MALADIES DES ORGANES GÉNITO-URINAIRES
27. Calculs vésicaux. — Les différents auteurs qui ont écrit sur l'Égypte ont rarement fait mention dans leurs ouvrages des calculs urinaires, soit qu’ils aient été placés dans des conditions défavorables pour faire des recherches à ce sujet, ou bien plutôt qu’ils n’aient point songé qu’il existât, dans la terre d'Egypte, une affection qu’on croyait particulière aux régions froides et humides. Cependant les maladies calculeuses sont des plus fréquentes en Égypte , et pour ma part j'ai fait plus de cent soixante opérations de la taille. Ce fait démentira suffisamment, je le pense, les assertions des auteurs qui regardent comme causes principales des affections calculeuses un climat humide et froid, et lusage continuel d’une nourriture animale *.
1 Nous avons dit que les Arabes se nourrissaient principalement de végélaux.
Parmi les différentes maladies dont nous avons fait mention, on a pu voir qu'un grand nombre ne se développent que dans la basse Égypte, c’est-à-dire dans la partie la plus septentrionale du pays. Les affections calculeuses sont dans le même cas, sans qu’on sache précisément à quelle cause l’attribuer , et les différentes explications qu’on a données ne suffisent point , selon nous, à rendre raison de cette particularité.
Nous dirons que la méthode opératoire pour la taille dont nous avons obtenu le plus de résultats avantageux est celle du professeur Vacca-Berlinghieri, la méthode par le raphé. Par ce procédé, on arrive à la vessie par la voie la plus courte, à l'endroit où les téguments ont le moins d'épaisseur. On n’a à craindre de léser aucun vaisseau considérable, et le seul accident qui puisse survenir, accident qu’on évite facilement avec des précautions, c’est de pénétrer dans le rectum. Cela m'est arrivé deux fois, et quand la chose a lieu, je conseillerai, ainsi que je l'ai fait, d'achever lincision des parties molles de facon à prévenir la formation d’une fistule.
Les autres maladies des organes génito-urinaires qu’on observe le plus fréquemment en Égypte, sont les affections éléphantiaques, dont nous avons parlé à propos des maladies cutanées ; l’hydrocèle , qui n’offre rien de particulier ; et la syphilis, que nous rangeons ici, non point qu'elle soit propre seulement aux parties sexuelies, mais parce que ce sont les organes où elle se déveioppe le plus fréquemment.
28. Syphilis. — La maladie vénérienne, que les Égyptiens désignent sous la dénomination générique
d’embarek (la bénite), et qu'ils appellent également mal des chèvres , des chameaux, graine franque (hebb franguy), etc.., est une affection très-répandue en
gypte, et qui se rencontre dans toutes les classes de la société. Elle se présente avec les symptômes qu’elle affecte ordinairement ; mais elle se développe surtout sous forme d’ulcérations, qui ont leur siége à la bouche et aux parties génitales. Quant aux écoulements blennorrhagiques , ils sont assez rares et n'offrent jamais d'intensité.
L’affection vénérienne n’est point pour l'habitant de l'Égypte une maladie qui résulte d’un commerce impur ; toujours il l’attribue à une frayeur qu’il a éprouvée, à une boisson malfaisante, à l’action d’un air frais sur les reins, et à d’autres causes de ce genre. mais jamais à la véritable. Aussi ne sont-ils point honteux d’avouer cette maladie, qui d’après eux se développe sous l'influence des mêmes conditions que la plupart des autres états morbides.
Le mode de traitement que les Arabes emploient pour guérir la syphilis est des plus efficaces, quoiqu'il soit très-simple. Peut-être cette efficacité tient-elle à la nature du climat , qui exerce une influence marquée sur la cure des affections vénériennes. L'usage des préparations mercurielles est ignoré des Égyptiens, mais ils se servent fréquemment des substances sudorifiques , telles que la salseparcille et le sassafras. Un autre moyen , auquel 1ls ont recours dans beaucoup d'occasions, est le suivant. Ils s’enfoncent nus jusqu’au cou dans une masse de sable échauffée par le soleil, et restent ainsi exposés pendant des heures entières à une
température brülante. Ils réitèrent ces bains de sable vingt et trente fois durant le cours du traitement, s’abstenant de toute nourriture animale, et ne mangeant que du pain et du miel.
Mais si cette méthode thérapeutique est rationnelle et sage, il n’en est pas toujours ainsi, et le peuple d'Égypte, comme beaucoup d’autres, a ses remèdes ridicules et ses pratiques singulières, auxquelles plusieurs ont recours pour guérir les affections vénériennes. Je passerai sous silence les pratiques de cette nature, qui n'offrent que peu d'intérêt, et dont plusieurs ne pourraient inspirer que du dégoüt à mes lecteurs.
