‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 29 sur 110 · GOUVERNEMENT, INSTITUTIONS, RESSOURCES POLITIQUES · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT, INSTITUTIONS, RESSOURCES POLITIQUES

CAUSES DU MOUVEMENT DE CIVILISATION QUI s'eST OPÉRÉ EN ORIENT DEPUIS CE SIÈCLE.

i.Si une force civilisatrice quelconque n'était apparue, de notre temps, en Egypte, la question d'O* rient , regardée par tous les publicistes et tous les diplomates comme la plus grande question de politique extérieure qui doive s'agiter, de longues années en Europe, ne tiendrait \yas aujourd'hui le monde politique en émoi.

Si la Porte, de son côté, n'avait fait des emprunts à notre civilisation, elle n'aurait excité, en Europe, aucun intérêt, et personne n'aurait douté de la chute certaine de la Turquie.

Il est donc tout naturel de se demander quelles

sont les causes du mouvement de civilisation qui s'est opéré en Orient depuis ce siècle.

Si ce que nous voyons de civilisation en Orient avait été le fruit mûri du temps et le dernier terme d'un progrès continu, on ne pourrait répondre, en quelques phrases, à cette «question , car elle exigerait une étude approfondie du développement interne do l'empire turc.

Mais le mouvement actuel â été brusque , spon* tané; il n'est pas venu des masses : c'est d'un homme ou de deux hommes qu'il a reçu son impulsion. Il doit donc avoir eu quelque grande cause accidentelle ; il doit être l'action ou la réaction produite par quelque grand événement aisé à découvrir.

Les grands événements ont toujours des conséquences imprévues de leurs auteurs et de leurs témoins. C'est dans cette génération nécessaire des faits, dans laquelle l'homme est l'instrument d'une force dont souvent il ne connaît pas le but, que se révèle la puissance providentielle qui régit l'humanité. On aime à découvrir le lien mystérieux qui unit un fait à un fait , et souvent de la valeur du principe on déduit celle de la conséquence.

Eh bien ! le principe du mouvement civilisateur qui se manifeste aujourd'hui en Orient , c'est l'expédition française en Egypte,

Il n'a pas été donné seulement au grand Napoléon de renouveler la face de l'Europe et de la remplir de son nom; sa main puissante a secoué les colonnes sur lesquelles l'antique Orient se croyait inébranla-

blement assis ; et, en voyant les profonds effets qu'y a produits son passage, je ne saurais dire si son action sur l'Asie a été moindre que celle qu'il a exercée sur l'Occident.

L'expédition d'Egypte qui y amena les intrépides troupes de l'armée d'Italie, les vaillants moissonneurs de la gloire de Lodi et d'Arcole , fut pour l'Orient un coup de foudre qui le réveilla en sursaut. Jusqu'alors son système était demeuré immuable, inaccessible à toute modification. L'empire ottoman avait fait, avec des chances diverses, de longues guerres contre la Russie et rAutricbe; mais ces luttes n'avaient rien entamé de ses vieilles idées , de ses vieilles coutumes. Les Russes et les Autrichiens n'amenaient pas d'ailleurs la civilisation à la suite de leurs armées, et il n'y avait pour eux aucun intérêt à répandre les lumières parmi les Turcs. Les peuples soumis à la Porte se croyaient invincibles et n'imaginaient pas qu'il pût y avoir quelque chose au-dessus de la puissance qu'ils avaient sous les yeux. Le souvenir de leurs conquêtes remplissait leur mémoire. La haute et superbe opinion qu'ils avaient de leur valeur n'était-elle pas naturellement confirmée par les puissances européennes elles-mêmes? Ne voyaient-ils pas en effet quelques misérables pirates barbaresques faire la guerre à l'Europe , braver toutes les nations, imposera toutes les cours des rançons et des tributs?

La milice des Mamelouks, qui gouvernait l'Egypte, se croyait pour sa pari la première armée du monde :

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je vais donner une idée delà ridicule sUipiditéà la-* (|uclle atieignaii Forgueil de ses beys, par l'aDecdote suivante.

