Ç II
Premiers âges de la médecine en Égvpte. — École d'Alexandrie. — Médecine à l’époque des Arabes. — Médecine à l’époque actuelle. — Distinction entre les médecins et les chirurgiens. —- Leurs fonctions. — Opérations que pratiquent les chirurgiens. — Des matrones.
58. Premiers âges de la médecine. — Par la raison que la terre d'Egypte fut le berceau des sciences, beaucoup de personnes ont pensé qu’elle dut être celui de
la médecine. La chose, en effet, paraîtrait assez probable,s: l’on songe que l’usage si ancien des embaumements implique des notions médicales, et que c’est sans doute dans les écrits égyptiens que Moïse puisa les principes d'hygiène qu'il consigna dans les livres sacrés. Cependant aucune preuve positive n’indique qu’à ces époques reculées les sciences médicales aient fleuri en Égypte , et les monuments hiéroglyphiques, ces livres où est consignée l’histoire du royaume des Pharaons, n’offrent, contrairement à ce qu'ont avancé quelques auteurs, aucun symbole qui se rapporte à la médecine ou à la chirurgie, tandis que ces sculptures reproduisent des détails complets sur les arts et métiers, et sur la vie domestique des anciens Égyptiens. Pendant le voyage que j'ai fait dans la haute Égypte en 1857, j'ai visité très-attentivement tous les monuments jusqu’au delà de la première cataracte, et c’est en vain que j'y ai cherché des inscriptions médicales.
Hérodote, et après lui Diodore de Sicile, parlent bien des pratiques de médecine adoptées par les Égyptiens aux époques les plus reculées ; mais rien n'indique qu’alors la science dont nous parlons existâten Égypte, autrement que comme art informe et grossier. Nous ne croyons pas sans intérêt de citer un passage de Dio- . dore de Sicile où il parle de la médecine, telle qu’elle se pratiquait dans les siècles primitifs.
« Les Égyptiens, dit-il, préviennent les maladies du corps en le soignant par l'emploi de la diète, des lavements et des vomitifs, dont quelques-uns font usage journellement, et d’autres seulement tous les trois ou
quatre jours. Comme ils pensent qu’en général les maladies sont engendrées par une partie de la nourriture qui reste en excès sur celle qui a été distribuée dans l'acte de la digestion, ils croient, avec ce régime, détruire ce principe de toutes les infirmités, et s’assurer une santé constante. Les médecins règlent le traitement des malades d’après les préceptes écrits, rédigés et transmis par les plus célèbres de leurs devanciers. Si, en suivantexactement ces préceptes qui sont consignés dans les livres sacrés, ils ne parviennent pas à guérir le malade, on ne peut leur faire aucun reproche ni les poursuivre en justice ; mais s'ils ont procédé contre le texte des livres, ils sont mis en jugement et peuvent être condamnés à mort , le législateur supposant toujours qu’on ne trouvera jamais que peu de gens en état d'améliorer une méthode curative conservée pendant une si longue suite d'années, et adoptée par les plus habiles maîtres de Part !. »
Quoi qu'il en soit des notions et des pratiques médicales qui existèrent chez les Égyptiens, l'art ne prit son essor et ne devint dogme et science parmi eux, que quand il eut pris des développements en Grèce. Ce ne fut qu'après Thalès, Héraclite, Pythagore, Hippocrate, que furent élevés en Égypte les premiers temples à Esculape, et la célèbre école d'Alexandrie fut érigée à une époque où celles de Cos et d'Athènes florissaient déjà depuis longues années.
