‹ Aperçus généraux sur la doctrine positivisteChapitre 38 sur 40 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Nous avons essayé de définir le grand problème philosophicjue de notre temps, tel que Ta posé M. Auguste Cornue dans son livre fondamental et dans un ouvrage plus récent (1). Nous devons maintenant montrer comment la philosophie positive intervient au milieu de l'anarchie actuelle des esprits pour établir les bases d'une reconstruction intellectuelle ; préliminaire indispensable de toute reconstruction sociale vraiment efficace.

La décadence successive des systèmes religieux, et ici nous prendrons surtout le catholicisme comme le type le plus récent et le plus parfait, n'est pas un fait isolé et fortuit.

Ce n'est pas, ainsi cpie le répètent encore àe nos jours quelques esprits étrangement aveuglés, ce n'est pas un vertige incompréhensible qui a tout à coup saisi les populations modeme§ et les a subitement précipitées dans une voie d'égarements et de troubles ; ce

(1) Discours sur Vensembh du positivisme^ par Aua. Comte. Paris, 1848.

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n'est pas un caprice désordonné qui leur a fait abjurer ou dédaigner ces croyances que leurs ancêtres entouraient de tant de foi et d'amour. En remontant dans le passée il est possible de suivre la trace du long travail de décomposition par lequel s'est accomplie la ruine du vaste édifice dont nous voyons tomber les derniers débris.

Ce qui a fait déchoir les doctrines religieuses, ce qui produit aujourd'hui leur irréparable déclin, c'est qu'ellesont cessé de présenter, les conditions que les esprits modernes réclament pour prix de leur adhésion. A côté de leurs enseignements immobiles et absolus s'est établi un nouveau courant d'idées qui, sans cesse en progrès, tendait finalement à les envahir. Car, éclairant les intelligences sur leurs vrais besoins, ainsi que sur les vrais moyens de se satisfaire, il leur offrait un aliment nouveau dont l'invincible attrait devait tôt ou tard devenir fatal aux conceptions d'un autre ordre.

Tel fut essentiellement le rôle des sdenees dans le développement social; telle fut la source de leur long antagonisme vainement dissimulé avec les théologies, et dont il importe de se rendre un compte exact.

Tout e^t différent dans ces deux manières de concevoir et de s'expliquer les choses : aussi bien la nature des questions dont on s'occupe que la méthode dont on se sert pour les résoudre. Les théologies ne se posent que dés questions absolues, et les résolvent par l'intervention de volontés arbitraires. Ce qu'elles consi-

dèrent dans un phénomène^ ce qui seul les intéresse, c'est la cause indépendante et absolue existant par elle-même et se suffisant dans son existence^ qui en est Tagent premier; et cette cause, c'est une volonté analogue mais supérieure aux volontés humaines. Les sciences, au contraire, n'enviasgent que des problèmes relatifs. Elles renoncent à toute enquête sur l'essence même des choses, sur la cause première des phénomènes, pour ne se préoccuper que des propriétés des premières, du mode d'accomplissement des seconds. Leur ambition est de rattacher les phénomènes entre eux par. des lois naturelles qui permettent de les prévoir rationnellement, les uns d'après les autres ; et une fois ce résultat obtenu, elles se tiennent pour satisfaites en s'interdisant scrupuleusement comme vaine et inaccessible toute recherche plus intime sur les causes prises en elles-mêmes.

Un seul exemple suffira pour caractériser ces deux procédés intellectuels. Dans le phénomène du tonnerre les théologies (nous les prenons, bien entendu, telles qu'elles furent aux temps de leur splendeur et de leur efficacité, et non telles que les ont aujourd'hui défigurées leurs nombreuses concessions aux idées modernes), les théologies, disons-nous, ne voient que l'action directe de la puissance divine, de quelque nom qu'elles la personnifient. Que ce soit le Jupiter du paganisme ou le Dieu des chrétiens, la foudre est toujours l'instrument des vengeances célestes dont il

s'agit, dès lors, par des supplications opportunes, de

désarmer la colère. Poui: la science, au contraire, le tonnerre n'est que la répétition en grand d'une expérience qui s'accomplit journellement en petit dans ses laboratoires quand on établit le contact de dçux corps électrisés par des sources différentes. D'ailleurs le météore a perdu son danger en livrant le secret de ses lois, car y quoique son essence intime nous reste inconnue, nous en savons assez sur la manière dont il agit pour pouvoir, dans la plupart des cas, prévoir ses effets et détourner ses ravages.

Telle est donc la nature radicalement différente des procédés théologique et scientifique, et des résultats auxquels ils conduisent : l'un, ne voyant en toutes choses que Faction d'une puissance surnaturelle qu'il faut chercher à fléchir pour se la rendre favorable, et à l'égard de laquelle la seule attitude qui convienne est celle d'une .respectueuse immobilité ; l'autre, ne considérant partout que des propriétés naturelles et des lois immuables dont l'accomplissement peut être avantageusement modifié par une sage intervention de l'activité humaine.

Mais entre les deux procédés, uAe troisième méthode vient se placer, qui leur ^rt d'intermédiaire, et qui consiste à rattacher les phénomènes, non plus à des volontés arbitraires qui les produisent à leur gré, non plus à des lois naturelles qui expriment leurs relations de succession et de similitude, mais à des principes abstraits ayant une existence propre et indépendante des agents dans lesquels ils se manifestent; puis à s'en-

quérir de la nature et des (jualités de ces entités rationnelles. C'est ce qui constitue le mode métaphysique, gradation nécessaire entre les conceptions théologiques et scientifiques^^ Ainsi , dans l'exemple précédent , tandis que le tonnerre n'est pour le théologien, que le résultat direct d'une volonté divine, tandis. que le savant n'y voit que la conséquence inéi^tablç d'une propriété des nuages électrisés^ le métaiphysicien y cherche l'action des fluides électriques dont il conçoit l'existence essentiellement distincte des corps et qu'il suppose doués de qualités propres à déterminer les redoutables eJBTets dont nous sommes témoins.

