ÊTRE POSITIF. — ÊTRE SUPÉRIEUR. — HUMANITÉ
Aujourd'hui, l'homme , désabusé de la recherche des causes, limite la science aux lois de l'ordre universel, et la philosophie à leurs relations avec l'humanité. Il ne s'inquiète plus de l'origine du monde; il retire à la Divinité le trésor sacré dont elle fut si longtemps l'idéal dépositaire, et le place sous la sauvegarde de l'humanité elle-même, qu'il adore directement sans l'intermédiaire divin. Dès lors, toutes les barrières tombent, tous les dissentiments s'eflFacent. Loin de combattre la religion, l'intelligence régénérée la développe à mesure qu'elle pénètre davantage les conditions de l'humanité. L'activité consacre ses meilleurs efforts à la servir, le cœur ses meilleurs sentiments à l'aimer; de sorte que le problème social, la conciliation du sentiment, de l'intelligence et de l'activité, se trouve enfin résolu.
Aujourd'hui, la marche systématique de l'humanité nous est dévoilée par la loi sociologique des trois états. L'étude de l'ordre extérieur nous fait assez connaître le milieu où l'humanité se
développe. Ilfaut encore à l'homme une foi religieuse déterminant ses relations avec elle, afin de la mieux comprendre^la mieux aimer, la mieux servir. C'est le procédé général, sauf que les bases des autres religions étaient révélées et non démontrées, fictives au lieu d'être réelles. Aussi s'écroulent-elles depuis cinq siècles, en entraînant dans leur chute tout l'échafaudage cathoUque.
Mais nous redirons encore comme au début du chapitre précédent : Le Positivisme ne pouvait remplacer le théologisme, si, à son principe affectif, la prépondérance du cœur, à sa base rationnelle et objective, l'ordre fondamental, à son but actif, le perfectionnenlent universel, il ne joignait un centre unique qui embrasse à la fois le sentiment, l'intelligence et l'activité. Il parvient à ce centre universel en faisant converger tous les aspects positivistes vers sa grande conception de l'humanité, l'unité définitive et complète, la suprême condensation. Voilà le véritable être supérieur, ensemble des êtres passés, futurs et présents, qui concourent librement au perfectionnement de l'ordre universel, et dont la raison nous a dévoilé les conditions extérieures et intérieures de réelle existence.
DOGMK DE LA RELIGION DE l'hUMANITÉ.
Par un tel centre universel, le Positivisme devient accessible à tous les cœurs, à tous les esprits, même en évitant son préambule scientifique. Ce point est bien important et nous ne saurions trop le ïFaire ressortir, car les prolétaires et les femmes, et tant de gens privés de l'éducation encyclopédique, arriveront au Positivisme par un tel dogme, ainsi spontanément saisi.
Il renferme tous les aspects positivistes, son principe subjectif, car le Grand Être étant composé d'éléments distincts, son existence repose sur l'union mutuelle qui les lie sans calcul, en. un mot, sur la prépondérance de la sociabilité sur la personnalité ; sa base objective, car la raison nous dévoile l'histoire de l'humanité sous tous ses rapports déjà énumérés; son but actif, car l'amélioration du Grand Être pousse les hommes vers le progrès, afin de développer de plus en plus l'ordre universel, résumé dans le Grand Être, à mesure qu'il est plus connu (1).
C'est ainsi que le Positivisme devient une véri-
(1) Voirlechap. i«, p. 88, 102 et 117.
table religion dont l'humanité constitue le culte aussi intime qu'usuel. L'ancien Être suprême n'avait pas besoin de nos services. Le nouveau ne pourrait subsister sans la coopération humaine, sans le concours constant de tous les individus qui ne sont que ses divers organes. La politique consistera à le servir, c'est-à-dire à le seconder .artificiellement dans les fonctions d'ordre et de progrès qu'il accomplit naturellement. Les nouveaux philosophes étant ceux qui connaissent le mieux l'histoire de l'humanité envisagée sous tous ses aspects, seront ses nouveaux prêtres exerçant une influence spirituelle, d'autant plus grande qu'ils s'abstiendront nécessairement de toute autorité temporelle, lis destineront la science à étudier le nouveau Grand Être, afin de le modifier, la poésie à le chanter, la morale à l'aimer. L'objet universel d'adoration n'est donc plus un être absolu, isolé, incompréhensible. Nul mystère n'altère son évidence spontanée, car il ne sera dignement chanté, dignement servi, dignement aimé, que d'après une suffisante connaissance des lois naturelles qui régissent son existence.
L'ordre est le domaine du dogme et procède du passé. La philosophie première, dont nous avons
162 APERÇUS CHtflÉRAUX
énuméré les quinze lois uDiyerselles, constitue le dogme positif (1). Ce dogme se place entre le commencement et la fin du monde, deux événements dont le Positivisme écarte la cause inaccessible. On y voit Tordre extérieur, d'abord matériel, puis vital ; enfin Tordre humain collectif, puis individuel, dont Tensemble forme Tunité positive. C'est Téchelle encyclopédique ou la science, s'élevant d'abord de la mort à la vie, s'élève encore jusqu'à Thomme considéré en société, et enfin jusqu'à la morale, étude proprement dite de Thomme.
Mais il importe de montrer comment, à l'égard du Grand Être, le cœur a devancé T esprit, et comment le dogme de l'humanité a été spontanément ébauché de siècle en siècle sous ses trois aspects, afin qu'on reconnaisse qu'il n'est pas seulement un résumé systématique de Tordre universel, mais surtout le produit des aspirations humaines.
