CANAUX DE L'ÉGYPTE
Importance politique des canaux de l'Égypte. — Canaux de Joseph, — de Moeys, — de Chybyn-el-Koum. — Canaux de la basse Égypte exécutés par Méhémet-Ali. — Canaux de Tantah, — de Bouseyeh, — de la province de Baïreh.— Digues élevées par Méhémet-Ali. — Bassins de la haute Égypte. — Digues des rives du Nil. — Énumération des principaux travaux de canalisation exécutés par Méhémet-Ali. — Grands ouvrages de maçonnerie. — Résultats de ces travaux.
1. Importance politique des canaux en Égypte. — Nous avons vu, en parlant de l’agriculture, quelle est l'importance des canaux et leur influence sur la richesse de l'Égypte. Le Nil est comme un trésor, qu’une direction intelligente, industrieuse, habile peut faire valoir dans de grandes proportions , et qu’une administration paresseuse, imprévoyante , ignorante laisse au contraire se dissiper follement. Cela est aisé à concevoir, L "Égypte moins le Nil, ce serait le désert. Elle
west fertile qu’en proportion des eaux que le fleuve promène sur elle, et du parti qu'elle en tire. Le problème de sa prospérité est bien facile à poser : le Nil roule une quantité d’eau déterminée qui va se jeter dans la mer, plus l'Égypte pourra retenir à son passage de cette eau précieuse et plus elle fécondera de terres, plus par conséquent elle aura de produits.
Or le système de canalisation , c’est la gestion, c’est l'économie des eaux du Nil; canalisée d’après les principes les plus larges, l'Égypte productrice voit s’accroitre sa superficie, ses ressources, sa civilisation, sa puissance ; avec des canaux peu nombreux, mal disposés, mal entretenus, elle dépérit, devient pauvre et barbare. Les canaux sont donc aussi la vie pour l'Égypte; mais l’unité que réclame dans sa conception et dans sa pratique un système de travaux publics aussi grandiose et dont toutes les parties sont unies entre elles d’une solidarité aussi étroite que celle que réclame l'Égypte , ce système n’est pas au niveau de simples particuliers, d’agrégations d'individus, de villes séparées ; il demande l’action d’un pouvoir qui représente toute l'Égypte, dans lequel tous ses intérêts comme toutes ses forces se personnifient. « Il n’est aucun pays, a dit Napoléon, où l'administration ait plus d'influence qu’en Égypte sur l’agriculture, par conséquent sur la population. Les plaines de la Beauce et de la Brie sont fécondées par l’arrosement régulier des pluies ; l'effet de l'administration y est nul sous ce rapport ; mais en Égypte, où les irrigations ne peuvent être que factices, l'administration est tout : bonne , elle adopte les meilleurs reglèments de police sur la direction des eaux,
l'entretien et la construction des canaux d'irrigation ; mauvaise, partiale ou faible , elle favorise des localités ou des propriétés particulières, au détriment de l’intérêt public, ne peut réprimer les dissensions civiles des provinces , quand il s’agit d'ouvrir de grands canaux, ou enfin les laisse tous se dégrader : il en résulte que Pinondation est restreinte, et partant l’étendue des terres cultivables. »
L'autorité des paroles du grand homme fait comprendre, mieux que tous les arguments que je pourrais avancer, la nécessité pour l'Égypte d’avoir, afin de veiller à la direction de ses travaux publies , un pouvoir centralisé.
Napoléon avait vu les déplorables effets qu'avait amenés le gouvernement anarchique des mameluks. Alors point d'unité centrale dans le gouvernement, point de système conçu avec ensemble et calqué sur les intérêts généraux du pays; chaque chef de province, à peu près indépendant dans le cercle de son administration, ne suivait que son caprice ou que ses instincts de destruction et de paresse. Chaque canton, chaque village avait ses canaux séparés qui servaient uniquement à l'usage particulier de ses habitants et qui ne se reliaient à aucun système général. Les propriétaires et les cultivateurs des terrains qui avoisinaient les rives accaparaient ou gaspillaient les eaux qu’ils étaient les premiers à recevoir, et frustraient les terrains plus éloignés de leurs droits à participer aux bienfaits de inondation. De là naissaient des rivalités de village à village qui avaient quelquefois de sanglantes issues. Au milieu de ce désordre . les travaux publics Jégués par
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les anciens Égyptiens , par l'administration des Romaius, par les premiers conquérants arabes, tombaient en ruine; ainsi chaque jour se perdaient les éléments vitaux de l'Égypte. Là aussi il y avait anarchie, là plus que partout ailleurs se faisait sentir le besoin de lordre , de l'unité, de la centralisation; là toutes ces nécessités demandaient satisfaction sous peine de mort.