29. Affections cancéreuses. — Les affections cancéreuses se développent très-rarement en Égypte et presque jamais on n’y observe ces ulcérations carcinomateuses de la face, si communes dans nos contrées.
Les femmes n’y sont point sujettes aux engorgements et aux tumeurs cancéreuses du sein, non plus qu’à cette foule de maladies des organes de la génération, comprises entre les fleurs blanches et le cancer de la matrice. Si elles doivent en partie cette heureuse 1immunité à l'excellence de leur tempérament, je suis persuadé qu’elles en sont redevables également à l’habitude qu’elles ont de porter des caleçons. On conçoit en effet que, grâce à ce moyen, les membres inférieurs, les hanches et le bas-ventre se trouvent constamment préservés de l’action de l'air, tandis que les vêtements des Européennes formant une espèce d’enlonnoir où le vent s’engouffre , laissent à nu une partie du corps exposée à l’action d’un froid plus ou moins vif, qui
supprime souvent la transpiration et la répercute sur les organes génitaux internes.
L'usage des calecons , qui est si négligé en Europe, est cependant un moyen aussi ulile à la santé que convenable à la pudeur , et qui, indépendamment de ces deux avantages, possède celui non moins précieux pour les femmes, de s’accommoder très-bien aux exigences de la toilette. Nous ne saurions trop recommander l'usage des calecons pour tous les pays. Peutêtre parviendrait-on à arrêter les ravages d’une maladie si commune en Europe.
30. Affections de poitrine. — Si l’on trouve en Égypte des maladies qui ne sont propres qu’à son climat, il en est d’autres qu'on n’y rencontre que bien rarement. De ce nombre sont les affections de poitrine de toute espèce : la pneumonie, la pleurésie et la phthisie pulmonaire. Ce que nous disons de la phthisie a de tout temps existé pour l'Égypte ; et Pline nous apprend que les Romains se rendaient dans cette province pour obtenir la guérison de cette maladie ou pour en prévenir le développement. Nous avons pu nous-même nous convaincre de cette vérité ; et, pendant une pratique de quinze années dans le pays, nous n’avons rencontré qu’un très-petit nombre d’indigènes qui nous aient offert des symptômes de phthisie pulmonaire; encore n’oserions-nous pas affirmer que ce fût véritablement la maladie que nous désignons , à cause de l'impossibilité où nous avons été de faire des ouvertures de cadavres.
La phthisie pulmonaire est encore plus rare dans la Nubie , le Sennaar, l'Abyssimie, qu'elle ne lest en
Égypte. Toutefois, les peuples de ces différentes provinces, transportés de ces dernières dans d’autres régions plus tempérées, y contractent souvent des affections de poitrine, et, parmi les Abyssiniens et les Nègres qui se trouvent en Égypte , un grand nombre succombe chaque année à cette maladie. D'un autre côté, les différents peuples étrangers qui habitent l'Égypte et qui sont originaires de climats plus septentrionaux. tels que les Turcs, les Grecs, les Français, les Anglais, les Allemands, les Italiens, etc., semblent jouir de limmunité des indigènes. Je ne sache pas qu'aucun ait jamais été atteint de la phthisie pulmonaire ; et même, parmi ceux qui arrivent malades en Égypte, j'en ai vu guérir plusieurs ; chez les autres il est survenu une amélioration très-sensible. Ces faits ne semblent-ils pas démontrer que la chaleur est une des conditions puissantes qui préviennent le développement des tubercules, soit à cause de la transpiration continuelle qu’elle entretient, soit à cause d’autres condilions que nous ne connaissons pas ?
Ces considérations, sur une maladie qui produit de si grands ravages en Europe, doivent intéresser les médecins de tous les pays, et les porter à tenter des recherches à ce sujet.
Pour moi, si j'avais un conseil à donner aux gens riches, qui languissent et meurent à chaque instant, dans leur patrie, de la phthisie pulmonaire, ou à ceux qui ont des dispositions marquées à contracter cette maladie, je leur dirais, au lieu de voyager dans les contrées de l'Europe qui ne leur ont jamais rendu la santé. de se diriger vers l'Égypte . qui leur offre des chances
de guérison bien plus nombreuses que partout ailleurs.
Si les affections de poitrine proprement dites sont très-rares en Égypte, on y rencontre toutefois assez fréquemment des bronchites et des maladies asthmnatiques. Ces deux affections y reconnaissent les mêmes causes que partout ailleurs, c’est-à-dire qu’elles se développent à la suite d’un changement de température, pendant l’exposition du corps en sueur à un air frais, au sortir du bain, etc., etc. Ces catarrhes, qui quelquefois se dissipent en peu de jours, persistent d’autres fois pendant très-longtemps ; ils n’ont cependant jamais occasionné la phthisie. Cela ne veut-il pas dire qu’il faut autre chose que de l'irritation et de l'inflammation pour produire le développement des tubercules ?
