PREMIÈRE PARTIE
Les questions philosophiques ont été de tout temps intiinenient liées aux questions sociales. L'histoire apporte à cet égard des enseignements décisifs. Etudier la marche des idées, c'est étudief* dans ce qu'elle a d'essentiel la marche réelle des choses^ et le penseur qui parviendrait à saisir la filiation des progrès importants accomplis par l'esprit humain, n'aurait ensuite à faire que peu d'efforts pour y rattacher les mutations subies par l'organisation des sociétés. Chaque grande période du passé nous apparaît, en effet, régie par un
(1) Ainsi que nous l'avons annoncé dans la préface, nous faisons snivre l'exposition précédente des profondes considérations da malheareni Charles YandzilHur 1& philosophie positive. Nous rappelons qu'elles fqrcnt pnbliéeSi en J 850). que le positivisme y est surtout apprécié à Tétat philosophique, et qu'on pourra ainsi se rendre compte des progrès accomplis en huit ans environ.
298 APraiDicB.
oertaiii ensemble de croyances et d'idées qui en marquent nettement le caractère. Pour chacune, il est possible de suivre le développement parallèle du double mouvement par lequel arrivent à se constituer, d'une part, Tordre religieux ou philosophique, d'aure part, l'ordre politique correspondant.
C'est ainsi que dans l'antiquité nous voyons une civilisation militaire et conquérante dominée par uu polythéisme qui fut longtemps tutélaire et même progressif.
C'est ainsi paiement que le moyen âge nous présente une société militaire encQre, mais ayant cessé d'être conquérante pour devenir féodale et défensive, tandis que de son côté le polythéisme a fedt place à des croyances plus pures, à une morale plus parfaite, celles qu'a si glorieusement et si utilement consacrées le catholicisme.
Les intervalles qui séparent ces grandes phases sont les époques de transition et de révolution.
On voit alors la société livrée à de perpétuels déchirements par suite des influences opposées qui se disputent la prépondérance, et cherchant vaii^ement la stabilité entre une civilisation qui s'éteint et une autre qui arrive ; entre des doctrines épuisées, mais encore tenaces, et des doctrines pleines d'avenir, mais encore rudimentaires ; jusqu'à ce qu'enfin celles-ci, ayant atteint un développement suffisant, se subsituent d'elles-mêmes, et par l'invincible ascendant de leur supériorité, aux débris qui subsistaient encore des
systèmes du passé. Alors seulement la révolution est finie et une nouvelle ère normale et régulière se trouve définitivement inaugurée.
Or, on ne saurait le nier, les sociétés modernes traversent depuis longtemps une de ces phases de transition révolutionnaire. Il n'est pas besoin d'avoir beaucoup réfléchi sur la situation actuelle des esprits et des choses, pour reconnaître que l'état de crise sociale qui frappe tous les regards résulte d'une crise intellectuelle plus profonde et plus intime encore. Visiblement toutes les bases politiques ne sont aujourd'hui chancelantes que parce que toutes les bases morales sont ellesmêmes en question. Visiblement il n'y a désordre dans les faits que parce qu'il a y désordre dans les idées. Visiblement, enfin^ le naufrage des anciennes institutions n'a été que la suite du naufrage des anciennes croyances.
Quand on entre dans l'examen attentif du vaste travail intellectuel accompli par lès siècles derniers et légué par eux aux générations présentes, on aperçoit bientôt qu'il n'a laissé partout que des ruines, sans produire aucune reconstruction équivalente; livrant ainsi la masse des intelligences à cet état de profonde perturbation, dont les agitations de nos temps révolutionnaires de sont qu'une douloureuse . conséquence. Dans une pareille situation, dont nous essayerons d'ailleurs plus loin de définir les éléments principaux, on doit, ce nous semble, accueillir avec une sympathie spéciale les tentatives philosophiques qui ont pour
300 APFENBlGBi
but de découvrir le vrai caractère de la crise actuelle des idées, afin d'en déterminer, autant que possible^ rinévitable dénoûment.
C'est sur une entreprise de ce genre que nous voudrions essayer d'appeler l'attention des esprits impartiaux.
Dans un livre capital , publié il y a près de huit ans (1), M. Auguste Comte a posé les bases de la vraie philosophie que comporte la raison moderne.
