PRÉFACE
Loin de là, je m'empresse de reconnaître que nos auteurs modernes en ont saisi les traits sublimes avec une intelligence qui ne laisse rien à désirer. Leur talent a préservé pour toujours des atteintes du doute les grandes actions de la Pucelle. Mais en pénétrant dans cette partie moins lumineuse de toute histoire et surtout de celles qui ont eu pour théâtre des pays en révolution, en cherchant à rétablir la continuité des événements par un examen attentif des intervalles qui séparent les moments d'éclat , là , à travers les incertitudes, les contradictions, les mensonges des contemporains, il m'est arrivé de saisir un certain nombre de faits, dont j'espère que l'évidence sera reconnue après qu'ils auront subi le contrôle de l'opinion.
C'est à exposer ces aperçus que j'ai mis toute mon étude, sans viser aucunement à l'intérêt d'un récit continu ni m 'attacher au côté dramatique des situations. Comme je n'ai point cherché à émouvoir, mais seulement à faire réfléchir, je serai récompensé selon mes vœux si l'on trouve dans cet écrit quelque portée de raisonnement et un reflet de l'amour infini que je porte à la vérité.
De l'enfance et de la vocation de la Pucelle.
Jeanne d'Arc, de son aveu, avait treize ans accomplis lorsqu'elle entendit pour la première fois la voix qui lui disait que la France serait sauvée par elle *. Comme elle était iiée le jour des Rois 14^12, ce fut dans le courant de l'anne'e 1425 (le procès dit en temps d'été) qu'elle eut cette vision^. Tout me porte à croire qu'elle y fut préparée par cjuelque chose d'extraordinaire survenu dans le pays qu'elle habitait.
^ » Confessa fuit quod dum esset aetatis xiij annorum, ipsa habuit « vocem a Deo... et venit illa vox... tempore œstivo. » Procès , t. I , p. 52.
' i< In nocte epiphaniarum Dominî... hanc intrat mortalium « lucem. » Lettre au duc de Milan, Procès, t. V, p. 116. « Inler- « rogala cvijus œlatis ipsa erat, respondit quod, prout sibi videtur, '< est quasi xix annorum. » Procès , interrogatoire du 21 février 1431, t. I, p. 46.
2 APEBÇUS NOUVEAUX
Domremy, son village, est sur la rive gauche de la Meuse, au bas d'une côte dont les plateaux faisaient partie autrefois du duché de Bar ; les hauteurs de la rive opposée délimitaient la Lorraine : il n'y avait donc que la vallée où coule le fleuve, qui fût alors terre de France. Cette étroite dépendance de la couronne, qui d'un côté se rattachait par le Bassigny au gouvernement de Champagne, se prolongeait à cinq lieues au dessous de Domremy, jusqu'à Vaucouleurs , dernière fortification où les premiers rois capétiens avaient posé la limite de leur puissance, et dont Charles V, comme par une inspiration providentielle, avait fait depuis peu un membre inséparable delà couronne^. Plus bas, s'étendait la domination de divers seigneurs feudataires de l'empire ; puis la Meuse, sortie de l'évêché de Verdun, arrosait encore un morceau de territoire français, les châtellenies de Mouzon et de Beaumont, qui formaient d'autres annexes de la Champagne.
La guerre dont tout le royaume fut embrasé au XV® siècle, épargna longtemps ces pays écartés; mais après la bataille de Verneuil, elle en
' Ordonnances des rois de France , t. IV, p. 583, année 1365.
trouva le chemin. Ce fut le 22 juillet 14-24 que les troupes de Charles VIT perdirent cette funeste bataille; et à la fin du mois de septembre suivant, des bandes de Picards qui venaient de soumettre Guise, portèrent le ravage sur les bords de la Meuse ^ Là commencèrent les tribulations des habitants de la vallée; et leurs premières larmes ainsi que leur premier sang répandus, précédèrent de trop peu l'inspiration de la Pucelle pour n'avoir point contribué à lui donner son essor.