59. École d'Alexandrie. — La conquête de l'Égypte par Alexandre avait porté dans cette contrée de l'Orient
*Biblioth hist. de Bivd, de Sicile, trad par Miot, liv. 1, page 165.
les arts et la civilisation de la Grèce, et deux disciples d’Aristote, Hérophile et Érasistrate, venaient de jeter les fondements de l’école d'Alexandrie, école qui commence , à proprement parler , le développement de la science dans la terre d'Égypte. L'école d'Alexandrie ne fut donc que la continuation des écoles grecques; à l'étude et aux théories d'Hippocrate elle ajouta létude de l'anatomie. Plus tard cependant, diverses sectes médicales se formèrent dans son sein. L'école d’Alexandrie fleurit ainsi pendant plusieurs siècles, après avoir vu naître les dogmatiques. les empiriques, les galénistes et les éclectiques, jusqu’à l’époque où les guerres religieuses qui suivirent d'abord l'établissement du christianisme et l'invasion des Arabes vers le vi siècle de l'ère chrétienne achevèrent de porter les derniers coups aux sciences et aux lettres en Égypte.
40. Médecine a l’époque des Arabes. — La médecime fut entraînée dans le torrent, et tout le temps que dura la conquête des Arabes, ces terribles soldats ne se signalèrent que par les ravages et la destruction. Mais à mesure que leur puissance se consolida, ils suivirent l'exemple de presque tous les conquérants, qui soumettent leur intelligence grossière à celle des peuples civilisés qu'ils ont vaincus. Depuis quelques années, les Nestoriens venaient de fonder à Dchondizabour une école où l’on enseignait la philosophie et la médecine. Bientôt cette école avait vu se réfugier dans son enceinte les platoniciens d'Athènes qui fuyaient les persécutions des princes de l'Occident. Tels furent les éléments d'instruction qui s’offrirent aux Arabes quand ils arrivèrent dans le pays. Telle fut la source
où les sciences médicales naquirent une seconde fois, ei où parurent les divers médecins arabes qui illustrèrent les règnes des califes. Parmi ces médecins, qui doivent être considérés comme les continuateurs d’Aristote et de Galiern dont ils adoptèrent les subtilités et les hypothèses. et dont l'histoire nous a transmis les noms et les ouvrages, il faut citer Rhazès, Albucasis (Abou-Cassen), Al-Abbas, Avicenne (Ebni-Cinna), Avernzoar, Averrhoës et David (Daoud), etc.
A la chute des califes de Bagdad , les sciences , qui trouvèrent quelque temps encore un asile chez les Mores d’Espagne, abandonnèrent la terre d'Égypte. Les cours publics furent interrompus, les écoles se fermérent, les ouvrages des auteurs restèrent dans l’oubli, et la science , qui perdit ce nom , tomba entre les mains de grossiers empiriques qui se livrèrent aux pratiques les plus ridicules , et de barbiers qui s'arrogèrent le monopole des opérations de chirurgie.
41. Médecine de l’époque actuelle. — ‘Tel fut l'état de la médecine chez les Arabes après le douzième siècle ; tel il est encore aujourd’hui en Égypte et dans tous les pays de l'Orient. Dans les contrées de Pislainisme, dans les lieux où existait la plus célèbre des écoles de médecine, la noble science est aujourd’hui le domaine de quelques individus qui exploitent à leur gré la crédulité du peuple, dont ils possèdent toute la confiance. Ces successeurs des Albucasis et des Rhazès se partagent en deux classes, dont les uns s'occupent uniquement de médecine, tandis que les autres ne s’adonnent qu’à la chirurgie. Les premiers, désignés sous
le nom d’akim, ont acquis le plus souvent par tradition les préceptes qu'ils mettent en usage ; d’autres, un peu plus instruils, ont puisé leur science dans les ouvrages anciens, et surtout dans le Canon d’Avicenne, aux doctrines duquel ils ont ajouté de grossières et ridicules pratiques. Ainsi ils divisent les maladies en chaudes et froides, en sèches et humides, les tempéraments en gras et maigres. Leur diagnostic est basé principalement sur l’état du pouls ; pour le pronostic, ils s’en rapportent à la volonté de Dieu. Et quant au traitement, selon qu'ils jugent de la nature de la maladie, ils administrent des échauffants ou des rafratchissants, des purgatüfs, des toniques, etc.
