LITTÉRATURE
Littérature arabe. — Roman d’Abou-Zeyd. — Conteurs. — Poésie, — Romances égyptiennes.
57. Littérature arabe. — S'il me fallait parler de la littérature arabe à propos de celle des Égyptiens ,
cette tâche serait trop vaste pour que j'essayasse de lentreprendre. La littérature arabe est l’une des plus riches qui existent; mais les temps de sa splendeur sont passés ; on peut la considérer aujourd’hui comme morte. La langue lui a survécu; mais l'ignorance a envahi les peuples qui la parlent; de dominateurs ils sont devenus ilotes, et ils ont perdu avec l'indépendance la muse glorieuse et féconde , inspiratrice des pensées grandioses, des généreusee émotions , des allures nobles et hardies.
Toute la littérature des Arabes actuels se borne à quelques romans populaires , transmis de mémoire en mémoire, et qu’ils ne se lassent ni de raconter ni d’entendre. Ces contes, mêlés de prose ou de vers, célèbrent toujours l’ancienne vie des Arabes, l’existence nomade et pastorale des tribus bédouines. Ils peuvent jeter du jour sur les mœurs de ces hommes primitifs, obstinés habitants du désert, et, à ce titre, ils ne manquent pas d'intérêt. Ce sont des séries d'aventures belliqueuses , chevaleresques, conduites autour d’une intrigue dramatique , dans laquelle le merveilleux joue toujours un grand rôle.
58. Roman d’Abou-Zeyd. — Le principal de ces romans est celui d’Abou-Zeyd. En voici l’analyse succincte : un émir arabe, Rizck , avait épousé dix femmes, et n’avait obtenu d’autre postérité mâle qu'un enfant sans bras et sans jambes. Désespéré, il en prend une nouvelle, Koudra, qui, peu de temps après son mariage, est enceinte. En se promenant un jour avec ses servantes, celle-ci voit un oiseau noir qui fond sur un groupe d’autres oiseaux, en tue un grand nombre
et disperse les autres. Émue à ce spectacle, elle prie Dieu de lui donner un fils aussi fort et aussi vaillant que cet oiseau , düt-il être noir comme lui. Son vœu est exaucé : l’émir, plein de joie de la naissance de son fils, convoque ses amis à fêter son bonheur. Mais, le septième jour des réjouissances , l'enfant est montré aux convives ; ceux-ci exhortent leur malheureux hôte à renvoyer la femme infidèle qui a mis au monde un enfant, témoignage vivant de sa honte. L’émir cède, mais à regret, car il aime toujours son épouse, et doute que l'enfant noir ne soit son fils. Koudra est renvoyée à son père. Mais un émir à qui elle raconte son histoire est touché de compassion , la recueille et élève son fils comme les siens. Barakat ( c’est le nom que le jeune noir recoit de son père adoptif) donne dès sa plus tendre enfance des preuves de force extraordinaire et d’indomptable courage. Arrivé à l’adolescence, il fait la guerre aux tribus voisines, et s'illustre par de nombreux triomphes. Un jour il interroge sa mère sur son histoire, et celle-ci, pour se venger de l’époux qui l’a honteusement chassée , lui dit que Rizck est l’auteur de tous ses malheurs, le meurtrier de son père, le destructeur de sa tribu. Altéré de vengeance, le vaillant Barakat cherche Rizck, lui fait la guerre, le bat et va le tuer, lorsque Koudra prévient un parricide en dévoilant à son fils la vérité. Rizck et Barakat se reconnaissent, Koudra rentre dans le harem de son époux , qui lui rend tous ses honneurs et son ancien amour. Barakat reprend le nom d’Abou-Zeyd, qui lui avait été donné à sa naissance.
Telle est en résumé la première des aventures
d’Abou-Zeyd , semée d’épisodes que je n’ai pu indiquer et suivie d'événements bien plus nombreux encore. Le roman d’Abou-Zeyd parait avoir été écrit au x° siècle de notre ère.
Les autres romans populaires sont ceux d’Antar , d’Ez-Zahir et de Delemeh. Les aventures d’Antar, le grand héros de la race arabe , ont été traduites et connues en Europe. Dans son Voyage en Orient , M. de Lamartine en a cité plusieurs fragments *.
