‹ Aperçu général sur l'Égypte (volume 2)Chapitre 70 sur 142 · il · texte numérisé non relu

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tenir pendant quelque temps :. Ce n’est donc pas là encore la cause de ce phénomène.

L'opinion la plus vraisemblable et qui a prévalu aujourd'hui, est que les crues proviennent des orages formés par les vapeurs de l'océan Indien, poussées vers l’Abyssinie par un vent de sud-est, et retenues dans cette région par la haute chaine de montagnes où elles tombent en pluie.

Les premières eaux qui grossissent le Nil passent à Kartoum, comme je l'ai dit plus haut, dans les premiers jours d'avril; tandis qu’au Caire ce n’est que dans la dernière quinzaine de juin que l’on remarque une légère augmentation dans le volume du fleuve. Elles mettent donc environ trois mois à faire à cette époque un chemin d’à peu près quatre cent quatrevingis lieues, que la vitesse du courant leur permettrait de parcourir en un peu plus d’un mois. Mais on s’explique aisément ce retard, en songeant aux diverses saignées, aux infiltrations nombreuses qui dérobent au fleuve ses premières eaux, avant qu'il n'arrive dans la moyenne et la haute Égypte.

Les crues n’ont pas toujours lieu d’une manière graduelle , régulière ; souvent elles s'élèvent considérablement {out à coup , pour demeurer stationnaires, diminuer et augmenter de nouveau. Quelquefois leur progression est extrêmement rapide, inappréciable. Dans la moyenne et la basse Egypte, les eaux commencent à s'élever vers la fin de juin ou le commen-

1 Les crues, dans le Sennaar,ne se déversent pas sur le terrain, comme

en Égvpte ; les eaux restent dans leur lit.

cement de juillet ; elles atteignent leur plus haut degré d’élévation à la fin de septembre ou au commencement de juillet ; elles atteignent leur plus haut degré d’élévation à la fin de septembre ou au commencement . d'octobre , et arrivent à leur étiage aux mois de mars, avril et mai.

51. Inondations. — Ceux qui ne connaissent VÉgypte que de nom croient que le Nil déborde et inonde les campagnes comme un déluge; mais loin de là : l’inondation s'opère presque partout au moyen de canaux irrigateurs, qui portent les eaux dans l’intérieur des terres. L’inondation n’est presque jamais générale; les eaux sont réparties, distribuées sur une surface plus ou moins étendue et circonscrite par des digues, d’où on les laisse s'échapper par divers points, lorsque les premières terres ont été suffisamment abreuvées. Il est peu de terrains qui soient arrosés par la spontanéité des eaux ; l’homme n’abandonne presque rien au caprice du fleuve.

58. Coupe du Kalisch. — Lorsque le Nil arrive au point voulu pour l’inondation, qui a lieu ordinairement du 15 au 20 août, on procède avec pompe à l’ouverture du Kalisch ou canal qui traverse le Caire et va se répandre, avec ses diverses ramifications, sur une grande partie des provinces qui bordent la rive orientale de la branche de Damiette. La veille du jour de la grande solennité, dans la nuit, mille clartés, mille feux artificiels, représentant divers emblèmes, éclatent et se mélent aux détonations du salpêtre, au bruit des fanfares et aux chants retentissants de l’Arabe. A côté du canal, des barques resplendissantes de lumières et

richement pavoisées sillonnent les eaux du fleuve, descendent ou remontent son courant. Le lendemain . les troupes sont sous les armes ; on pointe le canorm sur la digue; on jette dans l’onde l'emblème du sacrifice humain ; le feu du canon fait tomber la digue, et les eaux du Nil se précipitent en bouillonnant dans le canal !.

1 D’anciens auteurs ont prétendu que, dans l'antiquité, pendant la célébration de cette fête, les Égyvtiens offraient au Nil, en sacrifice, un Jeune garçon et une jeune fille parés de fleurs.

On a refusé d'ajouter foi à l'existence d'une coutume aussi barbare chez un peuple éclairé comme l'était le peuple égyptien. On a pensé que les historiens qui l’ont accusé de faire au Nil ces odieux sacrifices humains avaient été induits en erreur par un usage analogue à celui qui existe aujourd’hui encore, et qui consistait à jeter dans le fleuve, avant l'ouverture du Kalisch, une espèce de simulacre humain couronné de fleurs. Quoi qu'il en soit, et quoiqu'il paraisse certa'n que la coutume des sacri- Sces humains n’a pas été pratiquée, au moins du temps des Grecs et des Romains, un historien arabe, Mustany, raconte que l'année où Amrou fit la conquête de l'Égypte, le Nil n'ayant pas crü dans la saison accoutumée, les chefs du peuple vinrent trouver ce conquérant et le prièrent de leur permettre, suivant l'usage antique, de parer une jeune vierge de riches vêtements et de la jeter dans le fleuve : le général mahométan s’y opposa fortement. Mais la crue du Nil ne s'étant pas manifestée pendant les trois mois qui suivirent le solstice d'été, les Égyptiens alarmés vinrent le solliciter de nouveau : il éerivit à Omar pour lui rendre compte de cet événement. Le calife lui répondit : « O Amrou, j'approuve votre conduite et la fermeté que vous avez montrée; la loi mahometane doit abolir ces coutumes barbares. Lorsque vous aurez lu cette lettre, jetez dans le iieuve le billet qu'elle renferme. »

