DANSE
Danse égyptienne. — Danseuses , aimées. — Les danseurs.
67. Danse égyptienne. — H n'y a aucun point de ressemblance entre la danse des Orientaux et celle d'Europe; chez nous la danse est en général un divertissement entre les deux sexes ; en Orient, jamais une femme ne danserait avec un homme. En Europe elle est un exercice actif, elle consiste en des courses faites en cadence, en des jeux de jambes savamment combinés, en une saltation académiquement réglée. En Egypte , elle n'est qu'une succession de poses, de contorsions, de gestes qui ont pour but unique de provoquer et d'exprimer des sensations voluptueuses.
Les danses égyptiennes ont dû exister de toute antiquité. J'ai vu , moi-même , dans les inscriptions hiéroglyphiques de Thèbes, de Gourna, etc., des scènes d'intérieur, dans lesquelles les danseuses, sous le même costume que celles d'aujourd' hui, exécutent les mêmes poses et des gestes identiques. — H y a aussi beaucoup de ressemblance entre les danses des baya-
dO nOËURS ET USAGES DES MUSULMANS.
déres indiennes et celles des aimées; ce n'est pas, du resti\, le seul point de similitude qui existe entre les indleW etiës Égyptiens. Les danses espagnoles sont au fond de la même nature que celles de l'Egypte : elles portent le cachet de leur origine moresque ; mais elles ont bien plus de légèreté, d'élégance, de délicatesse et de poésie.
Les mœurs sont beaucoup plus relâchées en Egypte que dans les autres parties de Tempire ottoman; aussi, quoique la religion eût sévèremement prohibé la danse, y avait-on permis de tout temps aux gaouasys (c'est le nom des danseuses publiques) d'exécuter leurs voluptueux exercices , non-seulement dans les maisons particulières, mais encore en public; ce n'est qne depuis peu d'années qu'une ordonnance de police leur a défendu de parader dans les rues du Caire et d'Alexandrie.
La danse n'entre pas dans l'éducation des jeunes personnes, il en est cependant qui apprennent à imîtet* les mouvements des aimées. Quelque licencieux qu'ils soient, leurs parents ne s'en effarouchent pas} H est vrai que les femmes honnêtes n'osent les exécuter que dans l'intérieur du harem avec leurs compagnes, mais jamais devant leur père, leur mère, ou leur mari. Comme la danse est un amusement qui plaît beaucoup aux dames, il y a chez les grands sei* gneurs des esclaves danseuses.
11 est rare que lés musulmans fassent venir chez eux les gaouasys. Les juifs et les Européens sont à peu prés les seuls qui se donnent cette licence. Mais lors-
que les gaouasys dansent chez les musulmans , ce n'est jamais que devant les hommes ou devant les femmes séparés; chez les uns ou chez les autres, c'est toujours la salle de réception qui est le théâtire des exercices chorégraphiques. Quand les danseuses jouent pour les hommes dans le mandarah, un petit orchestre, composé des instruments dont j'âl parlé plus haut, les accompagne, et elles sont si sensibles au sentiment de la cadence que j'en aï vu ne plus pouvoir exécuter leurs mouvements si la musique marquait mal la mesure. Les musîcieûs sont placés dans un coin de la salle ; les danseuses occupent le dourka, et les assistants, silencieuse* ment assis autour du divan, jouissent, en fumant lé chibouck, du spectacle sensuel que leur a préparé la libéralité de leur hôte. De temps en temps on feit passer parmi les danseuses et les musiciens de petite verres d'eau -de -vie, qui les excitent progressivement et les jettent souvent dans l'ivresse. Dans le liarem, les musiciens ne sont pas admis, et alors les danseuses ne sont accompagnées que du tambour de basque et du darabouka , que frappent les femmes de leur suite.
68. Danseuses: — Les aimées sont en général dé jeunes et jolies femmes ; elles sont à la fois artistes et courtisanes. Leur costume est à peu près le même que celui que portent les dames élégantes du pays et qtie nous avons déjà décrit ; mais il est empreint de ce caractère particulier qui distingue partout Texlérieur de la femme galante de celui de la dame
honnête. Ainsi leurs vêtements serrent et dessinent davantage les formes ; leur gorge est découverte , leurs bras sont nus ; il y a dans leur parure recherche des étoffes les plus précieuses, affectation de richesses , profusion d*or et de bijoux.
Elles dansent par groupes de deux ou de quatre ; néanmoins , quoiqu'elles mettent une certaine symétrie harmonique dans leurs mouvements , il ne faudrait pas s'attendre à les voir former des figures et des tableaux réguliers^ comme ceux que dessinent pour nos théâtres d'habiles chorégraphes.
