DES VOIES DE COMMUNICATION ET DES MOYENS ‘DE TRANSPORT PAR TERRE
Routes. — Voitures. -— Chariots. — Dromadaires, — Chevaux. — Mulets, — Anes. — Baudets de louage. — Baudets des harems. — Sais. — Précautivus de voyage pour le désert.
10. Routes. — Pour doter l'Égypte d’un bon système de routes, de grands travaux auraient dù être entrepris ; il aurait fallu en effet les asseoir sur de solides chaussées ; sans cela elles n’eussent pu résister aux inondations, qui les auraient périodiquement submergées. Or, la question des routes a été fort négligée par les gouvernements qui se sont succédé en
gypte. Je crois que, malgré les circonstances topo-
graphiques toutes spéciales dans lesquelles ce pays se trouve, ils auraient dü s’en occuper davantage. Peutêtre quelques-uns d’entre eux ont-ils considéré labsence de chemins définis comme un obstacle aux invasions étrangères, qu’il était bon de maintenir. Du reste, quel qu’ait été leur plan, ou plutôt leur défaut de plan, il leur eût été facile, s’ils l’eussent voulu, de faire profiter à la formation économique des routes le creusement des canaux. Avec les berges , on aurait pu faire des routes à peu de frais, que l’on aurait consolidées en y plantant des arbres. Ces routes auraient, pendant les basses eaux, suppléé aux canaux, devenus dans cette partie de l’année impraticables à la navigation. Pendant les hautes eaux, on aurait pu, par leur moyen, établir la navigation par les chevaux. On a déjà suivi ce système pour le canal d'Alexandrie au Nil. Je pense que l'expérience que l’on en a faite donnera l’idée de l'appliquer sur d’autres points.
Parmi les routes de l'Égypte dont le vice-roi, je dois le dire, a, plus que ses devanciers, soigné l’entretien et augmenté le nombre, il n’y a point de classifications, comme pour les nôtres, calquées sur les divisions administratives du territoire. Il en est pourtant qui sont appelées impériales (sultanieh). Quelquesunes sont très-belles; je citerai entre autres celle du Caire à Choubrah, plantée d’une très-belle allée d’arbres qui en fait une longue et magnifique avenue à la maison de plaisance de Méhémet-Ali.
11. Voitures. — L'Égypte n'ayant qu’un très-petit nombre de routes, et les transports par eau y étant si multipliés et si faciles , on conçoit que l'usage des voi-
tures et des charrettes y soit très-peu répandu. Avant Méhémet-Ali, ces moyens de transport élaient même à peu près inconnus. On citait comme une chose trèsremarquable un carrosse qu'Ibrahim-Bey avait recu de France, et, pendant l'expédition française, la voiture de Napoléon, attelée de six chevaux et parcourant les rues étroites du Caire et de Boulac, était l'une des curiosités du pays et suprenait fort les Égyptiens. Depuis lors le vice-roi a commencé le premier à employer des équipages pour son service et celui de son harem. Après lui, Ibrahim-Pacha, Abbas-Pacha, et toute sa famille ont adopté cet usage commode. II ne se serait pas popularisé néanmoins ; car, réservé à la famille régnante, personne n’eût osé se l’approprier, si le vice-roi n'avait donné lui-même des carrosses en cadeau à plusieurs de ses ministres. Pour se mettre au niveau de ceux-ci, d’autres grands fonctionnaires s’en sont procuré, et aujourd’hui on compte au Caire environ trente personnes qui ont équipage , voiture ou cabriolet. A Alexandrie le nombre en est plus grand, à cause des consuls généraux et des négociants européens que cette ville renferme.
12. Chariots. — Les grands travaux opérés dans les chantiers et pour les constructions ont introduit en Égypte beaucoup de chariots. On s’en est servi surtout pour enlever les montagnes de terre qui entouraient le Caire. Dans tous les chantiers, on n’emploie plus aujourd'hui que ce moyen de transport ; les Arabes se sont familiarisés avec lui; plusieurs particuliers se sont fait fabriquer des chariots pour transporter leurs marchandises et leurs denrées. Ils s’en servent même
dans leurs voyages. 11 n’est pas douteux que la vulgarisation de cet usage, qui leur procure des facilités appréciables , n’engage le gouvernement à s'occuper des routes et à les soigner pour la commodité du charroiï.
J'arrive aux moyens de transport particuliers à l'Égypte. Ils se composent de trois espèces d'animaux, les dromadaires , les chevaux et les ânes.