D'ailleurs les Égyptiens, soit par instinct ou par expérience , se guérissent le plus souvent eux-mêmes, sans l’aide de leurs médicastres, et par des moyens très-rationnels. Dès qu'ils ont la fièvre ils se mettent à une diète sévère et à l'usage de l’eau. Mais avant que la maladie ne se soit développée, et quand ils ressentent les premiers symptômes morbides qui se déclarent le plus souvent à la suite d’une modification dans les fonctions de la peau, ils courent an bain, où ils excitent une transpiration abondante, qui arrête souvent la maladie prête à se développer. Cette manière de rappeler la transpiration et de ramener à la superficie du corps le degré d’irritation normale nécessaire à l’équilibre général, est un moyen {rès-rationnel et bien plus logique que tous ceux que nous employons ordinairement, tels que nos prétendus moyens sudorifiques qui wagissent, par la sympathie sur le système cutané, qu'après avoir produit une excitation plus ou moins
360 HYGIÈNE. MALÂDIES
forte sur les organes intérieurs qui sont souvent le siége de la maladie.
La seconde catégorie, qui comprend les chirurgiens ou djerrah, se compose de toute la classe des barbiers réunis en corps, sous la direction d’un chef nommé djerrah-bachi. Ces hommes qui n’ont ni Pinstruction préliminaire suffisante, ni les moyens d'étudier Vart qu’ils professent, parce qu'ils n’ont ni écoles, mi bibliothèques, et qu'ils ne se livrent pas à l'étude de lanatomie humaine ; ces hommes n’ont aucune notion scientifique, ils n’ont pour les guider que l’expérience qu'ils peuvent avoir acquise au moyen d’une pratique plus ou moins longue, et les opérations qu'ils ont vu faire par leurs confrères ou quelques médecins européens avec lesquels ils se trouvent rarement en rapport. Quand j’arrivai en Égypte, le service de santé des hôpitaux était confié à des barbiers, qui semblaient peu disposés à céder leur place à des nouveaux venus, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que nous obtinmes du ministre l'éloignement de ces chirurgiens qu’on voulait nous adjoindre, à mes confrères et à moi, comme collaborateurs.
Les attributions des djerrah, sans être très-nombreuses, le sont cependant plus que ne pourrait le faire supposer le cadre borné de leurs connaissances ; ainsi non-seulement ils s'occupent du pansement des plaies , du traitement des contusions, des luxations et des fractures; ils pratiquent encore diverses opérations que nous indiquerons ci-après.
Les remèdes qu'ils prescrivent pour les plaies sont des onguents , des pommades, etc., ordinairement
composés de matières excitantes. Dans les fistules , ils ont l'habitude de placer une mèche dans le trajet ou le conduit anormal ; mais ils ne pratiquent jamais leur opération. Pour le traitement des contusions, des fractures, etc., l'Égypte possède des rhabilleurs qui sont en grande renommée , et qui ne s’adonnent généralement qu'à cette spécialité. Les Égyptiens racontent de ces hommes des histoires merveilleuses , qu’ils citent avec la plus grande conviction qu’on puisse imaginer.
Mais les rhabilleurs d'Égypte, comme ceux qu'on rencontre dans tous les pays, ne sont qüe d’habiles charlatans, sans aucune notion de leur art, et qui ont le talent de faire croire qu'ils guérissent, comme par enchantement , des fractures qui n’ont jamais existé , ou qui font prendre au patient une luxation pour une fracture.
42. Saignées et ventouses. — Ils font la saignée du bras et celle du pied , quelquefois celle de la langue, mais jamais la saignée du cou. L’instrument dont les chirurgiens se servent est une lancette à peu près comme la nôtre. Dans ces opérations des plus simples , 1l leur arrive souvent de blesser l'artère ; cela n’a rien d'étonnant, si l’on songe à leur ignorance complète de l'anatomie. Ils pratiquent des scarifications à laide du rasoir.