De Ik, par conséquent, trois manières générales d'expliquer les phénomènes et de se représenter l'ensemble des choses, c'est-à-dire trois philosophies distinctes : théologique, métaphysique et scientifique ou positive.

La théologie devait nécessairement appartenir à l'enfance de l'esprit humain, de même que la science est l'apanage de sa maturité. Son premier éveil spéculatif ne pouvait être déterminé que par la spontanéité naturelle propres aux conceptions théologiques. A l'origine, et lorsqu'il ignorait tout, la seule manière dont il lui fût possible de se représenter les phénomènes était de les attribuer à des volontés semblables à celle qu'il sentait : transportant ainsi dans les choses extérieures la notion de ce qui se passait au dedans de luimême. S'il est vrai que, pour se former une conception exacte des choses, c'est à l'observation persévé

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rante et éclairée qu'on doit la demander, il ne Test pas moins que, pour observer ayec fmit et avec suite, il faut être déjà en possession de notions au moyen desquelles on puisse relier et coordonner des faits qui, autrement, sembleraient confus et incohérents. En un mot, les théories ne sont pas moins nécessaires aux obsenrations que les obsenrations aux théories.

Lors donc que les unes et les autres manquaient égalemmt, l'esprit humain, au début de son essor, se se serait trouvé enfermé dans un cercle profondément vicieux et à jamais infranchissable, si la spontanéité propre aux idées théologiques ne lui eût offert une issue naturelle en lui permettant de se former des conceptions qui n'eussent pas besoin d'être appuyées sur l'observation. Donc l'hommedevait être originairement théologien. Mais par une nécessité égale, lorsque l'épreuve suffisante de ses forces lui eut donné latsonnaissance de ses vrais besoins en même temps que la portée exacte de ses vraies ressources intellectuelles, il devait tout à la fois restreindre son ambition en étendant ses travaux, et, renonçant désormais à remonter aux causes premières des phénomènes , se borner à les étudier en eux-mêmes pour découvrir leurs -relations nécessaires, et arriver, suivant ses besoins à les prévoir et à les modifia. Car, en effet, si, pour se représenter la production des phénomènes, on peut jusqu'à un certain point, accepter des explications puisées dans un ordre d'idées surnaturelles et chimériques, pour agir sur eux, pour s'en préserver

OU en profiter, il faut de toute nécessité^ et sous peine d'avortement, en venir aux connaissances réelleset aux lois effectives. Donc, si tout commence par la théologîe, toi^ aboutit à la science; Tune, indispensable agent du premier essor de l'esprit humain ; l'autre, résultai inévitable de ses progrès ultérieurs; celle-là appelée à' guider ses premiers pas ; eelle-ci destinée à éclairer sa maturité.

C'est dans ces faits primordiaux quese trouve l'explication générale des grandes phases du développement humain, ainsi qu'unsimple coup d'œil jeté sur l'ensemble du passé historique permet immédiatement de le reconnaître. Partout, en effet, les théologiens nous apparaissent au berceau des populations; c'est alors que leur influence s'exerce dans toute sa plénitude, et les mutations successives qui s'opèrent ont pour effet de la restreindre en accordant une part de plus en plus grande à la connaissance réelle des phénomènes et à la recherche de kurs lois.

Le premier éveil de l'esprit scientifique correspond au premier déclin de l'esprit religieux. Du moment, en effet, où les explications naturelles réussissent à s'appliquer à une classe de phénomènes, c'en est fait des interprétations surnaturelles^ et tout le terrain gagné par la science est perdu sans retour pour la théologie, jusqu'à ce' qu'enfin celle-K^i ayant laissé échapper toutes les catégories de phénomènes, son rôle cesse entièrement pour laisser partout la place à sa rivale. L'histoire de l'esprit humain nous montre en effet l'é-

tude des divenes classes de faits s'émancipant succèssbrement de ta tutelle théologique pour venir se soumettre aux méthodes de lascience. L'ordre dans lequel se sont accomplies ces mutations n^a eu rien d'arbitraire ni de fortuit, n a été celui du degré de simplicité et de généralité des notions correspondantes. C'est ainsi que la mathématique, science simple et abstraite par excellence, a été constituée la première ; puis sont Tenues, à des intervalles divers, l'astronomie, la physique, la chimie; enfin, presque de nos jours, la biologie, ou étude des corps vivants.

Partout la transition s'est opérée au moyen de la métaphysique. C'est l'intermédiaire dont notre intelligence a besoin pour franchir la distance énorme qui sépare les idées théologiques des idées positives. Son office est essentiellement négatif et critique. Aux solutions théologiques elle substitue d'autres solutions, mais la nature des questions reste au fond la même. C'est toujours l'essence intime des choses, la. cause première des phénomènes qui constituent son domaine. Ledébatn'est donc jamais engagé directementqu'entre la science et la métaphysique ; c'est sur celle-ci que la première a remporté toutes ses victoires ; c'est encore entre elles que la question est aujourd'hui posée pour être définitivement résolue.

Les sciences, en effet, ainsi que nous l'avons dit, en sont arrivées à ce point qu'elles, embrassent l'étude complète des phénomènes du monde inorganique et ceux des corps vivants dans toute la hiérarchie ani-

maie. Elle se sont introduites partout aux dépens delà théologie et de la métaphysique, substituant leurs recherches relatives et précises, leurs démonstrations sans réplique, leurs prévisions rationnelles, aux conceptions vagues, absolues, et, par conséquent, arbitraires qui préoccupaient autrefois les esprits. La lutte a été longue quelquefois, mais Tissue n'a jamais été douteuse. Autant dans son essor initial l'esprit humain est invinciblement soumis à l'empire des croyances théologiques, autant, parvenu à un certain degré de développement, il leur préfère les solutions positives partouti^ où elles se présentent eu concurrence avec leurs rivales.