Ce sera l'éternel regret de l'histoire d'avoir à parler de l'enfance de Jeanne d'Arc, et de manquer du document capital par lequel il était permis de s'en instruire. Je veux parler des procèsverbaux de l'examen qu'elle subit à Poitiers, avant d'être employée par le gouvernement de Charles VII. Elle-même les invoqua plusieurs fois dans le cours de son jugement^; mais ceux
^, J|IonstiçeJet, liv. II, th. xxii.
^ « Si de hoc faciatis dubîum, mitlatis Pictavis ubi alias eao « fui interrogata. x Procès, t. I, p. 71. << Illud bene scivî aliquando, » sèdoblità sum ; et est positnm in regislro apud Picta'vîs. » Ihid., p. 72. « Dicit quod bene vellcl quod inlerrogans haberet copiam « illius Ubri qui est Pictavis. « Ibid., p. 73. « Non refc'ordor si « hoc fuérit mihi petitum ; et illud est scriptum in villa Picta- « vensi. » Ibid., p. 94.
qui faisaient son procès n'eurent garde d'y recourir, li serait plus étonnant qu'une pièce de celte importance n'ait point paru lorsqu'on réhabilita sa mémoire, si la manière dont elle est mentionnée dans la sentence^, ne donnait à penser qu'elle n'existait plus à cette époque. Déjà la négligence l'avait égarée, ou la politique l'avait détruite.
Pour compenser une si grande perte, il nous reste les bruits publics consignés lors de l'apparition de la Pucelle; ses réponses aux interrogatoires qu'elle subit à Rouen ; l'acte d'accusation dressé contre elle , et enfin les informations que la justice fit faire dans son pays, vingt-cinq ans après sa mort. Mais ces quatre sources sont loin d'être suffisantes.
La première consiste en trois ou quatre pièces, dont les auteurs ont cherché moins à satisfaire une curiosité intelligente, qu'à répéter des on dit empreints de merveilleux. De là leur insistance sur des faits qui sont en quelque sorte les lieux communs de la légende au moyen âge : comme , par exemple, que la naissance de Jeanne fut an-
* « Attentis testium depositionibus... super examinatioae ipsîu& « in praesentia plurimorum prœlatorum... Pictavis et alîbi facta - « dicbus iteratis. » Procès , t. lîl, p. 357. ;,
noncée par des signes surnaturels; que les loups s'adoucissaient devant les moutons de son troupeau ; qu'elle attirait à elle les oiseaux des champs, etc. ^
Les interrogatoires de Rouen ne sont pas non plus très-instructifs pour le point qu'il s'agit d'ëclaircir. Jeanne en présence de ses juges , n'est plus , comme à Poitiers, la simple fille qui s'abandonne à ses souvenirs devant des hommes qu'elle est sûre de subjuguer. On s'aperçoit qu'elle sent autour d'elle une atmosphère de malveillance et de haine. Le danger de sa situation la domine; elle se livre le moins qu'elle peut. Cependant c'est dans ses réponses , et là seulement, que se montre le mélange de religion et de patriotisme qui fermentait dans sa pensée
* « Mirum ! omnes plebeii loci illîus inœstimabili comraoventur « gaudio, et, ignari nativitatis Puellœ, hinc Inde discurrunl in- « vestigantes quid novi couligisset ;.,. galli velut tiovœ lœtiliae « praecones , prœter solitum in inauditos cantus prorumpunt. >» Lettre de Perce^'al de Boulainvilliers au duc de Milan, t. V, p. 1 16. « Agnorum custodiœ a pareutîbus deputatur, in qua iiec ovicula « noscitur deperlisse , nec quicqiiain a fera exstitit devoratuin. » Id., ibid. « Ils affirnioient que, quant elle estoit bien petite, qu'elle gaidoit les brebis , que les oiseauls des bois et des clianips , quant les appeloit , ils venoient mangier son pain dans son giron , comme privés. » Journal de Paris, ad ann. 1431,
enfantine ^ Elle regardait la France comme le royaume de Jésus , et dès lors les ennemis de ce saint royaume étaient pour elle les ennemis de Dieu \
L'acte d'accusation^, où l'on serait tenté de croire que de pareils traits ont été relevés soigneusement, n'allègue rien, au contraire, de ce qui a quelque portée politique. On ne s'y attache
« Respondit quod nesciebat ibi (à Domremf), nisi unum M Burgundum quem voluisset habere caput abscissum , tamen « SI hoc placuisset Deo. Interrogata an ipsa , in sua juvenili " œtate, habuit magnam intentionem persequendi Burguudos : « respondit quod habebat magnam voluntatem seu afFeclionem « quod rex suus haberet regnum suum. » Procès, t. I , p. 65 et 66.