15. Dromadaires. — On distingue en Égypte deux variétés de dromadaires : les uns , très-grands , trèsgros et très-forts , à la marche pesante , sont destinés exclusivement au transport des marchandises ; les autres, moins grands et aux formes moins épaisses, sveltes et élancés , sont extrêmement agiles et servent spécialement de montures. Ils sont à l’égard des premiers comme des chevaux de selle auprès de chevaux de trait. Les premiers portent des poids énormes et jusqu’à cinq ou six cents kilogrammes. Comme ils sont très-hauts , ils sont dressés à s’accroupir pour recevoir les charges énormes que l’on met sur leur dos. Ce sont eux que l’on a appelés avec juste raison les vaisseaux du désert et qui le traversent avec les caravanes où on les compte souvent par centaines. Les seconds, comme nous l'avons dit, ne portent que les hommes. Ils sont dressés à se grouper sur leurs genoux lorsqu'on veut les monter. Le cavalier se place alors sur une espèce de bât creusé vers le milieu, et garni à chacun des arçcons d’un morceau de bois arrondi , planté verticalement , qu’il saisit fortement avec les mains pour se tenir. Les dromadaires ne sont pas conduits par le mors. Les narines étant chez eux une partie très-
sensible , dans les villes on leur passe dans cette partie un anneau auquel on attache un bridon. Dans le désert, on se contente de les retenir par un licou et on les frappe avec un courbach du côté où on veut les faire avancer. Leur plus grand mérite est d’avoir un trot allongé et doux. On sait qu’ils ne galopent jamais. Leur allure , très-fatigante pour ceux qui n’y sont pas accoutumés, produit sur le cavalier l'effet du roulis. Rien n’est poétique comme de voir l’un de ces animaux élevés et rapides s’élancer dans la plaine , monté par l’Arabe du désert qu’entoure sa couverture flottante ou son large burnous blanc. Les dromadaires auxquels ce nom est spécialement propre peuvent faire jusqu’à trente lieues par jour. On sait que le désert est comme leur élément naturel, et qu'ils supportent pendant plusieurs jours les privations de boisson et d'aliments que souvent il impose.
14. Chevaux. — Le cheval et surtout la jument sont les montures des cavaliers égyptiens. Les Arabes ne se servent, en général, que de juments ; les osmanlis aiment surtout les beaux chevaux. J’ai donné sur ces animaux , dans le chapitre de la zoologie , des détails auxquels je renvoie le lecteur.
15. Mulets. — L'Égypte possédant des races trèsdistinguées de chevaux et d’ânes , on conçoit qu'elle ait de beaux mulets. Les mules sont préférées ; elles sont la monture spéciale des ulémas et des hommes de loi , de même qu’elles l'ont été longtemps chez nous des membres éminents du clergé. Il yen a de très-élégantes et de haut prix. Elles ne trottent jamais. Leur allure est un amble très-doux auquel on les dresse en leur
attachant , pendant quelque temps, les quatre pieds avec une corde. Elles ont une selle particulière recouverte d’un tapis qui sert en outre à la prière. On en rencontre souvent qui traversent à pas lent les rues du Caire, portant de graves ulémas dont la tête est couronnée d’un vaste turban , et qui sont enveloppés dans leurs majestueux bénishes.
16. Anes. — L'’âne est la monture ordinaire de la classe moyenne. Les femmes ne connaissent que cellelà. L’âne, qui a toujours joui en Orient de plus de considération qu’en Europe, rend en Égypte de trèsgrands services. Il y est très-répandu et d’excellente race. Chaque particulier à peu près a le sien. Il en est de très-grand prix. Autrefois , il était la seule monture permise aux chrétiens. Aussi avaient-ils tout fait pour l'ennoblir et lui donner les allures et l'élégance des mules.
