LE PRÉSIDENT LE PELETIER DE ROSAMBO
« rejeton, cet héritier de tant de rois, destiné à faire un « jour le bonheur de la France et à perpétuer dans son « sein les vertus et le sang d'Henri IV (i). »
Ces protestations, si ditFérentes des protestations antérieures, décèlent les regrets, les désirs et l'impuissance des magistrats. Elles avaient été confiées au président à mortier Le Peletier de Rosambo. Ce digne et ferme magistrat avait écrit surTenveloppe qui les renfermait les noms de messieurs Bochardde Saron, deGourges, Gilbert, d'Ormesson et de Champlàtreux, pour qu'elles fussent remises par madame de Rosambo, dans le cas où il viendrait à mourir, à celui de ces messieurs qui se trouverait à cette époque le plus ancien président du Parlement. La découverte de ces actes secrets du Parlement, due à la trahison d'un vieux serviteur du président Le Peletier de Rosambo, que les sociétés populaires avaient perverti, remit en mémoire les protestations des Parlements de Toulouse, de Metz, de Rouen et de Rennes, et réveilla la fureur des comités de salut public et de sûreté générale. Ils résolurent que tous les membres des Parlements seraient traduits devant le tribunal révolutionnaire et envoyés à l'échafaud. Le P'" floréal an II, en elfet, le président de Rosambo et vingt-quatre autres magistrats, dont seize du Parlement de Paris^^^, six du Parlement de Toulouse*'^', deux de la Cour des aides (^' et le colonel commandant l'hôtel des Invalides '^*, comparurent en la salle de l'Egalité, appelée auparavant salle Saint-Louis, devant le
(1) Mortimer Ternaux, Hist. de la Terreur, 1.303. — (2) Mortirner Ternaux, Histoire de la Terreur , 1.312. — (3) Segla, Cussac, Montégut , Balzac, F^rmy, Lafont, Rigault, Prudhomme , Histoire des crimes de la Révolution, 2.16. — (4) Hocquart et Henri Guy Sallier, ce dernier eut beau dire que ce n'était pas lui, président à la Cour des aides, mais bien Guy-Marie Sallier, son fils , conseiller au Parlement, qui avait signé la protestation incriminée, il n'en fut pas moins guillotiné. Campardon, Le trib. re'vol. de Pari,<,l. 30ô. — Prudhomme, Hist. des crimes de la re'voL, 2.16. — (5) Le comte de North, Prudhomme , Hlst. des crimes de li re'vol., 2.16
tribunal qui devint l'instrument de la tyrannie la plus cruelle que la France ait eu à subir '^'.
Les magistrats du Parlement de Paris se composaient du premier président Bochard de Saron (Jean-Baptiste)^ âgé de 64 ans; des présidents à mortier de Gourgnes (Armand-Guillaume-François), âgé de 57 ans; Le Peletier de Rosamho (Louis), âgé de 46 ans; Mole de Champldtreux (Edouard-François-Mathieu), âgé de 34 ans ; Lefèvre Œ Ormesson de Noyseau (Anne-Louis-François de Paule), âgé de 42 ans; des conseillers Lenoir de Vilmilan (Michel- Etienne), âgé de 38 ans ; Duport (François-Mathieu), âgé de 76 ans; Frédy (Henry-Louis), âgé de 74 ans; Dupuis de Marcé (Charles- Jean-Pierre), âgé de 69 ans; Fagnier de Mardeuil (Léonard-Louis), âgé de 59 ans; Pasquier de Coidcms (Etienne), âgé de 58 ans ; le président des requêtes Rolland d'Erceville (Barthélémy-Gabriel), âgé de 64 ans; le président des enquêtes Bourrée de Corheron (Pierre-Daniel), âgé de 77 ans; les conseillers Oursin de Bure (Jean-Baptiste-Louis), âgé de 47 ans; Rouhette (Jean-François-Marie), âgé de 27 ans; Camus de la Guihourgère (Louis-Népomucène-Marie-François), âgé de 46 ans. Ces magistrats étaient accusés « d'avoir signé « ou approuvé des protestations tendant à méconnaître « la liberté et la souveraineté du peuple^, à calomnier la « représentation nationale et à ramener le règne de la « tyrannie (^*. »
Une pareille imputation entraînait toujours la mort des accusés; aussi, le président Le Peletier de Rosambo, en entendant la lecture de la protestation de la Chambre des vacations, dont l'enveloppe portait la suscription des
(1) Le tribunal révolutionnaire, œuvre spéciale de Robespierre, n'était astreint à l'observation d'aucunes formes. Jugeant sans recours et ne prononçant qu'une peine, la mort , ri refusait en outre tout défenseur aux accusés. — (2) Campardon , Le Tribunal résolut., 1.305. — Mortimer Ternaux, Hist. de la Terreur, 1.310. — Arch. de la nation, c. W, 349, dossier 703 bis. —
noms de ses malheureux collègues, se retourna de leur côté et leur exprima sa douleur de les avoir ainsi entraînés dans sa perte. « Je vous rends grâce, lui répondit le « premier président Bochard de Saron , et je vous « remercie de la confiance dont vous m'avez honoré et « que je me serais elforcé de mériter, en ne cessant de « vous prendre pour guide '-^^ » Tous les accusés adhérèrent à ces paroles, et quand Coffinhal demanda au président Le Peletier de Rosambo ce qu'il voulait faire de la protestation : « La reraettre, atant de mourir, répondit-il, au plus ancien de la compagnie, » et tous les magistrats ajoutèrent cette phrase si connue dans les délibérations parlementaires : « et moi de même, » aussi simplement qu'ils l'auraient fait sur leur banc de la Grand'Chambre.