La notion de Thumanité est la seule qui ait survécu au naufrage de toutes les opinions et de tous les cultes, la seule qui s'est perpétuée de siècle en siècle, toujours s'améliorant, se complétant^
(I) Voirlanotedu chap.I'^i', p. 77.
jusqu'au jour où elle est venue former le principe universel de la religion finale. Suivons le développement de ses principaux éléments^ solidaires les uns des autres. C'est d'abord la famille. L'homme, à rorigtne du monde s'ignore lui-même ; ses facultés sommeillent, tant qu'il ne peut se lier au passé. L'instinct sexuel qui lui faisait poursuivre la femme, le laissait satisfait après l'assouvissement* Mais il devint père, et le premier cri de son enfant fut le signal de la civilisation. II comprit alors qu'il devait se dévouer à un être faible, et il s'éleva dans son cœur un respect involontaire pour la mère de celui qui avait éveillé ses instincts engourdis.
La première famille est ébauchée par un fils, un père, une mère, et dès lors l'existence domestique sépare radicalement l'homme de l'animal. C'est, en effet, parmi les animaux qu'il faudra désormais descendre pour n'y trouver aucun lien affectif durable, car il se dissout volontairement lorsque les petits peuvent chercher eux-mêmes leur nourriture.
La famille ne tarde pas à se compléter par les relations fraternelles. Le cœur achève de se dégager de son égoisme primitif. La tendresse, d'abord
suscitée par l'impulsion charnelle^ subsiste par sa propre douceur. Le dévouement conjugal, même disséminé sur plusieurs têtes chéries, se fortifie par Tamour d'un plus grand nombre d'enfants. La vie privée se sépare de la vie publique; les liens domestiques 3e resserrent, l'unité sociale, la famille se consolide. La religion ne tarde pas à lui donner une auguste sanction et à consacrer le premier concours d'opinions et de mœurs, le premier aperçu de la conception de l'humanité, le premier pouvoir temporel dans l'homme, le premier pouvoir spirituel dans la femme, la première vénération dans les enfants, sous les auspices d'une foi commune.
Ainsi constituée, la famille survit à tous les désastres politiques et s'améliore sans cesse ; on dirait que l'humanité la conserve avec soin pour servir de type à sa régénération, si le cataclysme social était possible, car leurs rapports ne sont que des rapports de similitude, et du petit au grand. Outre les analogies que nous avons fait ressortir, n'oublions pas surtout que la famille a ébauché le culte normal de la commémoration des morts. Avec quel soin religieux on y conserve la mémoire des ancêtres! Une tombe
y devient un autel! la gloire d'un aïeul rejaillit sur sa postérité ! une vraie tendance à la continuité des meilleures vertus, et non un sentiment d'orgueil inspire le culte généalogique. Un père rend le dernier soupir en proférant ces nobles paroles : ce J'ai fait comme votre aïeul; mon fils, faites comme je fis. » Honneur donc à T aristocratie €\\xi a donné au plus haut degré ces mémorables exemples ; honneur à l'ancien patriciat qui a conçu le culte des morts et donné de la famille la meilleure application !
Après s'être mutuellement assistées dans les épreuves de la vie, quelques familles, en se rapprochant, formèrent la cité, d'où naquit te civisme. Son énergie fait bien concevoir la puissance du sentiment qui en est la djernière conséquence.
Bientôt les villes forment la patrie, d'où le patriotisme : enfin, des nationalités surgit le sentiment de la fraternité universelle, l'amour de l'humanité, l'humanité elle-même. On saisit dans une telle formation l'influence du grand principe subjectif du Positivisme, naïvement appliqué, parce qu'il est indispensable; on voit dans ces phases diverses l'altruisme doipiner l'égoïsme, et la sociabilité la personnalité. U n'est pas besoin
de le faire ressortir, non plus que Tactivité s'ein — ployant à des mesures de plus en plus générales et d'intérêt public, de façon à justifier la loi de la philosophie première, suivant laquelle la sociabilité est d'abord domestique, puis civique, enfin universelle (1).
Ainsi surgit graduellement la conception de l'humanité. Le fétichisme a institué la famille par l'attachement, le polythéisme la patrie, existence composée et continue qui tendait à faire pressentir l'humanité. Dès que l'incorporation romaine fut assez développée, le Grand Être fut annoncé par l'admirable sentence : Homo sum^ et nihil hu' mani a me alienum puto. Deux siècles après, la solidarité humaine qui lui sert de base était consacrée par la devise si profonde et si caractéristique : Non sibiy sed toii genitumse credere mundo. N'était-ce pas le pressentiment d une foi commune à tous les peuples ?
On ne peut contester le civisme dont l'histoire offre tant d'exemples, encore moins l'intensité plus grande du sentiment public, du patriotisme. Oserait-on nier l'humanité 1 Elle nous environne
(1) Voir la note 1 du chap. ler, p. 78.
de toutes parts, elle inspire nos meilleures actions : par une équivoque sublime, humanité ne signifie pas seulement Tensemble de toutes les familles, des plus hautes pensées, des plus nobles senti* ments, mais encore bonté, amour universel (1).