« Jehanne la Pucelle , vous mande de par le roy du ciel , son droitturier et souverain seigneur, duquel elle est chacun jour en son service roial, que vous fassiez obéissance... au gentil roy de France qui sera bien brief à Rains et à Paris, et en ses bonnes villes du sainct royaulme , à l'ayde du roy Jésus. » Lettre de la Pucelle aux habitants de Troyes , t. IV, p. 287. Cette opinion de la suzeraineté de Dieu explique pourquoi Jeanne à son arrivée auprès de Charles VII , l'engage à faire la donation , c'est-à-dire la recommandation féodale de son royaume à Dieu , ce que témoignent le duc d'Alençon : « Fecit régi plures requestas et îuter «t alias quod donaret regnum suum régi cœlorum » (t. III, p. 91) et le chroniqueur Éberhard de Vindeck : « Elle lui fit promettre de se démettre de son royaume, d'y renoncer et de le rendre à Dieu de qui il le tenait » (t. IV, p. 486). 3 Procès, t. I, p. 204 et suiv.
qu'à de méchants propos, ouvrage de la sottise ou de la superstition, pour établir que Jeanne se livrait dès son enfance à des pratiques réprouvées par la foi. Je n'en veux pour preuve qu'un article où l'on fait ressortir avec le ton de l'épouvante , qu'elle allait suspendre à un certain arbre , prés du village , des guirlandes de feuillage et de fleurs qui disparaissaient pendant la
nuit^.
Les informations faites à Domremy en 14.55^ nous offrent un tableau charmant et plus d'une fois reproduit : au pied du coteau, la chaumière de la famille d'Arc joignant le pourpris de l'église ; un peu plus loin , en montant, entre des touffes de groseilliers, la fontaine^ ombragée du fameux arbre, du hêtre séculaire, dont mille ré-
1 « Choreizando circumibat fontem et arborem prœdîctos ; postce modum ramis ejusdem arboris plura séria variis herbis et flori- .( bus, propria manu confecta appendebat... quae quidem , mane « sequente , ibidem minime reperiebantur. « Froces , t. I ,
2 T. II , p. 387 et suiv. de l'édition des Procès.
3 « Fons rannorum ou ad rannos. » Je n'ai pas su expliquer dans mon édition (t. III, p. 391) le sens de rannus , mot qui manque dans Du Gange. Je l'ai trouvé depuis dans le Glossaire de Jean de Garlande, auteur du xiii^ siècle, comme équivalent de groseillier. C'est une forme corrompue de rhamnus , qui dans Pline s'applique au nerprun.
cits faisaient le séjour des fées ; enfin, sur la hauteur, le Bois-Chenu, d'où, suivant la tradition, devait sortir une femme qui sauverait le royaume perdu par une femme \ Des paysans laborieux et honnêtes habitaient ces lieux ; leurs enfants , élevés dans la religion , allaient au beau temps danser sous l'arbre , et , à certaines fêtes , y manger des gâteaux que les mères préparaient la veille. Mais les témoins qui racontent ces innocents ébats , ont moins de souci de dire quelle figure Jeanne y faisait, que de plaider pour son orthodoxie, en s'accordant tous à la rendre insignifiante à force de timidité et de dévotion. Ils se taisent aussi sur les jours de colère , où ces mêmes enfants, suivant eux si paisibles, allaient se battre jusqu'au sang dans la prairie avec ceux
* u Erant prophétise dicentes quod drca illud nemus debebat « venire quœdam puella quœ faceret mirabîlia. » Procès, 1. 1, p. 68. « Fuit transmissa comiti de Suffort una schedula papyrea in qua « continebantur quatuor versus facientes mentionem quod una i< puella Ventura est du Bois-Chanu, et equitaret super dorsuin ar- « citenentium. » Ibid., t. III, p. 15. << In libro antiquo ubi recita- « batur professio Merlini, invenit scriptum quod debebat venire « quœdam puella ex quodam neinore Canuto , de partibus Lotha- « ringiae. » Ibid,, p. 133. « Audivit eidem Jobannœ dici : Nonne « audistis quod prophetizatum fuit quod Francia per mulierem de- « perderetur et per unam virginem de marchiis Lotharingia? res- " lauraretur^ » T. II, p. 447.