Nous assistons aujourd'hui à une suprême et décisive épreuve de ce grand débat. Les sciences, dans l'état où nous les voyons, sont incomplètes : il subsisté une grande lacune dans l'ensemble de nos conceptions positives, et nous l'avons déjà signalée : elle est relative aux phénomènes sociaux qu'aucune doctrine véritablement scientifique n'a pu embrasser, et qui, à ce titre, servent de dernier asile aux conceptions théologiques et métaphysiques. Expliquer les faits sociaux passés ou présents, ceux de l'histoire ou ceux de. la politique actuelle, par l'ioterventiou continue d'une Providence qui les règle à son gré, c'est y appliquer le procédé théologique. Les rattacher à certains droits abstraits,àcertainsprincipesabsolus,tels, par exemple, que celui de la souveraineté du peuple, c'est y employer le procédé métaphysique. Et voilà, évidenunent, ce

que font de nos jours presque tous ceux qui agitent œs importantes questions. Se borner à observer les mutations sociales en vue de découvrir leur enchaînement et leurs lois, afin d'asseoir sur ces 1<hs des prévisions rationnelles, telle sersât Télaboration scientifique applicable à un pareil sujet et non encore effectuée, ou du moins non encore popularisée.

Mais c'est assez du plus simple examen poiu* se convaincre que c'est là un fait réservé sur lequel il n'a pas été prononcé, et qui n'implique nullement une incapacité radicde. Les sciences, en effet, se sont constituées dans Tordre de leur complexité et de leur difficulté croissante, chacune ayant besoin, pour s'établir, de trouver toutes les précédentes en possession incontestée de leur terrain. Les phénomènes du développement social sont, sans comparaison, les plus compKqués que puissent atteindre nos investigations ; y a- t-il, par conséquent, à s'étonner que leur élaboration se soit (ait attendre jusqu'ici, alors que nous avons, pour ainsi dire, assisté de nos jours à la naissance de la science des corps vivants dont la constitution était indispensable à tout essor ultérieur? Donc, la non-existence d'une science sociale ne saurait être admise comme fin de non-recevoir contre toute création de cette nature. Au contraire, mieux on apprécie les causes qui ont dû l'empêcher jusqu'ici de se produire, plus on reconnaît que les conditions nécessaires à cette grande élaboration sont désormais remplies, et que la science, pour' se complètes* et arrivera une entière gé*

néralité, peut et doit enfin pénétrer dans le domaine longtemps inaccessible des faits politiques et sociaux (1).

(1) Nons croyons être agréable anx personnes que notre exposition a pa intéresser en leur annonçant que M. Angnste Comte doit ouvrir prochainement son conrs philosophique snr l'histoire générale de l'hnmanité. Ce conrs, qai offrira on résnmé complet de la noayelle doctrine dans l'état où l'ont portée les travaux les plus récents de M. Comte, aura lieu au Palais-National, rue Masséna, 8, tous les dimanches à midi^ à partir du 21 avril.

326 APPENDICB.

TE0I8IÈME ET DERNIÉaE PARTIE.

Les sciences, comme nous Tavons reconnu, embrassent aujourd'hui l'ensemble des études relatives au monde inorganique et à la yie individuelle dans toute la hiérarchie animale ; mais les phénomènes sociaux leur échappant encore, elles ne sauraient, dans cet état d'insuffisance et de spécialité, prétendre à une complète domination philosophique. C'est cette lacune que M. Auguste Comte a comblée en constituant enfin sur des bases positives l'étude de l'existence et du développement social, ainsi que nous devons maintenant l'indiquer sommairement.

Il importe de se rendre un compte exact de la nature d'une telle opération, surtout dans l'état de vague et d'incartitude où tant de vaines déclamations qui se donnent comme instituant une science sociale tendent à jeter les intelligences actuelles. Mais, à cet égard, une première notion fondamentale demande à être bien établie : c'est que l'humanité, dans son évolution générale à travers le temps, constitue un corps homogène et complet dont le développement s'accomplit sous des conditions qiii lui sont propres et qui échap-

pent à Faction des volonlés individuelles; c'est que ces volontés et les actes qu'elles déterminent, qui, considérés isolément, présentent des divergences interminables et des fractionnements sans limite, engendrent finalement par leur concours une résultante unique dont la direction invariable assure l'unité de la progression sociale. 11 suffit d'un simple coup d'œil jeté sur l'ensemble du passé pour constater la réalité de cette notion . N'est-il pas évident que dans la succession des grandes phases historiques, les individus disparaissent, absorbés par la marche de l'ensemble? N'est-il pas évident que toutes les grandes choses qui se font, que tous les changements importants et durables qui surviennent dans l'économie des sociétés résultent du ^ concours de causes très-éloignées, d'individus très-différents, qui, sans concert possible, le plus souvent sans conscience réelle de leur action, travaillaient par des moyens quelquefois très-détournés à l'accomplissement d'événements qu'ils n'avaient ni prévus ni désirés? Instruments fragiles ou coopérateurs aveugles, les hommes passent engloutis ou débordés par le flot qui les pousse et les entraîne.

