LE NIL
Noms donnés au Nil et honneurs qui lui furent rendus par les anciens
Égyptiens. — Sources du Nil. — Cataractes. — Lit. — Rives. — Grues. — Débordements., — Inondations. — Coupe du kalisch. — Courants. — Volume d'eau. — Nilomètre. — Retrait des eaux. — Filtration. —
Qualité des eaux.
51. Noms donnés au Nil et honneurs qui lui furent rendus par les anciens Égyptiens. — Le Nil doit son nom actuel à l’un des rois de l’antique Égypte, Nilus, qui fit exécuter plusieurs travaux importants pour l’économie de ses eaux. Il était connu auparavant, par les Grecs, sous le nom d’Ægyptus qu'il tirait aussi de celui d’un pharaon. Pleins de reconnaissance pour les bienfaits de ce majestueux courant, auquel l'Égypte devait à la fois l'existence et la fertilité de son sol, les prêtres l'appelaient Horus et Zéidorus, mots qui signifiaient soleil et fertilité. Vivement frappés des merveilles que le Nil présentait sans cesse à leurs yeux, ils proclamèrent que l’humidité était le principe de toutes choses ; ils virent dans leur fleuve sacré une image sensible d’Ammon, leur divinité suprème. Ils lui rendirent un culte pompeux; une ville fut fondée qui porta son* nom ; elle renfermait un temple élevé en son honneur. Le Nil y était représenté sous la forme d’un vieillard. Sa statue avait été taillée en marbre noir, à cause de l’origine éthiopienne de ses eaux. La tête couronnée d'épis , il s’appuyait sur un sphinx ; un crocodile, un
hippopotame , un dauphin étaient couchés à ses pieds. Seize enfants, dont les gracieuses attitudes rappelaient, par un ingénieux et poétique symbole, les heureux effets des crues du fleuve lorsqu'elles arrivaient à la hauteur de seize coudées, se pressaient en cercle autour de lui.
52. Sources du Nil. — Divers souverains de l’antiquité, Sésostris, Cambyse, Alexandre, les Ptolémée, César et Néron firent faire des recherches pour découvrir les sources du Nil. Toutes les tentatives furent inutiles. Aussi les anciens avaient-ils caractérisé les entreprises sans issue par ce proverbe : Caput Nili queærere. Les voyageurs modernes , malgré tous leurs efforts, ne sont pas parvenus encore à faire mentir celte épigramme. L'opinion la plus généralement admise est que les sources du Nil sont situées dans les montagnes de la Lune (Gebel-el-Gamar). En s’éloignant de ses sources supposées, le Nil, qui porte d’abord le nom de fleuve Blanc (Bahr-el-Abyad), reçoit par la rive orientale, dans le Sennaar, à environ cent quatre-vingts lieues d’Assouan , le fleuve Bleu (Bahr-el-Azrek), que quelques voyageurs avaient pris pour le Nil lui-même, et plus bas le Tanaze ou Artaboras. Cette rivière est le dernier de ses affluents. Depuis le lieu où il reçoit ses eaux jusqu’au Delta , c’est-à-dire pendant une étendue de quatre cent cinquante lieues, le Nil n’est alimenté par aucune rivière, « exemple unique dans l’histoire hydrographique du globe, » dit M. de Humboldt.
55. Cataractes. — Les cataractes du Nil ont jou: pendant longtemps d’une renommée fabuleuse ; celle de Syène surtout dépassait en célébrité les autres acci-
«dents de même nature que l’on rencontre en remontant le cours du fleuve. Cicéron et Sénèque n’hésitaient pas à rapporter que cette chute d’eau était si considérable, que le fracas qu’elle faisait frappait de surdité les habitants du voisinage. On a eu, même dans des temps peu éloignés de nous, une opinion aussi exagérée de son importance.
La première cataracte, la seule dont nous devions nous occuper puisque les autres ne se trouvent pas en Égypte, est formée par une montagne transversale que le Nil a dù couper, dans le principe , pour se frayer un chemin. Pendant une étendue d’environ deux lieues, ie cours du fleuve est barré par des blocs de granit dont plusieurs s'élèvent à pic à une grande hauteur, dont quelques-uns forment des îles assez considérables et le plus grand nombre des écueils. Déchiré par tous ces obstacles, le fleuve refoule ses ondes, les divise avec violence, ou les roulant par-dessus les rochers les plus bas, forme de petites cascades ; on entend d’assez join le bruit des eaux qui se brisent, tombent, tourbillonnent et s’engouffrent. Ce passage serait très-dangereux pour la navigation, si une espèce de chenal n’avait été pratiqué dans la rive gauche; pendant les hautes eaux , tous les écueils de cette rive sont recouverts; durant les basses eaux , les barques remontent le courant à la cordelle et en serrant de près la côte ; en le descendant elles sont entrainées avec rapidité.