d'un village voisin dévoué à l'opinion bourguignonne ^.
En combinant les indices fournis par des documents si incomplets, l'idée que je me fais de la petite fille de Domremy est celle d'un enfant j sérieux et religieux, doué au plus haut degré de cette intelligence à part qui ne se rencontre que ■ chez les hommes supérieurs des sociétés primi- \ tives. Presque toujours seule, à l'église ou aux champs, elle s'absorbait dans une communication profonde de sa pensée avec les saints dont elle contemplait les images, avec le ciel où on la voyait souvent tenir ses yeux comme cloués. Cette fontaine, cet arbre, ces bois, sanctifiés par une superstition vieille comme le monde, elle leur communiquait sa sublime inquiétude, et dans leur murmure, elle cherchait à démêler les accents de son cœur. Mais du jour où l'ennemi apporta dans la vallée le meurtre et l'incendie, son inspiration alla s'éclaircissant de
* Nous savons ce fait par les interrogatoires de Jeanne. « In- «1 tcrrogata si unquam fuit cum pueris qui pugnabant pro parte " illa quam tenebat, respondil quod non unde habet memoriam ; '< sed bene vidit quod quidam illorum de villa de Domremy qui » pugnaverant contra illos de Maxey , inde aliquando vcniebant « bene lœsi et cruentali.» Procès, t. T^ p. 66.
tout ce qu'il y avait en elle de pitié et de religion pour le sol natal. Attendrie davantage aux souffrances des hommes par le spectacle de la guerre, confirmée dans la foi qu'une juste cause doit être défendue au prix de tous les sacrifices, elle connut son devoir.
N'eût-elle servi qu'au perfectionnement de cette âme généreuse, la résistance des habitants de la Meuse mériterait d'être immortalisée; l'opiniâtreté avec laquelle elle se prolongea, la place au nombre des actions les plus mémorables. On ne saurait trop admirer que de pauvres villages, séparés du reste de la France par quatre-vingts lieues de pays ennemi , plutôt que de prêter serment à l'étranger, se soient associés à la fortune désespérée d'une poignée de soldats.
Comme cette petite guerre a passé inaperçue jusqu'ici, je commencerai par en réunir les traits épars dans Monstrelet et dans quelques actes de l'époque. <
Les Anglais, maîtres de la Champagne, avaient laissé prendre aux principales villes de cette province un certain pouvoir consultatif sur les affaires publiques. Les corps municipaux de Reims, de Troyes, de Châlons, tantôt séparément , tantôt de concert , envoyaient au gouver-
nement de fréquentes requêtes, au fond desquelles apparaissait toujours la menace de faire de leur prise en considération une condition de fidélité. A partir de 14^25, le but continuel de ces requêtes fut de provoquer la soumission des défenseurs de la Meuse dont l'état d'hostilité servait de prétexte au passage d'une foule d'aventuriers dangereux *. Grâce aux subsides alloués par les villes , un plan de campagne paraît avoir été concerté, d'après lequel les Anglais auraient entrepris la réduction de la Meuse inférieure, laissant aux Bourguignons le soin d'opérer contre le cercle de Vaucouleurs. En 14-27 seulement, le comte de Salisbury put emporter, après cinq mois de siège, une bicoque appelée Moymer ^, qui servait d'avant-poste aux défenseurs de Beaumont. Beaumont résista encore un an et demi ; mais à la fin , assiégée en même temps que Mouzon par une armée aux ordres de Jean de Luxembourg, cette place se rendit^. Mouzon de son côté obtint un délai de trois mois pour
' Archives législatives de la ville de Reims, publiées par Variii. Statuts, t. I , p. 675, 676, 683, 685, 686, 730, 732.