Tel dont on vantait la sagesse, dont on adorait la puissance, semblait dominer à jamais les choses de son temps, et voilà qu'un orage méprisé à son début s'élève contre ce colosse, l'ébranlé et le renverse aux applaudissements de ceux qui lui promettaient la durée. Tel autre, méconnu et persécuté, que les sages repoussaient, dont les puissants étouffaient la voix ou

dont ils arrachaient la yie, meurt ignoré, mais en léguant à la postérité une idée, un mot que Tavenir doit féconder et qui rémuera le monde ! Vainement on prétendrait arrêter ce mouvement en persécutant ceux qui le propagent, en menaçant ceux qui le suivent. A travers les obstacles et les périls l'idée survit et s'avance, grandie par tous ses dévouements , fortifiée par tous st's martyrs, et finalement assurée du triomphe. Les pages de l'histoire sont pleines de ces glorieux exemples ! Ainsi, impuissance des plus grandes forces individuelles lorsqueleurtendance est contraire au courant qui emporte les choses; toute-puissance, au contraire, des moindres actions partieUes, lorsqu'elles secondent ou devancent cet irrésistible courant : telle est la perpétuelle leçon des siècles. Un mot célèbre a rendu presque vulgaire cette importante vérité : ce II y a quelqu'un qui est plus puissant et qui a plus d'esprit que Bonaparte, les alliés et les Bourbons : c'est tout le monde. »

Or, qu'est-ce à dire lorscpie, généralisant convenablement une teÛe notion, on essaye de lui appliquer une formule scientifique? sinon que le grand fait de l'évolution humaine provient^ de causes inhérentes à l'organisme social et indépendantes de toutes les volontés individuelles, lesquelles, divergentes et isolées lorsqu'on les considère à part, se réunissent finalement dans un but unique et dans une action commune. Ainsi, au-dessus des hommes et de leurs œuvres éphémères, plus puissant que toutes les puissances.

plus solide que tous les pouvoirs, subsiste donc quelque chose qui domine tout le reste : c'est l'humanité elle-mêirie, toujours vivante et toujours en marche, poursuivant sa route à travers le temps, en vertu des forces qui font sa nature et en dépit des obstacles que rencontre son essor.

Si donc il en est ainsi, si l'évolution des sociétés obéit, dans ses phases générales, à des lois déterminées, si le hasard et le caprice ne sont pour rien dans les grandes mutations du passé humain , le rôle et l'objet de la science sociale se trouvent par cela même nettement tracés. Ici, de même que partout ailleurs, abdiquant comme vaine et stérile [toute recherche sur les causes prises en elles-mêmes et d'une manière absolue, l'esprit scientifique ne se préoccupera que du jeu naturel et régulier des agents sociaux et des conditions nécessaires qui président à leur développement. Aussi éloignés d'un vain désespoir que d'un irrationnel optimisme, nous ne chercherons dans les faits historiques que les manifestations multiples des propriétés de l'organisme social, soit dans son développement progressif, soit dans son existence actuelle, et notre élaboration consistera à découvrir, d'une part, comment, du concours de tous ces éléments divers, résulte l'harmonie de l'ensemble sous des règles assignables : d'autre part, comment les phases successives de l'évolution s'engendrant mutuellement d'une manière continue, il devient possible de relier toute la suite de nos antécédents historiques pour en déduire rationnellement,

sans utopie aucune, les conditions essentielles de Favenir.

Alors les faits du passé humain, au lieu de nous sembler isolés et confus, nous apparaîtront unis et coordonnés par une succession qui n'aura rien d'arbitraire ni de fortuit. Là où un œil vulgaire n'aperçoit que désordre inextricable et confusion sans limite, la science sociale nous fera découvrir une filiation non interrompue et un ordre nécessaire. Dans cette série d'événements qu'on dirait le produit de volontés capricieuses et de passions aveugles, dans ces révolutions profondes et rapides qui viennentbriser les plusgrandes puissances et déjouer les plus sages calculs, elle nous montre un enchaînement rationnel de causes et d'effets dont il n'est pas possible de méconnaître la relation évidente. Rien n'est plus isolé ni plus accidentel dans ce qui touche aux circonstances principales ; chaque période a ses racines et ses raisons d'être dans celles qui l'ont précédée, et, à son tour, elle porte en germe les choses qui se développeront dansles périodes suivantes. Il y a, certes, un puissant intérêt de curiosité à remonter ainsi toute la chaîne des temps et à contempler la continuité admirable qui relie le passé le plus reculé à l'avenir le plus lointain. Mais la science so« ciale ne se borne point à nous procurer cette profonde satisfaction intellectuelle. Notre époque présente n'est elle-même, dans la vie générale de l'humanité, qu'une phase nouvelle en étroite dépendance avec ses aînées. Ce que voit la génération actuelle est le résultat du

travail accompli par les générations antérieures. Les destructions et les constructions intellectuelles aussi bien que politiques auxquelles nous assistons aujourd'hui sont essentiellement l'œuvre de nos prédécesseurs philosophiques et sociaux, et, par conséquent, c'est à l'étude attentive du passé que nous devons demander l'explication réelle du présent et des règles de conduite pour l'avenir.

Ainsi rattaché à ses véritables antécédents, notre âge nous apparaît comme un anneau à part dans une chaîne dont les anneaux précédents et suivants sont également reliés ; et tandis que l'histoire, vérifiant nos inductions relatives au passé, nous déroule le tableau des différentes phases sociales se succédant les unes aux autres dans Tordre rigoureux que leur assigne la théorie, une autre induction que l'avenir se chargera de vérifier nous permet de conclure de cet ensemble d'antécédents les conditions générales de l'état de choses qui doit remplacer celui où nous sommes. Prévoir ce que l'on ne voit pas d'après ce que l'on voit, ce qui n'est pas encore d'après ce qui a été, tel est, en effet, comme nous l'avons vu, le caractère fondamental de toute science véritable. Il n'y a science qu'à cette condition, et les lois naturelles des phénomènes, c'està-niire l'objet final de toutes les spéculations scientifiques, sont précisément ces relations de succession et de similitude qui permettent de conclure les phénomènes les uns d'après les autres. En transportant cette notion capitale aux faits du développement social, on y