Les djerrah font un fréquent usage de ventouses, instruments qui sont chez eux d’une simplicité et d’une commodité très-grandes. Ces ventouses sont des espèces de vases en corne, de forme conique, terminés à leur extrémité supérieure par une ouverture
ou? HYGIÈNE, MALADIES
auprès de laquelle se trouve une petite soupape qu'on fait agir à volonté pour ouvrir ou fermer cette ouverture.
On procède de la manière suivante à l'application de la ventouse. Le chirurgien, après avoir fixé son extrémité évasée sur la partie du corps où il veut agir, place sa bouche sur la portion supérieure de linstrument, fait le vide dans son intérieur par une aspiration plus ou moins forte, et, sans changer de position, pousse avec la langue la soupape de cuir qui s'adapte à louverture. Ces ventouses sont très-puissantes , et sont préférables à celles dont nous nous servons. On pourrait appliquer leur procédé à des ventouses en verre, et se procurer ainsi un instrument bien plus simple et aussi commode que notre ventouse à pompe.
45. Extraction des dents. — Pour arracher les dents, les Égyptiens se servent de pinces très-fortes ou d’une espèce de levier dont ils placent le point d'appui hors de la bouche, Depuis quelque temps, la clef de Garengeot commence à se répandre chez eux.
4%. Ouverture d’abcès. — Ils ouvrent les abcès le plus tard possible , et seulement après qu'ils les ont recouverts de divers onguents excitants, maturatifs, etc. Îls se servent pour cette opéralion de la lancette ou du rasoir.
45. Paracentèse. — Les djerrah pratiquent assez souvent , dans les cas d’hydropisie, la ponction de labdomen. Ils se servent à cet effet d’une lancette ,. et placent ensuite dans l'ouverture qu'ils ont faite une canule en roseau destinée à favoriser l’écoulement du liquide. On conçoit qu’il leur est souvent très-difficile
de pratiquer cette seconde partie de l'opération, et que souvent même cela leur est impossible, à cause du peu d’étendue de lincision.
46. Opérations pour les maladies des yeux. — Les chirurgiens pratiquent de la manière suivante l'opération de l’entropion , maladie que nous avons dit être assez fréquente en Égypte. Ils prennent un morceau de roseau , long d’un demi-pouce à un pouce, le fendent à son centre par une de ses extrémités, introduisent dans cette fente un pli de la peau des paupières, la pincent fortement par ce moyen, et laissent cette partie de roseau appliquée sur la paupière jusqu’à ce que le lambeau auquel elle est attachée tombe en morlification. On conçoit tout ce qu'offre de vicieux un pareil procédé ; souvent même , malgré les pertes de substance qu’il occasionne , il reste sans efficacité, car on ne peut l'appliquer assez près du bord de la paupière, condition , avons-uous dit, nécessaire à la réussile.
Pour le érichiasis, les chirurgiens indigènes se contentent ordinairement d’arracher les poils dont la direction est vicieuse , ce qui w’est qu'un mauvais palhalif.