(i) On connaît de même les deux acceptions philosophiques du mot nécessaire f signifiant inévitable onindis'pensa' ble, du mot juste, du mot peuple^ etc. {Note de l'auteur',)
Je ne puis m'abstenir, à cette occasion^ d'indiquer ici soramairement la pensée générale d'un ti'avail entièrement neuf sur la philosophie du langage^ dont Texécution rationnelle, qui ne saurait m'appartenir, serait à mes ^eux d'une haute utiUté permanente. Ce trayail consisterait en une. opération inverse de celle qu'on exécute habituellement à regard des synonymes proprement dits. Au lieu de rapprocher ainsi les mois divers qui ont des acceptions identiques ou fort analogues^ je proposerais de composer une sorte de dictionnaire des équivoques, où Ton comparerait^ au contraire, les différentes acceptions fondamentales d'un terme unique. Le double sens du mot nécessaire que je viens d'indiquer me paraît offrir un des exemples les mieux caractérisés^ soit de la nature dé cette opération nouvelle^ soit de l'heureuse influence que pourrait exercer son convenable accomplissement sur te développement graduel et l'extension universelle du véritable esprit philosophique. 11 ne faut pas croire, en effets que cette confusion apparente puisse jamais être accidentelle; on y doit toujours voir le précieux et irrécusable témoignage d'une certaine coïncidence fondamentale^ admirablement sentie par la raison publique^ en Ire les deux idées ainsi rapprochées. Si Ton pouvait^ en chacun des' cas principaux remonter jusqu'à la première époque effei^tive
L'homme juste est celui qui a le plus d'humanité !
Le dogme de la religion positive consiste ainsi dans l'histoire de l'humanité embrassée dans son quadruple aspect successif, poétique, politique, moral, et dans ses relations fatales et parfois modifiables, avec le milieu où elle vit, se meut et se transforme ; qu'on nous permette, en finissant cette explication du dogme, d'esquisser une légère ébauche des actes de foi qu'il inspire.
Au nom du passé et de l'avenir, je sais que l'humanité est le Grand Être dont les plus hautes
d'une telle moditication du langage, il en résulterait, surtout pour les temps modernes, une source importante de nouveaux documents historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine. Enfin un tel travail, exécuté aussi comparativement entre les diverses langues contemporaines, afin de recevoir tout son développement rationnel, donnerait Heu, sans doute, à de nouvelles et intéressantes remarques sur le caractère intellectuel des différents peuples. Outre les connaissances philologiques spéciales qu'exigerait cette opération philosophique, elle devrait surtout être constamment dirigée, comme tout mode quelconque d'exploration sociale, par une conception positive de la véritable marche fondamentale de l'esprit humain et de la société, sans quoi elle ne contribuerait qu'à encombrer la science d'irrationnels matériaux, déjà trop multipliés : en sorte qu'un tel travail ne saurait guère convenir aujourd'hui à nos simples littérateurs, ni môme à nos érudits. {Philosophie positive, t. IV, p. 491.)
pensées, les meilleurs sentiments, les plus grands efforts forment l'âme, et dont l'ensemble des êtres humains, passés, futurs et présents forment le vaste corps. Je ne connaîtrai jamais ni son commencement ni sa fin, mais je sais qu'elle conserve la mémoire de ses bons serviteurs et qu'elle condamne à l'oubli celle des mauvais.
Je sais que l'humanité vit dans le présent par les hommes comme nous, qu'elle a vécu dans le passé par les ancêtres que nous vénérons, qu'elle vivra dans l'avenir par nos enfants, pour qui nous travaillons, comme nos ancêtres ont travaillé pour nous.
Je sais que l'humanité consacre l'activité à l'amélioration de la terre et l'intelligence à la découverte de l'ordre matériel, de l'ordre vital et de Tordre humain. Je saîB qu'elle a dévoilé la loi du bonheur en subordonnant au sentiment l'intelligence et l'activité.
Je sais que le travail est la source de toute régénération et le remède aux vices de l'oisiveté. Je sais que le travail ne peut pas manquer.
Désabusé de tout espoir surnaturel, je m'efforce
de mériter la vie subjective de l'infaillible postérité.
Ainsi ce dogme nouveau peut être saisi sans
préparation antérieure par tous les esprits, par tous les cœurs. Ce n'est pas une vaine formule, c'est le résumé des appréciations humaines.
Culte de la reugion de l'humanité.
Si l'ordre est le domaine du dogme, l'amour est la source du culte et concerne l'avenir* Le culte doit donc prévaloir sur le dogme, parce que l'amour est le lien principal sans lequel le Grand Être n'existerait pas. Sans entrer dans aucun détail sur son évidente nécessité, car une religion sans culte serait comme une fonction sans organe, nous allons en donner une esquisse rapide en prévenant les lecteurs, attirés par cet opuscule et voulant pénétrer plus profondément dans le Positivisme, que la politique positive d'Auguste Comte a examiné, dans les plus grands détails, les aperçus que nous allons ébaucher.
Le domaine religieux se partage entre l'amour et la foi. Le dogme a construit la foi positive; l'amour construira le culte, qui a pour but d'apprendre à mieux aimer l'humanité pour la mieux servir. Le dogme correspond à l'intelligence, c'est la -partie théorique de notre religion ; le culte en est la partie pratique, embrassant le reste de notre
existence^ c'est-à-dire nos sentiments et nos actes; aussi, les habitudes relatives au culte ont-elles été toujours qualifiées de pratiques religieuses. Mais les habitudes relatives au régime ne méritent pas moins une telle appréciation, car le perfectionnement de nos sentiments n'est pas moins important que Tamélioration de nos actions. D'ailleurs, le culte et le régime ne sont plus hétérogènes comme dans l'ancienne foi, où le premier s'adressait à Dieu et le second à l'homme. La religion nous enseigne surtout à vivre pour autrui, et si nos actions sont inspirées par l'amour, elles le développeront nécessairement. Le régime appartient donc autant que le culte au domaine de l'amour; ils diffèrent du dogme beaucoup plus que ceux-ci l'un de l'autre, et le culte étant le résultat du dogme et la source du régime peut représenter toute la religion, dont se coordonnent ainsi les trois parties qui en forment le plan.