Nous n'hésitons point à le dire, et nous sommes en cela de l'avis, de tous les appréciateurs sérieux qu'a jusqu'ici trouvés cette vaste élaboration (2): l'appsuri^on du livre de M. Comte constitue à tous les égards un des événements intellectuels les plus considérables de notre siècle, en ce que là, pour la première fois, se tix)uire nettement indiqué le terrain sur lequel seul peut désormais être obtenue la convergence des opinions, en même temps que les conditi<ms nécessaires à k réalisation de ce grand résultat y sont complètement for-
(1) Cours de philosophie positive par M. Aug^. Comte. 6 toi.
(2) Voir les éminents travaux de M. Litlré de l'Iastitut sur la philosophie positive, pabliés d'abord dans le ffational et easuite séparémeat. Voir également led articles de M. Lëopold BRBSsorr, publiés sous le titre de CùnndéraUontposUivei tur la seiine$$ocialef dans le journal la Phalange, n9 de juin 1847 et suivants ; et, enûn, un travail publié dans là Revw britannique, août 1843, sons le titre : Les philosophes français actuels.
En Angleterre» la philosophie positive a trouvé des juges éclairés dans M. John Mill {System of logic raiioeinative et ihduetivà) ; et dans M. Lbwes (il biographical of hisiory philosophy. London^ 1S46.).
mulées. Une ambition si haute n'est point d'ailleurs le fait d'un de ces esprits qui, comme on en voit tant aujourd'hui, abordent résolument les questions les plus complexes^ sans avoir éprouvé leurs forces par l'étude des branches élémentaires du savoir humain. A cet égard, M. Comte a donné, au contraire, les garanties les plus éclatantes. Son livre n'est pas seulement une des œuvres les plus vastes et les plus compréhensives entre toutes celles dont s'honore la pensée humaine ; c'est encore un monument d'érudition scientifique aussi variée que profonde; plein d'aperçus lumineux, et attestant autant de pénétration générale que de savoir sur les diverses sciences spéciales. .,
Laissons de côté, quant à présent, cet aspect important des travaux de M. Comte, nous devrons nous borner ici à indiquer les traits fondamentaux de son entreprise de rénovation intellectuelle, et à montrer comment elle se rattache à l'état général des esprits de notre temps. Nous essayerons d'abord de définir le problème philosophique actuel tel que le pose M. Comte, d'après une appréciation exacte de la grande crise moderne^ à la fois intellectuelle et sociale ; nous chercherons ensuite à caractériser l'esprit essentiel des solutions que la philosophie positive vient apporter à ces graves débats.
Il suffît de jeter les yeux sur les éléments dont se compose notre état actuel pour constater un fait général qui se perpétue depuis plusieurs siècles, et.qui, as'ggravant eu raison même de sa durée, domine au-
jourd'hoi tout Fensemble de la situation. C'est l'existence d'une anarchie intellectuelle, au sein de laquelle les principes les plus opposés, les doctrines les plus contradictoires, se rencontrent et se combattent, sans qu'aucune puisse arriver à l'emporter définitivement et à terminer, par son triomphe incontesté, cette ère d'agitations perpétuelles. ^
Sur tous les terrains, nous voyons la lutte engagée et se continuant avec des alternatives diverses, quant au mode et à l'énergie des attaques, mais toujours avec une impossibilité égale d'en atteindre le terme. Partout les religions nous apparaissent aux prises avec les religions ; les philosophies avec les philosophies. Puis les religions et les philosophies se combattent mutuellement, les croyances que nous a léguées le passé s'éteignentaujourd'huidansl'indifference des générations actuelles. Ce qui autrefois réunissait les esprits et les cœurs dans une pensée et dans un sentiment communs» semble désormais frappée d'une incurable stérilité. Vainement on demandait aux systèmes nouveaux cette vitalité qui a fui les doctrines anciennes. Nul n'a pu remplacer ce que tous ont travaillé à détruire, et chacim, semblant épuiser ses forces à discréditer ses rivaux, se trouve impuissant à déguiser sa propre insuffisance. Aussi, dans ce perpétuel conflit entre tous les les ordres d'idées, dans cet immense naufrage de toutes les croyances, rien ne reste debout ; aucune foi commune, aucune doctrine générale ; rien enfin de ce qui pourrait établir un lien entre les intelligences. Tel est,
on ne saurait le nier, le spectacle réel que représentent aujourd'hui les sociétés modernes.