Le jour même de leur comparution devant le tribunal révolutionnaire, les vingt-cinq magistrats, dont le procès avait à peine duré trois heures, étaient exécutés sur la place de la Révolution, et, parleur calme et leur indilFérence en face de la mort, ils apprenaient à tous comment il fallait y marcher (2>
Pendant que le crieur public annonçait encore au peuple l'atFaire des présidents et conseillers des ci-devant Parlements de Paris et de Toulouse, le tribunal révolutionnaire jugeait et envoyait immédiatement à l'échafaud deux magistrats du Parlement de Bourgogne, et quatre autres accusés, dont un clerc de notaire âgé de vingt-six ans<3^ Le lendemain, comparaissait l'ancien premier président de la Cour des aides de Paris, l'auteur des célèbres Remontrances de 1771 , M. de Lamoignon de Malesherbes (Chrétien-Guillaume), conseiller d'honneur, âgé de 73 ans, que la liste des condamnés qualifie de
(]) De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.663. — (2) De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.668. — (3) De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.665.
« ministre de l'Etat et depuis défenseur officieux du tyran Louis XVI. » Il était accompagné de M""^ de Rosambo, sa fille, dont le mari avait péri la veille, deM'"^ de Chateaubriand, sa petite-fille, et de M. de Chateaubriand, époux de cette dernière. En sortant de la prison, M. de Malesherbes heurta une pierre qui le fit chanceler. « Voilà, s'écriat-il, un mauvais augure ; à ma place un Romain serait rentré *^^'. » Il ne rentra point : son voyage devait s'achever. M""® de Rosambo, ayant aperçu M'^'' de Sombreuil, lui dit : « Mademoiselle, vous avez eu le bonheur et la « gloire de sauver la vie à votre père, et moi j'ai la « consolation de mourir avec le mien^^>. »
Avec eux périrent^Jacques Diival cVEpr^émesnil, conseiller aux enquêtes, âgé de 48 ans, si populaire en 1788, et le député Lechapelier, l'un des implacables ennemis du Parlement (^>. « Auquel de nous deux, dit celui-ci en « quittant la Conciergerie,, vont s'adresser les huées ? » « A tous deiix'^\ » répondit d'Eprémesnil, qui jugeait mieux que Lechapelier l'esprit de la Terreur; et ils marchèrent ensemble à l'échafaud, sans échanger une autre parole.
Ces exécutions politiques, ces rigueurs aussi atroces qu'inutiles, ne furent pas les seules qui atteignirent les anciens magistrats, à une époque où l'on se joua ouvertement et sans pudeur de la vie des hommes (^\ Ils payèrent largement leur tribut aux malheurs du temps. Trente-cinq membres du Parlement de Paris furent successivement immolés. Ce furent, outre ceux dont nous avons déjà donné les noms, le président honoraire Hariague de Giiiheville, âgé de 12 ans(^^; le président des
(1) Campardon, Le trib. révol. de Paris, 1.307. — (2 Riouffe, Mém., 6Q.
— Hello, Phil. de l'Hist. de Fr., 312. — De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.667.
— (3) Arch. de la nat., c. W, 351, dossier 713. — (4) Riouffe, Mém. d'un détenu, 86. — Campardon, Le trib. révol. de Paris, 1.307. — (5) Dauban , Les prisons de Paris, 109. — (6j Le 18 avril 1794.