Le culte est fondé sur la commémoration du passé et sur l'idéalisation de notre vie individuelle et collective. Sa destination normale est donc, on ne saurait trop le faire comprendre, d'adorer r humanité pour la mieux servir, en nous améliorant. L'adoration ne peut donc jamais tourner au
mysticisme, puisqu'elle réagit sur nos actes, à Taide de nos sentiments. L'ensemble du culte repose sur la vie subjective, car l'idéalisation du Grand Être entraîne à considérer beaucoup plus de morts et de personnes à naître que de vivants. La population humaine se compose, en effet, de deux sortes d'éléments subjectifs, les uns, déterminés, constituant le passé ; les autres, indéterminés, constituant l'avenir. L'élément objectif, bien inférieur en nombre et en importance, leur sert de liaison. Afin de représenter le Grand Être, le culte positif doit donc développer beaucoup, dans chacun de nous, la vie subjective. La conception de la vie future en surgit immédiatement, car elle consistera à mériter de vivre après la mort* dans la mémoire de nos concitoyens et de mériter d'être incorporés à l'humanité.
Nous aurons fait comprendre l'appréciation générale du culte en caractérisant sa réaction constante sur notre principal perfectionnement. Ceux qui méditeront sur les explications précédentes sentiront avec force que le culte améliore et le cœur et l'esprit, que son influence n'est pas
moins intellectuelle que morale, moins esthétique que Scientifique. Ils comprendront aussi
qu'il avorterait s'il n'était d'abord privé, puis public.
Culte privé. — Dans le culte privé, il faut distinguer deux parties bien distinctes, le culte personnel et le culte domestique. Cette division existe dans le catholicisme où l'on voit chaque chrétien se créer des pratiques religieuses spéciales, se choisir parmi les saints plusieurs patrons joumalierâ. Le culte intime a toujours été regardé comme la base du culte domestique, de même que l'ensemble du culte privé sert de base au culte public. Il est facile de le comprendre quand on songe que le premier se rapporte à la famille, envisagée sous ses différents éléments, et le second à l'humanité. Or, l'humanité formée par le concours des familles ne serait jamais convenablement adorée, si l'on ne se préparait à son auguste culte par les hommages secrets journellement adressés à la femme, le meilleur organe tant de la famille que du Grand Être (1). Les mêmes motifs, à de moindres degrés, suffisent à prouver que les
(i) D'ailleurs l'Église ayant toujours pour première base la famille^ son culte, nécessaire pour résoudre le grand problème humain^ donnera àlasociabililc un caractère sacré. (Voir le programme, p. 442.)
cérémonies domestiques manqueraient de ferveur et d'éclat, si elles n'étaient préparées dignement par des effusions individuelles.
Le culte intime repose sur l'adoration des anges gardiens, ministres et représentants du Grand Être. Ils sercMit choisis dans le sexe affectif qui seul peut figurer dignement l'humanité, dont il est la providence morale. C'est le moyen de sanctifier l'influence personnelle quelafemme, àla hauteur de sa mission, développe sans cesse au sein de sa propre famille. La secrète adoration des types féminins, nous préservant de la corruption morale qui est la suite inévitable de tous les travaux, tant physiques qu'intellectuels, où se développent des forces personnelles, fera graduellement prévaloir sur l'égoïsme comprimé les épanchements de l'altruisme. La mèrCj^ l'épouse et la fille doivent être nos anges gardiens, en idéalisant notre existence purifiée et faisant surgir en nous la vénération, l'attachement, la bonté. Elles représentent le passé, le présent et l'avenir, la solidarité générale entre les supérieurs, les égaux et les inférieurs, et maintiennent l'harmonie entre elles en reconnaissant la douce présidence de l'ange maternel. Ces types vénérés restent toujours complets, car la
mort ne fait pas de lacune parmi eux; si l'un d'eux disparait objectivement, il ne cesse pas de vivre subjectivement et se revêt alors de toute son influence. La tendresse naturelle des femmes ne saurait les dispenser d*une telle satisfaction des besoins moraux. La mère présidant à l'éducation commune, source de l'existence, doit être, autant que pour les hommes de la famille, l'ange principal de ses parentes. Elles y joindront le culte de répoux et du fils, destiné à développer spécialement l'énergie dans un sexe dont la tendresse est le plus éminent attribut. Cette institution utilise ainsi toutes les relations privées. Elle rattache aux types principaux des types accessoires, pouvant se mul« tiplier dans la famille et au dehors, de façon que ^insuffisance des types naturels, par des motifs de réprobation, sera garantie par * l'adjonction de types extérieurs. Nous reviendrons plus loin sur une telle institution pour en faire sentir aux prolétaires l'efficacité, ainsi que celle résultant de l'usage journalier des prières qui lui correspondent (1).
