‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 4 sur 103 · ÉTIQUETTE · texte numérisé non relu

ÉTIQUETTE

Généralités. — Salut. — Cérémonial du divan. — Le café. — La pipe.

25. Généralités. — L'étiquette est chez une nation ce que le geste et les manières sont dans l'individu. C’est une forme qui révèle à sa façon le caractère d’un peuple , c’est un trait que celui qui veut peindre une civilisation ne doit point négliger, pas plus que celui qui désire la connaitre.

Une autre considération , moins philosophique sans doute, mais d’une portée plus immédiatement utile, m'engage à retracer ici quelques-uns des usages qui règlent la vie journalière des naturels de l'Égypte. Les nombreux voyageurs qui visitent l'Orient, sans en connaître d'avance les mœurs, trouveront avec plaisir, je l'espère, dans les détails que contient ce paragraphe, une sorte de manuel des lois de la politesse orientale.

La lecture de ces lignes, en les familiarisant un peu avec l'étiquette de la société musulmane, leur rendra moins embarrassants leurs premiers rapports avec cette société ; il y a de la gêne, en effet , pour le voyageur à se trouver en face de coutumes qui sont pour lui lettre close ; c’est comme une seconde langue à apprendre; il éprouve du plaisir, au contraire , à pouvoir déméler une civilisation avec laquelle il est novice, et à se mettre en état aussitôt que possible de se conformer à tous ses usages.

24. Salut. — En Occident , lorsque deux personnes se rencontrent, nous voyons toujours celle des deux qui reconnait dans l’autre une supériorité de rang, de talent, de fortune, s’empresser la première à saluer. En Orient, au contraire , c’est le supérieur qui commence , c’est lui qui fait cet honneur aux hommes qui, par leur naissance , leur fortune , leur titre, leur emploi ou leur caste, se trouvent dans une position inférieure à la sienne.

Il y a, dans les différents saluts des Orientaux , comme une espèce de hiérarchie calquée sur le rang des personnes. Lorsque deux égaux se rencontrent, ils portent l’un et l’autre la main droite : à la hauteur de la bouche, et de là , sur le côté de la tête. Si l’égalité n’est pas parfaite, le plus haut placé des deux fait par politesse le salut qui vient d’être décrit, mais celui

* On sait que chez les musulmans la main droite est la main pure, la seule dont on se serve pour manger, par exemple , et à plus forte raison dans tous les actes relevés de la vie publique et privée. La main gauche est la main impure , elle est consacrée aux actes auxquels sont attachées des idées de souillure et de malpropreté.

qui le reçoit a soin de rendre le sien plus respectueux, en inciinant légèrement la tête et le corps. On se borne à porter la main sur la poitrine lorsqu'on salue une personne d’une classe inférieure, et celle-ci s'incline profondément en abaissant sa main droite et la portant ensuite sur la tête. En présence d’un grand seigneur , l'individu de la classe inférieure fait le même geste avec les deux mains.

Dans le salut d’égal à égal, chacun continue son chemin ; si au contraire il y a une grande différence entre les rangs , l’inférieur s'arrête et fait face à la personne qui doit le saluer.

Le salut est ordinairement accompagné du bonjour ou du bonsoir , en arabe, sabahelker (matin heureux); massekbilker (ayez la soirée heureuse) ; #aar-koumsaïd (jour à vous heureux).

Lorsque deux personnes s’abordent dans la rue, elles s'interrogent réciproquemeut sur l'état de leur santé ; elles se demandent comment va le Æhefr. Les individus de la basse classe répètent plusieurs fois et machinalement la même phrase , comment allez-vous ? — bien? (zeyiac? — taïbin ?) en se touchant la main sans la serrer, et la portant à la bouche à chaque reprise. On demande rarement à la personne que l’on salue des nouvelles des membres de sa famille , jamais des femmes. Les lois de l'étiquette musulmane défendent aux hommes de saluer celles-ci ; elles ne pouvaient pas être plus opposées qu’en ce point à l’urbanité européenne. Il serait, il est vrai, difficile de reconnaitre les femmes sous le sévère costume qui les couvre ; mais

lors même qu’on les reconnaitrait, il faudrait bien se

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garder de le faire comprendre ; on commettrait une inconvenance des plus graves si l’on violait cette réserve.