(1794) LES MAGISTRATS DEVANT LK TRIBUNAL aÉVOIATIOXNAIRE 437
enquêtes Le Rehours (Jean-Baptiste), âgé de 47 ans (i) ; les conseillers honoraires Augran dAlleray (Denis-François (2)j Lambert (Claude-Guillaume), ex-contrôleur général (3); JidUen (Jean-Baptiste), ex-intendant, âgé de 80 ans<-^'; l'abbé Radix (Jacques-Louis) *^-^'; les conseillers en exercice Langlois de Pomeuse (Auguste-Henri), âgé de 50 ans *^'; Fourmestran de Brisseuil (Ignace-Joseph), âgé de 52 ans'"'; Tiion de Villotran (Jean-Baptiste- Maximilien-Pierre), âgé de 61 ans*^*; Trudaine de Montigny (Charles-Louis), âgé de 29 ans*-^' ; Trudaine de la Sablière (Charles-Michel) âgé de 2S ans*i'^>; Serres de Saint-Roûian (Jacques), âgé de 50 ans*^^*; enfin, le conseiller Fréteau de Saint-Just (Emmanuel-Marie-Michel- Philippe), âgé de 49 ans'i-', que son exaltation philanthropique avait lié pendant quelque temps à la cause de la démagogie, mais qui avait su éviter les derniers excès. Acquitté une première fois, à cause de ses sentiments bien connus, le comité de salut public ordonna qu'il serait traduit de nouveau « avec les conspirateurs des Parlements. » Il supporta dignement le sort de ses collègues, qui n'avaient jamais failli, et dit seulement à l'un d'eux : « De notre temps nous étions fidèles à la maxime : « non bis in idem. » L'ancien avocat général Hérault de Séchelles (Marie- Jean), âgé de 34 ans, avait été compris dans l'affaire de Danton et condamné à mort le 5 avril 1T94. Ysabeau de Monual (Etienne-Timoléon) , âgé de 56 ans, greffier en chef du Parlement, fut également condamné à mort le même jour que les conseillers Bourrée de Corberon et Jullieii^^^K On raconte que l'accusateur pu-
(1) Le 14 juin 1794. L'un de ses petits-fils est actuellement curé de la Madeleine à Paris. — (2) Le 28 avril 1794. — (3) Le 27 juin 1794. — (4) Le 7 juillet 1794. — (5) Le 9 juillet 1794. — (6) Le 28 avril 1794. — (7) Le 14 juin 1794. — (8) Le 14 juin 1794. — (9) Le 26 juillet 1794. — (10) Le 26 juillet 1794. — (11) Le 27 juillet 1794. — (12) Le 27 juillet 1794. — (13) Le 7 juillet 1794. — On ne se donnait pas la peine de transporter les restes des victimes dans un
blic^ Fouquier-Tinville , ayant demandé à Ysabeau de Monval s'il reconnaissait l'endroit où il se trouvait : « Om', « répondit de Monval, c'est ici que naguère la vertu ju- « geait le crime, et où le crime aujourd'hui juge Vin- « nocence^^K » Le 9 thermidor 1794 périt le trop célèbre Goëzman, conseiller du Parlement Maupeou^^'.
Les Parlements de province comptèrent également un grand nombre de victimes. Tous montrèrent le même calme et la même fermeté en allant au supplice. Après avoir rendu au pays les services les plus signalés, ils rachetaient les erreurs et les fautes, où l'esprit de corps et l'entraînement des circonstances les avaient précipités, par l'intrépidité de leur héroïsme en face de la mort. « J'ai vu, dit un de ceux qui ont échappé à ces immola- « tiens, quarante-cinq^^) magistrats du Parlement de Paris « et trente-trois du Parlement de Toulouse '^^, allant a la « mort du même air qu'ils marchaient autrefois dans « les cérémonies imhliques. »
Ils ne pouvaient succomber avec plus de courage, avec plus de dignité, et c'est à juste titre que leur mémoire est restée chère à la France.
des cimetières de la ville; le temps pressait, et la hache allait plus vite que la pioche du fossoyeur. On creusa sur le chemin de St-Mandé et dans le voisinage du monastère de Picpus en ruine , un trou de trente pieds carrés, et on entassait pêle-mêle les suppliciés de chaque jour. Point de cercueil , point de linceul, pas une marque qui put un jour permettre aux familles de reconnaître leurs morts et de leur procurer une autre sépulture. Depuis, à l'aide de souscriptions des familles des victimes une chapelle et un monastère de l'Adoration perpétuelle ont été élevés sur ce nouvel Haceldama. Le nombre des victimes inscrites sur des plaques de marbre dans la chapelle est de 1,370. De Noailles, Anne-Paul-Doininique de Noailles marquise de Montagu, 340 à 349.
(1) DeBastard, Les Pari, de Fr., 2.663. — (2) De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.700. — (3) Riouffe , Mérn. d'un détenu, 84. Cet écrivain se trompe sur le nombre des victimes du Parlement de Paris, qui ne fut que de 35 ; mais son témoignage sur leur calme et leur courage n'en est pas moins précieux. De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.688. — (4) Cette fière compagnie « la royauté du midi » comme l'a appelée Michelet paya ainsi à la révolution un tribut proportionné à son importance et à sa grandeur historique,