^ Monstrelet , 1. II, c. xxxvii ; Journal d'un bourgeois de Paris, ad ann. 1425 ; Archives de Reims, 1. c, p. 727.
' Monstrelet, 1. Il, c. xlvii.
envoyer demander au roi de France des secours qui ne vinrent point. Les habitants de la contrée échappèrent par l'émigration au joug des Anglais. L'historien Zantfiiet témoigne qu'ils allèrent à refuge dans le pays de Liège où ils reçurent un accueil digne de leur fidélité ^
Le détail des opérations contre Vaucouleurs ne se présente pas avec le même enchaînement. Il est question au procès de la Pucelle , de plusieurs fuites des habitants de Domremy. Tantôt ils s'enferment dans une petite forteresse appelée le château de l'Ile, qui était devant leur village entre les deux bras de la Meuse ^ ; tantôt ils se sauvent jusqu'à Neufchâteau ^. Il est certain que ces retraites eurent pour cause l'approche de l'ennemi; mais à quel moment et dans quelles circonstances? Tout ce que je puis dire, c'est que depuis 14^27, la guerre fut conduite sur ce point par Antoine de Vergy, seigneur bourguignon qui s'était acquis à la journée de Gravant la réputation d'un grand capitaine. Langres était sa place d'armes. Le 22 juin 1428, il reçut dugou-
* Dans Martene , Amplissima collectio , l. V, p. 500. ^ Procès^ t. I , p. 66.
3 Procès, t. I , p. 51 , t. II, p. 392 , .cl l'article xij des autres dépositions recueillies en Lorraine.
vernement anglais l'ordre de réduire définitivement la ville et le château de Vaucouleurs. Le l^*" juillet suivant, il passait en revue à Saint- Urbain les troupes rassemblées pour cette expédition ^. S'il entra dans la vallée de la Meuse , le succès ne répondit pas à ses efforts, car l'année d'après Vaucouleurs se maintenait toujours inébranlable dans sa résistance.
Voilà tout ce que j'ai pu recueillir de cette lutte héroïque sous l'impression de laquelle la foi au salut commun put s'allumer dans le cœur d'un enfant.
De l'état de la France à l'avènement de la Pucelle.
La plupart des biographes de Jeanne d'Arc, pour donner une idée de la détresse du royaume lorsqu'elle apparut, se sont crus obligés de remonter à l'assassinat du duc d'Orléans, en 1407. C'est trop faire ou pas assez. Les événements ont des causes éloignées et des causes prochaines. Le passé tout entier les a préparés; mais il n'y a que le présent pour les produire, et c'est ce qui est cause que l'intelligence ou l'aveuglement d'un
' Archives nationales , section hist. K, carton 69, n. 63.
seul peuvent être d'un si grand effet dans le monde.
En 1428, au moment où les Anglais mirent le siège à Orléans, il y avait dix-sept ans qu'on se battait en France; mais depuis la fin de \i2i la guerre languissait tellement qu'on eût pu croire à une suspension des hostilités. Ces quatre années de torpeur bien plus que les treize qui avaient précédé, furent ce qui mit la France à deux doigts de sa perte. Je vais expliquer comment.
