‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 7 sur 103 · SUPERSTITIONS · texte numérisé non relu

SUPERSTITIONS

Les djinns. — Santons. — Derviches.— Le mauvais œil.— Les charmes. — Songes. — Jours fastes et néfastes, — Divination. — Magie. — Asirologie — Aichimie. — Bohémiens. — Psylles. — Croyance aux supersti-

tions. — La sibvlle de Méhémet-Ali.

Un peuple peu éclairé, chez lequel les croyances rehigieuses sont fortement enracinées, est ordinairement superstitieux. Ainsi en est-il des Egyptiens : amis du merveilleux, ils appellent sur toutes les circonstances de leur vie.

42. Les djinns. — L'une des superstitions les plus répandues en Égypte est la croyance aux génies, aux djinns. Les djinns forment une race intermédiaire entre les anges et les hommes ; ils ont été créés avant Adam; nés du feu, leur vie dure plusieurs siècles ; leur puissance s'étend sur les éléments ; ils prennent toutes les formes qu'il leur plaît : d'homme, d'animaux ou de monstres, et se rendent invisibles à volonté. Leur demeure est située dans les montagnes de ckaf, par lesquelles, suivant les musulmans illettrés , la terre, qui, d’après eux, n’est qu'une surface plane, est environnée.

Il y a les bons et les mauvais génies. Les Égyptiens revèrent les uns et craignent les autres ; lorsqu'ils versent de l’eau, lorsqu'ils allument du feu , etc. , ils poussent ordinairement une exclamation , par laquelle ils demandent la permission des djinns. Ils croient

que ces êtres vaporeux habitent les maisons en ruines, les bains , les puits, les latrines , etc. Le peuple du Caire est persuadé que chaque quartier de la ville est confié à la garde d’un bon génie, qui prend la forme d’un serpent. Quant aux mauvais djinns, connus sous le nom d’efrits, il n’est sorte de méfaits qu’on ne leur attribue. Ce sont eux, par exemple , qui, du haut des toits ou des fenêtres , où ils vont se poser, prennent plaisir à faire tomber sur les passants des pierres el des briques. Ils choisissent pour demeure des nécropoles, des temples, des palais et d'anciens monuments, Pendant le mois du Kamazan, Dieu les tient emprisonnés et les empêche de nuire. Le vent qui soulève le sable en trombes tourbillonnantes est occasionné, d’après les Égyptiens, par la fuite d’un mauvais génie. Une étoile qui file, c’est, disent-1ls, un dard que Dieu lance à un efrit, etils accompagnent le fugitif météore de ce pieux souhait : « Que Dieu perce l'ennemi de la foi. »

45. Santons. — Le Coran n’a pas établi le culte des saints. Les musulmans, surtout ceux d'Egypte, en ont cependant beaucoup qui ne reçoivent d’ailleurs d'autre consécration que celle de l'opinion publique, le plus souvent grossièrement abusée. On ne se borne pas à les vénérer après leur mort, ils sont, pendant leur vie même, l’objet du respect de la foule.

Les idiots , les fous inoffensifs sont regardés par la masse des musulmans comme des hommes favorisés de Dieu, qui portent le sceau irrécusable de la sainteté. Vainement la faiblesse de leur intelligence les prive-t-elle des facultés qui font la supériorité réelle

de l'homme. « Leur esprit est au ciel, dit le peuple, la partie la plus grossière de leur être est seule mêlée aux misères humaines. » Tout est permis à ces saints d’une curieuse espèce ; plusieurs paraissent en public dans un état de nudité absolue. Il en est qui violent à tout moment les préceptes religieux ; ils ne scandalisent cependant personne ; car, dit-on, s'ils laissent aller leur corps aux mobiles caprices de linstinct brutal et des passions matérielles , c'est que leur âme est trop absorbée dans la contemplation de Dieu pour s’occuper des détaiis de cette vie terrestre. Ils sont presque tous remarquables par leur saleté et appellent sur eux lattention par mille actions bizarres et absurdes. Ils vivent d’aumônes, qu’on leur fait souvent sans qu’ils le demandent.