Amrou y trouva ces mots :

« Au nom de Dieu, clément et miséricordieuz, le Seigneur répande sa bénédiction sur Mahomel et sur sa famille! Abd-Allah-Omar, fils de Khettäb, prince des fidèles, au Nil: Si c’est ta propre vertu qui te fait couler jusqu’à nos jours en Égypte, suspens ton Cours; mais si c’est par la volonté de Dieu tout-puissaut que tu l’arroses de tes eaux, nous le supplions de l’ordonner de les répandre encore. La paix suit avec le vrophète. Le salut et la bénédiction reposent sur sa famille! »

Aussitôt, continue l'historien, les eaux moutèrent de plusieurs coudées.

59. Courant du Nil. — La pente du terrain où roule le fleuve, depuis Assouan jusqu’à la mer, est peu considérable. À deux cent cinquante lieues de son embouchure, à cinq lieues au-dessous d’Assouan, 1l est élevé de 5453 pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée ; à Thèbes (cent quatre-vingts lieues de l’'embouchure), de 557 pieds ; à Syout (cent vingt-cinq lieues), de 287 pieds; et enfin au Caire, où il n’est plus qu’à cinquante lieues de la mer, sa hauteur est, dans les hautes eaux, d'environ 40 pieds. Le Nil parcourt trois milles à l’heure dans la période de sa crue, deux milles durant les basses eaux. Les sinuosités qu’il est obligé de décrire, les obstacles qu’il rencontre, la largeur plus ou moins considérable de son lit diminuent ou augmentent la rapidité de son courant.

40. Volume d’eau. — Dans la période du débordement, comme dans celle de l’étiage du Nil, une grande partie de ses eaux va se perdre dans la Méditerranée, et de nombreuses terres restent stériles par l'effet de la profondeur du lit du fleuve, et du manque de moyens artificiels pour les élever au-dessus des rives er les rendre profitables à l’agriculture. D’après les calculs exacts faits par M. l’ingénieur Linant, voici quels sont les volumes d’eau que le Nil roule, pendant vingt-quatre heures, dans les basses et les plus hautes

eaux.

Basses eaux. Metres cubes,

Par la branche de Rosette. . . 79 552 551,798 Id, de Damiette. . 71 055 840,640 150 566 592,568

Hautes eaux.

Métres cubes.

Par la branche de Rosette. . 478 517 858,960 Id. de Damiette. . 997 196 898,480

Ce serait ici le lieu, sous un certain rapport, de parler du barrage du Nil; mais j'ai préféré traiter ce sujet dans le chapitre consacré aux travaux publics actuels, auquel je renvoie le lecteur.

41. Nilomètre (mekyas). — L'inondation ayant toujours été pour l'Égypte un événement vital, on a eu de tout temps intérêt à mesurer les crues. Aussi les anciens Égyptiens avaient-ils établi des nilomètres sur divers points du cours du Nil, pour connaître d'avance, à la hauteur de ses eaux, si l’inondation serait favorable ou non à l’agriculture ; il en existait un à Memphis et un autre à Philæ, dont on voit encore les ruines. Le seul monument de ce genre , que contienne actuellement l'Égypte, est situé dans l'angle sud de la petite ile de Raoudah, placée en face du vieux Caire, et qui doit son nom poétique (parterre de fleurs) à sa fertilité. Les Arabes appellent ce nilomètre m#ekyas (instrument de mesure). Le mekyas de Raoudah consiste en une colonne de marbre blanc, élevée au centre d’un puits carré, dans lequel une ouverture est pratiquée aux eaux du Nil, et dont on peut atteindre le fond au moyen d’escaliers établis sur ses parois. La colonne, taillée à huit pans, est graduée en seize divisions nommées coudées. La coudée égyptienne, qui se divise en

six palmes de quatre doigts, équivaut, d’après une évaluation faite pendant l'expédition d'Égypte, à 540 millimètres. En rapportant le mouvement du Nil à la graduation de ce nilomètre, on reconnait que le fleuve, qui ne descend presque jamais au-dessous de la troi- Sième coudée, doit monter de vingt-quatre à trente doigts au-dessus de la seizième , c’est-à-dire couvrir le chapiteau, pour annoncer le plus haut point d’abondance ; ce qui constitue une crue effective de treize coudées trois quarts, équivalant à vingt-trois pieds. Pendant l’époque d’ascension des eaux du fleuve, des crieurs publics vont annoncer dans les rues du Caire les degrés qu’elles atteignent successivement. !