Il ne faut pas se faire d'illusion sur l'établissement des Anglais dans nos provinces. Excepté en Normandie, ils ne prirent racine nulle part. Le grand obstacle à cela fut leur petit nombre qui les enchaîna dans une continuelle dépendance de la faction bourguignonne. N'ayant pas assez d'hommes pour tenir en respect les conquêtes qu'elle leur avait procurées, ils lui en abandonnèrent la garde. Ainsi dans toute la Picardie, ils n'occupèrent jamais que deux places, Rue et Le Crotoy; le reste fut laissé aux seigneurs du pays qui s'étaient montrés très-acharnés contre l'ancien parti orléaniste. On ne les mit pa,s même sous la surveillance d'un chef anglais. Ils continuèrent à recevoir les ordres de Jean de
Luxembourg qui depuis le commencement des guerres s'était rais à leur tête , moins pour servir les partis, que pour se créer un état indépendant entre la France et la Belgique. Par une politique un peu différente, en Champagne on mêla des Anglais aux garnisons bourguignonnes des grandes villes; mais en 1427 un Bourguignon fut nommé au gouvernement du pays qui avait été dévolu jusque-là au comte de Salisbury. L'Ile de France eut aussi des garnisons mi-parties avec des gouverneurs d'origine française. L'opinion de Paris y faisait loi , opinion si peu sûre, qu'on ne jugea pas prudent d'y laisser le siège du gouvernement. D'ailleurs le défunt roi d'Angleterre avait ordonné en mourant que la garde de Paris fut livrée au duc de Bourgogne toutes les fois qu'il en témoignerait le désir; et cela se pratiqua ainsi au plus fort des conquêtes de la Pucelle.
Dans cette déférence à l'égard de leurs alliés, les Anglais auraient voulu qu'on vît la preuve de leur respect pour les nationalités; mais on comprit qu'ils agissaient de la sorte par impuissance de faire autrement, et que leur roi Henri, mineur de quatre ans , n'était quelque chose en France que par le bon plaisir du duc de Bourgogne.
Ainsi restreinte, l'occupation étrangère fut longtemps sans rien changer à l'état du pays. Les partis ennemis continuèrent à passer entre les villes pour enlever tout ce qui s'aventurait hors de la portée de leurs sentinelles. Les campagnes désertes ne se repeuplèrent point. De là un mécontentement général contre les Anglais qui se montraient si peu habiles à rétablir l'ordre au nom duquel ils s'étaient fait accepter.
Quatre ans après la translation de la couronne de France aux Lancastre, il se tratna en Picardie un vaste complot des seigneurs pour revenir à Charles VII ^. Pour surcroît d'embarras, le duc de Glocester qui gouvernait l'Angleterre, sourd aux remontrances du duc de Bedford, régent de France, se mit à disputer au duc de Bourgogne la possession du Hainaut ^, tandis qu'à l'autre bout du royaume, les Bretons, jusqu'alors favorables à la nouvelle dynastie, forçaient leur duc à se tourner contre elle ^.
Les Anglais en étaient là lorsqu'ils gagnèrent la bataille de Verneuil. On leur eût prédit ce
' Mémoires de Pierre de Feniu ; Monslrelet , liv. Il, c. xviu. ^ Monstrelel , liv, II , c. xiii.
^ Chronique de la Pucelle dans Godefroy, Hist. de Charles VII, p. 485.
SUR L'HISTOIKE DE JEAJNJNE D'ARC. 17
qu'ils y devaient trouver d'avantage , que sans doute ils auraient refusé de le croire, tant l'effet l'emporta sur l'événement. Non-seulement les menaces du moment furent dissipées , mais , comme si tous les défenseurs de la France étaient descendus au tombeau, la guerre cessa de son côté. Le duc de Bedford put concentrer ses troupes dans l'intérieur et les occuper à la destruction des partisans. Au bout de dix-huit mois il redevint possible de voyager, de transporter les marchandises, d'ensemencer les champs. Il se forma une sorte de confiance et sinon de l'affection, du moins de la tolérance envers le gouvernement qui la procurait.
Voyons ce qui se passa cependant du côté des Français.
La bataille de Verneuil fut perdue moins par eux que par les Ecossais, leurs auxiliaires; dix mille hommes de cette nation y furent tués ou mis en déroute. Thomas Basin, qui a parlé de ces temps-là d'après ses conversations avec Dunois, représente le désastre des Ecossais comme une chose heureuse pour le royaume, tant leur alliance était incommode *. Mais Charles VII avait
» Historia Caroli VU, lib. II, c, iv.
placé dans ces dix mille hommes l'espoir de sa restauration. Les voir anéantis ruina tous ses calculs, et comme il n'était pas homme d'une prompte résolution , au lieu d'aviser sur-lechamp à de nouveaux moyens , il s'endormit dans l'expectative, défendant à ses capitaines de tenter désormais la fortune, de peur de perdre le peu qui lui restait : tactique malheureuse s'il en fut , parce que la cause de ce roi déconcerté et dépossédé, loin de manquer de défenseurs, en avait trop.