Les santons qui ne sont pas frappés d’idiotisme sont désignés ordinairement par le nom de ouely, qui signifie favoris du ciel. Chacun de ces saints affecte une manie différente. Les uns meuvent continuellement la tête en divers sens ; d’autres répètent sans cesse les mêmes paroles ; d’autres encore ne parlent pas du tout et se composent de grotesques grimaces. Il en est qui ne font autre chose que danser ou chanter. Comme les bonzes de la Chine et de l'Inde, ils se vouent à d’incroyables austérilés. Quelques-uns mangent tout ce qu'ils trouvent sous leur main. D’autres s'enchaînent ct passent plusieurs années dans cet état. On en a vu qui, jour et nuit, demeuraient debout et dormaient le dos appuyé sur un mur. Les singularités de leurs costumes ne sont pas moindres. Il en est qui sont sans coiffure et laissent croître démesurément leur cheve-

lure; tantôt hérissée et en désordre, tantôt peignée avec soin. Plusieurs sont presque nus et se contentent de porter sur leur dos une peau de chèvre, de mouton ou de gazelle ; quelques-uns feignent la pudeur : ils se couvrent d’une grande chemise blanche ou s’enveloppent d’un manteau formé d’un grand nombre de petites pièces de diverses couleurs.

Les ouelys ont la réputation de faire des miracles. On croit qu’il en est toujours un parmi eux qui surpasse les autres par la grandeur de ses mérites ; celui-là est appelé koutb , "c'est-à-dire l'axe autour duquel pivotent les ouelys. Le koutb parait souvent au milieu des hommes, mais ne se fait jamais reconnaitre comme revêtu du sublime caractère qui lui appartient. H ne se montre que sousune humble apparence, reprenant avec douceur ceux qui enfreignent la loi divine, On sait qu'il se tient de préférence à la Mecque , sur le toit de la sainte Caaba , du haut duquel, quoiqu'il y soit invisible , il s’écrie par deux fois à minuit : « O toi plus miséricordieux que ceux qui montrent de la pitié M Il a d’autres stations favorites. La principale est la porte de Zoueyleh au Caire. Il fréquente la tombe de Saïd le Bédouin à Tantah et plusieurs fondations religieuses. On croit qu'il peut se transporter en un instant du Caire à la Mecque.

Des honneurs sont rendus à la mémoire des saints après leur mort. Sur les tombeaux de plusieurs on a élevé de belles mosquées. On rencontre fréquemment dans les villes et dans les campagnes des espèces d’oratoires surmontés d’une coupole, qui sont dédiés à des santons. Un sycomore protége ordinairement de

son ombrage le pieux monument. Les habitants du voisinage le visitent, soit pour y réciter des prières , soit pour obtenir du saint une guérison ou toute autre grâce. Quelquefois un puits est annexé à ces tombes , et le voyageur altéré peut s’y rafraichir en se reposant. Les dévots entretiennent des bardaques d’eau dans celles qui n’ont pas de citernes ; ils y laissent des morceaux de pain et de petites pièces de monnaie que les pauvres vont recueillir. Les fellahs font des vœux sur les tombeaux des saints, et, lorsqu'ils sont exaucés , leur sacrifient une brebis , un mouton ou tout autre animal , dont ils font ensuite un repas auquel les pauvres sont invités.

Les Égyptiens célèbrent par de grandes fêtes les anniversaires de la naissance de leurs saints les plus renommés.

44. Derviches. — Les derviches sont des musulmans plus dévots que le commun de leurs coreligionnaires , qui forment des espèces de congrégations. Il y eu a beaucoup en Égypte. Ils se divisent en confréries, distinguées par les couleurs de leur bannière et de. leurs turbans, et la forme de leur coiffure. Ils prouvent leur sainteté par mille pratiques plus singulières les unes que les autres ; ils mangent des pierres, du verre, des métaux ; prétendent qu'ils peuvent se percer le corps de part en part sans ressentir de souffrance et se faire de blessures ; apprivoiser les serpents et les scorpions ; porter sous leurs bras des tisons enflammés sans se brûler, etc. Ils sont plus circonspects aujourd'hui et se gardent de faire parade de toutes les propriélés miraculeuses dont ils se vantent d’être doués.

