‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 18 sur 103 · Leur liberté religieuse. —Les Arabes qui habitent · texte numérisé non relu

Leur liberté religieuse. —Les Arabes qui habitent

les villes portent le double joug du despotisme politique et religieux. Les Bédouins au contraire ne connaissent pas le premier et savent s'affranchir du second. Ils sont musulmans , mais leur islamisme est primitif, élémentaire ; 1l n’est pas compliqué des pratiques subtiles dont l’a surchargé la scolastique des docteurs de la loi mahométane. D'ailleurs pour s’excuser des infractions qu’ils commettent aux prescriptions religieuses, ils disent : Nous ne récitons pas la prière, parce que nous manquons d’eau pour faire nos ablutions; nous ne faisons point l’aumône, parce que nous sommes pauvres ; nous ne jeünons point pendant le Ramazan , parce que nous jeüunons toute l’année ; nous n’allons point à la Mecque, parce que le temple de Dieu est partout où l’on prie.

9. Leur culture intellectuelle. — Le langage des Bédouins est figuré ; ils empruntent les images de leur poésie aux objets qui les environnent, aux yeux de la gazelle, à l’agilité de la jument, à la patience de la chamelle, aux traits caractéristiques du désert. Ils ne possèdent aucune teinte des sciences ; la plupart des cheiks eux-mêmes ne savent pas lire; mais, en revanche , leurs facultés intellectuelles, qui sont excellentes, ont à leur service des facultés physiques perfectionnées par l'exercice à un degré dont on aurait peine à se faire une idée.

10. La signora. — J'ai eu plusieurs fois l’occasion d'étudier le caractère et les mœurs des Bédouins pendant les voyages que j'ai faits dans le désert. Un épisode de l’une de ces excursions me parait mériter d’être mis sous les yeux du lecteur.

Au moment où les Français évacuèrent l'Égypte ; une partie de la garnison qu'ils avaient à Mansourah fut attaquée à limproviste par les redoutables Bédouins d’Abou-Koura :, chef fameux qui avait toujours résisté à la puissance des mameluks, et était devenu le maitre de la province. Il habitait un village fortifié nommé Mit-el-Hammer, à six lieues sud-ouest de Mansourah. Dans cette échauffourée, les Arabes enlevèrent une jeune femme qui devint l'épouse de leur chef, et qui est connue dans le pays sous le nom de {a signora. J'avais souvent entendu parler d'elle, je désirais fort la connaître. En me rendant, en 1554, dans la province de Charkyeh, je passai par le village qu’elle habite, et j’allai loger dans sa maison, qui est un palais à côté des autres habitations d’Arabes. Je fus très-bien accueilli par un de ses fils. Me sachant Français, il me parla de sa mère. Je lui témoignai le désir de la voir. Ma qualité de médecin pouvait seule m'en offrir le moyen. Je fus conduit auprès d'elle : elle me donna le bonjour en français ; mais je reconnus bien vite à son accent qu’elle était Italienne. J’appris qu’elle était née à Venise; que son père, marchand de chapeaux, s'appelait Bartholi ; sa mère, Marguerite ; elle, Julie; qu’elle avait été unie à un lieutenant françcais nommé Devaux, de la Franche-Comté; que, prise par les Bédouins au sortir de Mansourabh , elle fut jetée sur la croupe d’un cheval qui l’emporta à travers des terres et des sables , et que le soir elle se trouva dans une grande maison , en présence d’un homme enve-

1 Père du front,

loppé de la tête aux pieds d’une vaste pièce d’étoffe “blanche, qui lui prodigua les démonstrations de la plus vive tendresse, la fit dépouiller de ses habits européens , la revêtit lui-même d’une vaste robe à l’orientale, lui donna six cents bourses de bijoux (environ 100,000 fr.), et un grand nombre d'esclaves pour la servir. Cet homme était le puissant Abou-Koura. Mais ce luxe, ces attentions l’importunaient ; elle pleurait sans cesse et demandait par des gestes et par des cris d’être rendue aux siens. Cependant , an bout de onze mois, elle accoucha d’un fils. Le sentiment maternel calma un peu son imagination et lui rendit sa captivité plus supportable.