:i3i APPENDICE.

découvre aussitôt les principes de Tart de diriger les sociétés ; en d'autres termes, les bases d'une politique vraiment rationnelle. Car, visiblement, étant une fois établi que révolution humaine obéit à des forces que nous savons supérieures à toutes les actions partielles, mais qui sont soumises à des lois dont la science nous a li\Té le secret ; étant établi que les interventions individuelles, quelque énergiques qu'on les suppose, ne peuvent jamais avoir pour effet que d'accélérer ou de retarder, dans de certaines limites, lesdifférentes phases sociales, sans jamais réussir à en changer le cours nécessaire ; il devient sensible, d'après cela, que le rôle de la politique doit consister à préparer et à favoriser, sous l'inspiration continue de la théorie historique, les changements inévitables, de façon qu'ils s'accomplissent avec le moins de dommage et le plus de profit pour la masse des sociétés.

Aujourd'hui, dans l'absence de toute doctrine régulatrice, la direction générale des choses est abandonnée à tous les hasards d'un empirisme aveugle. On ne voit que trop souvent les hommes politiques actuels donner le spectacle d'une déplorable inconséquence de conduite et de langage, au point de démentir leurs opinions de la veille avec autant de chaleur qu'ils en mettaient à les défendre. Aussi, l'art de gouverner ne consiste-t-il plus, pour eux, que dans une série d'expédients routiniers et uniformes, que les détenteurs successifs du pouvoir pratiquent chacun à leur tour, quand ils y sont arrivés, après les avoir sévèrement

blâmés chez tous leurs devanciers respectifs. Cette situation, irrationnelle autant qu'immorale, résultat de l'anarchie intellectuelle, qui confond et compromet toutes les notions politiques, cette situation doit avoir un terme : et Ton comprend, en effet, comment, sous l'impulsion féconde d'une véritable science sociale, les règles de la politique ne laisseront pas plus de place à l'incertitude qu'àVarbitraire, et comment il en résultera un mode d'appréciation aussi équitable qu'éclairé pour la part réelle d'action qui revient aux hommes d'État dans Taccomplissement des événements auxquels ils ont été mêlés.

Par là également s'évanouissent sans retour les craintes chimériques et les vains désespoirs qui dépeignaient la société de nos jours comme placée au bord d'un abîme et menacée à chaque instant d'une entière dissolution, parce que telle doctrine ou telle institution, après avoir longtemps prévalu, s'éteint aujourd'hui dans une irréparable impuissance. Pour qui juge les événements à la lumière de la science sociale, il n'y a abîme ni en deçà ni au delà, mais continuité partout. Les révolutions actuelles, pas plus que celles d'autrefois, ne sont le fait du hasard, et, en se plaçant au point de vue convenable, on les voit aboutir à des transformations dont les tendances générales sont déjà appréciables. Il n'y a donc à concevoir ni suprise ni efiroi en voyant les institutions du passé emportées dans un même naufrage avec les croyances qui leur servaient de base. L'avenir des sociétés n'est pas iné-

yitablcment lié à tel système d'idées pas plus qu'à telle forme politique, quelque bienfaisante qu'ait pu être leur action proyisoire, et l'évolution sociale s'accomplit à travers ces mutations passagères. Là se montre, en effet, le caractère éminent du véritable esprit historique. C'est que seul il est en état d'inspirer une foi iiivincible dans les destinées de l'humanité, et une sécurité philosophique supérieure aux plus menaçantes apparences.

Le progrès est un mot vide de sens pour ceux qui tremblent à chaque instant de le voir compromis par quelque accident imprévu ; pour ceux qui le croient subordonné aux caprices des despotes ou aux calculs des ambitieux. 11 n'acquiert sa haute signification, il ne devient un dogme inébranlable que pour ceux qui, embrassant tout l'enchainement du passé humain, voient les différentes phases sociales résulter les unes des autres dans un ordre immuable contre lequel viennent échouer aussi bien les entreprises des rétrogra4ateurs que les aberrations des utopistes.

Enfin, et c'est là son côté le plus important, en même temps que la création de la science sociale vient offrir à la politique un point d'appui rationnel, elle fournit également à la morale des bases démontrables. L'humanité, le Grand Être collectif, telle qu'une appréciation positive le fait reconnaître, est caractérisée par deux attributs essentiels, savoir : d'une part, l'indépendaQce, de l'autre, le concours de ses organes multiples ; caractères qui, pour des motifs que nous ne pouvons

Dl^ LA PHILOSOPHIE POSITIVE. — PART. III. 335

même pas indiquer ici, constituent tout à la fois et l'éminente supériorité deForganisme collectif sur tous les organismes individuels, et les dangers toujours présents de perturbations résultant d'une complexité aussi profonde.

Nous ne concevrions pas Thumanité si tous les hommes qui la composent étaient inséparablement liés les uns aux autres sans liberté aucune pas plus que s'ils vivaient chacun isolés, dénués de liens communs et d'actions convergentes. Elle n'existe qu'à cette double condition fondamentale de l'indépendance individuelle et du concours général de tous ses organes. Or, de la part d'êtres indépendants, le concours ne peut être que volontaire : du moment que l'action est libre, l'adhésion est nécessairement spontanée, et de là résulte pour nous la notion positive du devoir, dégagée de toute idée surnaturelle, et rattachée, au contraire, à la plus intime réalité. En effet, le devoir accompli par l'individu, c'est la condition d'existence, de progrès, de perpétuité pour l'espèce; c'est la part de l'individu dans l'œuvre de concours universel duquel résultent la vie et l'harmonie de l'ensemble : et, comme toute notre existence en procède originairement et en dépend sans cesse, il s'ensuit (jue tous nos efforts doivent être dévoués à l'accomplir. Le bien, le juste, l'utile, la sagesse et la vertu dans le sens le plus général, c'est donc ce qui tend à réaliser cette convergence des éléments sociaux indépendants ou isolés ; c'est ce qui s'efforce de combattre l'égoïsme qui subsiste en nous par le fait