L'une des cérémonies les plus curieuses que les derviches pratiquent est celle du zikr ; ils lexécutent en prononçant le mot d’ Allah et en agitant sans relâche la tête et le corps. Violemment émus par ces mouvements , ils tombent sur le sol la face congestionnée, la bouche écumante comme des épileptiques , ou semblent jetés dans un état de somnambulisme. C’est pendant ces accès de frénésie, qui sont à leurs yeux une preuve de sainteté , que , semblables à nos fameux convulsionnaires de Saint-Médard , ils se mutilent, commettent de dangereuses extravagantes dont ils se font un titre de gloire , et trouvent quelquefois la mort.

Les derviches assistent en corps aux cérémonies religieuses et aux processions. La plupart exercent des métiers ; quelques-uns n’ont d'autre profession que de réciter le Coran et de chanter dans les cérémonies funèbres ; ils sont appelés fakyrs, nom que l’on donne en général à tous les pauvres dévots. D'autres vivent d’aumônes. Il y a en Égypte beaucoup de derviches errants qui viennent de la Turquie et de la Perse.

45. Le mauvais œil. — Les musulmans croient au cattiv’occhio (nazar ) ; ils le redoutent et prennent de grandes précautions pour prévenir ses effets. Ils voient l'envie et le trait du mauvais œil dans toute admiration un peu vive exprimée par un étranger pour ce qui leur appartient. Aussi sont-ils très-sobres dans leurs for- * mules admiratives. 11 n’est pas convenable parmi eux de dire, en parlant d’une chose qui est leur propriété : « Que c’est beau ! que c’est joli ! » sans ajouter le mot machallah ! (volonté de Dieu !) qui témoigne de la respectueuse soumission due à la volonté divine. Que si

uue exclamation indiscrètement laudative est lancée , celui qui croit devoir se méfier de l'intention jalouse qu'elle cache s'adresse à Pindividu soupconné d'avoir voulu jeter le mauvais œil, en lui disant : « Bénis le prophète! » S'il obéit et répond : « Dieu le bénisse ! » il n’y a plus rien à craindre.

Les musulmans expliquent par les mauvais sorts tous les malheurs imprévus qui leur arrivent. Ils croient aux noueurs d’aiguillette et accusent toujours de leur impuissance l’influence d'un œil jaloux.

46. Les charmes. — Contre une cause de mal aussi pernicieuse et aussi difficile à prévenir , ils se défendent avec des talismans et des charmes (hejabs). Ils porient tous cousu à leur vêtement un amulette protecteur. Le plus estimé est la copie de quelque passage du Coran , que l’on euveloppe dans une étoffe de soie et que l’on place par-dessus l'épaule gauche. Plusieurs se contentent d’une phrase du livre sacré , qui représente Dieu comme protecteur des hommes vertueux , ou bien des quatre-vingt-dix-neuf noms et titres du prophète. Les Égyptiens attribuent à l’alun une grande vertu contre le mauvais œil. Les femmes font beaucoup de cas d’un mélange de plusieurs substances préparé et vendu seulement pendant les dix premiers jours du mois de moharrem , et qui est appelé #elyah moubarakeh (storax bénit). On regarde encore comme des talismans la poussière recueillie sur la tombe du prophète , l'eau de la fontaine sacrée de zem-zem située dans le temple de la Mecque , et des morceaux de la couverture de la Caaba.

Les marchands du Caire placen! devant leurs bou-

tiques des inscriplions pieuses pour se mettre sous la protection divine ; ce sont les formules : «Il n’y a de Dieu que Dieu, Mahomet est son prophète; » « Au nom de Dieu le compatissant, le miséricordieux ; » ou des phrases du Coran , telles que celle-ci : « Nous Vavons véritablement accordé une grande victoire ; » ou bien des invocations dans le genre des suivantes : « O toi qui nous ouvres les portes de la prospérité ! à toi le sage ! à toi qui subviens à nos besoins! à toi * le souverainement bon! » Ces exclamations sont prononcées en général par les marchands lorsqu'ils ouvrent leurs boutiques.