L'un dés éléments les plus importants du culte
(1) Voir le chapitre i^, p. 245.
positif, c'est la prière. Mais elle n'a pas le même caractère que dans le catholicisme, où l'on ne prie que pour complimenter et demander. Pour les positivistes, prier c'est idéaliser la vie, c'est à la fois aimer, penser, agir. Les catholiques s'adressent à Dieu pour lui demander un accroissement de richesse, de pouvoir, de bonheur; les positivistes, à l'humanité, pour la remercier de ses bienfaits et devenir meilleurs. Ils «e remémorent ses travaux ; ils exhalent leur reconnaissance ; ils évoquent les morts chéris ; ils s'exhortent à imiter leurs vertus, et l'aveu de leurs imperfections y constitue déjà un premier pas vers l'amélioration. Ainsi, la prière devient une commémoration suivie d'une effusion. L'élégiaque Stahat offre un exemple naturel d'une telle division. Déjà plusieurs catholiques, en voulant prier la Divinité, exhalent des effusions positivistes, en souhaitant de devenir plus tendres, plus vénérants, plus courageux :
Rends-nous soumis. — Rends-nous inébranlables^ •
dit l'Imitation de Jésus-Christ.
Je veux être soumis. — Je veux être inébranlable.
dit le positiviste.
La réaction morale d'une telle prière est encore de nous pousser aux bonnes actions. Saint Augustin recommandait sans cesse de ne considérerla prière que comme une exubération mentale, car invoquer Dieu pour en implorer les grâces, c'est douter de sa justice et de sa bonté. Voltaire a raillé les chrétiens au même point de vue, mais sa sécheresse l'empêcha de sentir r efficacité de Ja prière en tant qu*effusion suivant la commémoration. Chaque positiviste doit composer lui-même, autant que possible, ses prières privées. Dans une telle œuvre, les poètes, les musiciens eux-mêmes, trouveront la plus suave application de leur génie. Les eifusions touchantes de M. Joseph Longchampt sur les sept Uens fondamentaux en seront toujours d'heureux types.
Culte domestique. — Nous ne ferons qu'indiquer la systématisation de la vie par les neuf sacrements sociaux qui en consacrent les phases principales, et qui constituent le cuUe domestique. Ce culte a pour but de lier de l'existence privée à l'existence publique et s'exerce sous la direction du chef de la famille. La vie normale sera liée à la rehgion par les neuf sacrements sociaux dispensés par lo sacerdoce, la présentation (baptême positiviste),
Vinitiation (14 ans), Yadmission (21 ans), la des-tination {2S ans), le mariage (28 à 35 ans), la maturité (42 ans) , la retraite (63 ans), la trans^ formation (passage de la vie objective à la vie subjective), Y incorporation (7 ans après). On trouvera dans la politique positive les plus amples détails sur de telles cérémonies domestiques. Néanmoins il est nécessaire de caractériser chacun d'eux.
Par le premier, la religion consacre chaque naissance, comme le catholicisme. La mère et le père présentent leur rejeton au sacerdoce qui reçoit leur engagement solennel d'en faire un bon serviteur de l'humanité. Un couple artificiel, le^ parrain et la marraine, procure à Tenfant une nouvelle protection surtout spirituelle, et au besoin temporelle.
Le second sacrement , Vinitiation , marque le premier essor de la vie publique , quand Tenfant passe à 14 ans, de l'éducation maternelle à l'éducation sacerdotale. Il reçoit alors les sages conseils destinés à le garantir des dangers de la culture scientifique, qu'il va subir.
Sept ans après, le jeune adepte est autorisé par le sacrement de Y admission ^ à servir librement l'humanité. Il cherche alors sa vocation, souvent
différente de celle qu'on lui supposa pendant l'apprentissage pratique qui coïncide avec son éducation théorique. II fixe sa carrière après une épreuve septénaire, et reçoit alors le quatrième sacrement social, la destination. Dans l'ancien régime, ce sacrement n'existait qu'envers les plus hautes fonctions, par l'ordination des prêtres et le sacre des rois. Mais il faut désormais consacrer toutes les professions utiles, tant publiques que privées. Enfin le mariage j qui ne peut jamais précéder la destination, se complète par l'institution du veuvage éternel, dont les époux font le serment religieux.
Vers l'âge de 42 ans, l'homme parvenu à son plein développement physique et social, voit commencer pour lui l'inflexible responsabilité, qui résulte de sa fonction propre, devenue complètement appréciable. Elle lui est conférée par le sixième sacrement, la maturité.
Le sacrement de la retraite se rapporte au dernier office que remplit chaque vrai serviteur de l'humanité. A 63 ans, l'homme abdique une activité épuisée , et désigne son successeur, sôus la sanction de son supérieur.
La transformation f c'est le sacrement de la
i80 APERÇUS GÉNÉRAUX
mort. Le sacerdoce entoure le lit du mourant, en obtient toutes les réparations possibles, apprécie Texistence qui s'afchève en mêlant les regrets de la société aux larmes de la famille.
Sept ans après la mort, un jugement solennel, semblable au jugement égyptien, fixe le sort de chacun. Le sacerdoce ayant prononcé Vincorparation au Grand Être, il préside au pompeux transport des restes sanctifiés. Enlevés au cimetière municipal, ils viennent occuper leur place éternelle dans les bois sacrés, qui entourent le temple de l'humanité. Chaque tombe est surmontée d'une simple inscription, d'un buste ou décorée d'une statue suivant le degré de glorification accordée par le sacerdoce.