Le pouvoir fort créé par Méhémet-Ali a donc été une providence pour l'Égypte; sous son intelligente direction les intérêts matériels du pays sont revenus à un état de prospérité qu’ils ne connaissaient plus depuis longtemps. Mais, avant de parler en détail de tous les perfectionnements ou augmentations que lui doit la canalisation del'Égypte, je vais dire quelques mots des principales lignes du système.
2. Canal de Joseph. — On appelle ainsi un long canal qui descend dans le Saïd parallèlement au Nil, depuis Mellaoui jusqu’à l'entrée du Fayoum, sur lequel il se répand en plusieurs branches. Plusieurs géographes ont pensé que ce canal n’est autre chose qu’une ancienne branche du Nil, qui, à une époque très-reculée, a dù, après être sortie du Fayoum, se diriger à l’ouest, vers la Méditerranée, par le lit du Fleuve sans eau. La largeur moyenne du canal de Joseph (bahr- Jouseff) est d'environ 100 mètres ; son lit est plus bas que la plaine qu'il traverse.
5. Canal de Moeys. — Le canal de Moeys, cette grande dérivation du Nil, prend son origine à une lieue au-dessus du Caire. Il se dirige, à la droite de la rive de Damiette, vers le nord-est. Dans la province de Charkieh, à la hauteur des ruines de ancienne Bu-
baste , aujourd’hui Tell-Basta , il se sépare en deux branches, qui vont porter leurs eaux au lac Menzaleh. Ce beau canal est aussi navigable que le Nil. Sa longueur est de près de 40 lieues; sa largeur est de près de 150 mètres. 11 est très sinueux. Ses rives sont plates et au niveau de la plaine. Il est probable que son lit est celui des anciennes branches pélusiaque et tanitique.
4. Canal de Chybyn-el-Koum. — Ce canal traverse le Delta du sud-est au sud-ouest. Il prend ses eaux dans la branche de Damiette, au village de Qaryneyn, et débouche dans celle de Rosette , au village de Farastaq.
Il forme, au village de Chybyn-el-Koum, une seconde branche qui prend le nom de canal de Mélig et se réunit, au-dessous de Sebel-Nitus, au canal de Tabauieh , qui verse ses eaux dans le lac Bourlos. Tout porte à penser que le canal de Chybyn-el-Koum , depuis son origine dans la branche de Damiette jusqu’à son embouchure dans le lac Bourlos, n’est autre chose que l’ancienne branche Sébennitique. Ce canal est navigable. Il a communément de 150 à 200 mètres de largeur. Il alimente beaucoup de canaux qui arrosent les territoires des villes et des villages du Delta.
5. Canal de Mahmoudieh. — L'importance des communications d'Alexandrie avec le Caire, les difficultés de Ja navigation des deux branches du Nil, fermé par deux barres (boghaz) difficiles à franchir, ont porté Méhémet-Ali à faire creuser le canal de Mahmoudieh, qui relie Alexandrie au Nil.
Les conquérants arabes avaient creusé un canal
semblable ; mais il était bien moins important que le Mahmoudieh, que du reste lincurie des mameluks laissa s’ensabler.
Le Mahmoudieh a 25 lieues d’étendue. Sa prise d’eau est à un quart de lieue de la ville de Fouab. Il est navigable. Il a été creusé dans le court espace de dix mois. Trois cent treize mille ouvriers furent employés à cette œuvre colossale, digne d’être comparée aux gigantesques travaux de l’antique Égypte.