Lorsque Bonaparte eut pris Malte^ H. Roflèelti, eonsul d'Autriche et de plusieurs autres puissances au Caire , négociant frès-considéré et trèi-inftiieiit auprès des Mamelouks, dont il était à peu près le factotum , se rendît chez Mourad-Bej pour Favertir de cet événement ; il le prévint qu'il était bien poi^ sîUe que les Français eussent l'intentian d'opérer une descente en Egypte, et lui conseilb fortenimt de prendre des précautions de défense. Hourad-^Bey répondit par un immense éclat de rire, f Que vi9u« lez-vous, lui dit-il, que nous ayons à craindre des Français, surtout s'ils sont comme ces €m>a^f (négociants) que nous avons ici? Quand il en débsHrquerail cent mille, il me suffirait d'e&vojer i leur rencontre les jeunes élèves mamelouks, qui leur couperaient la tête avec le tranchant de leurs étriers(i). » Alors M. Rossetti s'efforça de faire comprendre au bey que les vainqueurs d'Italie étaient autre chose que les pauvres marchands en cataugans qu'il voyait au Caire, et il insista potir qu'il fit armer Alexan^ ^Irie* Mourad-Bey ne fut pas convaincu ^ mais, pw complaisance pour M. Rossetti,. il fit partir deux quintaux de poudre pour approvisionner Fartillerie

(1) Les Mamelouks portaient de très-larg. s étriers, trancbants eu avant et en arrière , dont ils se servaient comme d'une arme contre les fantassins, îes cavaliers ennemis, et même les chevaux de ceuxci, qifllg blessaient grièvement.

d'Alexandrie. Les Français débarquent : Alexandrie tombe en leur pouvoir. Mourad Tapprend; il £ût aussitôt venir auprès de lui M. Rossetti, et lui dît d'un ton irrité que ees impertinents Français ont eu Faudace^de mettre les pieds en Egypte, et qu'il ail à leur écrire de sa part de décamper au plus tâc « Mais, fit observer M. Rossetti, ils ne sont pas venus ici pour s'en retourner sur la première injonction. — One veulent donc ces infidèles, ces morts de faim? reprit Mourad impatienté, envoyez-leur quelques milliers de pataquès (cinquante mille francs à peu près), et qu'ils partent. — Mais, monseigneur, répliqua encore le consul, cela ne paierait pas seulement le nolis du plus petit des navires qui les a transportés. Il faut vous préparer à la défense. » Mourad ne put pas concevoir davantage la témérité de ces Français qui avaient la folie de venir se mesurer avee lui. Il était tellement infktué de sa supériorité qu'il n'envoya d'abord contre eux qu'une poignée d'hommes. Ce ne fut que lorsque ceux-ci, mis en fuite dans une première rencontre, revinrent à toute bride lui an* noncer que les Français n'étaient pas ce qu'il s'imaginait, qu'il commença à croire à la r-éatité du danger. Sa fierté éprouva enfin un premier et sanglant désappointement dans la journée de Ghebreiss bientôt suivie de celle des Pyramides.

Cette anecdote, exactement vraie ^ doit donner une idée de la portée de l'intelligence et de la vanité incommensurable et naive de ceax-mèmes qui, en Turquie, étaient à la tèle du gouvernement. Si tels

étaient les chefs , que devait être le peuple, qui avait encore bien moins de moyens qu'eux de connaître l'Europe? On peut juger par conséquent de la profonde révolution que la vue de nos toutes-puissantes armées , que leurs grandes victoires durent produire dans l'esprit des Orientaux. Ce fut pour eux comme une révélation. Leur orgueil dut plier, et ils durent comprendre qu'il leur importait à eux aussi de connaître ces moyens irrésistibles qui , comme à Héliopolis, par exemple, faisaient battre, disperser^ détruire, par un corps de neuf mille Européens, quatrevingt mille musulmans.

L'imagination vivement frappée des succès de Napoléon, les musulmans, instruits par l'expérience à apprécier la supériorité militaire des Occidentaux , étaient donc préparés à laisser s'accomplir au milieu d'eux et sur eux des essais de civilisation européenne.

Parmi les hommes qui vinrent lutter contre les Français , la destinée avait conduit un soldat macédonien. C'était celui qui était appelé à tirer du grand fait de l'expédition do Napoléon les conséquences qu'il devait avoir sur l'Orient; et, par un hasard singulier, cet homme avait reçu d'un Français (M. Lions ^ de Marseille) les premiers encouragements qui avaient éveillé l'ambition dans son âme.

Méhémet-Âli arriva à la plus haute place du gouvernement de TÉgypte à travers mille obstacles qu'il brisa par son courage ou tourna par son habileté. Mais c'était Napoléon, c'était la France qui lui avaient

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frayé le chemin. Napoléon et la France ont été de moitié dans sa fortune , car en écrasant par trois grandes défaites les anciens maîtres de TÉgypte, les Mamelouks, seuls ils rendirent possible son élévation.

Maitre du pouvoir, Méhémet-Ali est encore secondé par des Français ; il semble que le nom français soit son bon génie. C'est un consul de notre nation^ M. de Lesseps, qui lui donne les premiers conseils ; puis viennent M. Drovetti, qui exerce sur lui de rinfluence non-seulement comme représentant de notre nation , mais encore comme militaire ; et successivement tous nos consuls -généraux , qui éta-» blissent toujours avec le vice-roi des rapports pleins de bienveillance.