59. Conteurs. — Ce sont des conteurs , formant une corporation distincte , qui récitent les romans. Ils se divisent en plusieurs classes , à chacune desquelles est exclusivement affectée la narration d’un seul conte. La plus nombreuse est celle des choaras (mot qui signifie poête) ; elle exploite les aventures d’Abou-Zeyd. Il y a au Caire environ cinquante choaras. Puis viennent les conteurs du roman d’Ez-Zahir , appelés moadditin ( conteurs d'histoires), et les trouvères d’Antar , les anteriyeh.
C'est aux portes des principaux cafés que les conteurs font entendre leurs histoires, surtout pendant les soirées des grandes fêtes. Assis sur une esirade, de laquelle ils dominent une partie de leur auditoire , ils récitent leur roman , et chantent, en s’accompagnant d’une espèce de basse à une seule corde , les morceaux de vers qu’il renferme. Ils charment les assistants, qui. rangés autour d’eux , fument le chibouk ou aspirent
! J'indique aux personres qui seraient curieuses d'avoir une idée complete de la littérature romanesque des Égyptiens actuels, l'excellent ouvrage de M.E. W, Laxe, qui a pour titre: Ân account of the manners and customs of the mudern Egyptians. — London , 1836.
le café, autant par l'intérêt du récit que par l'expression vive et dramatique avec laquelle ils le traduisent par la voix et le geste. Plus l'assemblée est nombreuse, plus leur jeu a de mérite. Dans le feu de laction üls ajoutent quelquefois des improvisations au texte origiual. Le conte terminé , ils recoivent du maitre du café un léger salaire , et font une collecte parmi leurs auditeurs ; ceux-ci ne sont pas obligés de donner ; quelques-uns , suivant le plaisir que leur a fait éprouver le pauvre rapsode, lui prouvent leur satisfaction par l’aumône de quelques paras.
60. Poésie. — Tous les Arabes ont le sentiment du rhythme ; ils aiment le retour des consonnances et font aisément les vers ; aussi rencontre-t-on parmi eux beaucoup d’improvisateurs et ont-ils un grand nombre de chansons populaires. Ces petits poëmes ressemblent assez à nos romances, ils sont divisés en couplets après lesquels revient le même refrain et se terminent le plus souvent par les mots : oh nuit! oh nuit ! (rah teylrlyah teylr !) Quelques-uns sont satiriques ou licencieux ; mais la plupart sont mélancoliques et racontent sur un ton élégiaque les peines des amoureux : les images poétiques qu'ils renferment sont empruntées aux mœurs de la nation, aux particularités du pays. Les poëtes égyptiens se plaisent à comparer leurs amantes à la lune ; les parfums du jasmin , les douces teintes de la rose , la patience du chameau, la force et la majesté du lion, la délicate élégance , l’agilité et les beaux yeux de la gazelle , la fécondité du Nil, la calme sérénité des nuits , etc., leur fournissent d’abondantes figures , et la richesse et la flexibilité de
leur langue leur permettent de trouver facilement une forme modulée aux sentiments que leur cœur éprouve.
61. Romances égyptiennes. — Il est au Caire des poëles titrés qui ont l'habitude de faire une chanson par mois. Ces romances sont chantées par les almées dans les fêtes publiques et les réjouissances privées, et ne tardent pas à être apprises par le peuple.
Pour donner une idée de ces morceaux de poésie , je vais en citer quelques-uns traduits par l’'illustre Sylvestre de Sacy. J’y joins une chanson populaire parmi les soldats, où l'esprit satirique des Arabes se révèle d’une manière assez piquante.
O vous ! qui êtes vêtu d’une étoffe à fleurs et qui avez une ceinture de cachemire! j'aime une beauté dont le sein est semblable à des grenades : jamais mes yeux n’ont rien vu de si beau.
O toi! qui es blanche et qui imites la couleur du jasmin , toi qui connais l’amour que je te porte ; j'en jure par la conservation de tes yeux et de tes joues , je suis esclave de tes regards.