ARRÊT CONTRE LE PARFAIT MONARQUE
Le 3 mai 1776, nouvel arrêt contre un livre de l'école économiste : Le Parfait Monarque , par Lanjuinais, qui contenait un éloge de l'empereur Joseph II. Cet arrêt avait été rendu sur les conclusions conformes de l'avocat général Séguier, « qui avait traité les économistes de prédicants insensés et furieux , osant se promettre de détruire tous les gouvernements, sous prétexte de les réformer *^^\ » Cette attaque directe contre Turgot'^^ fut relevée par le ministre, dont tous les plans de réformes échouaient devant cette égoïste et intraitable oligarchie des parlementaires. Leur opposition et les menées des privilégiés décidèrent de Malesherbes, l'ami et le collègue de Turgot, à donner sa démission. « Plus heureux que moi, lui dit Louis XVI avec un soupir, vous pouvez abdiquer'-'^'. » Malesherbes était un sage à la façon antique, chez qui l'action n'était pas à la hauteur de la pensée. Son administration ne répondit pas à ce que semblaient promettre les belles remontrances du président de la Cour des aides; aussi quitta-t-il sans peine le pouvoir qu'il n'avait accepté que sur les instances du roi^'*', dont il ne devait plus que défendre la tête et partager la mort.
Turgot ne votilut pas abandonner le poste où il pouvait faire du bien. Il attendit sa révocation; elle ne tarda pas à venir. Louis XVI, qui avait dit, au mois de février 1776, à son ministre : « Il n'y a que votis et moi qui aimions réellement le peuple *^^\ » et qtii lui avait écrit, moins de deux mois après, le 15 avril : « Votre administration
(1) Hardy, 3.211. — Bacliaumont, 9.118. — ^2) Soulavie , Mémoire sur Louis XVI, 3.96. — (3) Hello, Phil. de l'Hist. de Fr., 26.377. — Martin, Hist. de Fr., 305. — (4> Louis XVl lui avait écrit : « Monsieur Turgot m'a rendu compte de vos répugnances à accepter la place qui vous est offerte; mais je pense toujours que votre amour pour le bien public doit les vaincre.... Je crois que cela est absolument nécessaire pour le bien de l'Etat. » Lettre citée par Trognon, Hist. de Fr., 5.557. — (5)Montyon, Le rninist. des finan., 192. — Feuillet de Conches, Louis XVI, 1.80. — Senac de Meilhan , Du gouv. de la Fr. avant la re'vol., 153. — Trognon, Hist. de Fr., 5.559.
274 RENVOI DE TLRGOT 0'''^)
bienfaisante vous fait honneur ; continuez à faire le bonheur de la France, et a'Ous ferez celui d'un roi qui ne veut être que le père de ses sujets '^>, » n'eut pas la fermeté de le soutenir. On lui fit entrevoir dans les réformes de son ministre la subversion de la monarchie , parce qu'il voulait tarir la source des abus, et il le renvoya. Le 12 mai 1776, Turgot écrivit au roi : « J'ai fait, Sire, tout ce que j'ai cru de mon devoir, en vous exposant, avec une franchise sans réserve et sans exemple, les difficultés de
la position où j'étais et ce que je pensais de la vôtre
Tout mon désir est que vous puissiez toujotirs croire que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas''^\ »
La cour, les parlementaires et tous les privilégiés se réjouirent de la disgrâce de Turgot, tandis que Voltaire lui adressait l'épître : A un Homniej et André Chénier le célébrait dans son Hymne à la France. Voltaire et Chénier étaient la voix de la postérité à l'égard du savant et hardi ministre « qui, d'après Malesherbes, avait le cœur de L'Hôpital et la tête de Bacon <^. »
Turgot était parvenu à rétablir l'éqtiilibre des btidgets, cet idéal vainement poursuivi et promis par tous ses prédécesseurs, mais il n'avait pas eu le temps d'appliquer le système politique qu'il avait conçu. Pour aider et éclairer le gouvernement, il avait imaginé un vaste système d'assemblées. Les municipalités des communes devaient envoyer des délégtiés à l'assemblée d'arrondissement , les assemblées d'arrondissement à l'assemblée de la province, et enfin les délégués des assemblées provinciales devaient former la grande municipalité du royatime, chargée de
(1) Babié de la Platière, Louis XVI peint par lui-rnême. Le roi ajoutait : a J'ai lu votre mémoire, il est rempli de vues sages et utiles, mais je crains que ce ne soit là encore le rêve dun homme de bien. » — i2) Martin. Histoire de France, 16.380. — Duruy, Rist. cleFr., 302. — (3) Martin, Hist. de Fr., 16.382 — Tissot, Hist. de la recoL. 1.238.