6. Canaux de la basse Égypte exécutés par Méhémet-Ali. — Méhémet-Ali à fait creuser à Tantah un canal qui a son embouchure dans celui de Chybyn, au sud et à peu de distance de Djafaryeh. Il se joint au canal de Kafr-el-Cheyk, à l’ouest de Defrryeh. Sa longueur est de 50 kilomètres sur une largeur de près de 16 mètres. Dans sa longueur, il a quatre écluses à vannes pour régler la dépense des eaux.
7. Canal de Bouseyeh. — La prise d’eau de ce canal est dans la branche de Damiette, au nord de Dacadous. Il se dirige au nord-ouest jusqu’à Senbelläoüyn , et de là il coule à l’est jusqu’à la rencontre du canal de Moeys, auquel il se joint au sud de Kafr-el-Dâoud. Sa longueur est de plus de 50 kilomètres sur près de 16 mètres de largeur. Dans sa longueur, il a quatre ponts avec écluses à vannes.
8. Canal de la province de Baïreh. — Son embouchure estau nord de Beny-Salam, sur la branche de Rosette ; il longe les bords du Nil en ligne directe jusqu’à Rahmänyeh. Sa longueur est d'environ 100 kilomètres sur 19 mètres de largeur. Ce canal porte cinq ponts avec écluses à vannes.
9. Diques életées par Méhémet-Ali. — Sur la plupart des canaux que le vice-roi a exécutés , des pontsbarrages ont été établis, qui, en maintenant les eaux à une certaine élévation, permettent d'inonder, tantôt au moyen de simples saignées, tantôt avec des roues à auges qui, en transportant ces eaux à 2 mètres de plus en hauteur, les font parvenir aux terrains les plus élevés.
Ces ponts-barrages donnent encore la facilité d’arroser les terrains ensemencés, deux et trois fois après linondation, ce qui rend les récoltes à la fois plus belles et plus abondantes.
10. Bassins de la haute Égypte. — De grands bassins ont été creusés dans la haute Égypte au moyen de digues transversales qui, partant du Nil, vont aboutir aux montagnes au milieu desquelles il est encaissé. Ces bassins, entre lesquels un canal parallèle au cours du Nil établit une communication, se remplissent natarellement au moment de l’inondation générale ; puis, quand Pinondation a cessé, les bassins supérieurs se déversent sur les bassins inférieurs jusqu’à ce qu'ils aient été tous mis à sec successivement.
Ces bassins, qui aident puissamment à régulariser linondation du Nil, ne sont pas du reste les seules améliorations introduites par Méhémet-Ali; c’est par son ordre qu'a été fermée la branche de Pharaonie, qui fournissait une masse d’eau trop considérable à Ja branche de Rosette au détriment de cellede Damiette. Les difficultés étaient immenses ; il s'agissait de détourner une partie des eaux du Nil. Le résultat a heureusement répondu à la grandeur du travail.
11. Diques des rives du Nil. — Une autre œuvre gigantesque exéculée par ordre de Méhémet-Ali, c’est la construction , le long du Nil, et sur ses deux rives, depuis Gebel-Selselleh jusqu’à la mer, et tout autour du Delta, d’une digne de 6 mètres de largeur moyenne, de 2 de hauteur, sur une longueur totale de 2,320,006 mètres. Cette digue sert à la fois à retenir dans leur lit les eaux du Nil, qui, en se répandant par-dessus les rives, causeralent de graves dommages pendant les grandes crues, et aussi à maintenir plus longtemps sur les terres les eaux fécondantes du fleuve.
Cette digue, d’après les bases que nous venons de douner , offre un cube total de 27,840,000 mètres , ce qui représente une somme égale de journées d'hommes. Ce travail énorme a pourtant élé exécuté pendant une seule campagne, sans causer ni trouble ni perturbation, chaque village ayant contribué à l’œuvre dans l’étendue de son territoire.
12. Énumération des principaux travaux de canalisation exécutés par Méhémet-Ali. — Voici du reste lénumération des principaux travaux de canalisation exécutés en Égypte pendant ces dernières années. Nous pensons qu’elle sera lue avec d'autant plus d'intérêt qu'elle s'appuie sur des documents officiels.