17. Baudets de louage. — On compte au Caire plusieurs milliers et à Alexandrie plusieurs centaines de baudets de louage , qui, véritables fiacres de l'Égypte , stationnent dans tous les carrefours. Ces ânes portent des selles en forme de bât , arrondies , relevées et garnies mollement. Ils sont conduits par de petits bourriquiers qui, dans la course , les stimulent et averüissent les piétons de se garer. Le baudet est un moyen de transport à très-bon marché. Les Européens qui arrivent en Égypte l’adoptent pour monture favorite. Qu'ils aient leur costume national ou qu’ils soient déguisés sous celui du pays, il n’y a jamais qu’eux qui fassent galoper leurs ânes et leurs bourriquiers à perdre haleine. L’emportement avec lequel courent plusieurs d’entre eux produit un singulier contraste avec la
gravité imperturbable de la population musulmane qui les appelle des fous. J’ajouterai qu'il y a inhumanité à faire courir ainsi de pauvres petits âniers qui quelquefois ont à peine huit ou dix ans. Rien n’est curieux, du reste, comme les colloques et les disputes qui s’engagent entre ceux-ci et les Européens qu'ils conduisent. Les âniers sont alertes, malins , et forment , sans contredit , la partie la plus spirituelle de la population égyptienne. Ils parlent un peu toutes les langues : le français , l’anglais , l'italien , le hollandais et même le provençal. À la physionomie de leurs chalands, ils devinent avec perspicacité dans laquelle de ces langues il faut leur adresser la parole. Ils ne provoquent jamais un Français qu’en le nommant monsieur disdonc. Un Anglais est toujours pour eux master John. Lors de l'expédition française, nos soldats s’amusaient beaucoup avec les baudets qu'ils appelaient leurs demisavants ; moyennant un petit nombre de paras , ils en avaient un pour toute une journée. Mais, au moment du payement, revenait toujours un plaisant quiproquo qui tourmentait un peu les pauvres bourriquiers : ceux-ci demandaient alors le prix convenu (en arabe (meschoir); les soldats français entendaient mouchoir, et croyant ou feignant de croire que les âniers voulaient leur mouchoir , les frustraient quelquefois de leur salaire à l’aide de ce malentendu. Lors de l’expédition de Syrie, on comptait dans l’armée huit mille baudets qui, au témoignage de Napoléon , rendirent les plus grands services.
18. Anes des harems. — Les ânes des harems que montent les femmes ne sont pas harnachés comme
ceux des hommes. Leur bât est un plan incliné d’arrière en avant, garni de gros coussins. Les femmes ne s'y tiennent pas à califourchon, mais assises et néanmoins la face tournée dans le sens de l'animal. Dans cette position très-élevée au-dessus du sol, elles sont soutenues par le bourriquier qui marche à côté d'elles, le bras passé autour de leur ceinture. Cette pose est trop voluptueuse pour que les musulmans , si jaloux ou si prudents, comme on voudra, à l'égard de leurs femmes, en donnent le privilège à des jeunes gens. Aussi les baudets des femmes sont-ils toujours conduits par des hommes âgés.
Les femmes montent sur l’âne à l’aide d’un banc assez haut. Les hommes, eux aussi, ne sautent pas sur leur monture et se servent, pour se placer sur elle, d’escabeaux ou de tabourets, ou quelquefois de l'épaule de leur sais (palefrenier).
19. Saïs. — Les cavaliers ne vont jamais seuls; ils sont toujours précédés par un ou deux saïs, espèce d'éclaireurs qui leur frayent la marche, Ces saïs forment dans la société une classe distincte. Ils sont endurcis à la marche et à la course. Les saïs portent le turban. Ils ont pour tout vêtement une chemise bleue, serrée au milieu du corps par une ceinture, et qui, laissant les jambes nues, leur donne une tournure assez élégante. Ils tiennent verticalement, à la main, un bâton mince en forme de lance, et précèdent leur maître de huit à dix pas. Ce sont eux qui aident celui-ci à descendre, qui promènent la monture et en ont soin. Autrefois les grands personnages se faisaient précéder par quatre ou cinq de ces hommes. Aujourd’hui cet
usage s’est modifié. Se conformant à l’exemple donné par le vice-roi et les princes, jamais on ne fait marcher devant soi plus de deux saïs. Outre ces domestiques, les grands seigneurs se font accompagner par un homme qui porte une bardaque d’eau, et suivre par un ou deux mameluks qui tiennent la pipe ou autre chose. Dans les voyages à la campagne, le cortége est toujours plus nombreux.
20. Précautions de voyage pour le désert. — LE gypte étant bordée de déserts , en s’écartant de ses limites, ce que l’on est souvent obligé de faire lorsqu’on la parcourt dans salongueur, car on allongerait de beaucoup sa route en suivant les sinuosités du Nil, il faut prendre des précautions de voyage toutes spéciales. On doit amener avec soi des dromadaires pour les domestiques et des dromadaires pour porter les provisions de voyage, aliments et boissons. Il faut joindre à son attirail des tentes pour s’abriter, pendant les haltes, contre les ardeurs du soleil. Du temps des grandes chaleurs, on marche ordinairement dans le désert pendant la nuit. On se met en
route vers les quatre ou cinq heures après midi, et l’on s’arrêle pour camper à neuf ou dix heures du matin. Les étapes du désert sont à peu près déterminées par les puits ou les mares que l’on trouve à d'assez longues distances et dont l’eau est rarement potable. De temps en temps , l’on rencontre, sur la lisière des terres cultivées, des tribus de Bédouins nomades qui font paitre leurs troupeaux ou qui voyagent. On est sûr de recevoir au milieu d’elles l’hospitalité la plus franche et la plus désintéressée.
APERCU SUR L'ÉGYPTE. 2 où
SANS ASNENE
Travaux publics.