Les femmes ne peuvent recevoir que six de ces neuf sacrements. Celui de la destination coïncide avec celui de l'admission, puisque leur vocation est toujours connue. Elles sont admises au mariage dès l'âge de 21 ans, et ne peuvent abaisser cette limite inférieure que pour des motifs très-exceptionnels. Quant aux limites supérieures on ne saurait en fixer, quoique elles doivent presque toujours se marier avant 28 ans et les hommes avant 35 ans.
Leurs fonctions, toujours intérieures, les dispensent évidemment des sacrements de la maturité et de la retraite.
Ajoutons maintenant que ces sacrements ne seront jamais obligatoires; un devoir moral, sanctionné par Topinion, les imposera constamment, et jamais le pouvoir temporel.
Culte public. — Le culte public, c'est le présent glorifiant le passé pour mieux préparer Tavenir. Un tel culte demande nécessairement des temples et un sacerdoce. Les prêtres, philosophes régénérés par les sciences positives , parvenus au sacerdoce par de longues épreuves morales et scientifîques,raconterontdansleursfréquentesprédications l'humanité soumise aux fatalités mathématiques, physiques et biologiques et les lois invariables qui dirigent son évolution; ils l'évoqueront comme nn être vivant, s étendant par la succession des générations. Ils inviteront les hommes à s'unir pour l'améliorer et modifier ses conditions d'existence. Us rappelleront aux praticiens et aux prolétaires leurs fonctions et leurs devoirs réciproques nécessaires à la conservation de l'harmonie sociale. Appelant la poésie à leur aide, ils chanteront
l'humanité, sa puissance matérielle, ses progrès
intellectuels, son développement. Hs inviteront les artistes à peindre ses luttes pendant les douloureuses transitions^ ses triomphes, ses conquêtes, enfin ses principaux représentants.
Temples positivistes. — C'est dans les temples que se feront ces prédications solennelles, comme tout l'ensemble de Tadoration publique du Grand Être envers qui notre humilité ne saurait avoir de bornes. Ces temples seront naturellement placés au milieu des tombes d'élite, puisque le culte public repose sur la glorification des morts dignes de survivre. La religion positive étant universelle, ils devront tous être dirigés vers la métropole générale, c'est-à-dire vers Paris, destiné longtemps encore à servir de capitale à l'Occident. Cette direction fixe, commune à tous les édifices religieux, fut une heureuse inspiration de- l'islamisme. Le principal sanctuaire y sera réservé pour des femmes vertueuses, autant distinguées par le cœur et l'esprit que par le caractère, choisies dans tous les rangs, afin que les prêtres de l'humanité soient entourés de ses meilleurs représentants. Le Grand Être sera figuré par une mère de trente ans, tenant son fils entre ses bras ; cette image soit peinte, soit sculptée, rappellera au sexe actif
qu'il est placé sous la sainte tutelle du sexe affectif ; la statue sera placée au milieu du sanctuaire des femmes, derrière la tribune sacrée d'où s'exhaleront par la voix d'un prêtre inspiré, des sermons religieusement écoutés. Les bannières mobiles , destinées à guider les processions solennelles, au-» ront une face verte où pourra se lire la formule sacrée du Positivisme, et une face blanche contenant la figure du Grand Être. Le génie esthétique sera convoqué à ces augustes cérémonies : la musique y prendra le caractère public des chants nationaux , soutenus par l'enthousiasme poétique, pendant que des peintures et des sculptures su-bhmes enivreront les regards.
Dans le catholicisme, le symbole le plus usuel, c'est le signe de la croix. La doctrine positive qui consacre la combinaison des sentiments avec les moyens et les signes, ne pouvait se passer d'un symbole analogue, plus expressif que tous ceux de la religion catholique ou mahométane. 11 va résulter de sa formule sacrée, Vamour par prin^ cipe et V ordre pour base; le progrès pour but. Il suffit de la représenter par un signe relatif à la théorie cérébrale. On récite cette formule en posant successivement la main sur les principaux or-
ganes de T amour, de Tordre et du progrès. Les deux premiers sont conligus; celui de la vénération en sépare le troisième. Bientôt, après une habitude suffisante, on pourra supprimer la récitation comme dans le catholicisme, pour se borner à l'expression mimique. Enfin le signe peut se réduire à la simple succession des numéros correspondants du tableau cérébral, car les rangs des organes cérébraux caractérisent leurs fonctions . Les fêtes se diviseront d'abord en deux classes, les fêtes de Tordre et les fêtes du progrès, le culte public ayant surtout pour objet de faire bien comprendre et mieux accomplir Texistence, en idéalisant les liens fondamentaux qui la constituent, et les préparations essentielles' qu'elle exige; enfin, le culte sera complété par la célébration des fonctions normales dont elle se compose. Ces trois systèmes de fêtes mensuelles remplissent Tannée positiviste partagée en treize mois de quatre semaines, plus deux jours exceptionnels, Tun complémentaire consacré à la fête universelle des morts, Tautre additionnel des années bissextiles consacré à la fête générale des saintes femmes. Avant de les énumérer, disons que Tart moderne trouvera dans ces fêtes Tune de ses
principales fonctions sociales. Il en deviendra le régulateur. Toute fête, en effet, privée ou publique, constitue une œuvre d'art, en tant que destinée à l'idéalisation vocale ou mimique des sentiments qui la suscitent. Cela d'ailleurs est tellement senti, qu'on a toujours consulté des artistes, des sculpteurs et même de simples peintres , à défaut de véritables poètes.