Son sidi, qu’elle aimait beaucoup et avec qui elle était accoutumée à vivre, étant mort, elle fut contrainte d’épouser le frère du défunt, qui fut loin d’avoir pour elle les mêmes égards qu’Abou-Koura. Quatre ans après, cet homme mourut , laissant une fille, 4phisa, âgée de deux ans, et sa femmeenceinte d’un fils qui fut nommé Ali. Quoiqu'elle eût souvent à souffrir des mauvais traitements de son mari, la signora perdit beaucoup à sa mort; car des parents avides, profitant de l’état de délaissement et de faiblesse où elle venait de tomber , parvinrent , à force d’intrigues, à s’approprier la plus grande partie de la fortune de cette famille, déjà considérablement diminuée. Mansour, le fils ainé , trop jeune pour défendre l’héritage paternel, fut si affecté de le voir passer en d’autres mains qu’il en est resté fou. Son frère Ali est aujourd’hui le seul soutien de cette maison , jadis colossale : elle possédait quarante-quatre villages, plusieurs milliers de cha-

meaux , des troupeaux nombreux et plus de cinq cents esclaves. Il ne lui reste de ces richesses que de faibles débris, suffisants néanmoins pour la faire vivre dans une grande aisance.

Depuis trente-quatre ans que la signora est entrée dans ce harem, elle n’en est jamais sortie et n’a vu d’autre homme étranger que moi. Ma présence excita en elle la plus vive émotion. Je compris que le sentiment de la patrie et le désir de la liberté n’étaient pas entièrement éteints dans son cœur. Elle me vit sortir avec attendrissement , et je me retirai moi-même fort ému. Elle n’a plus entendu parler de sa famille ; elle ignore si l'officier Devaux fut tué à l'affaire de Mansourah.

J'ai vu dans la maison de la signora tout ce que l'hospitalité bédouine conserve de patriareal. Les deux repas que j'y fis furent servis sur une grande natte ronde. Au milieu était un mouton tout entier ; et sur les bords une grande quantité de petits plats. Les membres de la famille, les principaux du village et moi mangeâmes les premiers , accroupis sur des tapis, déchirant des doigts notre lopin de rôt, ou pétrissant en boulettes le pilau arabe. Nous fümes remplacés par d’autres , et ceux-ci par les serviteurs et les pauvres, que je comptai au nombre de soixante. Ce qui me frappa surtout, c’est que le chef de la maison fit les honneurs de la table jusqu’à la fin; de telle sorte que ies pauvres avaient moins l’air de malheureux à qui on faisait l’'aumône que de convives qu’on avait invités. Ce ne fut pas là, du reste, un acte d’ostentation , l’hospitalité de tous les jours est la même.

11. Guides arabes. — Les Bédouins fournissent des guides et des escortes aux voyageurs qui ont à traverser les déserts. Les moindres accidents de terrain leur servent d'indications et comme de pierres milliaires, d’après lesquelles ils calculent leur route, sans jamais se tromper, avec une merveilleuse sûreté de coup d'œil. Pour parcourir les déserts de l'Est jusqu’au mont Sinaï, la tribu des Bysars donne d’excellents guides. Les Ouladaly en fournissent pour les déserts Libyques, les Abadés pour ceux de la Nubie, les Avouazem pour les espaces qui s'étendent du Nil à la mer Rouge, depuis Kosseyr jusqu’à Bérénice. Les Avouazem sont très-utiles aux naturalistes, à cause de leur habileté à la chasse.

12. Brigandages des Bédouins. — Les Bédouins ont certainement un très-beau côté, mais ils ont un revers de médaille assez triste. On ne rencontre pas chez tous les tribus ces mœurs pures, ce caractère grand et généreux dont je me suis efforcé d’esquisser rapidement les traits. Il en est qui ont pour le pillage un penchant irrésistible et dont les brigandages, autrefois fréquents et impunis, faisaient l’épouvante des voyageurs. On explique autrement que par un mobile bas et par des sentiments dégradés les pillages des Bédouins. Cette population du désert s’est regardée de tout temps comme en guerre avec les habitants des terres cultivées, qu’elle méprise, et, en les dépouillant, elle a toujours cru faire un butin légitime.