Des milliers d'hommes, ruinés par les révolutions et par les guerres, s'étaient faits soldats pour vivre. Ils foi niaient des corps francs trèsbraves, très-décidés à ne pas reconnaître la domination étrangère. C'est à eux qu'on devait les heureuses diversions qui avaient si longtemps neutraliséles succès del'Angleterre.Mais ils se pliaient difficilement aux opérations d'ensemble; et lorsqu'ils ne trouvaient pas leur proie en pays ennemi, ils la prenaient sur les sujets du roi. De là une grande aversion de Charles Vif pour ces auxiliaires, aversion qui fit plus que toute autre chose le malheur des commencements de son règne, parce qu'elle égara son esprit à la poursuite d'une œuvre impraticable. Combattre le schisme j)0-
litîque et l'invasion lui parut moins pressant que de réduire une force désordonnée qui le maîtrisait chez lui, et c'est pour cela qu'il recruta le plus qu'il put de troupes étrangères ^ ; mais avec les armées de l'Europe il ne serait pas venu à bout des corps francs , tandis qu'avec les corps francs il lui était possible d'exterminer tous les fléaux déchaînés contre son royaume, y
* Voici quelques passages d'un édit où ce projet est clairement énoncé : « Pour les grlèves complaincles que nous avons eues à ce présent conseil des oppressions et dommages que font les gens d'armes et de traict sur le peuple... Nous, par l'advis dudit conseil, avons commis noz amés el féaulx le mareschal de Lafayectc , le maislre des arbalestriers et l'admirai à quatre cents hommes d'armes,... pour chasser et faircvuider tous autres gens d'armes vivans sur le peuple; et tous autres capitaines, gens d'armes et de traict quelxconque avons cassez , exceptez les Escossais et Lombars... en vous mandant que lesditz gens d'armes vous ne accueillies ,... ne leur donnés soustenement ne confort à plus séjourner , mais que chacun retourne à son hostel , et d'iceulx ne voulons plus estre servis 5 et à la saison nouvelle on en trouvera d'autres. Donné à Selles le 30^ jour de janvier. » Ms. Doat à la B'ibl. nat. . t. IX, p. 279. Cette mesure coïncide avec la convocation des étals généraux à Selles, dont parle dom Vaissète dans son Histoire du Languedoc , t. IV, p. 462. « Au commencement de l'année 1424 , le roi tint les états à Selles en Berri... Il exposa aux députés qu'avec le secours des seigneurs et ceux de l'Ecosse , il aurait incessamment dix mille combattants, et qu'il se mettrait sous les armes contre ses ennemis. »
compris l'insolence de ces corps eux-mêmes '.
De ce que les troupes royales furent consignées dans les garnisons après la bataille de Verneuil, les partisans ne purent plus continuer à eux seuls la guerre de l'indépendance. Autant les Anglais en chassèrent des pays de leur obéissance, autant il en rentra sur le territoire soumis à Charles VII. Peu troublés des édits rendus contre eux , ils se fixèrent dans l'intérieur et y vécurent en se mettant au service des ambitions locales , des rivalités de famille et des intrigues de (!Our. L'état social redevint presque ce qu'il avait été au x® siècle. Pour me servir d'une belle expression d'Alain Chartier , la France fut « comme la mer où chacun a tant de seigneurie comme il a de force ^.»
Les Anglais ayant profité de cette anarchie pour diriger une attaque générale sur la ligne de la Loire, Charles VII ne compta plus sur rien. Il crut voir dans ce qui se passait les signes évidents d'un décret de la Providence qui lui retirait l'empire : il attendit le jour où il aurait à déserter le territoire.
* C'est ce qu'il reconnut vingt ans plus tard, lorsqu'il créa avec l'élite des corps francs la première armée permanente.