Il y a quelques chirurgiens qui opèrent la cataracte, et, bien qu'ils ne connaissent pas l'anatomie de l’œil et le siége de la maladie , ni enfin le mécanisme de lopéralion, ils n’en obtiennent pas moins quelques succès ; ce dont j'ai été témoin moi-même. J'ai vu opérer la cataracte par les chirurgiens du pays, et voici la manière dont ils procédaient : l'opérateur plongeait une lancette dans la sclérotique , à deux ou
trois lignes de la cornée, et introduisait par cette ouverture un stylet mousse avec lequel il cherchait à déprimer le cristallin ou à déchirer sa capsule. Si celle-ci offrait de la résistance , l'opérateur remplaçait alors son stylet par une érigne , au moyen de laquelle il parvenait à son but. Ce procédé, quelque imparfait qu'il soit, a souvent réussi entre ses mains, et rarement l’opération était suivie d'accidents inflammatoires aussi intenses qu’on pourrait le supposer. Cela dépend peut-être de ce que l'humeur aqueuse et souvent même une partie de l'humeur vitrée s’échappent par l'ouverture pratiquée, ce qui, alors que l’inflammation se déclare, prévient l’étranglement de l’organe. La méthode dont je viens de parler est aussi en usage parmi les nègres du Sennaar et de l’intérieur de l’Afrique. | 47. Réduction des hernies. — D’après ce que nous avons dit de la fréquence des hernies en Égypte, on devrait supposer que les chirurgiens, qui se trouvent souvent à même de traiter ces maladies, ont dü au moins, à défaut de connaissances théoriques, acquérir par la pratique une habitude assez grande pour opérer la réduction des hernies et pratiquer l'opération quand elle devient nécessaire. Cependant ils procèdent à la réduction d’une manière très-défectueuse, et c’est ordinairement avec le doigt ou un morceau de bois émoussé qu'ils cherchent à refouler l'intestin dans l'ouverture où il s’est engagé. Quand la hernie est étranglée (chose qui, fort heureusement, est assez rare en Égypte), ils n’ont point recours à l'instrument tranchant, mais ils procèdent absolument de la même
manière, c’est-à-dire qu'ils pressent à travers la peau sur la hernie de la même manière que pour le taxis, dans le but de repousser l'intestin dans le bas-ventre. On dit qu'ils ont quelquefois réussi par ce procédé ; mais j'avoue que je n’ai jamais été témoin de pareils résultats.
48. Opération de la taille. —L'opération de la taille est une de celles que les chirurgiens indigènes pratiquent avec le plus de succès et de la manière la plus rationnelle. Ils ont recours indistinctement à deux méthodes : l’une par le rectum , l’autre par le périnée, qui est, à peu de chose près , le procédé indiqué par Celse. Dans la première méthode, ils introduisent dans le rectum le médius et l’index de la main gauche, avec lesquels ils saisissent et fixent le calcul à travers les parties molles. Alors , entre ces deux doigts, ils glissent la lame d’un rasoir, et, quand celle-ci est arrivée au niveau de la pierre, ils font une incision, par laquelle ils retirent le calcul soit avec les doigts, soit au moyen d’un crochet mousse.
Dans la seconde méthode, ils portent également deux doigts de la main gauche dans le rectum, avec lesquels ils ramènent la pierre au-devant du périnée où ils la font saillir. Puis 1ls pratiquent sur le calcul une incision oblique ou perpendiculaire au raphé; après quoi, ils pansent simplement la plaie, ou réunissent ses lèvres par quelques points de suture.
49. Amputations. — L'amputation est une opération que les djerrah ont rarement occasion de pratiquer, à cause de la répugnance très-grande qu’éprouvent les Égyptiens à se défaire d’un membre dont le
sacrifice leur épargnerait des souffrances longues et douloureuses , et souvent leur sauverait la vie. J'ai vu maintes fois des preuves de cette répugnance, et j'ai pu observer des individus atteints de sphacèle repousser toute opération, malgré les douleurs qu'ils éprouvaient et quoiqu’on leur fit comprendre tous les avantages qu'ils trouveraient à se laisser opérer.
Il est vrai que la manière grossière et barbare dont les chirurgiens pratiquent les amputations (car il arrive quelquefois que les malades se décident à se livrer entre leurs mains) est bien faite pour inspirer une horreur profonde contre les opérations de ce genre. Outre qu’ils ne suivent aucune règle, qu'ils n’ont aucun lieu d'élection, et qu'ils procèdent avec une lenteur et une maladresse inconcevables , 1ls ne connaissent d’autres moyens , pour arrêter l’hémorragie, que de plonger le moignon dans la poix bouillante.