Les dames de bon ton ne se saluent jamais entre elles dans la rue.

25. Cérémonial du divan. — Le divan est la salle de réception des hommes. J’ai déjà dit plus haut comment il est disposé et meublé. Lorsqu'on entre dans le divan, ou laisse ses souliers à la porte, ou dans la partie basse de la salle, afin de ne pas salir les nattes ou les tapis, et surtout pour ne les souiller d’aucune impureté, car c'est accroupi sur eux que le pieux musulman fait sa prière. La personne qui entre ne salue pas; le maître de la maison se lève, si elle est à son niveau sous le rapport du rang; si elle lui est supérieure, il va au-devant d'elle et lui cède la place d'honneur. Il ne fait qu’un léger mouvement comme pour se lever, et reste à sa place, si celui qui entre est un inférieur ; il l'invite de la main à s'asseoir , et celui-ci, selon qu’il veut se montrer plus ou moins respectueux, se met à genoux , s’assied sur la natte ou sur le tapis, ou encore se place sur le bord du divan, une jambe pliée et l’autre pendante. Dans ces différentes attitudes, il a toujours les mains croisées sur le bas du corps. Les militaires tiennent la main gauche sur la poignée de leur sabre.

Dans le divan du vice-roi d'Égypte tout le monde reste debout, excepté les princes, les pachas , ou les chefs de la religion. S. A. ne fait pas suivre cette étiquette par les étrangers, surtout par les Européens ; elle invite à s'asseoir tout individu qui lui est pré-

senté. Les Francs qui ont pris du service en Égypte . doivent se conformer ‘en tout point aux usages des Orientaux.

Chez un ministre, les officiers supérieurs ont les honneurs du divan ; ceux-ci, à leur tour , font asseoir les officiers , et ainsi de suite, d’après l’ordre hiérarchique de la société.

Les personnes qui sont reçues se placent à côté les unes des autres. Auprès du maitre sont celles qui sont les plus élevées en rang ou en dignités. Au reste. cette règle de l'étiquette n’est pas constamment suivie; dans diverses circonstances de la vie privée, le souverain et les grands la négligent. Ainsi on voit quelquefois le prince jouer aux échecs avec un de ses serviteurs, qu'il fait asseoir au divan.

La visite terminée , on se lève sans rien dire ; on fait quelques pas en reculant de face ou obliquement, afin de ne pas tourner le dos au maitre de la maison; celui-ci salue, on lui répond de la même manière, et l’on sort. Si le rang de la personne qui finit sa visite l'exige, le maitre se tient debout sur le divan ou accompagne jusqu’à la porte.

Les dames suivent entre elles le même cérémonial. Ces usages nationaux, traditionnellement conservés , immobiles comme la civilisation qui les a produits. sont connus et respectés par tous; tous aiment à en perpétuer la durée, en les observant ordinairement avec un scrupule religieux.

26. Le café. — On sait combien l'usage du café est répandu en Orient, On en offre à tous ceux qui ont le droit de s'asseoir. Un pacha qui reçoit dans son gou-

vernement un grand seigneur ou un cadi accomplit cet acte de politesse avec une sorte de solemnité. II prononce le mot cawé, et aussitôt un des principaux domestiques le répète hors de la salle d’une voix forte et prolongée. C’est là une marque de grande considérauon. Les personnes d’un rang moins élevé ne suivent pas ce cérémonial; elles se contentent .de demander elles-mêmes la liqueur aimée, en joignant au mot cawé l'adjectif bon.

Le café se prend dans de petites tasses en porcelaine , appelées fingeäns, qui ressemblent à la demicoque d’un œuf coupé en travers; on place ces tasses sur des supports (zarfs), espèces de coquetiers en argent, en or, en émail , garnis quelquefois de pierreries, dont la base circulaire est très-petite. Chez les pauvres la tasse est en faïence et le support en cuivre. Dix à douze fingeäns sur autant de zarfs , sont rangés sur la circonférence d’un plateau en cuivre ou en argent, au milieu duquel s'élève la cafetière, qui est aussi de l’un de ces métaux. On recouvre le plateau ainsi chargé d’une pièce ronde en étoffe, brodée en or et plus ou moins riche, suivant la fortune de son propriétaire.