336 APPENDicas.

mâme de notre indépendance individuelle; c'est ce qui tend à nous faire vivre d'une vie commune à tous; c'est enfin ce qui se rattache constamment à cette grande pensée, à ce grand sentiment de l'unité sociale. Au contraire, le mal, l'injuste, ou seulement l'inutile, c'est ce qui la combat ou ce qui s'en écarte ; c'est un emploi de nos facultés et de nos énergies, de notre intelligence et de notre volonté qui échappe à cette loi souveraine et permanente ; c'est l'égoïsme prévalant sur le dévouement; c'est l'individu s'isolant de l^spèce.

Là nous apparaît dans sa forme élémentaire l'ensemble de la morale positive : système général des devoirs humains dérivés des conditions d'existence scientifiquement démontrables de l'être social et sanctionnés par l'influence efficace d'une opinion publique dignement organisée et interprétée ; et par là nous concevons enfin l'existence humaine désormais réglée dans tous ses actes par des motifs pleinement réels et par des lois toujours démontrables.

Telle est donc la science sociale, ainsi que le simple énoncé des conditions du problème permet de la définir. ^

Eh bien ! supposons cette grande opération effectuée, et dès lors l'aspect du domaine intellectuel se trouve renouvelé dans son ensemble. Ce"n'estjpas seulement une science nouvelle qui vient prendre rang à la suite de ses aînées dans le champ général de la pensée humaine : c'est une systématisation de toutes nos

conceptions^ et pour tout dire enfin, c'est une philosophie scientifique et positive qui résulte de cette généralisation dernière des principes et des méthodes de la science. U est visible, en efifet, que, parvenu à ce point, l'esprit scientifique embrasse tout ce qui lui est accessible, c'est-à-dire tout ce qui est susceptible d'observations réelles et d'inductions certaines. Étant déjà en possession du monde inorganique et des phénomènes de la vie individuelle par cette adjonction définitive, rien ne manque plus à son entière universalité, et cet ascendant qu'il a acquis partout où il a pénétré lui appartient désormais dans tous les ordres de conceptions que notre inteUigence peut atteindre.

Là finissent les choses que nous avons intérêt à connaître^ et là aussi s'arrêtent nos moyens d'investigation. Au delà il n'y a plus que des spéculations oiseuses et sans fin sur les causes et les essences des choses, de vaines conjectures et de stériles rêveries, des entreprises sans cesse renouvelées et toujours impuissantes. L'harmonie permanente qui proportionne la portée de nos connaissances effectives à l'étendue de nos vrais besoins intellectuels nous avertit que l'activité de la pensée doit cesser quand elle a embrassé tous les rapports qui intéressent notre existence. Chercher au delà, c'est se condamner à l'impuissance, c'est s'égarer avant même de se mettre en route. Se renfermer dans ces limites constitue désormais la sagesse de l'esprit humain, en même temps que le vrai moyen de rendre ses travaux utiles et féconds ; car, tandis que les vaines

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spéculations de la oiétapkysiquelui préparent de perpétuelles déceptions, tandis que les conceptions de la théologie ont perdu la propriété de le satisfaire , l'étude positive des choses rédles lui promet un aliment inépuisable qui doit suffire pour dépasser toute son activité et toute son ambition, toutes ses plus grandes forces et toutes ses plus hautes aspirations.

Au surplus, si Fexamen attentif des conditions de notre développement intellectuel ne peut laisser aucun doute à cet égard, les enseignements du passé ne sont ni moins clairs ni moins éloquents. Rien n'est plus instructif que de suivre la longue série des efforts tentés par l'inteUigence humaine pour arriver aux causes premières de toutes choses, et la suite des illusions par lesquelles eUe a dû passer avant que la connaissance plus exacte de ses forces hii eût appris à mieux régler son ambition. Aussi loin que l'on remonte dans la considération d'une expérience tellement prononcée qu'elle comprend presque tout notre passé intellectuel, on voit l'esprit humsân aux prises avec les mêmes questions, partant des mêmes espérances pour aboutir aux mêipes déceptions. Qu'ont cherché essentiellement tous les métaphysiciens depuis Thaïes jusqu'à nos jours? Que cherchant encore ceux qui, moins excusables que les penseurs d'autrefois, n'ont point été désabusés par une si longue épreuve ? C'est toujours sous une forme ou sous une autre, l'origine du monde, le principe des êtres, la fin de toutes choses auxquelles ils prétendent arriver; et si les solutions que chacun

apporte s'écartent totalement de ceUes données par ses prédécesseurs ; si chacun, en se mettant à l'œuvre, commence par faire table rase pour reconstruire sur de nouveaux fondements cet édifice qui ne s'achève jamais^ on peut dire que le problème est resté intégralement le même, aussi peu avancé aujourd'hui qu'il l'était il y a deux mille ans. Mais cette longue suite de travaux et d'efibrts, tous également acharnés et tous également stériles, n'est point perdue pour le progrès définitif de l'esprit humain. Il fallait qu'il passât par ces épreuves tant de fois répétées pour acquérir enfin la vraie notion de ses forces et pour apprendre à les employer utilement. Il fallait les séduisantes et énergiques espérances d'une connaissance absolue de toutes choses pour l'arracher à sa torpeur naturelle et donner réveil à son activité naissante. Suivant l'admirable parole de Goethe, « l'homme n'est point fait pour sonder les mystères de l'existence, mais il doit le tenter afin d'apprendre à faire usage de ses forces dans les limites de ce qui lui est accessible. »

