LEVÉES D'HOMMES POUR LE SERVICE MILITAIRE ET MARITIME
Sysième de recrutement de l'Égypte. — Ses vices. — %es causes. — Tentative faite par Méhémet-Ali pour le réformer. — Répugnance des Arabes pour le service mititaire. — Résultats probables de la création de la garde nationale.
45. Système de recrutement de l'Égypte. — On s’est beaucoup élevé, el avec raison, contre la manière dont se font en Égypte les levées d'hommes. Le système employé jusqu’à ce jour est en effet vicieux, inhumain, déplorable.
Aucun ordre, aucun règlement, aucune loi commune ne président au recrutement. L'armée n’est pas entretenue comme en France, avant la révolution, par les engagements volontaires, par des marchés consentis; ses cadres ne sont point remplis par la conscription, qui n’est pas oppressive, puisqu'elle laisse au sort le soin de désigner, entre tous les citoyens soumis à des chances égales , ceux auxquels sera confiée la défense de la patrie. En Égypte, la force seule, plus barbare et plus aveugle que le hasard, envoie à l’armée ses soldats : le recrutement se fait par de véritables presses. Les récits des voyageurs à ce sujet sont exacts. Une compagnie de soldats se jette sur un village, dont les besoins du gouvernement vont décimer la population. Elle saisit le plus d'hommes qu’elle peut. Les prisonniers sont attachés, et, suivis de leurs mères, de leurs femmes, de
leurs enfants, qui se lamentent, ils sont conduits au chef-lieu du canton, où un médecin choisit ceux qui sont aptes au service.
46. Ses vices. — Ce système est non-seulement barbare, mais funeste. Ses vices sont frappants. En ne tenant aucun compte des circonstances d’âge et de famille dans lesquelles se trouvent les hommes qu'il enlève, il tend à nuire au développement de la population , et à plonger les familles dans la désolation et la misère. À l'approche des recruteurs, les jeunes gens les plus valides prennent la fuite et vont demander au désert, souvent pendant quelques mois, des asiles connus d’eux seuls. Ainsi les cultures sont abandonnées, et ceux-là mêmes qui auraient été les plus propres au service s’échappent , tandis que ceux qui auraient du être exemplés sont incorporés dans l’armée et dans la marine.
Je ne déguise pas le mal ; il est impossible du reste à personne de se faire illusion sur ses conséquences. Le vice-roi les apprécie et ne demanderait pas mieux que de les faire cesser, car ses intérêts ne sont jamais séparés, à ses yeux, des intérêts permanents de l'Égypte. Essayons d’en découvrir la cause et le remêde.
47 Ses causes. — Lorsque Méhémet-Ali voulut créer le nizam, il rencontra, nous l’avons vu, de sérieuses oppositions parmi les indigènes. Cette grande réforme lui mérita même de leur part le surnom méprisant de pacha des chrétiens. Les Arabes n’avaient jamais été soumis au service militaire ; ils n’avaient ni assez d'esprit de nationalité, ni une intelligence sufli-
sante des destinées de l'Égypte pour se plier volontiers
et librement sous la main qui les faconnait. D'ailleurs, ils ne connaissaient et n’estimaient d’autre langage de la part du pouvoir que celui de la force. Méhémet-Ali fut donc, dès le principe, obligé d'employer la violence pour les faire concourir à ses desseins.
Je connais les Arabes, et je n’oserais affirmer qu'il eüt été possible de les amener par des moyens doux, par ceux que la civilisation inspire, à entrer dans l’armée ; mais ce que j'affirme, c’est que pour les conduire par une transition ménagée à un état de choses aussi différent de tout ce qu’ils avaient vu jusque-là, à un état de choses qui répugnait aussi formellement à leurs idées et à leurs mœurs, il eüt fallu une longue période de temps. Or, Méhémet-Ali ne pouvait attendre; on doit considérer qu’il n’a pas été placé en Égypte pour faire à loisir et à son gré l'éducation des Arabes. Sans doute il a travaillé pour l'avenir ; mais 1l était surtout pressé, harcelé par le présent. Or, le présent lui ordonnait sans relâche de protéger sa position; 1l lui ordonnait d’être puissant afin de conserver non-seulemeut ce qu'il avait acquis , non-seulement l’avenir de sa famille , mais sa vie même. Il fallait donc au vice-roi une armée nombreuse, et il la lui fallait sur-le-champ. Pour l'obtenir, son choix ne devait pas s'arrêter devant les moyens les plus conformes aux principes libéraux, mais devant les plus prompts. Il s’est trouvé malheureusement que ceux-ci ont été les moyens violents, et s’ils ont entrainé des souffrances que l’humanité déplore, il faut en accuser non le vice-roi, mais ceux qui tramaient sans cesse sa perte, mais les nécessités de sa position.
Lorsque son armée eut été formée, Méhémet-Ali essaya d'établir un mode de recrutement plus équitable. Les consuls généraux le lui conseillaient, je dois dire que moi-même je n’avais pas été parmi les moins chaleureux partisans de cette réforme. Docile à tous les avis inspirés par la philanthropie, le vice-roi voulut faire une expérience.
