LES BÉDOUINS
Tribus bédouines.— Amour des Bédouins pour le désert.— Leur caractère. — Leur sobriété. — Pureté de leurs mœurs. — Leur organisation. — Leurs guerres. — Leur liberté religieuse. — Leur culture intellectuelle. — Les guides bédouins. — Brigandages des Bédouins. — Supprimés par Méhémet-Ali. — La cavalerie bédouine organisée en troupes irrégulières. — Utilité des Arabes nomades.
1. Tribus bédouines. — On donne le nom de Zedaouis, dont nous avons fait le mot Bédouins, aux tribus nomades qui vivent dans les déserts. A l’époque de l'expédition, on comptait environ soixante tribus d’Arabes dépendantes de l'Égypte , et formant une population d’environ 100,000 âmes, qui pouvait fournir de 18 à 20,000 cavaliers. Depuis lors, ces chiffres, qui ne peuvent être qu’approximatifs , ont très-peu varié. Parmi les tribus les plus puissantes et les plus célèbres
sont celles des Haouarehs, des Ababdés , des Henady, des Henadoueh , dans la haute Égypte ; des Mehaz. dans l'Égypte moyenne; des Terräbyn, des Qattäb, des Halaybys , des Beny-Aly , dans la basse Égypte , etc.
9. Amour des Bédouins pour le désert. — J'ai compris , après avoir parcouru les sublimes solitudes du désert , l’attachement invincible que les Arabes ont pour elles, et le mépris qu’ils professent pour nous, que la civilisation a parqués dans des horizons rétrécis. Cet attachement est si grand, ce mépris si profond , qu’ils ne peuvent se résoudre qu’avec une peine extrême à venir se fixer dans les lieux habités. J'ai connu un riche Bédouin qui, ayant surmonté cette répugnance, était devenu gouverneur de province. II demanda en mariage la fille d’un chef de tribu ; celle-ci refusa , comme si elle se fat dégradée en quittant la tente et la vie nomade pour une existence sédentaire et le toit domestique.
3. Leur caractère. — Les Arabes nomades ont conservé, dans sa belle et antique simplicité , le type patriarcal. IL semble que leur âme ne soit accessible qu'aux sentiments élevés , et que les vertus primitives soient innées en eux. On aurait tort de se les représenter comme des sauvages , et de s’en faire une idée odieuse. Il y a bien quelques tribus avilies et pillardes ; mais elles contrastent avec le plus grand nombre , remarquables par la noblesse et la générosité de leur caractère. Le Bédouin est vraiment l’homme libre, tout en lui respire l'indépendance ; il se vante avec fierté d’appartenir à la partie la plus pure de la race arabe, à celle qui n’a jamais été ni conquise ni mélan-
gée. 11 est beau à voir , drapé dans son manteau blane (barakan) , son fusil à mèche en bandoulière, la lance à la main, lorsqu'il entre sans cérémonie dans le divan d’un grand seigneur. Il ne se plie à aucune étiquette ; son corps est rebelle aux révérences ; il adresse la parole au vice-roi, à Ibrahim-Pacha, avee aussi peu de façon qu’à ses égaux. « Eh bien ! Mohammed-Ali, comment te portes-tu? » « Ibrahim , comment va ta santé ? » voilà les questions familières par lesquelles il entame la conversation avec le maître de l'Égypte et le plus grand capitaine de l’empire ottoman.
4. Leur sobriété. — Les Bédouins sont très-sobres ; un peu de lait de chamelle et quelques dattes leur suffisent pour la nourriture de toute la journée. Dans les grandes fêtes seulement , ils se décident à tuer un agneau ou un mouton qu'ils font rôtir tout entier , à la manière homérique. On voit souvent leurs femmes, perchées sur les dromadaires , occupées à broyer entre deux petites meules le grain destiné au pain de la famille. Elles le font cuire sur des plaques de fer, qu'elles chauffent toutes les fois que la tribu s’arrête. Les Bédouins sont encore plus sobres pour les boissons que pour les aliments : ils ne boivent jamais de vin mi de liqueurs fermentées. Grâce à leur vie simple et tempérante , ils ont fort peu de maladies et prolongent très-loin leur existence.
3. Pureté de leurs mœurs. — La vie pastorale entretient toujours la pureté des mœurs. Cette pureté est excessive chez les Arabes. Leurs cœurs sont accessibles à l’amour ; mais le concubinage et ladultère leur
‘sont inconnus. Chez eux, une fille ne peut être séduite , et le lien nuptial est toujours respecté. D’ailleurs , il irait de la vie pour celui qui enfreindrait ces. lois saintes. [ls laissent néanmoins à leurs femmes beaucoup plus de liberté que les autres musulmans. Elles ont la figure découverte. Élevées à peu près comme les hommes , elles contractent dès l'enfance de inâles habitudes.
G. Leur organisation. — Les Bédouins forment leurs camps sur une seule ligne. Leurs tentes sont en laine noire ou brune , en peaux de chèvre ou de chameau. Celle du chef de la tribu est blanche. Elles contiennent chacune une famille , et sont divisées, par une toile , en deux paatics, dont l’une est réservée aux femmes. Les tribus , ne pouvant vivre réunies , se divisent en fractions, nommées /eryg, de quarante à cent tentes. Chacune d’elles se choisit un cheïik pris parmi les chefs de famille. Les fractions réunies élisent un grand cheik qu’elles placent à leur tête. Le pouvoir des cheiks est très-limité : ils peuvent être démis de leurs fonctions par le vote de la même majorité qui les leur a confiées. Ils conservent néanmoins quelques prérogatives qu’on ne leur dispute pas. Le pavillon de la tribu est planté devant leur tente, et c’est là que les étrangers sont reçus ; là que les affaires de la tribu sont traitées, et que l’on discute la paix ou la guerre. Les cheiks dirigent en outre les expéditions militaires.
7. Leurs querres. — Chaque tribu a sa part du désert , et les limites entre lesquelles lui sont assignés ses pâturages. Mais on conçoit que les démarcations
soient difliciles à déterminer avec précision sur un pareil terrain. Aussi des discussions naissent-elles souvent entre les tribus voisines, et autrefois ces discussions entretenaient des guerres sans fin. La paix est rompue aussi pour d’autres motifs : une injustice, un mauvais traitement dont un Arabe a été l’objet , rejaillissent sur la tribu entière. Les Bédouins font la guerre avec loyauté et d’une façon chevaleresque. Avant de commencer les hostilités , ils s’envoient des défis. Ils combattent avec un courage peu commun. Leur ordre de bataille est intéressant par sa simplité et les souvenirs des temps primitifs qu’il rappelle. Des deux côtés, sur la première ligne, sont les jeunes hommes , l'élite de la tribu , sous le rapport de la vigueur, de l’agilité et de l’ardeur. Ces jeunes guerriers , ambitieux de se signaler, se provoquent et s’entre-choquent les premiers. Au second rang sont les hommes mürs, les chefs de famille, et derrière , les vieillards et les femmes. Celles-ci animent les combattants; elles chantent, en s’'accompagnant du daraboukah, des improvisations belliqueuses. Les jeunes fiancées exhortent leurs amants, et promettent leur main en récompense de la victoire. Les jeunes femmes, les mères, rappellent à leurs époux les liens sacrés qui les unissent, leurs enfants et leur famille, dépôt précieux dont la conservation a été confiée à l’intrépidité de leur âme et à la force de leurs bras. La plus belle fille de la tribu excite lémulation des jeunes guerriers , en offrant de se donner à celui qui aura conquis le plus de gloire dans le combat.