Aujourd'hui, enfin, éclairée par une expérience suffisamment prolongée, préparée par une initiation suffisamment étendue, la raison moderne voit s'ouvrir une ère normale et définitive. En même temps qu'elle poursuivait avec une énergique persévérance le cours de ses entreprises métaphysiques et les phases diverses de ses croyances théologiques, elle préparait aussi les matériaux de constructions plus durables en élaborant successivement l'étude des diverses catégories de phé-

nomènes obsenrables, c'est-à-dire en constituant dans un ordre nullement arbitraire les différentes sciences relatives au monde inorganique et aux corps vivants. A mesure que se développaient les habitudes intellectuelles créées par ce nouveau mode d'activité, il en résultait un discrédit graduellement croissant pour les conceptions qui jusque-là avaient seules paru mériter qu'on s'y arrêtât. Mais, tant que les diverses sciences restaient isolées et incomplètes, elles ne pouvaient constituer que des rudiments et non une synthèse nouvelle. Leur office, par rapport aux doctrines anciennes, ne pouvait être que purement critique et négatif ; arrachant peu à peu les esprits aux influences qui 1^ dominaient autrefois sans leur offrir aucun équivalent réel; déracinant peu à peu les anciennes bases intellectuelles et sociales sans leur substituer dé bases plus durables et meilleures. C'est la situation où nous sommes, situation essentiellement anarchique et révolutionnaire, mais dont l'issue se laisse maintenant apercevoir ; car la création de la science sociale venant donner à l'esprit scientifique la généralité qui lui manquait encore, rien ne s'oppose plus à son universel ascendant, son rôle négatif et dissolvant fait place à une action directement organique et positive, et le grand conflit philosophique que nous signalions précédemment atteint par cela même le terme qu'il pouvait comporter.

Par là également se trouve enfin accomplie cette union entre la science et la philosophie, si longtemps

et si vainement poursuivie par les plus hautes intelligences de toutes les époques. Depuis le temps où, entre les mains des premiers philosophes grecs, l'étude des phénomènes les plus simples, brisant les entraves théologiques, était parvenue à se constituer à l'état pleinement scientifique, il avait dû s'établir entre ce nouvel ordre de notions et celui que la théologie et plus tard la métaphysique faisaient prévaloir partout ailleurs, une séparation de plus en ' plus tranchée et un antagonisme que le temps devait développer.

Nous avons assez caractérisé, et il suffit d'ailleurs du moindre examen pour s'en convaincre, l'incompatibilité radicale qui rendait à jamais inconciliables les conceptions émanées de ces deux modes d'activité spéculative. D'où suit que les idées positives et les idées générales, la science et la philosophie, devaient rester séparées et même de plus en plus hostiles à mesure que les progrès de la première l'éloignaient davantage de son essor initial; jusqu'à ce qu'enfin, comme c'est le cas de nos jours, l'esprit scientifique ayant parcouru tous les degrés de sa lente initiation, se soit mis en possession incontestée de tout le domaine mental. Alors la lutte cesse d'elle-même. Il n'y a plus qu'une seule grande science dont toutes les autres ne sont que des préliminaires ou des affluents ; il n'y a plus également qu'un seul mode général de concevoir l'ensemble des choses, c'est-à-dire une seule philosophie possible. Ainsi la science se transforme en philo-

342 AFFENDICB.

Sophie et rharmonie complète de la pensée humaine se trouve définitivement c»^anisée.

Tel est le sens, tel est Tesprit de l'immense révolution à la fois intellectuelle et sociale au sein de laquelle nous sommes plongés ; tel est aussi Toffice capitad que vient accomplir la nouvelle philosophie dans cette circonstance décisive. Là est évidemment là seule solution que puisse comporter le problème philosophique de notre temps, et par suite le problème politique qui n'est que la conséquence du premier. Ou bien l'anarchie actuelle, étendant sans cesse ses ravages et ne rencontrant aucun obstacle, aboutira à l'entière rupture du lien social ; ou bien l'ascendant graduellement croissant de la nouvelle doctrine arrivera à reconstruire la convergence mentale, et, par suite, Funité politique. Les esprits de nos jours ne peuvent redevenir théologiens ni métaphysiciens, puisque leur développement a précisément consisté à délaisser peu à peu ces conceptions qui ne convenaient qu'au début de leur essor pour leuf en substituer partout de nouvelles. De même les sociétés de nos jours ne peuvent remonter aux phases de civilisation qu'elles ont traversées dans le passé, puisque leur évolution naturelle a précisément consisté dans ces mutations successives apportées aux formes d'une sociabilité éteinte.

Un même et irrésistible courant entraine à la fois les idées et les choses, et il n'est pas plus possible d'immobiliser l'esprit humain dans son adhésion à certaines doctrines que d'enchaîner les sociétés humaines

DE LA PHILOSOPHIE POSnTYB. — PART. III. 343

dans leur attachement à certaines mstitutions. D'ailleurs, pour ceux auxquels une théorie historique permet de remonter la filiation des antécédents, rien ne semble accidentel ni fortuit dans cet ébranlement de tout rédifice du passé, et les causes de son insuffisance actueUe ne sont pas moins éiddentes que celles de son antique splendeur.

