ASPECT ET FORMATION GÉOLOGIQUE DU SOL
Sol cultivable. — Sa forme, — Formation du sol cultivable , alluvions. — Limon du Nil. — Aspects du sol cultivable. — Montagnes. — Leur forme, leur hauteur et leur pente générale. — Leur composition gévlogique. — Déserts. — Leur formation. — Üasis. — Aspect du désert.
4. Sol cultivable. — Sa forme. L'Égypte proprement dite n’est, comme nous l’avons fait observer, que la vallée que traverse le Nil; mais elle offre divers traits spéciaux qui la distinguent des vallées ordinaires. En général, les vallées au milieu desquelles coulent les grands fleuves forment une espèce de berceau dans le fond duquel les eaux trouvent leur lit. L’Égypte présente une disposition inverse. Les rives sont plus élevées que le reste du sol, qui descend en une pente appréciable, à mesure qu’il s'éloigne du Nil. Il résulte de cette disposition du terrain, que pour peu que le fleuve élève ses eaux au-dessus de ses berges, elles se répandent sur toute la surface, et peuvent couvrir la totalité du pays cultivé.
5. Formation du sol cultivable. Alluvions. — Par son plan légèrement incliné vers le nord, l'Égypte annonce lPapport graduel de lalluvion. Les anciens disaient que le Delta était un présent du Nil. Les prétres égypliens racontaient aux voyageurs grecs que, du temps de leur premier roi, Ménès, l'Égypte n’était, jusqu’au lac Mæris, qu'un vaste marais. La science moderne a démontré la vérité de leurs assertions. Il est
LA
cerlain que le terrain cultivable de l'Égypte a été formé par les dépôts de limon du Nil. Les couches inférieures de ce sol présentent des pétrifications d’animaux marins, des pierres ponces, des caïlloux roulés, des scories, des basaltes, des jaspes, des matières volcaniques, qu'ont dù couvrir longtemps les eaux de la mer, refoulées peu à peu par l’alluvion envahissante. Les progrès des dépôts du Nil nous sont révélés par des faits incontestables. Ainsi Rosette, Damiette, qui, à des époques peu reculées, étaient baignées par la Méditerranée, s’en trouvent éloignées aujourd’hui de plusieurs lieues ; ainsi encore, les terres ont plus d’élévation sur les deux rives du fleuve que vers la base des montagnes, ce qui vient évidemment de ce que les inondations plus fréquentes sur les points les plus rapprochés des eaux, y laissent, à l’époque de leurs débordements, des dépôts plus considérables. Enfin, ce qui prouve encore mieux, si c’est possible, la vérité de ce phénomène géologique, c’est l’enfoncement des bases des anciens édifices, couverts aujourd’hui par les terres en culture. Quoiqu'il soit très-difficile de fixer, d’une manière certaine, la progression périodique de lexhaussement, des recherches approfondies ont permis aux géologues de l'expédition française de l’évaluer approximativement à cent vingt-six millimètres par siècle.
Les couches du sol cultivable n’ont pas sur tous les points la même profondeur. Les fréquentes déviations du Nil, la vitesse plus ou moins rapide de son cours en sont les causes réelles appréciables ; là où ses eaux roulent avec impétuosité, l'argile est emportée ou n’a
pas le temps de se déposer ; là où elles sont stagnantes, leurs sédiments sont plus abondants.
6. Limon du Nil. — Le limon pur qui forme le terrain cultivable est composé, d’après l’aualyse qui en fut faite par la commission française :
1° D’alumine, qui en constitue les trois cinquièmes.
20 De carbonate de chaux, qui équivaut à un peu plus d’un cinquième.
5° De carbonate libre, pour environ un dixième.
4 De cinq ou six centièmes d'oxyde de fer, qui commupiquent aux eaux la teinte rouge qu’elles ont pendant l’inondation.
5° De deux ou trois centièmes de carbonate de magnésie.
6° De quelques atomes de silice assez divisés pour demeurer en suspension dans les eaux.
Le Nil charrie aussi, pendant les débordements, une quantité considérable de sable quartzeux. La partie la plus grossière tombe au fond du fleuve et produit l'exhaussement de son lit; une autre partie est trèsirrégulièrement étendue sur les terres voisines; le reste est charrié jusqu’à la mer, et concourt à produire l'allongement du Delta.
7. Aspects du sol cultivable. — Le sol éprouve périodiquement chaque année des changements trèsnotables dans son aspect; le conquérant arabe de l'Égypte, Amrou, a très-bien décrit ces métamorphoses variées, dans la lettre, si souvent citée, qu’il écrivit au calife Omar sur l'Égypte. « Peins-ioi, dit-il, à prince des fidèles, un pays qui offre tour à tour l’image d’un désert poudreux, d'une plaine liquide et argentine,
me
d’un marécage noir et limoneux, d’une prairie verte et ondoyante, d’un parterre orné de fleurs et d’un guéret couvert d’épis jaunissants. » En effet, nous voyons d’abord le terrain sans culture, à l'exception de quelques points artificiellement arrosés ; nu, aride, il offre dans toute sa surface des retraites ou fentes dont la
largeur varie entre six pouces et un pied, la profondeur
entre cinq et six pieds. Insensiblement 1l se dessèche, et l’on a de la peine à croire qu’un semblable état succède annuellement à de riches et abondantes moissons. C’est la première période.