Mais il s'agit pour Méhémet-Ali de garder le pouvoir après l'avoir pris , de se maintenir après être arrivé. Ici le souvenir de Napoléon l'inspire, et il profite des leçons que lui a données la guerre avec les Français. Pour conserver sa puissance, il lui faut une armée; non une armée à la turque, milice turbulente, dangereuse pour ceux qui la paient et qu'elle est censée protéger; mais une armée soumise à la rigueur de la discipline , une armée qui puisse s'assouplir aux combinaisons de la tactique et lui assure la supériorité sur les champs de bataille. Le premier but de Méhémet-Ali fut d'acquérir le pouvoir, son second but, de le consolider dans ses mains , et son mérite a été de choisir et de se procurer le meilleur moyen de l'atteindre : l'organisation de troupes réglées.

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il ne fai9l pas ^oir dasis le TÎcevoi .d'Egypte un apôtre de >etvHisatk»i ; tl faut vobr en lui un ^mme 4e génie qui , n'ajasit rien appris de la société au

.wtâ&ea de laquelle il a tu le jour, et ne reoeirant an-

-«eiine ttnpulrîon du peuple qui Tentoure, a agi avec o&e imiisense habileté dans Tinlérét <de son éléTatimi

«d'abord , et fmis dans oelut de sa conservation. A ia suite de Fm*ga»isatioa de F armée et de la flotte , foiÊt iaqudle ce sont encore des Français, vétérans

; de ans annéaiou ingéstieurs , qui lui <ad prêté le secours de leti^s talents, sont venus, à cause de

'fenr «elation avec eetie organisation, les établissenient s d'tostruetion pubUque , d'éooles savantes et d'hôpitaux , au service et à la direction desquels ce

' sont des Firançais siartont qui ont été app^és. On le "voit , c'ot Tannée et les iiQinbveux appendices qsi s' jr rattachent qui ont donnéà TÉgypte l'impul- «on «civëisatriee qui f en traîne aujourd'hui*

Mais cette civilisation, on ne doit pas s'y méprendre, ce sont les glorieux instinels^et l'habile ambition d'an grand homme qui Tont proroquéeu Le peuple égyptien ne fotk aucsme part aux plans de M éhémet- Ali et eicor^ moins au ehdiK des moyens que œhii-ci eombina pour les exécuter. Au contraire, il apposa à Hébésiêt-Alî toutes les difficultés possiMes, et, pour fiiQonner oe peuple :au nouvel ordre de ciMses, U failu t dompter bien dm répugnances obstinées. iMais les Russes secondaienl-iis Merfe4e<irand dans sen cmmpatChiez les nations barliares , le moui^ement cisilisateur part-il jamais des massest Cdles^ci, au

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eonlraire , t^ j^^ussenl^eUes pas contre lui des oIh )stades ée tout ge»ret Ce ne sont Jamais les peuples qui font les civiUsatioas , ce sont <le grandes individualités qui les imposent presque toujours par la lutte et par la violence. Ceci s'explique logiquement : on ne se met en souci que de satisfaire les besoins que Ton sent ; on ne recherche que les avantages dont on connaît rîmportance. Or, les peu* pies barbares ne sentent pas les besoins , ne connaissent pas les avanta|[es de la civilisation ; pourles initier à celle-ci, il faut qu'ils pUeni sous la^ direction d'un homme qui ait assez d'ambition pour avoir â lui emprunter les moyens de satisfaire les besoins qu'elle crée et assez de génie pour ap^ précier l'importance de ces moyens. Méhémet-Ali & été cet homme pour FÉgyple.

 Gonstantinople , ce n^est <ine par imitation du vice roi que le sultan Mahmoud, son rival entêté , comHï^nça les réformes européennes , et se ressouvint des essais que Selim 111, empruntant, au corn**mencement de ce siècle, des instructions è la Franee, avait faits pour organiser des troupes régulières.

Ainsi tel a été l'ordre 4u progrès en Orient : les réformes de h Turquie ont ^lé entreprises à la suîte^ et en rivalité de celles de Mébémet<Afi; les réformes de Mébémel-Ali 6nt été d'dbord rendues possibles par rexpédîtion firan^^Âse , puis calquées sur le tafh dèle et «vee les oonséib de 4a 'France ^ les Iraid^ tioas de >l'Ei»pire. €n feul éonc dire avec vi^ rite ^e la France ^t Napeléon soRt les causes dti^

mouvement civilisateur qui s'est manifesté de notre temps en Orient, et que Méhémet-Ali a cultivé en Egypte les germes qui y avaient été jetés par le grand homme qui a préparé et prophétisé son élévation.

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