Fêtes de Vordre. — L'année s'ouvre par la fête occidentale de l'humanité; le premier jour lui est consacré ; puis quatre fêtes hebdomadaires célèbrent l'union sociale. C'est la fête religieuse et historique, nationale, communale, de l'humanité, delà nation, delà province, de la cité (I).
Dans le deuxième mois, l'on célèbre le lien fondamental le plus important, le mariage par quatre fêtes hebdomadaires, suivant les quatre cas que peut offrir le mariage.
(1) La fête de rHumanité^ ébauchée déjà dans tout TOccident sous le nom de Fête du premier jour de l'an^ est la seule qui charme aujourd'hui notre prosaïque existence. Les chefs des nations s'efforcent de rendre le jour de leur propre fêle, un jour de fête nationale; les. cités ont une fête dans chacun de leursquarliers; les villages ont leur /e/6i;otit;e. Néanmoins, depuis le catholicisme^ nous n'avons plus de véiitables fêtes. 11 n'y a parfois que des simulacres sans dignité^ aumilieu d'un concours tumultueux, où les spectateurs tiennentlieu de spectacle.
C'est d'abord le mariage complet, l'union conjugale dans toute sa plénitude, que la mort ellemême ne peut empêcher d'être toujours exclusive et toujours indissoluble. Le sacerdoce en célébrant cette institution, première base de l'ordre humain, rappellera ses diverses phases depuis la polygamie jusqu'au mariage positiviste. Dans le second dimanche, c'est le mariage chaste : on sait combien la chasteté est souvent nécessaire à certains époux, pour des motifs physiques. Les vices héréditaires ne doivent pas en effet les priver des bienfaits du mariage, alors borné à sa destination morale, le perfectionnement mutuel des deux sexes. Une heureuse adoption pourra d'ailleurs y faire surgir les affections d'avenir. Dans le troisième dimanche, c'est le mariage inégal, non relatif à la discordance des âges, mais à celle des positions ; la communauté d'éducation le rendra de plus en plus fréquent. Enfin c'est le mariage subjectif yOu l'union posthume et éternelle de l'époux survivant avec le mort.
Le troisième mois, c'est la paternité, célébrée par quatre fêtes considérées aussi sous quatre aspects, parmi lesquels l'adoption et la paternité que procure l'autorité spirituelle et le patronage temporel.
Le quatrième mois est consacré à la filiation, le cinquième à la fraternité ayant les mêmes subdivisions que la paternité.
Le sixième mois, c'est la domesticité complète, incomplète, en tant que permanente, et passagère avec la même subdivision (1)
La domesticité est complète chez le serviteur
proprement dit, et incomplète chez le commis,
simplement chargé d'un office déterminé. Elle est
alors permanente, et susceptible d'inspirer, surfout
dans le premier cas, le dévouement le plus pur
et le plus vif. Elle est incomplète et passagère chez
le page et l'apprenti, suivant que le maître est
riche ou pauvre. On voit que tout homme se trouve
placé pendant son initiation pratique, dans Tune
de ces quatre situations, de façon à savoir obéir
pour apprendre à commander.
Fête dû progfès ou des éta ts préparatoires . — Le septième mois, fête du fétichisme soit spontané soit systématique. Les deux premiers dimanches célèbrent le fétichisme nomade par la fête des animaux, et sédentaire par celle du feu. Les deux derniers , c'est le fétichisme sacerdotal par la
(i) Voir pour le développement la politique positive, t. IV, p. 86.
fête du soleil, militaire par celle du fer (1),
Le huitième mois le polythéisme conservateur (fête des castes), esthétique, théorique, social. Les noms commencent à apparaître et le culte devient concret. On voit en cet endroit la nécessité d'un calendrier positiviste.
Le neuvième mois, le monothéisme théocratique, catholique, islamique, métaphysique.
Fête des fonctions normales. — Le dixième mois, la femme (providence morale), mère, épouse, fille, sœur.
Le onzième mois, le sacerdoce (providence intellectuelle), fête de l'art, de la science, sacerdoce secondaire, fête des vieillards.
Le douzième mois, le patriciat (providence matérielle) ; banque (fête des chevaliers), commerce fabrication, agriculture.
Le treizième mois, le prolétariat actif, (fête des inventeurs), affectif, contemplatif, passif.
(4) Si l'on veut se rappeler que la seule fêle publique, célébrée après la révolution de 1848, a été celle de l'agriculture, où tous les arts furent conviés, on comprendra la tendance des peuples à célébrer par des chants et des cérémonies publiques les institutions qui les font vivre. Déjà on peut saisir un germe de telles cérémonies dans la bénédiction des machines et surtout dans celle des animaux de trait et de labour, qui a lieu dans certains pays le jour de la fête de Saint-Rocfa.