La deuxième est marquée par l'inondation qui fait de toute la grande valiée un lac immense, semé de villages, de monticules, de groupes d'arbres, et lui donne l'aspect de l'archipel le plus pittoresque.
La troisième période est courte, car à peine le sol a-t-il reparu , que le soleil absorbe l'humidité dont 11 est imprégné, tandis que le laboureur lui confie les graines, espoir de la récolte prochaine.
La quatrième période suit d’une manière si immédiate, que son apparition est presque inappréciable. C’est l’époque de la végétation qui couvre le pays d’immenses nappes de verdure.
Enfin , à la cinquième période, toutes les plantes se chargent de fleurs, et les champs se couvrent d’épis. Ces divers changements n’ont pas lieu à la même époque sur tous les points de l'Égypte ; les régions les plus rapprochées du tropique sont les premières à les présenter.
8. Montagnes. Leur forme. — La nature semble avoir placé les montagnes qui longent l'Égypte pour la garantir de lenvahissement des sables des déserts.
Arides et dépouillées, parce qu’elles sont inaccessibles aux eaux fécondantes du Nil, parce qu’elles ne recoivent des pluies que trop rarement ou en trop faible quantité pour la végétation, elles se détachent des deux côtés du fleuve en blocs continus plus larges qu’élevés. Les montagnes qui sont à l’est du Nil sont plus rapprochées du fleuve, dontelles forment souvent elles-mêmes la rive. La chaîne libyque en est plus éloignée, et quelquefois au point d’être à peine aperçue du Nil. Les premières avancent sur le Nil leurs sommets proémiuents, tandis que leur milieu vertical et leur base rentrent en courbe concave , et présentent dans leur lonsueur des sillons que l’on dirait avoir été creusés, à d’autres époques, par l’action de courants d’eau qui auraient rongé leurs flancs.
9. Hauteur et pente générale. — La chaîne arabique, lorsqu’elle forme le Mokattam près du Caire, arrive à peine à une hauteur de deux cents mètres. En avançant dans le sud, elle s'élève progressivement. Ainsi, à soixante lieues du Caire, dans la province de Syout, elle atteint les quatre cinquièmes environ de sa pus grande hauteur qui est de six à sept cents mètres; elle arrive à ce dernier terme un peu au delà de Thèbes, s’y maintient quelque temps, puis s’abaisse jusqu’à la première cataracte, où elle ne forme plus que de simples collines, pour se relever plus loin à la hauteur qu’elle a dans la moyenne Égypte.
On dit généralement que la chaîne libyenne est plus basse que larabique. On peut aflirmer néanmoins qu’elle légale en hauteur moyenne, et que l'apparence seule lui a donné son renom d’infériorité. Plus dis-
V8 APERÇU PHYSIQUE. 95 tante en effet que l’autre des eaux du Nil, souvent, du bord du fleuve, on la prendrait pour une bande de vapeurs indécises qui encadrent l’horizon à l’ouest.
A l’est du Mokattam , les montagnes qui se dirigent sur la mer Rouge et l’isthme de Suez vont toujours en s'élevant. Le contraire arrive pour la chaîne libyque, qui s'incline sans cesse à partir de la hauteur du Caire. On peut, d’après ces données, se faire une idée de l’inclinaison générale du massif dans lequel est creusée la vallée du Nil. Il présente deux pentes : l’une, du sud au nord conforme au cours du fleuve ; l’autre, de l’est à l’ouest. Ces deux inclinaisons combinées donnent la ligne de la plus grande pente qui se dirige du sud-est au nord-ouest et décline un peu vers l’ouest.
10. Composition géologique. — Les cataractes du Nil ne sont probablement que les derniers degrés d’inclinaison de la chaine primitive que le fleuve est obligé de traverser, et qui impriment à son cours des sinuosités conformes à la direction de la chaine principale elle-même. Celle-ci, que l'on peut se représenter comme s'étendant de la première cataracte, dans le sens du golfe oriental de la mer Rouge, présente le caractère des terrains de première formation. Au nord, ce sont les porphyres; vers le midi, les granits; le schiste occupe les positions intermédiaires ; entre le nord et ces parties moyennes se trouvent des roches diverses, généralement composées de spath lamellaire et d'amphibole.
Le terrain primitif conduit au terrain secondaire suivant une direction à peu près parallèle à celle que nous avons indiquée pour la chaîne principale, La con-
96 APERÇU PRYSIQUE.
stitution du sol dans le nord de la ligne à l’ouest du fleuve, et jusque vers le littoral de la Méditerranée, est celle des terrains secondaires. Le calcaire y domine avec cette interposition de grès et de poudingue que l'on remarque presque toujours entre les terrains secondaires et les terrains primitifs.