Le mekyas de Raoudah fut fondé par le calife ommiade Soleyman, l’an 97 de l'hégire. Le calife abasside El-Mamoun le fit reconstruire l’an 199 de l'hégire ; des inscriptions placées dans l'intérieur de la colonne constatent cette restauration. Un autre calife, Mostanser-Billah, le répara dans la suite, et le couvrit d’un dôme qu’il fit soutenir par des colonnes. Les mameluks le dégradèrent pendant l’expédition francaise. Mais nos ingénieurs le réparèrent à leur tour, et décorèrent d’un portique son entrée extérieure ; ils gravé-

1: L'usage des criées publiques, sur lesquelles se basent chaque annee les espérances du peuple égyptien, remonte à la plus haute antiquité. Les Arabes auraient voulu l’abulir lors de la conquête. Il arrivait en effet que, lorsque les crues n’atteignaient pas la hauteur regardée comme ia seule propre à amener une bonne récolte, la population s’effrayait d'avance, se désespérait d’une manière fâcheuse, et que le commerce se trouvait dangereusement troublé. Quelque foudés que fussent leurs motifs, les Arabes n’osèrent pas aller violemment, sur ce point, à l’encontre de l'opinion populaire. Celle-ci entoure le mekyas d'un respect religieux,

rent, au-dessus de la porte, une inscription en arabe et en français , indiquant l’époque de cette nouvelle restauration.

42. Retrait des eaux. — Les semailles suivent . comme nous l’avons déjà dit, le retrait artificiel ou spontané des eaux ; la végétation s’opère alors avec unc rapidité prodigieuse ; la nature et l’homme ont paré la campagne des plus riches couleurs. Le sol, inculte lui-même, n’est point insensible à l'influence bienfaisante du Nil. Dans les grandes inondations , les eaux atteignent quelquefois le désert, et là où il n’existe pas un atome de terre végétale, des plantes succèdent à leur action immédiate, et la culture s'empare des régions où elles arrivent.

45. Filtrations. — La fécondation des terres n’a pas lieu par l'action exclusive des débordements du Nil. S'il en était ainsi, il n’y aurait qu’une seule récolte, et beaucoup de plantes acquerraient difficilement leur développement nécessaire. La filtration est le plus puissant auxiliaire de la végétation ; elle s'opère en passant à travers les couches légères, sablonneuses, sous-jacentes des terrains cultivables. Elle est due à la pression que les eaux du fleuve exercent sur les rives. à la pente et à la nature poreuse du terrain qu’elles rencontrent. Son action est d'autant plus forte que le volume d’eau du Nil est plus considérable. Lorsqu'elle a lieu, il s'établit sur les rives deux courants qui suivent une direction inverse ; l’eau pénètre insensiblement plus avant dans l'intérieur, elle s'étend jusqu’au pied des montagnes, et ce n’est que lorsque la filtration est complète que la masse du liquide établit son

niveau. À l’époque de la baisse du Nil, la filtration à lieu en sens contraire, c’est-à-dire que les eaux qui infiltraient la rive descendent en même temps que celles du fleuve ; et les terrains atteints les derniers par Pinfiltration sont aussi les derniers à se dessécher.

Les eaux qui remplissent les canaux pendant l’inondation, et qui y sont retenues par des barrages lorsque le volume du Nil diminue, maintiennent encore la filtration, après que le fleuve ne l’alimente plus directement. La filtration est exploitée au profit de Pagriculture par des puits à roue appelés sakiès, creusés en grand nombre dans l’intérieur des terres, et dont nous parlerons dans le paragraphe consacré à lagriculture.

44. Qualités des eaux du Nil, — Troubles à l’époque de la crue, elles déposent facilement les matières argileuses qu’elles contiennent en suspension et se clarifient ainsi peu à peu. Elles ont une saveur agréable et ne dérangent jamais l'exercice des fonctions digestives. Extrêémement légères, on peut en boire à satiété sans que mal s’ensuive ; elles passent facilement par la transpiration et les urines. L'analyse chimique a fait reconnaître qu’elles sont d’une grande pureté, qu’elles sont très-bonnes pour la préparation des aliments et même pour les arts chimiques. Elles peuvent remplacer l’eau de la pluie et l’eau distillée , difficile à obtenir en grande quantité dans une région où les combustibles sont rares.

Les anciens ne se contentaient pas de rendre hommage à la bonté des eaux du Nil ; ils lui attribuaient encore des propriétés mystérieuses. Si l’on en croit

Pline, elles avaient la vertu de rendre les femmes fécondes ; et c’est pour cette raison sans doute que Ptolémée Philadelphe avait soin d'envoyer à sa fille Bérénice, qu'il avait mariée à Antiochus, roi de Syrie, de l’eau du Nil pour qu’elle en fit sa boisson exclusive. Le grand honneur dans lequel l’eau du Nil était tenue dans l’antiquité lui a été continué encore dans les temps modernes. Pendant longtemps on en a toujours entretenu à Constantinople un approvisionnement, à l'usage des sullans et de leurs familles.

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