‹ Aperçu général sur l'Égypte (volume 2)Chapitre 107 sur 142 · POPULATION · texte numérisé non relu

POPULATION

Population de l'Égypte dans l’antiquité. — Population actuelle, — Causes de la dépopulation de l'Égypte. — Ce qu'a fait Méhémet-Ali dans l'intérêt de sa repopulation. — Obstacles qui paralysent dans le présent les heureux effets des réformes du vice-roi.

1. Population de l'Égypte dans l'antiquité. — L'É. gypte, dans les temps de son antique splendeur, dut avoir, comme tous les États prospères, une population nombreuse; s’il faut en croire Strabon et Diodore de Sicile, elle aurait compté, sous Sésostris et sous les Ptolémées, de sept à huit millions d'habitants.

Les historiens arabes vont jusqu’à prétendre que, lors de la conquête de ce pays par Amrou, sa population s’élevait à vingt millions d’âmes, et qu’il contenait vingt mille villes ou villages. Ces chiffres se ressentent

de l’exagération dont les Orientaux imprégn ent tous leurs écrits. On leur trouvera cependant moins d'invraisemblance et même quelque fondement si, estimant la population d’un pays par celle que ses moyens naturels lui permettent de nourrir, on prend, pour données d’une induction de ce genre appliquée à l'Égypte, l'étendue de son territoire, la nature de son sol et la quantité de ses terres cultivables ; or, la surface de la vallée du Nil équivaut au sixième de celle de la France; cette surface est une vallée d’une fertilité proverbiale; elle est, s’il m’est permis de parler ainsi, élastique : l’agriculture peut l’élargir à volonté, et conquérir le désert en conduisant sur ses sables les eaux du Nil. Avec de pareils éléments de richesse intérieure, je crois probable que l'Égypte, avant sa complète décadence, avait au moins le tiers des habitants que lui donnent les évaluations des Arabes.

9. Population actuelle. — Au commencement de ce siècle, lors de l'expédition française, on n’estimait plus sa population qu’à 2,000,000 d’âmes ; il y a, il est vrai, de l’inexactitude dans ce nombre, car il est bien démontré qu’elle est aujourd’hui de plus de 3,000,000 d'habitants.

Il est impossible d'appuyer ce chiffre sur des données exactes, il n’y a pas en effet d'état civil en Égypte. Les évaluations ont été faites sur le nombre approximatif des maisons. On a supposé qu’en moyenne les maisons du Caire contenaient huit personnes et celles du reste de l'Égypte quatre. On peut estimer à environ quaiorze cent mille le chiffre de la population mâle, dont le iers , à peu près, est en état de porter les ar-

mes ; la population totale peut se classer de la manière suivante :

Égyptiens musulmans. . . . 2,600,000 Égyptiens chrétiens (cophtes). 150,000 Demas on Turcs. ". 12,000 Arabes bédouins . . . . . 70,000 . 20,000 A 5,000 = 5,000 Esclaves circassiens, mingréliens, géorgiens. . . . . 5,000 UT. 7,000 TS RS de 5,000 TT, 5,000 M 2,000 ES Ur, 2,000 EE .U. 2,000 . . , 1,000 0. de 7133 900 © ) ., . de 50 à 100 DONS. - . . . . . de 60 à 100 . . . . Œ Da D Espagnols . . . de 15 à 20

Suisses, Belges, Hollandais, Prussiens , Suédois, Danois, UE. | 100

Je répète que ces chiffres ne sont pas officiels, je ne les ai déterminés que pour donner une approximation. 5. Causes de la dépopulation de l'Égypte. — En comparant la population de l'Égypte antique avec celle

qu’elle contient en ce moment, on ne peut s'empêcher de s'interroger avec tristesse sur les causes du décroissement rapide de la race humaine, dans une contrée envers laquelle la nature a pourtant été si prodigue. Serrée sur ses flancs par le désert, serait-elle forcée de céder peu à peu du terrain à ce cruel envahisseur ? Serait-il vrai, comme le prétendent quelques géologues :, qu’une loi naturelle destinerait la haute Égypte à être submergée par le Saharah, qui a déjà enseveli sous ses sables une large partie de l’ancienne Thébaïde ? L’humanité serait-elle expulsée ainsi, par une puissance irrésistible, de l’une de ses plus antiques demeures ? nous ne le pensons pas; nous croyons qu’en Égypte l’homme peut triompher du désert, et ne doit accuser que son incurie des progrès de cet élément de destruction.