91. Affections cérébrales. — On conçoit que, sous des climats brülants , chez des hommes exposés aux ardeurs du soleil, dont ils ne peuvent être garantis par la coiffure qu’ils ont adoptée, les affections cérébrales doivent se présenter fréquemment.
Ces affections, que les Égyptiens désignent sous le terme générique de dem-el-mouïa (mot à mot, sang et eau), et quisont des congestions cérébrales, des inflammations des méninges ou de la substance même du cerveau, se rencontrent principalement dans la haute Égypte ; elles diminuent de fréquence à mesure qu’on s'approche de la basse Égy pte, c’est-à-dire des régions plus septentrionales, ce qui vient à appui de ce que nous avons dit des causes qui leur donnent naissance.
La maladie agit ordinairement avec une très-grande rapidité, et fait périr les individus en vingt-quatre,
trente-six ou quarante-huit heures ; rarement elle dépasse le quatrième jour. Nous avons souvent eu l’occasion de pratiquer les autopsies de plusieurs Arabes qui ont succombé à cetie maladie, et nous avons constaté les diverses lésions qu’on retrouve ordinairement à la suite de la cérébrite, de l'inflammation des méninges, etc.
52. Affections mentales. — Malgré la température élevée du climat d'Égypte et le caractère généralement mélancolique des Égyptiens, ce qui tient peut-être à leur {empérament bilieux et à la prédominance chez eux du système hépatique, les affections mentales sont très-rares dans cette contrée. Au Caire, qui renferme environ trois cent mille habitants, on ne trouve pas plus de trente à quarante fous des deux sexes. Je ne comprends pas dans ce nombre quelques idiots qu'on rencontre dans les rues ou accroupis devant les portes, et qui, connus sous le nom de santons, sont parmi les musulmans des objets de respect et presque de vénération.
Si la proportion des fous, comparés à la population générale, est beaucoup moins considérable en Égypte que dans les diverses contrées de l’Europe, ce fait doit confirmer l'opinion des hommes qui prétendent que les maladies de l'intelligence sont plutôt l'effet des affections de l'âme, des peines de l’esprit et du cœur, que celui des lésions physiques de l’encéphale. En Égypte, comme dans tous les pays de l'Orient, l'amour de la gloire, l'ambition , la jalousie, sont des passions peu communes et qui ne s'adaptent point à l’organisation ni aux mœurs des peuples de cette contrée. :
Toutes leurs passions se concentrent vers la religion : aussi la monomanie religieuse est-elle la seule qu’on y observe presque exclusivement.
55. Affections nerveuses.— Ces affections sont trèsrares en Égypte, bien qu’une infinité de conditions sembleraient y disposer, parmi lesquelles il faut citer le tempérament des habitants, le peu d'activité de leur vie et l'espèce d'isolement et d’immobilité auxquels sont condamnées les femmes d'Égypte.
Ainsi l’hystérie , les convulsions, la migraine et les névralgies de toute espèce sont très-peu connues en Égypte.
54. Rhumatismes.— D'autres affections assez rares sont les affections rhumatismales. Cependant on à quelquefois occasion d’en observer, bien qu’elles soient moins nombreuses que le climat d'Égypte , son humidité et les transitions de température qu’on y éprouve devraient le faire supposer. Mais on conçoit comment les rhumatismes n’ont jamais beaucoup d'intensité , parce qu'à côté des causes qui les ont fait naître s'en trouvent d’autres propres à les enrayer dans leur marche, et que, dans le climat dont nous parlons, la transpiration se rétablit avec autant de facilité qu'elle se supprime aisément.
55. Goutte. — Mais une maladie inconnue en Égypte. c’est la goutte; jamais, dans ce pays, on ne rencontre cette affection ; et cette particularité est une preuve nouvelle que les causes qui donnent naissance à la maladie dont nous parlons ne sont point celles qui produisent les rnumatismes. Si les Égyptiens sont exempts de la goutte, cela tient sans doute à leur so-
briété, à la petite quantité de nourriture animale qu’ils prennent et à l’abstinence des boissons alcooliques.
36. T'étanos.— Il est une autre affection qu’on croirait rencontrer fréquemment en Égypte, parce qu’elle est propre surtout aux climats chauds ; je veux parler du tétanos. Cependant cette maladie y est très-rare ; et, pendant quinze années de séjour dans le pays, au milieu d’hôpilaux où j'ai eu occasion d'observer de nombreux blessés, je n’ai rencontré que deux cas de tétanos traumatique. Je ne l’ai jamais vu se développer spontanément.
37. Rage. — Une chose qui semble également extraordinaire, c’est que la rage soit totalement inconnue en Égypte , dans un pays brülant , dont les villes renferment une quantité de chiens considérable, qui souffrent souvent de la faim et de la soif. À aucune époque on n’a observé l’hydrophobie sur les hommes ni les animaux.