La nature de leur danse est tellement licencieuse que je ne me hasarderai pas à en décrire les détails, et que je me contenterai d'en parler en termes généraux.
Lorsqu'elles se présentent sur le dourka, elles commencent à faire quelques pas en agitant audessus et autour de leur tête de petites cymbales de cuivre, qu'elles tiennent du pouce et du médius de' chaque main et dont elles jouent avec beaucoup d'expression. Elles se troussent ensuite en arrière, en avant, adroite et à gauche, comme feraient des bateleurs. Ce prélude achevé, la danse commence: alors leurs jambes demeurent immobiles de même que la partie supérieure de leur corps , excepté les bras, qu'elles écartent, arrondissent, baissent ou élèvent, suivant les diverses phases du sentiment lascif qui paraît les animer. Agités par une trépidation incessante, que tour à tour elles accélèrent avec une audacieuse énergie ou ralentissent langou-
reusement, leurs hanches et leurs reins, assouplis à toutes les contorsions, feignent avec impudeur les émotions physiques les plus sensuelles; c'est le
Hbrahunt sine fine prurientes Lascivos docili tremore lumhos,
par lequel Martial dépeignait la danse des filles de Gadès. Elles ont du resle plusieurs espèces de danses. L'une, c'est la plus hardie et la plus brutale, est exclusivement empreinte du génie égyptien; une autre paraît combinée avec la danse grecque, elle estmèlée de quelques pas ; une troisième est connue sous le nom de danse des guêpes {nahleh). Les aimées feignent d'avoir été piquées par une guêpe qu'elles cherchent dans leurs vêtements en criant : Naklehoh! nahleh'Oh .' (ah! la guêpe! ah ! la 'guêpe! ) Pour saisir l'insecte imaginaire, elles se dépouillent peu à peu et ne restent couvertes que d'un voile, qu'elles font flotter etlaissents'entr' ouvrir de temps en temps; elles se rhabillent ensuite, toujours en mesure. Oii conçoit qu'un tel spectacle doive agir sur les sens les plus engourdis.
Après que la danse est arrivée à son plus haut ' point de lasciveté , il y a des moments de repos , pendant lesquels les aimées viennent agacer les spectateurs. Leurs provocations s'adressent en général au principal invité; et, il faut le dire, on s'y prête très-volontiers. Elles s'asseoient sur les genoux de celui qu'elles favorisent de leurs cajoleries, l'embrassent et prennent avec lui des licences dont on s'effa-
roucherait même dans le mystère^^si on n'y était habitué^ et de la publicité desquelles les Européens ne pourraient s'empêcher de rougir.
Les assistants témoignent leur satisfaction aux danseuses qu'ils préfèrent par des cadeaux ^ qu'ils leur remettent d'une façon singulière. Ce sont de petites pièces d'or qu'ils mouillent avec de la salive et qu'ils leur appliquent au front , sur la gorge , sur les bras, etc.
Les aimées les plus belles et les plus adroites parviennent à acquérir une certaine opulence. Elles forment dans la nation égyptienne une caste à part , d^ même qu'en Europe la race des Gitanos; cette caste remonte sans doute aux temps les plus reculés; son origine doit être aussi ancienne que celle des jeux licencieu^ç dont elle a gardé la tradition , et doat elle amusa les Pharaons , et ces momies vieilles de plusieurs milliers d'années , sur les tombeaux desquelles on les voit encore représentés.
69. Les danseurs. — Il y a sans doute dans les danses égyptiennes quelque chose d'origipal et qui mérite de piquer la curiosité. Il serait à désirer né^mpioins qu'on les remplaçât par des danses inoin^ indécentes. Dans tous les ças^ telles qu'elles «pat , elles sont préférables encore ^ux igaables e^er* çîfi^ des dansâurs,.
Qdmmç les musulmsins ne sont pa9 cepsés avoir la permission de voir danser des femnies , Us oot eu de tput temps de jeunes danseurs {/çhowafs) revêtus du OQftmne féminin» 3i cbeas nouiK l'homme qui danse
excite rarement un sentiment agréable^ le khowal égyptien laisse dans Tàme une impression de dégoût. Ce qui est immoral dans la danse des aimées devient infâme dans celle des khowals \ et pourtant , depuis que l'on a prohibé les danseuses publiques, le nombre de ces hommes abrutis s'est accru , à la honte de la morale , à laquelle leur existence porte le plus avilissant outrage. De même qu'en détruisant les prostituées 9 on a remplacé un abus par un abus pire encore, de même, en supprimant les danses publiques des femmes, on a détruit une immoralité au profit d'une immoralité plus monstrueuse. J'espère que le gouvernement égyptien ne tardera pas à l'extirper du pays qu'elle souille, ou du moins à préférer le moins mauvais au pire.