Ce que nous disons des moyens que les indigènes opposent aux hémorragies indique suffisamment que l'usage de la ligature est inconnu parmi eux. Aussi ne tentent-ils jamais la guérison des anévrismes, et ignorent-ils complétement le moyen de lier un vaisseau.
50. Restaurations de la face. — Quant aux difformités de la face, ils n’entreprennent pas davantage d'y remédier ; ils n’opèrent pas même le bec-de-lièvre, et la première fois que je pratiquai cette opération, j'attirai sur moi toutes sortes d’imprécations des assistants et du malade, qui ne cessaient de me répéter que l'affection que je voulais guérir avait été envoyée par Dieu, et que c'était imprudent à moi de vouloir y porter remède. Puis, quand quatre ou cinq jours après
j'eus enlevé l'appareil et qu'on vit l’individu guéri, on se mit à crier au sorcier, etc. Si je n’eusse pas été sous la protection du gouvernement, on m’eût probablement fait un mauvais parti.
51. Outre les diverses opérations que nous avons indiquées , il en est deux encore qui sont du ressort des attributions des djerrah. Je veux parler de la circoncision et de la mutilation des eunuques.
La circoncision se pratique au moyen de pinces en fer avec lesquelles on saisit Te prépuce de la partie antérieure du gland, et d’un rasoir qui sert à séparer d’un seul coup la portion de peau qu’on veut retrancher.
Nous avons parlé déjà de la mutilation des eunuques, cette horrible opération, qui est plutôt l’œuvre d’un bourreau que d’un chirurgien ; nous avons dit de quelle facon barbare elle se pratique ; nous ne reviendrons pas sur ce sujet.
52. Des matrones. — En Égypte, comme dans tous les pays de l’islamisme , les femmes ne sont traitées ct soignées que par des individus de leur sexe. Ce sont des matrones qui pratiquent la circoncision chez les filles, et la suture des parties génitales chez les négresses esclaves; ce sont elles aussi qui pratiquent les accouchements, et enfin qui font l'office de médecins auprès des musulmanes. Cette coutume, que la jalousie et une pudeur mal entendue ont établie, a des inconvénients très-graves, qui tiennent à lignorance des matrones sur la science médicale. On ne peut se figurer toutes les pratiques ridicules que ces femmes mettent en usage, toutes les momeries qu’elles exer-
cent suivant le but qu’elles veulent atteindre. Une de leurs grandes affaires , c’est de procurer des secrets pour rendre les femmes fécondes : si les moyens auxquels elles ont recours sont inefficaces, il n’en est point ainsi quand elles veulent produire l'avortement , et malheureusement, comme la loi ne peut les atteindre, elles renouvellent fréquemment leurs manœuvres criminelles.
Le rôle des matrones dans les accouchements se borne souvent à peu de chose, parce que la plupart des femmes d'Égypte accouchent naturellement et avec beaucoup de facilité. Cependant il arrive quelquefois que le travail est laborieux, ou que l'enfant se présente dans une position vicieuse. Dans ces circonstances, qui nécessiteraient la présence d’une personne éclairée, les matrones ne peuvent être d’aucun secours pour la malade, et elles sont réduites à recourir à leurs pratiques ridicules, qui sont toujours inefficaces et qui sont fréquemment nuisibles.
J’eus occasion un jour d’être témoin d’un fait, que je citerai pour montrer quels sont les expédients auxquels s'adressent les matrones, dans les cas embarrassants. Une femme était en travail depuis plusieurs jours, et l’accouchement ne se terminait point, malgré des expériences de toute espèce essayées par la matrone, quand il lui vint à l’idée de faire danser un enfant entre les jambes de la patiente; cette opération, disait-elle, devait incontestablement procurer la sortie de celui qui semblait peu disposé à abandonner le sein de sa mère.