Les conséquences d'un pareil état de choses sont faciles à apercevoir. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a dit que les idées gouvernent et bouleversent le monde , puisqu'en définitive tout le mécanisme social repose sur le concours des volontés et sur l'accord des opinions. Visiblement, ce qui détermine Ja cohérence et l'uniformité du développement humain à travers les. diversités innombrables que tend à produire l'essor des individualités, c'est l'existence de certains liens, dont la rupture, si elle était possible, entraînerait la dissolution inévitable de l'organisme collectif.
Entre ces diflférents liens^ il faut signaler la communauté d'opinions résultant de l'adhésion volontaire de toutes les intelligences, ou du moins de l'immense majorité à un certain ensemble de notions générales. Que si cette convergence spontanée vientà êtrerompue,. les liens sociaux en sont par cela même relâchés, et d'inévitables secousses ne peuvent manquer de se produire. Nous en faisons, depuis de longues années^ la douloureuse expérience. De nos jours, en effet, quand les institutions durent si peu, quand les hommes s^usent si vite, quand les révolutions se succèdent avec tant de rapidité et de violence, la solidarité intime qui unit l'ordre intellectuel et moral à l'ordre matériel apparaît dans toute son évidence, et l'on peut dire avec vérité que si l'instabilité est le caractère essentiel de la
304 AFFBIDICE.
situation politique, c^est que l'andrcbie est le fait dominant de la situation intellectuelle.
U&ut partir de là pour se rendre un compte exact de Tétat présent de nos sociétés modernes ; il &ut remonter à ce fût permanent et capital pour suivre la marche du développement social à travers cette multitude d'actions et de réactions, de luttes et d'efforts contradictoires qui remplissent les pages de Thistoire contemporaine. Les hommes et les choses de notre temps flottent ballottés entre mille directions diverses, ou plutôt privés de toute direction fixe et sûre d'ellemême ; et de là ces déplorables oscillations entre les tendances qui essayent de nous ramener vers un passé déjà loin de nous, mais dont les racines subsistent encore dans le sol actuel, et celles qui s'efforcent de nous porter vers un avenir que nous pressentons énergique ment sans en avoir la vue distincte.
Tantôt, se faisant illusion sur la vitalité des anciens systèmes politiques, et ne les envisageant que sous le rapport des garanties de calme et de stabilité qu'ils procurèrent aux générations d'alors, on essaye de revenir sur le passé et de restaurer Tordre d'autrefois ;, tantôt, au contraire, obéissant à l'impulsion qui amena le renversement de ce régime, et croyant apercevoir le terme de la crise dans un bouleversement de plus, on se précipite avec une ardeur croissante vers ce but si désiré, sans que ces nouvelks illusions soient plus heureuses que les premières. Assurément, c'est un grand et douloureux spectacle que celui de ces espé-
rances -si ardentes suivies.de déceptions si amères^ qui consument stérilement tant de généreux déyouements, tant de nobles eff(H*ts, et qui. composent^ dans leur affligeante monotonie^ le cercle fatal dans lequel la société de nos JQurs semble condamnée à se mouvoir. Car il n'y a pas de milieu ; ou bien c'est la révolution qui triomphe, et qui, portant le» derniers coups à l'édifice du passé, ne sait inaugurer que l'anarchie et mettre en péril les bases mêmes de tout ordre social ; ou bien c'est la tendance rétrograde qui, obtenant momentanément le dessus, entreprend la chimérique réinstallâtion de systèmes à jamais condamnés par les énergiques répulsions de l'esprit moderne. Aspirations puissantes, mais le plus souvent aveugles, vers un avenir inconnu ; puis réactions violentes et retours vers im passé sans espoir ; longs déchirements suivis delongues faiblesses, voilà ce que nous voyons se reproduire invariablement depuis soixante ans, non^seulement en France, mais chez toutes les nations^ qui, solidaires dans leur développement, prirent leur part du grand ébranlement de 89 ; voilà ce que nous a offert jusqu'ici le drame qui se joue sous nos yeux et auquel nous sommes constamment mêlés comme acteurs ou témoins.