Le café est versé dans ces fingeàns par les domestiques ou les esclaves, qui les offrent en serrant délicatement du bout des doigts la base du zarf. On reçoit la fingeän, en saisissant le zarf du pouce et des trois doigts suivants de la main droite. Le café est d’abord présenté à la personne qui, par son rang eu sa fortune, mérite l'honneur d’être servie la première. Si, parmi les assistants, plusieurs jouissent de la mêine considé-

ration , 1ls sont servis en même temps, et se saluent avant de prendre la tasse qui leur est offerte. Si le maitre de la maison ne reçoit que des inférieurs, ceux-ci ne sont servis qu'après lui et suivant la place qu’ils occupent. Avant de prendre la fingeân, ils saluent le maître, qui répond en élevant la sienne à la hauteur du visage. Après cet acte de politesse, il boit son café.

On ne doit avaler la liqueur que du bout des lèvres ; on l’aspire sans élever la tasse. Veut-on faire preuve de respect, on détourne légèrement la tête , et l’on ne boit qu’une partie du café.

Le code de lurbanité musulmane à étendu aussi sa juridiction sur la manière de remettre la fingeân : ïl veut qu’en éloignant légèrement le bras du corps, on la présente au domestique sans lui parler, et que, dès qu’il l’a enlevée, on salue , comme on a fait en la recevant.

La manière dont le domestique retire la tasse est aussi élégante que la manière dont il la présente. Comme la fingeân n'offre prise par aucune saillie extérieure, il l'enlève avec un geste gracieux, en posant sa main droite sur l'ouverture de la tasse et en supportant de la main gauche la base du zarf.

Ce n’est qu'après avoir pris le café que l’on peut traiter une affaire; agir différemment, ce serait montrer un empressement trop brusque, ce serait se rendre coupable d’indiscrétion et même d’impolitesse. Au reste, cet usage, dans lequel on croirait avoir le droit d’accuser la paresseuse lenteur des Orientaux, et qui semble ne devoir entrainer que la perte d’un temps précieux, a aussi ses avantages; à celui qui reçoit

comme au visiteur il procure une transition commode entre les préoccupations auxquelles leur esprit était livré avant la visite et celles qu’ils vont avoir pendant sa durée. De cette manière, celui qui recoit nese trouve pas surpris à l’improviste par l’arrivée d’une personne étrangère; un moment de préparation intellectuelle lui est laissé. De même, le visiteur peut encore, en prenant son café, réfléchir sur ce qu’il va dire. Est-il en colère, est-il intimidé au premier abord ou dominé par tout autre sentiment, le temps qui s'écoule pendant le cérémonial du divan et du café lui permet de revenir à l'état de calme nécessaire pour aborder de sang-froid la conversation ou la discussion et pour la soutenir avec tous ses moyens.

27. De la pipe. — Nous ne pourrions guère, en Europe, nous figurer un Turc sans sa longue pipe. En Orient en effet tout le monde fume ; mais cet usage y revêt un caractère d'élégance distinguée et des formes graves qui sont loin de l'accompagner chez nous.

La pipe (chibouk ), instrument populaire d’un plaisir qui, de même que toutes les habitudes. est devenu pour les Orientaux une seconde nature , est chez eux en grand honneur. La mode , la richesse exercent sur elle leur influence, comme sur un meuble de prédilection. Voici quelques détails sur les trois parties dont elle se compose : le bouquin, le tuyau et la noix :

Le bouquin (foum ou tarkib) est la partie que l’on porte à la bouche. I! est généralement en ambre , plus ou moins gros, plus ou moins long, varié dans sa forme , suivant la mode ou le caprice de son possesseur , et proporüionné d’ailleurs à la longueur du

tuyau. Un beau bouquin en ambre coùle ordinairement de 50, 100 à 500 fr. Il en est de prix beaucoup plus élevés , garnis en émail ou en pierres précieuses. Les pauvres se contentent de bouquins en corne ou en ivoire.

