreté et à la simplicité nous ne dirons pas de Taraméen (1), peut-être le plus ancien des dialectes sémitiques, mais assurément de Thébreu de la Bible.

Il paraît donc certain que non-seulement les deux races les plus importantes de notre globe , celle de Japhet et celle de Sem, mais encore d*autres peuples appartenant à d'autres races, comme les Hongrois et les Egyptiens, décèlent dans le développement et la marche historique de leurs idiomes une même grande loi. C'est pourquoi nous osons dire» que cette loi est inhérente à l'esprit humain , et nous terminons en répétant ce qui a été dit ailleurs : VhiS' toire de V accent n'eut autre chose que celle du principe qui, parti de bien faibles commencements ^ finit par envahir toutes les formes , par se soumettre V ordre des mots et la versification de toutes les langues (2).

Il faut l'avouer toutefois, la prédominance de l'accent ne caractérise pas seulement les vieilles langues, qui ontépuisé toutes les phases de leur développement; nous la rencoQtrous encore à leur début dans les idiomes primitifs les plus pauvres : dans le chinois, qui, grâce à la variété des

(1) L^araméen fut parlé par les Ghaldéens da nord , les BabyIo-> niens et les Assyriens, qui semblent avoir quitté le sol natal de TArabie avant les Hébreux., ou qui au moins se sont fixes avant ceux-ci dans des régions plus septentrionales.

(3)'Benloew, Accentuation, p 296.

intonations avec lesquelles ses mots se prononcent ^ réussit à quadrupler les 528 sons qui composent son dictionnaire ; dans la langue des Akra, en Afrique, presque dépourvue de formes syntaxiques (1); dans quelques langues américaines, plus compliquées, mais qui affectionnent le retour des mêmes sons , exprimant des idées différentes et diversifiées surtout par l'accent (2), comme le guarani et lequichna. Car, enfin, il est certain que la quantité prosodique ne peut nattre que lorsque les langues sortent de la phase du monosyllabisme. Tant que tous les mots ne se composent que d'une seule syllabe et ont pour ainsi dire la même valeur, la différence de la longue et de la brève ne peut pas se faire sentir. Et c'est précisément parce que 1^ monosyllabes primitifs ne se sont pas fondus en chinois, après s'être mesurés et pesés mutuellement, qu'il n'y a jamais eu de valeur prosodique chez ce peuple et que l'accent est devenu la règle invariable de la langue et de la poésie.

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