34. Lit. — À partir de la première cataracte, le Nil coule du midi au nord pendant 216 lieues jusqu’à % lieues au-dessous du Caire, où il se partage en deux grandes branches. L’une se porte vers le nord-est, et
l'autre vers le nord-ouest, directions qu'elles suivent jusqu’à la Méditerranée, où elles forment : celle-ci, la bouche de Rosette; celle-là, la bouche de Damiette, après avoir baigné les murs de ces deux villes et avoir parcouru chacune une ligne d'environ 30 lieues *. Le lit du fleuve est entièrement composé de sable et d’argile, sa largeur et sa profondeur ne sont pas à beaucoup près les mêmes partout; tantôt 1l estresserré et profond; tantôt 1l s'étend sur un espace de plus d’un quart de lieue , guéable quelquefois sar presque toute sa largeur.
55. Rives. — Plus on avance vers la première cataracte , plus Pélévation des rives du Nil sur le niveau de ses eaux est sensible. Durant les basses eaux, elle est, dans l'Égypte supérieure, de 53 à 40 pieds. Elle est de 20 à 25 aux environs du Caire et va en diminuant progressivement jusqu'aux bords de la Méditerranée, où elle s'’annule. Mais à l’époque des crues, les eaux font disparaître ces divers degrés d’élévation, et souvent elles atteignent et inondent les surfaces les plus élevées. Subordonnées à la nature du sol, à la force du courant et à la manière dont les eaux les frappent, les rives du Nil se détachent, coupées tantôt à pic, tantôt à talus plus ou moins inclinés.
Elles ne sont pas comme celles de nombreux fleuves
1 On sait que dans l'antiquité le Nil avait sept embouchures qui étaient, d’orient en occident : 19 la branche Pélusiaque ou Bubastique ; 2° la branche Tauitique ou Saïlique, aujourd'hui confondue dans le lac Menzalch ; 3° la branche Mendézienne ou de Dibeh, également contenue dans le lac Menzaleh ; 4° la branche Phatnitique ou Bucolique, qui est celle de Damiette ; 5° la branche Sébennitique ou de Bourlos ; 6” la branche Bolbitine vu de Rosette ; 7° la branche Canopique ou d’Aboukir.
d'Europe garnies d'arbres et de plantes aquatiques; cependant des groupes de palmiers, d’acacias, de müriers , etc., les ornent par intervalles et charment les regards du voyageur, soit qu'ils forment les avenues des habitations , ou que, disposés en cercle autour des sakiès : , ils protègent de leur ombrage l’homme et les bestiaux, occupés à déverser dans les champs l’eau fécondante du fleuve béni.
Le Nil baigne les pieds de presque toutes les villes, des principaux villages dans la haute Égypte et dans une partie de l'Égypte inférieure ; ses rives sont jalonnées de hameaux placés à des distances très-rapprochées les unes des autres : situation qui offre un aspect assez riant, et donne au voyageur la facilité de se procurer les objets indispensables à la subsistance journalière. k
36. Crues. — Comme tous les fleuves intertropicaux, le Nil grossit toutes les années après le solstice d'été. On s’est beaucoup occupé des causes de ce phénomène régulier , annuel, fécondant. Celles qu’on lui donnait jusqu’à présent étaient loin d’être les véritables. On croyait que les nuages qui traversent l'Égypte, chassés par les vents du nord, étaient ceux qui allaient s'accumuler vers les montagnes de la chaîne éthiopienne, et là, se résolvant en pluie, formaient de la réunion de leurs eaux, écoulées par différents versants , les crues annuelles du fleuve. On était allé jusqu’à prétendre que les vents du nord, indépendamment des nuages qu'ils amenaïent, étaient aussi la
? Puits à roue dont il sera parlé dans le courant de cet ouvrage,
cause des crues. D’après cette opinion, ces vents refouleraient les eaux du Nil vers le sud, c’est-à-dire en sens inverse du courant, et celles-ci, contrariées dans leur cours, s’élèveraient et inonderaient les terrains. Mais il faut remarquer que les vents du nord ne règnent qu’à l’époque à laquelle le Nil commence déjà à monter en Égypte même, c’est-à-dire dans le mois de juillet. A Kartoum , lieu où il se forme de la réunion du fleuve Bleu et du fleuve Blanc, il s'élève dès le mois d'avril; on ne peut donc supposer que les vents du nord amènent en Abyssinie et dans les chaînes éthiopiques, où se trouvent tous les affluents du Nil, les vapeurs auxquelles on attribue l’augmentation des eaux du fleuve. D'ailleurs, et ceci tranche la question, aucun des légers nuages que l’on voit passer, en Égypte, dans la directon du nord au sud, n’atteint la Nubie. Ils sont tous dissipés avant d’arriver à Dongolah. Il faut donc chercher ailleurs la cause de linondation.
Dans le Sennaar , ies mois d'avril, de mai et de juin amènent des pluies sans interruption. À cette époque, le vent souffle dans la direction du sud-est. Chaque jour , vers midi, les nuages s'accumulent de ce côté de l'horizon. Pendant toute la soirée, et jusqu’à deux heures du matin il fait un temps affreux. Le vent mugit avec impétuosité; le tonnerre fait entendre sans repos d’horribles roulements , et la pluie tombe avec violence. Ce temps continue, dans le Sennaar, jusqu’à la fin du mois de juin, et ce n’est que lorsque l’inondation y est pour ainsi dire complète, que les pluies se répandent ; or, on a observé qu’elles ne font jamais monter les eaux , mais servent seulement à les entre-