La vie pour l'Égypte, c’est le Nil : la mort, c’est le désert ; le Nil l’a créée, il en est toujours l'âme : abandonné à l’impulsion qui le mène, le désert la corrode et la détruit ientement. Mais le fleuve peut dompter le sable, car il le féconde. Pour conserver, pour agrandir même cette belle péninsule égyptienne qui s’avance de deux centslieues à travers les mers sablonneuses, il s’agit donc d’opposer le fleuve au désert. La prospérité de l'Egypte et l'augmentation du nombre de ses habitants dépendent du ménagement des eaux du Nil ; elles sont solidairement attachées au développement et à l’entretien des irrigalions. Or, pour donner à des intérêts si importants une surveillance constante et des soins as-

5 Cuvier , Discours sur les révolutions de la surface du globe.

sidus , il faut une pensée et une force gouvernementales toujours une. L'Égypte est donc le pays qui demande le plus à être gouverné ; son existence matérielle. la conservation de son sol et partant de sa population, réclament de la vigueur et de la continuité dans l’exercice du pouvoir qui la dirige. Mais , par une ironique fatalité, aucune contrée n’a été, depuis mille ans, plus mal gouvernée ; aucune n’a vu se succéder, pendant de courts espaces de temps, des pouvoirs aussi barbares, aussi destructeurs dans leurs instincts, aussi paresseux, aussi inintelligents dans leur administration.

Quelque part que l'on recherche les causes de la dépopulation de l'Egypte, depuis Amrou , on les voit donc toujours remonter à ses gouvernements ; il vaudrait mieux dire aux anarchies diverses qui ont usurpé dans son sein le nom du gouvernement, sans en exercer les utiles fonctions.

Si, voyant leurs champs se couvrir d’une aride superficie et manquant de moyens de subsistance , de nombreuses familles ont émigré; si d’autres se sont rapidement éteintes dans la misère ; à qui la faute , sinon au pouvoir ou plutôt à l'absence de tout pouvoir digne de ce nom?

Si des épidémies ont ravagé l'Egypte; si elles s’y sont installées à demeure, qui a été coupable de ne pas les avoir prévenues dans leurs principes ou combattues dans leurs conséquences? De la part de qui. en ce cas, l'ignorance et l’insouciance étaient-elles des crimes”? C’est encore sur les gouvernements que pèse accusation, ou c'est de l'absence de gouvernement qu'il faut de nouveau se plaindre,

A la faveur de la longue anarchie qui était devenue l’état ordinaire de l'Égypte. des nuées de chefs subalternes tenaient de la loi du sabre le droit d’en mutiler et d'en tuer les habitants. Sous l’étreinte de ces mille petits despotes, comment aurait-elle pu reprendre santé et vigueur ? Continuellement ensanglanté par des guerres intestines, dévasté sans relâche par des hordes de conquérants, ce pays s’en allait dépérissant peu à peu comme rongé par une lèpre incurable.

4. Ce qu’a fait Méhémet- Ali dans l’intérêt de la repopulation de l'Égypte.— Certes, parvenir à fonder un pouvoir fort au milieu d’une contrée aussi moralement et matériellement délabrée, établir une unité robuste là où une monarchie séculaire avait tout fractionné , donner à ce pouvoir nouveau assez de vitalité pour qu’on puisse se promettre la continuité de son action par sa transmission héréditaire dans la même famille, c’est, ce me semble, l’œuvre d’un merveilleux génie ; c'est le commencement, et le seul commencement possible de la régénération et de la repopulation de l'Égypte. On ne pouvait pas attendre davantage de Méhémet-Ali; on n’avait pas même le droit d'exiger qu'il fit autant.

Ses ennemis l’accusent néanmoins d’épuiser l'Égypte; ils lui font un crime surtout de sa dépopulation actuelle, et lui reprochent de l’augmenter par l'entretien de forces militaires qui excèdent les ressources du pays.