Nous assistons en ce moment à une de ses plus décisives péripéties. La proclamation de la République française, en démontrant de la manière la plus éclatante la fragilité des royautés constitutionnelles, a détruit sans retour les espérances de ceux qui croyaient trouver dans ce régime purement transitoire les ga-
306 APPENDICB. •
ranties <le stabilité et de durée que Ton demande si yainement aujourd'hui à toutes les formes de gouvernement; mais, d'un autre côté, en supprimant irré- Yocablement la seule institution considérable qui eût survécu au naufrage du passé, l'avènement de la Réblique aôté à l'activité purement révolutionnaire son stimulant le plus actif, et a montré qu'elle était plus puissante à détruire qu'à reconstituer. Bien que de solennelles expériences eussent dû éclairer depuis longtemps sur ce qu'on était réellement en droit d'attendre du régime représentatif, on ne saurait nier que, pour un grand nombre d'esprits, son dernier avènement de 1830 ne parut constituer le terme de la crise politique et l'inauguration d'une ère normale et régulière. Le développement croissant de la prospérité matérielle, joint à une certaine habileté du pouvoir, dont le principal secret consistait surtout à se maintenir autant que possible à égale distance des partis extrêmes, en les laissant s'affaiblir et se discréditer dans leurs luttes mutuelles, contribuait à entretenir ces illusions et à faire croire que la grande révolution, commencée en 89, après avoir passé par des vicissitudes diverses, avait enfin accompli son œuvre et qu'elle était irrévocablement finie. On avait dû aller jusque-là ; mais, arrivé à ce point, il fallait s'arrêter parce que le but était atteint ; et dans cet équilibre, péniblement maintenu entre les exigences opposées des partis, pn croyait trouver la satisfaction de tous les besoins légitimes et le dénoûment de la crise qu'ils avaient suscitée.
De telles illusions ne peuvent plus subsister aujourd'hui ; le 24 février 1 848 est venu leur donner un trop éclatant démenti. Pour qui n'est pas aveuglé par les préjugés ou les passions> il est bien démontré que la révolution n*estpas finie comme on le croyait, et cpie la monarchie constitutionnelle, non légitime, s'est montrée aussi impuissante que ses aînées à clore la carrière des orages ; que vainement, par conséquent, on essayerait de la restaurer dans Tespoir d'atteindre enfin cette période de calme et de stabilité dont la décevante image paraît fuir devant la société de nos jours. Évidemment, ce serait être dupe de la plus grossière routine que de croiï'e encore à la solidité d'un édifice qui s'est ipontré si fragile ; car les causes qui l'ont fait tomber tant de fois le. feraient tomber encore, si l'on parvenait à le relever; avec cette difiPérence qu'elles agiraient bien plus énei^iquement, puisqu'une expérience décisive leur aurait livré le secret de leur force en même temps que celui de la faiblesse des résistances contraires.
Tel est donc l'enseignement capital qui ressort à cet égard du jnémorable mouvement de Février. Mais il en est un autre non moins important relatif à la direction nouvelle que doit prendre désormais toute activité politique. Tant que prévalut le mensonge officiel qui érigeait la royauté constitutionnelle en solution définitive du mouvement commencé en 89, les hommes qui se donnaient pour héritiers des promoteurs de ce vaste ébranlement eurent toujours à protester contre le
308 APPmDiGB. '
maintien d'une institution qui, quelque amoindrie et dégénérée qu'elle fût, n'en constituait pas moins un symbole vivant des traditions du passé^ et une menace permanente de retour à ses tendances. Aussi ne cessèrent-ils d'attaquer la royauté et d'en provoquer l'abolition. C'était là le but nettement marqué à leurs efforts, et devant lequel disparaissaient toutes les autres préoccupations. Mais lorsqu'enfin ce but se trouva atteint, Icursqu'enfin la monarchie se fut écroulée une dernière fois, plutôt sous le poids de ses incompatibilités radicales avec les exigences de l'esprit moderne que sous les coups directs de ses adversaires, les hommes que cette heureuse fortune vint arracher à leur obscurité pour les porter au pouvoir se trouvèrent aux prises avec des difficultés d*un nouvel ordre. Maintenant que tout était détruit, il fallait toutreconstruire ; maintenant que le naufirage du passé ne laissait sub-* ^ster aucun débris, il fallait songer à sauver l'avenir; et alors on se trouvait en face de ces redoutables problèmes de rénovation sociale, que cet ébranlement révolutionnaire devait inévitablement faire surgir.
n arriva, comme on pouvait s'y attendre, que les nouveaux dépositaires du pouvoir n'étaient pas préparés à les résoudre : leur impuissance jointe aux difficultés de leur position, en laissant le champ libre aux utopistes et aux rêveurs, et en autorisant de funestes expériences qui ne tendaient à rien moins qu'à bouleverser de fond en comble les bases de toute société, dut fatalement produire ce discrédit aussi regrettable
qu'injuste pour toutes les idées d'organisation sociale, dont nous ayons eu sous Tes yeux l'affligeant speetacle.