Souvent les maisons particulières sont mises sous la tutelle divine par des inscriptions sculptées ou peintes sur la porte; telles que : « O Dieu! » « Le Créateur est l'Éternel ; » « Il est le Créateur et l'Éternel. » Audessus de la porte, on pend quelquefois des aloës, auxquels on attribue la vertu de neutraliser les effets du mauvais œil.

47. Songes. — Les Égyptiens lisent avec un religieux respect dans les songes les présages de l’avenir. Ils ont des traités où les rêves sont interprétés. Lorsqu’une personne dit à une autre : «J’ai fait un songe, » « Puisse-t-il avoir été de bon augure!» répond celle-ci.

48. Jours fastes et néfastes. — Ils comptent des jours malheureux et des jours heureux. Les premiers sont le dimanche, la nuit du dimanche au lundi, pendant laquelle est mort le prophète ; le mardi, appelé jour du sang parce que plusieurs martyrs de l’islanisme ont péri ce jour-là , et le samedi, le plus sinistre de tous. Les jours heureux sont le lundi, consacré

aux mariages ; le jeudi, appelé e/-moubarac (ou le béni), et le vendredi, qui est le premier de tous : c’est le sabbat des musulmans. On le choisit de préférence pour la consommation des mariages ; on lui donne l’épithète de el fadileh (Yexcellent). Le mercredi est indifférent. Il y a aussi dans l’année certains jours heureux et certains jours néfastes. Le pire de ceux-ci est le dernier mercredi du mois de safer, pendant lequel beaucoup de personnes se font un scrupule de sortir de leurs demeures, de peur de subir quelqu’une des nombreuses afflictions qui tombent ce jour-là sur l'humanité.

49. Divination. — Lorsque les musulmans sont embarrassés pour prendre une détermination, ils remettent aux combinaisons fortuites de quelques pratiques superstitieuses le soin de la leur indiquer. Ainsi ils vont chercher une réponse à leurs doutes dans une espèce de table de Pythagore nommée zaïrgeh. Le zaïrgeh comprend cent petits carrés dans chacun desquels se trouve écrite une jettre arabe. Voici comment on s’en sert : on lit d’abord le premier chapitre du Coran et le cinquante-huitième verset du sixième : « En lui sont les clefs de toutes choses ; personne ne les connait que lui. Il sait tout ce qui est sur la terre et sur la mer. Il ne tombe pas une feuille sans qu’il le sache. Il n'y a dans les entrailles de la terre ni un grain de sable , ni une chose verte , ni une chose sèche, qui ne soient écrits. » On place ensuite le doigt sur le tableau sans regarder , on écrit la lettre sur laquelle on est tombé , et à la suite , en les alternant d'après des règles déterminées , toutes celles qui se

MOEURS ET USAGES DES MUSULMANS. Gr

trouvent dans la même colonne verticale ainsi que les lettres que renferme la cinquième colonne à droite de celle que le sort a désignée. L’assemblage de ces caractères compose des mots qui expriment un conseil. Ceux qui font les zaïrgehs disposent en général leurs lettres de manière à donner quatre réponses négatives pour une affirmalive.

Quelques personnes demandent au Coran lui-même un oracle décisif : elles laissent tomber et s'ouvrir au hasard le livre saint , et prennent pour arbitre de leur détermination la septième ligne de la page à droite. Si le sens qu’elle forme est calme et pacifique , la réponse est affirmative : si elle exprime la coïière divine ou quelque malédiction , l'arrêt du ciel est contraire.