Aujourd'hui le grand trayail de démolition des siècles précédents est arrivé à son terme. Une construction nouvelle s'est élevée sur les ruines des constructions anciennes. La philosophie positive se présente aux intelligences de nos jours comme seule capable de rétablir cette communion mentale que n'ont su préserver les doctrines rivales. Les leçons du passé, jointes à l'examen attentif du présent, se réunissent pour nous montrer, dans cette philosophie, l'unique issue que comporte la crise actuelle des esprits, et, par conséquent, l'anarchie correspondante des sociétés. Mais l'adhésion que réclame la nouvelle doctrine ne saurait être efficace qu'à la condition d'être éclairée. Pour adhérer à une entière systématisation de l'esprit scientifique, il est nécessaire que chaque intelligence, parcourant dans son évolution individuelle les phases successives qu'a traversées l'humanité, vienne se placer d'elle-même au point de vue définitif où se rencontrent, pour ne plus se séparer, la positivité de la philosophie et la généralité de la science.

Rien ne saurait dispenser de cette condition dont l'impérieuse nécessité est d'ailleurs déjà aussi mani-

344 APPENDIGB.

fcsle|)our les études positives que pour les études générales, pour les savants que pour les philosophes. En effet, si, d'un côté, nous voyons toutes les synthèses théologiques ou métaphysiques livrées à d'irrémédiables déchirements et désormais privées d'action sur les esprits et sur les choses, nous voyons, d'un autre côté, les différentes sciences spéciales cultivées séparément les unes des autres, dépourvues de liens communs qui coordonnent et régularisent les efforts partiels, et s'égarant, par suite de cet isolement, en une multitude de recherches oiseuses et sans but. C'est là, on ne saurait le nier, la tendance caractéristique de la plupart des travaux scientifiques actuels ; tendance doublement regrettable, car il en résulte d'abord une trèsfuneste déperdition de forces intellectuelles dépensées sans profit, alors qu'il ne serait pas de trop de les faire toutes concourir à combattre l'anarchie qui peut à chaque instant passer des idées dans les faits, et porter les plus graves atteintes à Tordre social. Ensuite, il est également certain que le spectacle de cette spécialisation exagérée des recherches scientifiques, et des conséquences morales et mentales qu'entraîne un tel régime, est de nature à inspirer à beaucoup de bons esprits contre la science elle-même une répulsion trèsjustifiable sans doute, mais néanmoins très-fâcheuse, puisque, comme nous l'avons établi, c'est seulement d'une systématisation éclairée de l'esprit scientifique que peut sortir la régénération spirituelle des sociétés modernes.

11 n'y a de remède à ce mal, il n'y a de frein possible contre cette dispersion toujours croissante des forces intellectuelles les plus propres à préparer l'issue de la crise, que dans l'avènement de plus en plus nécessaire d'une philosophie qui, émanée des sciences, viendra à son tour réagir sur elle et les régler comme elles doivent l'être. Elle seule pourra les empêcher de s'égarer en de puériles spéculations, propres seulement à entretenir des illusions orgueilleuses. Elle seule pourra les rattacher constamment à une haute destination sociale, dont Teffet sera de les moraliser, de les ennoblir et de les féconder. L'urgence de la situation se manifeste donc sous ce rapport comme sous tous les autres. S'il n'y a plus désormais de philosophie possible, de doctrine susceptible d'inspirer dejs convictions communes et de ramener l'ordre dans les intelligences que celle qui systématise les principes et les méthodes de la science, il n'y a plus également de science utile et progressive que celle qui se rattache à des vues d'ensemble propres à éclairer sa marche et à régler ses efforts. En un mot, les savants ne peuvent pas plus se dispenser de devenir philosophes que les philosophes de devenir savants, et la raison publique ne tardera pas à réclamer des uns et des autres l'accomplissement de ces conditions pour prix de l'ascendant auquel ils ont droit de prétendre.

Ainsi l'immense crise intellectuelle que traversent les sociétés modernes depuis la fin du moyen âge^ c'est-à-dire depuis la chute du pouvoir catholique,

après avoir été provoquée et sans cesse aggravée par l'action dissolvante et révolutionnaire de l'esprit scientifique, tend aujourd'hui vers son terme normal, sous l'influence de ce même esprit parvenu à son entier développement et à sa pleine systématisation. La longne insurrection d'un rationalisme de plus en plus audacieux contre une théologie devenue oppressive, vient donc aboutir, de nos jours, à la victoire définitive de la science transformée en philosophie, et appelée, sous ce titre, à la souveraine domination des intelligences.

Tel est, quand on l'examine avec attention, le résultat du travail intellectuel accompli par les siècles derniers, résultat ni cherché ni prévuipar ceux-là mêmes qui concourent le plus puissamment à le produire, et qui, se réalisant ainsi, est l'expression manifestedeslois du progrès humain. Quoi qu'on fasse, lesanciennes bases mentaleset morales sont aigourd'hui ruinées sans retour par l'efiet même du développement naturel des agents de la civilisation moderne. On peut fermer les yeux à l'évidence et nier la lumière; mais la réalité n'en subsiste pas moins, plus forte que tous les préjugés , et plus durable que toutes les illusions. Demander à des doctrines épuisées le point d'appui d'une reconstruction sociale qu'elles ne peuvent plus désormais qu'entraver radicalement, c'est évidemment tendre à éterniser l'anarchie que leur chute fit naître autrefois et que leur résistance continue de nos jours.

Un invincible courant entraine les esprits dans une une autre direction et prépare les éléments de l'unité

DE LA PHlLOSOPHiE POSITIVE. — PART. III. 347

inentale que comportent les énergiques aspirations de IsL sociabilité moderne, Or^ c'est en cela que consiste la xiotion capitale apportée par la nouyejle philosophie^ oette unité spirituelle si désirée^ de laquelle doit sortir l'apaisement universel succédant enfin aux orages de nos temps révolutionnaires : cette unité ne peut se produire que sous l'influence organique de la science positive étendue à tous les ordres d'idées accessibles à notre intelligence et constituant une doctrine philosophique et morale, seule capable désormais de conquérir le libre assentiment des esprits de nos jours.

Chables YUNDZILL.

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