De ces grands éyénements qui ont si profondément remué notre société actuelle il n'est donc sorti jusqu'ici qu'un double avortement : d'une part celui du régime constitutionnel dont l'instabilité radicale a été victorieusement démontrée en dépit des vaines théories qui prétendaient y voir le terme de la crise politique ; d'autre part celui de l'activité révolutionnaire en ce qui touche le règlement définitif des questions sociales qu'elle-mêtne avait contribué à soulever.
Situation étrange ! Nous en sommes venus à ce point que tout effort rétrograde serait désormais sans espoir, puisque les illusions qui s'y rattachaient n'ont pu survivre à une dernière et décisive expérience ; et que tout prolongement de ce qui a jusqu'ici constitué l'activité révolutionnaire serait désormais sans objet réel et considérable, puisque, , par le fa\t même de son récent triomphe 9 rien de ce qu'eUe combattait n'étant plus debout il ne lui reste plus rien à renverser. De quelque côté, par conséquent, qu'on interroge cet horizon politique, on n'aperçoit nulle part de solution à des difficultés sans cesse' croissantes. La situation apparaît réellement sans issue entre une anarchie toujours imminente et un retour à jamais impossible vers le passé. Aussi ne saurait-on être surpris de rencontrer des esprits qui, justement frappés de ces périls en quelque sorte contradictoires, en viennent à désespérer de l'a-
venir réserré aux générations actuelles et à croire que de convulsion en convulsion notre société doit aboutir à une entière dissolution.
C'est qu'en effet le mal est plus profond qu'on ne le suppose généralement. Pour se rendre compte des étranges symptômes que présente la crise actuelle, et pour apercevoir Tissue qu'elle peut comporter, il faut remonter^ comme nous l'avons dit, à l'anarchie intellectuelle qui domine et produit l'anarchie sociale» C'est dans le désordre des intelligences qu'il faut chercher l'explication du désordre que nous observons dans les faits. Or, aujourd'hui le chaos des idées est manifeste en ce sens qu'il n'existe visiblement aucune doctrine généralement acceptée et de nature à établir un lien commun entre les intelligences. Quels sont, en effet, les systèmes de conceptions que nous voyons en présence? Quel est, si l'on peut ainsi parler, le bilan philosophique de notre époque? Des doctrines religieuses qui n'ont plus maintenant ni unité dogmatique ni efficacité populaire; des doctrines métaphysiques, ce que l'on nomme des systèmes de philosophie, qui n'ont jamais eu ni l'un ni l'autre : enfin ce qu'oa appelle des sciences exactes, qui elles, au contraire, présentent au plus haut degré les caractères de netteté, de certitude, d'évidence, mais qui, n'embrassant qu'un cercle restreint de questions, laissant précisément de côté ceUes qui touchent aux intérêts les plus généraux de l'humanité, restent bornées a un petit nombre d'esprits, ne répondent qu'à une classe limitée de be-
soins spéculatifs, et ne sauraient par conséquent exercer d'influence considérable sur la marche effective des choses. Les notions générales, celles qui devraient être communes à toutes les intelligences, ne se trouvent donc aujourd'hui que dans un ordre d'idées désormais privé d'action sur la masse des sociétés.
Sans doute les religions ont des réponses aux grandes questions de rexistencé humaine^ et leurs solutions, obtenant longtemps une foi universelle, produisirent alors une véritable unité mentale; mais évidemment il n'en est plus arinsi de nos jours; toute dissimulation serait, à cet égard, aussi vaine que puérile; impuissantes à se mettre d'accord entre elles sur un symbole commun, les différentes communions religieuses le sont encore bien plus à diriger efficacenient le mouvement dçs esprits et des choses ; et l'on est bien forcé de reconnaître que les croyances qui servaient jadis de base à toute l'économie sociale ne sont plus l'objet, chez le très-grand nombre, que d'un respect stérile ou d'une indifférence complète. D'un autre côté, les notions positives, émanées des sciences, inspirent, il est vrai^des convictions inébranlables qui écartent toute possibilité de dissentiments anarchiques. Mais les sciei^ces, qui ont des solutions si précises pour ce qui touche le monde inorganique et les corps vivants, sont muettes pour ce qui a rapport aux faits moraux et sociaux, c'est-à-dire précisément à ceux qui intéressent le plus notre existence individuelle et collective. Les sciences qui ont assujetti à leur étude les