Beaucoup de musulmans interrogent l'avenir de la manière suivante : ils font filer entre leurs doigts les grains d’um rosaire (sebbah) en disant au premier qu'ils touchent : « J’affirme la gloire absolue de Dieu, » au second : « Honneur à Dieu! » au troisième : « 1] w’y a de dieu que Dieu. » Et ils répétent ces expressions dans le même ordre jusqu’au dernier grain. Si la première exclamation tombe sur celui-ci, la réponse est favorable ; si c’est la seconde , elle est neutre ; si c’est la troisième , elle est négative.

Ainsi ce peuple fataliste a peur de faire usage du libre arbitre que la nature a donné à l’homme ; il redoute de prendre la responsabilité de ses déterminations ; afin de se soumettre plus absolument aux conséquences qu’elles peuvent avoir , il s'incline avec une paresseuse et aveugle abnégation devant le caprice du hasard , qu’il regarde comme la volonté de Dieu. Qui

sait combien de grands événements, des événements qui ont ému le monde , ont été décidés par la manière dont les grains d'un chapelet auront couru entre les doig's d’un vizir superstitieux ! Qui sait combien de fois le sort des hommes et des empires a été joué . comme à la belle lettre, par des sultans irrésolus ou timides !

50. Magie. — L'Égypte est la terre des magiciens. On se souvient de ceux qu’entrelenaient les Pharaons et qui entrèrent en lice avec Moïse. Leurs successeurs actuels n’ont pas hérité de leur puissance. Les sortiléges se réduisent aujourd’hui à la nécromancie. Les sorciers et les sorcières se bornent à peu près à deviner la bonne aventure ; quelquefois iis évoquent les morts ou les vivants, qu'ils font voir dans un miroir cabalistique formé d’une tache d’encre, sur un carré de papier , par un enfant que choisit celui pour lequel expérience est préparée. L'enfant décrit les personnages que fait passer devant lui la puissance du magicien : il ne manque pas de gens crédules qui affirment l’exactitude des portraits qu’il trace de vive voix. Parmi les Européens attirés par la curiosité à ces scènes grossières , les Anglais surtout sont portés à avoir foi à leurs résultats , aussi merveilleux , s'ils étaient vrais, que ceux du magnétisme. L’exact et judicieux auteur des Wanners and Customs of the modern Egyptians , M. W. Lane, décrit avec complaisance les procédés des nécromants égypüens , et ne se montre pas sceptique à l'égard des résultats qu'ils obtiennent.

Les musulmans d'Égypte croient que les opérations magiques peuvent être faites en vertu du bon ou du

mauvais principe. Dans le premier cas, leur théorie. appelée er Rouhany , reçoit l'épithète de rahmany (divine) , et dans le second celle de scheytany (satanique). La magie rahmany, faite dans un but moral, ne se sert que de moyens avoués par la religion. La scheytany appelle à son aide les génies impies et malfaisants pour de mauvaises fins.

51. Astrologie. — L’astrologie a des adeptes parmi les Égyptiens ; ils l’appellent äm-en-nougoum (science des étoiles). Ils suivent les règles qu’elle prescrit pour ürer les horoscopes, déterminer les périodes favorables aux entreprises , et deviner le signe du zodiaque sous l'influence duquel une personne se trouve placée. Les astrologues prétendent aussi, en traçant sur le sable certains signes dont ils ont la clef, deviner le passé, le présent et l’avenir.

52. Alchimie. — Il y a encore eu Égypte un assez bon nombre d’alchimistes qui usent leur vie, leur fortune et celle de quelques dupes, à la recherche de la pierre philosophale. Les Arabes se sont les premiers adonnés à ces expériences dont le but est absurde, mais au bout desquelles la science a recueilli l’une de ses branches les plus utiles, la chimie,

Les Égyptiens qui se vouent à la découverte du grand arcane sont persuadés que le succès couronnerait leurs travaux , s’ils pouvaient passer, sans sommeil, sept jours et sept nuits; mais on conçoit que personne n'ait pu arriver à vaincre pendant si longtemps ce besoin impérieux de la nature.