Les flancs incultes, sauvages, déchirés des montagnes dont nous venons de parler, présentent plusieurs intersections transversales, des gorges qui ouvrent aux voyageurs et au commerce plusieurs passages à travers les déserts, pour la mer Rouge, les oasis, etc.
11. Déserts. Leur formation. — Les terrains sablonneux , incultes , qui se trouvent au delà des deux chaines de montagnes dont nous avons parlé PRE haut, forment les déserts de l'Égypte.
La surface des déserts contient des graviers, des cailloux roulés et des sables. Les sables sont composés uniquement de grains quartzeux, sans mélange d’aucune autre matière. Les flots paraissent les avoir couverts à d’autres époques. On les voit s’accumuler sur
plusieurs points en monticules de formes et de hauteurs ‘différentes. Des plantes ou d’autres corps solides sont ordinairement les noyaux primitifs sur lesquels les sables viennent se superposer. La plupart des monticules qui se forment ainsi sont eux-mêmes déplacés par l'action des vents, qui les poussent sans cesse dans leur direction ; et s’il en est qui demeurent stationnaires, les formes que leur imprime l’action capricieuse de ces courants d’airsontsibizarres, que, même rapproché d'eux, on a peine à distinguer les divers mamelons qui les composent.
LA
12. Oasis. — La plus grande partie des déserts est absolument aride, ou n’ofire, pour toute végétation. que des broussailles rabougries. Les rares pluies de l'hiver laissent en effet des dépôts d’eau dans les plis du terrain. Sur les lieux bas qui jouissent de ce peu d'humidité, des germes se développent, et l’on voit s'épanouir quelques bouquets d'herbe. Mais tout disparaît aux approches de l'été.
D’autres parties, en bien petit nombre, sont, grâce aux sources d’eaux qu’elles renferment, cultivables toute l’année. Elles sont connues sous le nom d’oasis, mot dérivé de l’ancienne langue de l'Égypte, dans laquelle il signifiait habitation, demeure. On les a fort bien représentées comme des iles fertiles, jetées au milieu des immenses mers de sable. Cinq oasis se rattachent à l'Égypte ; elles sont situées dans le désert de Libye. La première que l’on rencontre, en descendant du midi au nord, est celle de Karghè, placée à la hauteur de Thèbes; elle est séparée de l'Égypte par une distance de quarante lieues, et s’étend, parallèlement au Nil, sur une longueur de vingt-cinq lieues environ. Les anciens la nommaient Oasis Magna. À vingt lieues à l’ouest de cette oasis, se trouve celle de Dabhkel, qui a à peu près douze lieues de longueur sur six de largeur. En descendant V'Égypte jusqu’à la Méditerranée. on rencontre encore la petite oasis de Farafreh, à environ soixante et quinze lieues des terres; celle de Beryeh (Oasis Parta), à trente-einq lieues de l'Égypte moyenne, et dont les deux dimensions sont de cinq et huit lieues; enfin, celle de Siouah, si fameuse dans l'antiquité, sous ie nom d’Oasis de Jupiter-Ammon, et par le pèlerinage
que fit Alexandre au temple de cette divinité qu’elle renfermait. Située sous la même latitude à peu près que le Fayoum. une distance de cent lieues l’en sépare ; elle a cinq lieues de long sur quatre de large. Les oasis contiennent en général des terrains très-fertiles qui produisent du sucre, du café, de la garance et principalement de lindigo.
15. Aspect du désert. — Le désert produit, sur celui qui le voit pour la première fois, une impression solennelle. Il provoque l’âme aux pensées grandioses; je ne suis pas étonné que les chrétiens des premiers siècles aient choisi ces solitudes profondes, comme le lieu où l’homme peut se mettre le plus directement en rapport avec la Divinité, et entrer en muette contemplation devant ses insondables grandeurs. Tout ce que les poëtes ont écrit sur les immensités de l'Océan peut s'appliquer au désert. L’isolement que l’on ressent, au milieu de ces espaces, est plus grand encore, car on y est sous limpression d’un silence dont on ne peut pas donner une idée à celui qui n'en a pas ressenti les effets, et qui n’est pas même interrompu par un murmure monotone comme celui des vagues. Le premier sentiment que l’on éprouve, au milieu de ces plaines sans bornes, dont les teintes blanchâtres, animées par les feux du soleil, ressemblent à un vaste horizon neigeux, c’est le sentiment de l’indépendance et la conscience d’une hberté aussi illimitée que les espaces dans l'immensité desquels plonge la vue. Là on se représente l’état du premier homme après la création ; comme lui on se sent maitre, on se sent roi, et l’on aspire avec un vif bonheur Pair du
désert , dont la pureté dilate voluptueusement les poitrines accoutumées à la lourde atmosphère des lieux habités.