Les Bédouins inquiétèrent l’armée française. Bonaparte forma spécialement pour les combattre un régiment de cavaliers à dromadaires, dans lequel chaque

animal portait deux kommes. « Si la position extraordinaire de l'Egypte, dit Napoléon dans ses Mémoires, qui ne peut devoir sa prospérité qu’à l'étendue de ses inondations, exige une bonne administration, la nécessité de réprimer 20 à 50,000 voleurs indépendants de la justice, parce qu'ils se réfugient dans l’immensité du désert, n’exige pas moins une administration énergique. » Dans ces derniers temps ils portaient l'audace au point de venir piller des villages et tuer des fellahs sans que cela donnût lieu à aucune poursuite régulière. Mais les Français ne demeurèrent pas assez longtemps en Égypte pour venir à bout des Bédouins. L’administration énergique appelée par Napoléon pour mettre fin à leurs excès devait être celle de Méhémet-Ali.

15. Détruits par Méhémet-Ali. — À l'époque où le vice-roi prit le gouvernement, les Bédouins étaient donc tout-puissants ; ils imposaient des rancons aux habitants de l'Égypte, dont ils venaient jusqu’au Caire ravir les femmes et les enfants. On ne pouvait visiter les pyramides sans leur permission. Les caravanes qui traversaient l’isthme de Suez leur payaient des tributs considérables. Méhémet-Ali voulut établir son autorité absolue sur le désert comme sur les terres cultivées. Sixte-Quint disait : « Je veux que, dans mes États, chacun puisse porter sa bourse à la main et laisser sa porte ouverte la nuit même sans courir de risques. » Le vice-roi concut, en arrivant au pouvoir, la même résolution. Pour parvenir à la réaliser, il essaya d’abord des voies pacifiques. Il conclut avec les Bédouins divers arrangements ; mais Ces arrangements furent violés sans crainte par eux, et Méhémet-Ali vit bien

qu'il fallait employer la force pour les dompter. Il prit donc le parti de leur faire la guerre ; il mit à leur poursuite des colonnes mobiles de cavalerie qui les harcelèrent, qui les traquèrent jusqu’à ce qu'ils fussent réduits à lui demander merci. Depuis lors les Bédouins ont été soumis au vice-roi. En faisant la paix avec eux, celui-ci a voulu que leurs grands cheïks habitassent le Caire, où ils lui servent d’otages et sont responsables de toutes les infractions que leurs tribus peuvent faire au bon ordre. Ils recoivent d’ailleurs un traitement.

Le système que le vice-roi a employé contre les Bédouins aurait dùü, ce me semble, être adopté dans notre colonie d'Alger. C’est la seule manière de dompter un peuple qui, comme l’a dit avec vérité M. Blanqui, ne comprend comme répression que la bastonnade et la mort.

14. La cavalerie bédouine organisée en troupes irrégulières. — Plus tard, le vice-roi a offert aux Arabes nomades de former à son service des troupes auxiliaires. À cet effet, il leur donna une solde, à condition qu’ils entretiendraient chacun une jument et se tiendraient munis d’un fusil. Les corps auxiliaires qu’ils ont ainsi composés ont été très-utiles à Méhémet-Ali; ils ont pris part à toutes les guerres qu’il a soutenues, à celles du soudan du Sennaar, de la Mecque, de Syrie. Les Bédouins peuvent être comparés, sous le rapport militaire, aux Cosaques irréguliers ; comme eux ils servent d’éclaireurs pendant les marches, donnent le sac dans la déroute et harcèlent l'ennemi dans sa retraite. On se rappelle que dans la première guerre de Syrie ce

sont les Bédouins qui, à la bataille de Koniah, firent prisonnier le séraskier Reschid-Pacha.

15. Utilité de l’existence des Arabes nomades. — Méhémet-Ali a employé envers les Bédouins la meilleure politique qu’il y eût à suivre. Dans la dernière moitié du siècle passé, Aly, ce bey mameluk qui avait établi pour un instant son autorité indépendante sur l'Égypte, avait rêvé la destruction des tribus nomades. Déjà plusieurs avaient été anéanties, et d’autres s'étaient retirées dans les profondeurs du désert ; mais le projet d’Aly était impolitique et funeste, il ne fallait pas détruire les Bédouins. Leur existence est en effet trèsutile ; si l’on a dit avec raison des chameaux qu'ils sont les vaisseaux du désert, on peut dire à aussi juste titre des Bédouins qu’ils en sont les pilotes; seuls ils peuvent traverser avec facilité ces immenses espaces sablonneux et dépeuplés, y entretenir des communications promptes et habituelles, y fixer leur séjour et relier ainsi les régions que ces espaces séparent. La conservation d’une pareille race est donc éminemment utile à l'humanité : la corriger de ses vices et mettre à profit les avantages qu’elle offre, voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'a fait Méhémet-Ali.

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