55. Bohémiens. — Cette race singulière et mystéricuse , qui promène son vagabondage à travers toute

l'Europe , a aussi des représentants sur les bords du Nil. Les bohémiens d'Egypte forment une caste à part. Ils ne se mélangent pas avec les autres habitants. Le type de leur physionomie est bien distinct; leur teint est plus basané que celui des Arabes. Ils parlent une langue autre que celle du pays. Musulmans de nom, ils ne pratiquent pas l’islamisme. Ils errent de ville en ville, de village en village, par famille ou par troupe. Les hommes sont en général bateleurs; les femmes, que l’on reconnait à leur costume original, disent la bonne aventure; elles parcourent les campagnes et les villes portant sur l'épaule une besace en peau de chèvre ou de gazelle, qui contient des amulettes, des médicaments , des serpents, débitent des remèdes pour tous les maux, ont en leur pouvoir des secrets qui donnent la fécondité aux femmes, et annoncent par leurs cris répétés les merveilleux trésors qu’elles tiennent à la disposition du public.

54. Psylles. — Les ophiogènes , ou enchanteurs de serpents de l égypte, ont été renommés de tout temps. Strabon en parle; Prosper Alpin a été témoin des singuliers effets de leur art; et la plupart des voyageurs modernes qui ont visité l'Égypte ont été également frappés de la familiarité avec laquelle ils mamipulent les reptiles et les animaux venimeux.

Les psylles vont de maison en maison , évoquant et charmant les serpents qu’elles peuvent renfermer. Ils prétendent les attirer à eux par une vertu particulière. Arimés d’une courte baguette, ils entrent dans lappartement qu'ils doivent purger de ces hôtes venimeux , font claquer leur langue, crachent sur le sol, et pro-

noncent la conjuration suivante : « Je vous adjure par Dieu, si vous êtes dehors ou dedans, de paraitre ; je vous adjure par le plus grand des noms : si vous êtes obéissants, paraissez; si vous désobéissez, mourez! mourez! mourez! » Le serpent, docile à cet ordre, déloge sur-le-champ , il sort d’une fissure de la muraille ou du parquet.

Quoique des personnes d’ailleurs très-éclairées aient cru aux artifices des psylles , j'avoue que, souvent témoin de leurs expériences, je n’ai jamais été complétement salisfait. J’ai toujours eu lieu de les soupconner de supercherie. Il m'a été prouvé que plusieurs fois ils avaient trouvé le moyen, avant l'opération, de faire introduire adroitement des serpents dans la pièce où ils devaient les évoquer. D’ordinaire comme les serpents, disent-ils , craignent le jour , ils vont les chercher dans des appartements obscurs où, à l'abri d’une sévère surveillance , ils peuvent exercer en sûreté leur escamotage. Ils cachent leurs serpents sous les aisselles, et leur dextérité est si grande qu’on peut lui faire honneur de l’enchantement , sans avoir besoin de recourir à la supposition d’un secret imaginaire.

Ilya,en Égypte, fort peu de serpents venimeux. Les psylles ont toujours soin d’arracher les dents à ceux-ci ; ils placent des scorpions entre leur tackyeh et leur têle rasée, mais ils leur enlèvent nina ant le pouvoir de nuire.

55. Croyance aux superstitions. — Les superstitions ne sont pas seulement en crédit parmi le peuple. Les musulmans le plus haut placés partagent souvent lerreur de la foule ignorante.

62 x MOEURS ET USAGES DES MUSULMANS.

li m'arriva un jour, en me rendant chez Ibrahim- Pacha avec plusieurs généraux égyptiens , de faire à l’un d’eux l'éloge du cheval qu’il montait. Mes paroles furent accueillies avec méfiance. À peine avions-nous avancé de quelques pas, que le cheval, que j'avais maladroitement loué, s’abattit. Je m’empressai d'aller offrir mes secours au cavalier démonté , je lui demandai quelle avait été la cause de cet accident. « Oh! me dit-il en souriant d’un air de demi-mystère qui trahissait son irritation, je sais bien ce que c’est. » Et je compris que je venais de lui donner un nouvel argument en faveur de la croyance au mauvais œil.