La longueur des tuyaux varie de deux à six pieds : ils sont en cerisier , en jasmin ou en bois de toute autre espèce. On les recouvre d’une étoffe de soie ; si la fortune du propriétaire de la pipe lui permet ce luxe, les deux extrémités du tuyau sont garnies d’un bout de quatre à cinq pouces de longueur , en argent , en or ou er émail, enrichi de pierreries. Quant aux pauvres , leurs tuyaux sont en bois ordinaire, souvent inéme ce sont de simples roseaux. ;

Les noix de pipes (kadjar) ne sont jamais qu’en terre cuite. Leur grosseur varie ; elles sont ciselées en arabesques. C’est la profusion ou l'élégance de ces ornements de fantaisie qui fait la beauté des noix.

La distraction de la pipe n’est pas l'apanage exclusii des hommes; les femmes amusent en fumant leurs loisirs du harem. Cette habitude est cependant moins générale parmi elles que chez les hommes. Elles ne fument d’ailleurs jamais en public; ce n’est que dans leur intérieur qu’elles goutent ce plaisir indolent. Elles ornent leurs pipes avec ce sentiment délicat de gracieuse coquetlerie , qui est chez elles comme un sixième sens : c’est dire que leurs chibouks sont plus élégants que ceux des hommes.

Les musulmans se servent , pour fumer , des meilleures qualités possibles de tabac ; quelquefois 1ls le parfument à l'eau de rose et mettent dans leurs chi

bouks des pastilles ambrées. La fumée qu'ils aspirent ainsi flatte lodorat par d’agréables senteurs. Leur attitude, pendant qu’ils fument, est composée de gravité et de mollesse; elle sembie se prêter en même temps aux plus profondes spéculations de la pensée et aux plus vagues rêveries de l’imagination. La gracieuse majesté de leur pose, les larges dimensions de leurs pipes, les nuages parfumés qu'ils font rouler en légers flocons autour d'eux, toutes ces circonstances , relevées encore par d’autres détails , donnent chez eux quelque chose d’exquis à une habitude qui, en Europe , est peu élégante, souvent désagréable, et quelquefois même dégénère en une dégoütante grossièreté.

La pipe ne pouvait manquer de rentrer, elle aussi, dans le domaine de létiquette, mais l'usage en est plus restreint et plus rigoureux que celui du café. On fait offrir le chibouk à son supérieur ou à son égal ; rarement on l'accorde à son inférieur, et seulement dans le cas où il y a peu de distance entre les rangs. La forme et la beauté de la pipe que l’on présente à une personne indiquent quelle considération on a pour elle. Les pipes présentent sous ce rapport une échelle de cinq ou six degrés bien distincts.

Le cérémonial avec lequel on offre la pipe est en harmonie avec la distinction ordinaire des manières musulmanes. Le serviteur la saisit par-dessous le tuyau, dans le milieu de sa longueur; il la tient de la main droite avec trois doigts, comme une plume à écrire, et la noix portée en avant. Arrivé en face de celui à qui il doit Ja remettre, il appuie la noix à terre après avoir

mesuré de l’œil la distance qui le sépare de cette personne, de telle sorte qu’en faisant décrire par la pipe, comme par un rayon, l’évolution d’un quart de cercle, le bouquin aille s'offrir à la portée de celui qui l'attend.

De même que le café, la pipe est donnée d’abord à celui ou à ceux qui occupent le premier rang , ensuite aux autres, suivant l’ordre des places. On salue avant de la prendre. L’individu qui a des convenances respectueuses à garder envers le maître de la maison éloigne de celui-ci l'extrémité du tuyau où se trouve la noix. Si on la laissait rapprochée, on marquerait de la familiarité, on commettrait même une inconvenance; on l’appuie sur le genou, et, de temps en temps, on aspire légèrement en détournant la tête. Il faut bien se garder de faire du bruit avec les lèvres ou de cracher.

Quand on veut se retirer, on cesse de fumer, on soulève l’extrémité qui porte le bouquin et un domestique vient enlever la pipe. S'il n’y a personne pour la prendre, on la pose par cette extrémité sur le divan.

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