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Et j'avais un voisin nommé Cheik-Abdelhaï, qui avait une fille dont le visage n’était connu que de moi seul. Rien n’égalait Fatma en souplesse et en beauté ; ses yeux étaient grands comme des fingeän (tasse à café); sa chair avait la fermeté et la force de la jeunesse. Nous n'avions qu’un cœur ; sans rivaux. Et l’on s'apprêtait à nous unir, lorsque le cachef, que Dieu damne, me fait lier les deux mains, et m’attachant par le cou avec cinquante autres, on me conduisit an
camp. Comme j'étais pauvre, et mon voisin aussi, rien ne put attendrir le cachef, que Dieu damne !
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Les tambours , les trompettes, les fifres m’étourdirent tellement que j'oubliai bientôt ma cabane, mes chèvres et mon chadouf (machine à élever les eaux du Nil); mais je ne pouvais oublier le soleil de ma vie, la lumière de ma pensée, la pauvre Fatma.
Et on me fit cadeau d’un fusil, d’un habit de nizam, d’une giberne ; puis il fallait tourner la tête à droite et à gauche, se tenir sur un pied en l’air ; en garcon adroit, j'appris bientôt divan dour! sal em dour ! (larme au bras ! présentez arme !) et beaucoup d’autres belles choses.
Et me voilà parti avec mon régiment pour la Mecque. Je verrai donc la Caaba. Nous nous battimes dans les déserts, dans les rochers, dans les montagnes ; nous tuâmes les ennemis du prophète, et j’entrai enfin haggi (pèlerin) à la Mecque tant désirée. Dieu soit loué!
Et on me fait caporal: et après (rois années de
guerre, On nous entasse dans des vaisseaux , et nous retournons dans le pays du fleuve béni. Me voilà au camp, tout troublé d’être si près de Galioub et de ma Fatma. Je n’osais y aller, de peur d’y trouver les choses changées.
Et aussitôt la fièvre s'empare de moi, et l’on me conduit au grand hôpital d’Abouzabel , et les médecins Frandgi (d'Europe), plus insupportables que mon mal, m'empêchaient de manger , pour vendre ma raüon; Dieu les damne !
Et je devenais chaque jour plus faible et plus triste. J'allais mourir. Un matin les médecins m’apportent une drogue dont l'odeur m’épouvantait et me rendait plus malade encore. J'avais la tasse sur les lèvres, lorsque du dehors une voix qui me perce jusqu’à l'âme, m'appelle : Hassan ! Hassan! ià enni! (Hassan ! Hassan! mes veux!)
Et je jette la tasse au nez de l’infirmier ; la force me revient et coule dans mon sang ; je me lève guéri, et ces sots médecins s’imaginaient que c'était leur remède qui avait opéré. — Mon billet de sortie , demandai-je, et on me donne mon billet de sortie.
MOEURS ET USAGES DES MUSULMANS. 75 pt
Et me voilà dans les bras de Fatma, qui m'attendait toute tremblante. Et après nos embrassements , elle me raconta comment elle avait su mon retour, et comment elle était venue au camp.
Et, disait-elle , comme elle y voulait entrer , un nègre lui présentant sa baïonnette, lui cria : Dour (balte-là). Et comme elle ne savait pas ce que voulait dire ce dour , elle ne répondait pas ; et le noir criait encore plus fort et s’avançait sur elle, quand l'officier turc arriva et lui demanda ce qu’elle voulait.
Et elle lui dit : Je veux mon Hassan, mon amoureux , que je n’ai pas vu depuis trois ans. Et l'officier tournant le dos, lui dit : Je m'en... La pauvre en- fant se retira confuse. Enfin , elle rencontra la sœur d’un sergent qui lui dit :
Ton amoureux est à l'hôpital , malade de ne point te voir. Et plus leste que la gazelle, cette chère lumière de ma vie s’est approchée de la fenêtre de l'hôpiial , et s'est écriée : Æassan! Æassan! ià enni!
Et plein de joie , je la porte en triomphe dans mon
camp. Je la montre comme un fou à mon colonel, à mon adjudant.
(Suivent tous les grades.)
Et ayant obtenu une permission , nous allons nous marier à Galioub , où le vieil Abdelhaï nous attendait pour nous bénir. Dieu soit loué !
Dieu est grand, etc.