Mohammed-Bey, le premier ministre de la guerre . du vice-roi, cet homme remarquable qui avait été le compagnon de fortune de Méhémet-Ali et se trouvait associé à toutes ses œuvres, entretenait chez lui, avec le plus grand soin et la déférence la plus respectueuse, un de ces lunatiques à qui leurs bizarres manies donnent le caractère et l’autorité de la sainteté. Cet ouely se nommait Cheëk Youssouf. Un jour qu'il l'avait fait enfermer dans un cachot, tandis qu'il le croyait au fond de sa prison , Mohammed-Bey le rencontre se promenant avec flegme dans les rues du Caire comme si de rien n’était. Le ministre vit dans ce fait un miracle, preuve éclatante de la sainteté de Foussouf, et dès lors professa un religieux respect pour un homme aussi manifestement favorisé du ciel. II le faisait manger à sa table , et lui permettait toutes les licences. La manie de ce santon était de demander cinq paras à toutes les personnes qu’il rencontrait ; il donnait un soufflet à celles qui lui refusaient cette légère

aumône. Il découpait les petites pièces de monnaie qu'il prélevait sur la piété ou la timidité des habitants du Caire et en distribuait les fragments aux domestiques. Mohammed-Bey lui fit construire un tombeau à côté du sien, et aujourd'hui les restes mortels du pauvre santon Youssouf reposent sous la coupole qui couvre ceux de l’illustre kyaya de Méhémet-Ali.

Les chrétiens et les juifs indigènes subissent tellement l'influence des superstitions répandues parmi leurs compatriotes musulmans, qu'ils vont jusqu’à avoir confiance dans la puissance miraculeuse des santons. Les plus ignorants invoquent leur intercession , comme s'ils avaient acquis la sainteté dans la pratique de leur culte.

56. La sibylle de Méhémet-Ali. — Le vice-roi semble devoir montrer en tout la supériorité de son intelligence. Il a su , dans un grand nombre de circonstances , secouer le joug des préjugés absurdes devant lesquels ses coreligionnaires courbent humblement la tête. J'en citerai un exemple intéressant. Dans le commencement de son règne , lorsque sa puissance n'était pas encore affermie, une espèce de sibylle parut au Caire et se fit un grand nombre de prosélytes. On disait qu’elle avait à ses ordres un esprit familier, dont elle faisait dans l'obscurité toucher la main et entendre la voix mystérieuse. C'était surtout parmi les soldats et leurs chefs qu’elle comptait de dévoués partisans. Méhémet-Ali fut curieux de savoir à quoi s’en tenir sur le compte de cette magicienne dont l'influence pouvait devenir dangereuse. Il la fit venir dans son palais et lui dit qu'il désirait converser avec son génie. Elle

consentit à montrer au vice-roi sa puissance. C'était la nuit : on éteignit les iumières dans le mandarah où se trouvaient réunis les principaux officiers. Méhémet- Ali avait averti ses serviteurs d’apporter de la lumière aussitôt qu'il en demanderait. La sibylle évoqua son esprit. Le djinn répondit, et sa voix caverneuse, comme celle d’un ventriloque , semblait sortir de la muraille. Il donna sa main à baiser au pacha , mais celui-ci, la saisissant fortement, demanda aussitôt des flambeaux. Il tenait la main de la prétendue magicienne qui, voyant sa supercherie découverte, implora sa grâce. Les assistants , étonnés de l’audace du vice-roi qu’ils regardaient comme irréligieuse, commencçaient à murmurer. Le pacha, après leur avoir reproché leur crédulité grossière , ordonna que l’on allât jeter la jongleuse dans le Nil. Les officiers voulurent s’y opposer, mais Méhémet-Ali vainquit leurs scrupules , en leur disant que, si elle avait réellement à son service un esprit tout-puissant, il ne la laisserait pas se noyer; que si, au contraire , elle n’en avait pas , elle serait

justement punie d’avoir abusé sans crainte de la pitié des fidèles.

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