En outre le culte devient journalier par Texercice du calendrier positiviste, où chaque mois est consacré à l'un des principaux grands hommes, chaque semaine à celui qui concentre une découverte, chaque jour à ses adjoints passés, présents ou futurs. C'est le culte concret de l'humanité. La commémoration publique y est systématisée par trois degrés de célébration envers les meilleurs types personnels, mensuels, hebdomadaires et quotidiens, depuis la théocratie jusqu'à l'ère positive. Les fêtes y désignant les dates, la succession chronologique y fixe sans incertitude la position d'un type quelconque. Ce calendrier fera pénétrer parmi les hommes la conception générale du passé ; il ranimera le sentiment de la continuité, profondément altéré par l'esprit révolutionnaire. Les âmes anarchiques qui cherchent l'avenir en dédaignant le passé, ont besoin de comprendre que le Grand Être ne peut exister sans la glorification de ses meilleurs serviteurs. Ce calendrier éteint les rivalités nationales, en présentant à la vénération tous les grands hommes indistinctement, quels que soient leur patrie, leur langage, et leurs coutumes. En outre l'individualisme métaphysique sera surmonté par l'expan-
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sion de tant de types vénères, suscitant le noble désir d'une incorporation à la suprême existence. D'un autre côté, on v réserve aux individualités supérieures une juste part, ainsi que nous l'avons développé dans l'introduction.
Esprit du culte. — Le sacerdoce fera constamment sentir, par ses prédications multipliées, que l'amélioration de l'humanité devant être le but de nos efforts, nos cérémonies publiques ou privées sont destinées à nous rendre de plus en plus dignes de lui être un jour incorporés. Le culte étant basé sur la commémoration des morts, doit nous exciter à vivre pour autrui, comme les morts ont vécu pour nous. L'ardeur du dévouement, l'humilité, la vénération naîtront des exercices sacrés, car la contemplation de l'humanité fait ressortir notre petitesse. Serions-nous les plus puissants des hommes, que devient notre individualité devant le concours des âges glorieux, ^i nous tentions de l'en affranchir? Quel génie ne s'humilierait devant l'humanité immense, devant ses œuvres fécondes ! La terre porte partout son empreinte. Sous son influence incessante, les peuples sont civilisés ; les beaux-arts idéalisent la nature ; les villes et les patries se fondent avec
les sentiments qui leur sont propres. Dans un ciel glacial et illimité cheminent les sphères majestueuses, dont elle a découvert les lois (1).
Sous l'influence de l'humanité, les sentiments humains se dégagent d'un milieu confus et président à nos actes fatalement. La raison s'éclaircit d'âge en âge, l'esprit s'affranchit d'oppressives chimères. Devant les résultats collectifs, devant ceux qu'ils permettent de prévoir, célébrés en pompe par le culte public, l'individu s'efface, comme un atome entre deux immensités, et la force ne lui vient que d'une sage subordina-
(1) On a quelquefois comparé Tensemble de rhumanité à une sorte d'imraense polype s'élendant sur le globe entier. Mais cette métaphore pédantesque, où Ton s'efforce de caractériser un phénomène très-connu en Tassimilant à un autre qui Test beaucoup moins, témoigne réellement une très-imparfaite appréciation philosophique de notre solidarité sociale^ et surtout une haute ignorance biologique du genre d'existence propre aux polypiers. Elle conduit à rapprocher une association volontaire et facultative d'une participation involontaire et indissoluble; un système dont les divers éléments, malgré leur originalité propre, s'affectent toujours réciproquement, est ainsi assimilé à un syslème essentiellement inverse, où les parties, quoique inséparables, n'exercent jamais directement aucune action mutuelle, au point que les unes périssent pendant que les autres naissent, sans que le reste en soit aucunement altéré. [Philosophie positive^ t. IV, p. 440.)
tion de son indépendance au concours général.
Loin d*être en proie à l'orgueil théorique, les prêtres ne s'occuperont que de régénérer la science en la vouant à la contemplation du Grand Être. Toutes ses parties recevront dès lors une auguste destination sociale. Les vrais travaux scientifiques, dégagés de leur sécheresse, manifesteront leur secrète aptitude morale, comme pouvant seuls servir de base à des convictions inébranlables. Les études biologiques perdront leur matérialisme desséchant; elles acquerront T imposante grandeur due aux théories les plus rapprochées de la science finale, car le Grand Être est le plus vivant des êtres. Les vitalités inférieures, dont il ne cesse de dépendre, poussant vers la sienne, il est l'être le mieux doué des attributs de la vitalité.
Les études scientifiques deviennent ainsi la base des démonstrations morales, et se lient par conséquent au sacerdoce de l'humanité; la science devient le fondement du culte universel, car elle n'est destinée qu'à nous faire connaître les conditions d'existence, les destinées et les tendances successives du Grand Être.
La science étant ainsi envisagée, le prestige
scientifique ne tardera pas à disparaître par la conviction de l'impuissance humaine devant tant de mystères impénétrables. Les prêtres, après avoir gravi tous les degrés de l'échelle encyclopédique, témoigneront sans cesse, de la profonde faiblesse de l'esprit. Ils détruiront les préjugés répandus aujourd'hui par les savants,' jaloux de se faire une auréole de leur mesquine érudition. Les prolétaires, les femmes, les patriciens, tous ceux enfin que le sacerdoce fera jouir des bienfaits de l'éducation, verront avec surprise les lents progrès de la géométrie algébrique, différentielle, intégrale, et de la mécanique, sur lesquelles on ne possède réellement que des programmes, sans doute irréalisables. Parvenus au sommet des sciences, ils s'apercevront, comme Pascal, de leur néant. L'épigraphe de toute œuvre didactique, dégagée d'hypothèses et réduite à la réalité, deviendra désormais : Humilis, quia rea.
La vénération envers nos ancêtres, excitée en nous par le culte du passé, rejaillira sur la vie publique. Il importait de rétablir un tel sentiment, car il a disparu de toutes les classes depuis la révolution occidentale. Les révolutionnaires se font
une gloire d'en être totalement dépourvus; les