Si l’on admet que, pour renaitre à la civilisation et revenir aux temps de sa prospérité si fameuse, l'Égypte avait besoin, avant tout, d’un gouvernement fort et durable, il faut excuser les moyens par lesquels Mc-

hémet-Ali a assuré la force et la durée de sa puissance. C’est surtout dans les pays barbares où tout s'incline devant le despotisme du fait, où le mot même de droit commun est inconnu , que /a fin justifie les moyens. On manque donc ou de logique ou de bonne foi lorsqu’on veut rendre le vice-roi responsable des maux passagers qu'a dù causer l’accomplissement de ses projets, maux d’ailleurs qui ne sont que la suite de ces souffrances chroniques dont il a pris à tâche de guérir l'Égypte.

Sans doute, l'Égypte est aujourd’hui dépeuplée ; mais à moins que l’on exigeât de lui l'emploi et la réussite du procédé mythologique de Deucalion, le viceroi ne pouvait la doter d’une population improvisée. Au milieu même des circonstances les plus favorables, la civilisation est l’œuvre du temps; on ne régénère pas un peuple d’un coup de baguette ; on ne le multiplie pas avec un simple fiat. Il suffit donc, pour sa gloire, à Méhémet-Ali, d’abord d’avoir rendu tous les progrès possibles, puis de leur avoir donné une vigoureuse impulsion, là où l’immobilité de la mort semblait s'être installée pour toujours, au milieu des ruines.

Or Méhémet-Ali, loin d'avoir épuisé d’hommes la vallée du Nil, a fait immensément au contraire, dans l'intérêt de sa repopulation future. Napoléon avait dit : « Encore vingt ans d’une administration comme celle des mameluks et l'Égypte perd le tiers de ses terres cultivables. » Le vice-roi a su prévenir les effets de cette prédiction; 1l a ouvert de nombreux canaux qui ont porté l’abondance dans les campagnes; il a perfeclionné le système d'irrigation ; il a refoulé ainsi le dé-

sert, et augmenté, dans des proportions énormes , la production de l'Égypte. Pour éloigner les causes des maladies, pour en détruire les effets, il a appelé des médecins étrangers et a créé une école de médecine et des hôpitaux. Avant lui, la petite vérole moissonnait le tiers des enfants ; cette cause de dépopulation a disparu devant l'introduction de la vaccine. Il a détruit le pouvoir arbitraire que s’arrogeaient les fonctionnaires; l'ordre le plus rigoureux règne dans toute la parue de l'Afrique qui lui est soumise , et qui était autrefois en proie aux brigandages de tribus avides de butin. On y jouit aujourd'hui de plus de sécurité, peut-être, que dans les États les mieux gouvernés de l'Europe.

5. Obstacles qui paralysent dans le présent les heureux effets des réformes du vice-roi. — Les forces militaires de l'Égypte sont, il est vrai, considérables, mais elles n’opposent pas d'obstacles absolus à l’accroissement de la population. Le fellah trouve en effet dans les régiments un bien-être dont il est loin de jouir chez lui : aussi la mortalité est-elle moindre parmi les soldats que parmi les paysans ; d’un autre côté les militaires peuvent se marier et presque tous ont des femmes. Il est certainement à désirer, dans l'intérêt de la prospérité intérieure de l'Égypte , que les bras de ses soldats soient rendus aux travaux agricoles. Si Méhémet-Ali n'avait pas à défendre son indépendance contre des mauvais vouloirs qu’on ne peut qualifier ; s’il lui était permis de consacrer aux provinces qu'il gouverne tous ses soins, {toutes ses pensées, peu d’années ui suffiraient pour répandre parmi ses sujets

sinon la richesse, du moins l’aisance. Aujourd’hui, en effet, fortifications, arsenaux, constructions publiques, tous les travaux fondamentaux sont achevés, tous les frais de matériel sont faits ; l'Égypte n'aurait plus qu'à recueillir les avantages que lui promettent les réformes récentes, si l'existence politique de celui à qui elle les doit m'était pas sans cesse mise en question. Les maux qui pèsent encore sur elle, c’est à l’Europe à les faire cesser en tranchant, une fois pour toutes, les difficultés du problème oriental. Si elle ne marche pas encore d’un pas assuré dans les voies de la prospérité et de la civilisation , c’est aux puissances occidentales qu’il appartient de lui donner l'impulsion définitive, en mettant un terme aux longues anxiétés dans lesquelles la tiennent le statu quo et les incertitudes de la politique actuelle.

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