48. Tentative faite par Méhémet-Ali pour le réformer. — Il créa un conseil de recrutement composé d'officiers supérieurs de toutes les armes, à la tête duquel fut placé comme président un général d'artillerie, et dont je fis partie. Nous commençâmes nos opérations dans la province de Kelioub, qui est la plus voisine du Caire. Nous nous rendimes chez le gouverneur; on appela dans son divan tous les cheïiks-el-beled de Ja province, et lorsqu'ils furent assemblés, on posa la question à peu près dans ces termes : « Tous les pays, leur dit-on , ont besoin d’une force militaire pour conserver la paix intérieure et défendre leur indépendance. Or, il faut que les troupes nécessaires soient fournies par la nation. Les soldats qui composent l’armée doivent réunir des conditions d’âge et de santé. Toutes les classes de la société, toutes les provinces, doivent concourir dans des proportions égales au service militaire. La guerre demande des hommes vigoureux et qui ne soient pas encore attachés à la société par des liens assez forts pour que leur mort influe trop douloureusement sur le sort des familles. Les soldats doivent donc être fournis par la jeunesse du pays. Mais parmi les jeunes gens, il en est qui ont le droit d’être exemptés de Ja charge imposée à la majorité par la loi
commune ; tels sont, par exemple, ceux qui ont déjà un ou deux frères à l’armée, les fils de veuves, etc. ; VÉtat n’a pas besoin d’ailleurs de tous les jeunes gens. Il faut, par conséquent, établir une règle qui, laissant les chances égales pour tous, détermine d’une manière inébranlable les individus qui devront entrer dans le service. » Alors on leur fit comprendre comment en France le sort désignait les soldats. En entendant expliquer notre système , les cheiks donnèrent des marques bruyantes d'approbation ; ils s’écrièrent tous qu’il était excellent et qu’il fallait le suivre.
Alors on leur dit de se rendre chacun dans leur village respectif, de dresser un état de tous les jeunes gens de dix-huit à vingt-deux ans, d'expliquer à leur tour à leurs administrés les principes justes et logiques d’après lesquels s’opérerait désormais ie recrutement. Les cheiks partirent dans les meilleures dispositions apparentes ; mais, à peine eurent-ils annoncé le nouveau système qu'ils venaient pratiquer , que tous les habitants s’enfuirent. Il fallut de nouveau avoir recours à la force et faire une battue dans le pays pour avoir des soldats.
Ibrahim-Pacha expliquait un jour à des ulémas de Damas le mode de recrutement usité en France. Ils ne se possédaient pas d'enthousiasme , tant ils trouvaient ingénieuse et juste notre organisation. Le généralissime, les voyant dans un si bel accès d’admiration, dit à l’un d’eux : « Eh bien, puisque vous êtes convaincu des heureux effets d’une répartition équitable des charges du service militaire parmi les jeunes gens, vous qui avez cinq fils, vous allez m'en donner un. »
— « Moi! s’écria l’uléma épouvanté , je ne me séparerai pas d’un seul de mes enfants! »
49. Répugnance des Arabes pour le service militaire. — Les Arabes ne peuvent pas concevoir que l’on aille à l’armée de ben gré. Ils en ont une telle horreur que souvent des mères mutilent elles-mêmes leurs enfants, les rendent borgnes, leur enlèvent l'exercice d’un membre, afin de les soustraire au service. Sur le point d’être enrôlés, on a vu des fellahs se trancher d’un coup de sabre, avec une impassibilité stoïque, plusieurs doigts de la main gauche ; mais , dès qu’ils ont été pris, ils se soumettent avec résignation à la force qui les a vaincus ; car la violence qui les dompte est à leurs yeux l’expression de la fatalité. Lorsqu'ils sont sous les drapeaux, ils s’accoutument bientôt à leur nouvel état. Ils oublient même leurs répugnances antérieures ; car ils n’ont pas de sympathie pour celles de leurs compatriotes. Il leur font subir sans pitié les vexations dont ils ont été eux-mêmes victimes.
50. Résultats probables de la création de ia garde nationale. — Mais de cette singularité funeste du caractère arabe faut-il conclure que, en fait de recrutement, il n’y a rien de mieux à espérer en Égypte que ce qui existe aujourd’hui ? A Dieu ne plaise ! Le temps vient à bout de toutes les difficultés : les Arabes s’accoutumeront progressivement à l’armée. Lorsque Méhémet-Ali pourra concentrer sur l'Égypte toutes ses pensées ; lorsque les besoins d’hommes seront moins pressants, il fera de nouvelles tentatives pour introduire un système de levées régulières : alors il lui sera permis d’être patient ; avec la patience il surmontera
les obstacles. Déjà les gardes nationales qu'il a créées pendant la dernière crise qu’il vient de traverser auront familiarisé d’une manière heureuse les Égyptiens avec le service militaire. Après avoir manié le fusil, manœuvré et campé auprès de son toit, le fellah perdra la répugnance invincible qu'il avait eue jusqu’à ce jour à entrer dans l’armée. La garde nationale , dans laquelle il fait aujourd’hui ses premières armes, lui aplanira la transition de l’état civil à l’état militaire ; à mesure que les perspectives de celui-ci s’adouciront à ses yeux, il n'aura plus recours, pour résister à une nécessité nationale, à ces horribles mutilations dont une ignorance enfantine, dont un entêtement stupide, ont pu seuls concevoir l’idée et opérer l’exécution; alors le gouvernement, n'ayant plus à lutter contre une obsünation irréfléchie et funeste, initroduira ces mesures de conscription calquées sur celles de la France, qu’il n’a pu réussir à faire adopter à d’autres époques. La population et le vice-roi gagneront à la fois à ce fait : la population y gagnera une répartition plus égale, plus juste, plus humaine, du tribut d'hommes que réclament d’elle les besoins politiques de lEgypte, et qu’il lui vaut mieux donner de bonne grâce que se laisser arracher ; le gouvernement y gagnera ce que gagne toujours un gouvernement à régulariser un service : de l'unité, de la stabilité et de la force.