312 APFKNDfCfi.
mouYements des corps céîestes^Ies propriétés générales des corps, les lois de leurs combinaisons chimiques, en6n les phénomènes physiologiques; les sciences, disons-nous, n'ont pmnt de doctrine qui explique à Thomme ce qu'il veut avant tout connaître ; sayoir , lui-même et l'être collectif dont il fait partie; elles n'ont pas d'enseignement social, et, ainsi bornées aux spéciadites que nous avons indiquées, il leur est interdit d'aspirer à une véritable direction des esprits.
Voilà donc aujourd'hui l'état réel des choses; placés entre les théologies qui ont perdu leur anciaine influence, et les conceptions scientifiques auxquelles l'absence de généralité ne permet pas de conquérir un ascendant universel, les intelligences de nos jours.se trouvent, par le &it de cette double insuffisance., ^itièrement dépourvues de direction uniforme et sûre d'elle-même; et de là, cette anarchie qui, ne laissaut subsister aucun principe commun, compromet si gravement les conditions d'existence de l'organisme social. Y a-t-il, en effet, à s'étonner que, dans un pareil interrègne des doctrines, la morale demeure privée de règle et de sanction, et que la politique, subissant à son tour cette funeste réaction, soit livréeà tous les hasards d'un empirisme aveugle ou de passions désordonnées?
Ainsi, on n'en saurait douter, l'état de crise révolutionnaire que traverse depuis si longtemps l'élite des populations civilisées, tient, en définitive, à une anarchie profonde de topt le domaine intellectuel ; anarchie
produite elle-même par la dissolution sucessive et irrévocable des doctrines qui présidaient jadis à l'ensemble des rapports sociaux, et pour lesquels l'abandon et rindiflférence tendent de plus en plus à remplacer la foi qu'elles inspiraient alors.
11 importe de ne conserver, à cet égard, aucune vaine illusion qui ne pourrait rien sauver des choses invinciblement condamnées à périr, et ({ni ne servirait qu'à empêcher de juger sainement la i^uaticm actuelle; Personne, assurément, ne rend plus de justice que non? à l'admirable et bienfaisante influence des systèmes religieuix et surtout à celle du catholicisme, le plus puissant, le plus cohérent, le plus généreux de tous ; personne n'est pénétré d'une vénération plus sincère, d'une reconnaissance philosophique plus profonde à l'aspect des immenses progrès dont le développement humain leur sera à jamais redevable; mais, mieux on comprend le rôle qui leur appartient dans des périodes de civilisation déjà loin de nous; plus on admire la manière dont ils accomplirent leur mission d'ordre et de lumière; plus aussi on arrive à la conviction que les temps sont accomplis pour eux, et que le culte des glorieux souvenirs est le seul que leur réserve l'avenir. Leur chute, devenue aussi inévitable que le fut autrefois leur suprématie, ne saurait inspirer ni surprise ni effroi. Tout en nous inclinant avec respect devant les derniers éclats de cette majesté expirante, tout en vouant à son glorieux passé notre admiration et nos hommages, nous renoncerons à
poursuivre le rêve d*une restauration impossible, et, acceptant résolument les conditions d'une situation que Ton peut déplorer, mais non détruire, nous irons demander à un autre ordre d'idées les principes de la régénération spirituelle des sociétés modernes. Puisque la crise qui les agite tient avant tout àl'anarchie intellectuelle, elle n'atteindra son terme que lorsque l'ordre aura été rétabli dans ce domine aujourd'hui si contesté ; c'estrà-dire lorsqu'une doctrine nouvelle aura prévalu, de façon à réunir et à discipliner les esprits que la chute des doctrines anciennes a laissés divisés et flottants. Donc, on peut dire que le véritable problème posé de nos jours est avant tout philosophique. Ce qui doit surgir du milieu des ruines dont le sol est partoutencombré,ce qui seul peut clore définitivement la grande période révolutionnaire, et inaugurer une ère normale, c'est un nouveau système d'idées générales, une philosophie nouvelle propre à reconstruire Tunité des intelligences, en leur Inspirant à toutes des convictions communes.
Tel est donc renoncé du grand problème posé par la philosophie positive. Nous essayerons de montrer comment elle en comprend la solution.