^ Dans la Consolation des trois vertus. Tojez ses OEuvres complètes publiées par Ducliesne.
Mais si apparente que fût la dissolution, la suite des événements prouva qu'elle n'était pas imminente. Tout le monde ne désespérait pas: témoin les braves de la Meuse, témoin ceux d'Orléans, et tant de capitaines pour qui l'inaction oii on les tenait était un supplice; et ainsi il existait dans les cœurs des sentiments isolés cpi'il ; ne s'agissait que de confondre en un seul, de / même qu'il y avait sur tous les points du terri- \ toire des forces morcelées que le mystère était de ? réunir pour en composer la force nationale. ; Ce sont ces deux choses-là que Jeanne d'Arc vint accomplir en France.
Des dispositions du gouvernement français à l'égard de Jeanne d'Arc.
Certains noms sont en quelque sorte inséparables de celui de Jeanne d'Arc : Dunois, La Hire, Xaintrailles; ce sont de glorieux noms, ceux des compagnons d'armes qui contribuèrent à ses exploits et ne les envièrent pas. Mais ces hommes furent sans pouvoir sur sa destinée, parce que ni les uns ni les autres n'avaient alors de part au gouvernement. J'en dirai autant du duc d'Alençon , moins favorisé par la tradition, quoiqu'il
ait été par-dessus tous les autres honoré de l'amitié de Jeanne.
Les personnages qu'il importerait de mettre en relief dans son histoire, sont moins les braves qui l'ont suivie et servie dans les batailles, que les politiques qui se sont tenus entre elle et le roi pour la contredire, la gêner, la perdre. Comme essai d'un semblable travail , je placerai ici ce que je suis parvenu à démêler des dispositions de Charles \I1 et de celles de son entourage.
M. de l'Averdy, dans son célèbre mémoire, discute doctement la question de savoir si Charles VII lit tout ce qu'il devait faire pour tirer Jeanne prisonnière hors des mains des Anglais. Obligé de convenir qu'il n'y a vestige d'aucune démarche officielle, il s'en prend à des impossibilités tout à fait chimériques ^ : ce qui est plaider les circonstances atténuantes de fingratitude : car ce roi n'était-il pas tenu même à l'impossible envers celle qui avait fait pour lui lincroyable?
Qu'on prenne la question de plus loin, qu'on se demande de quels sentiments Charles VII fut animé à l'égard de la Pucelle : j'étonnerai bien des personnes en disant que cela ne peut pas se
* Notices et extraits des manuscrits, t. III, p. 156.
voir distinctement par les cinq volumes de textes que j'ai publiés. Tandis que toutes les pièces nous mojitrent Jeanne ne respirant que pour son roi, l'aimant avec cette ardeur dont on n'aime que les choses de la religion, il ressort d'un témoignage unique que Charles Vil, la voyant pleurer un jour, lui fit beaucoup de compliments et l'invita à se reposer, ne pouvant souffrir la peine qu'elle se donnait pour lui ^ Mais comme cette scène eut lieu à la veille du voyage de Reims, dans un 'moment oii Jeanne usait de toute sa vertu pour le lui faire entreprendre et où, au contraire, il cherchait mille prétextes pour s'y dérober -, il s'ensuit qu'il ne pouvait pas causer de plus grand chagrin à la Pucelle que de lui parler comme il faisait. A part cet accès d'une commisération équivoque, nous n'avons, pour lire dans le cœur du roi,
* « Audîvit ipse loquens miilla boaa verba de eadem Johanna ; u et hoc fuît i^ Sanclo-Bcnedicto supra Ligerim : in quo loco rex « habuît pietalcm de ea et de pœna quam porlabat , et praecepit « sibi quod quiesceret. Et tune ipsa Jobanna dixît regnaorimando " quod non dubitaret et quod oblineret tolum regnum suum. » Déposition de Simon Charles , Procès , t, III , p. 1 16.
^ « Fui la Pucelle moult marrie du long séjour que le roy avoit tait audit lieu de Gien , par aulcuns des gens de son hostel qui luy desconseilloient de entreprendre le chemin d'aller à Rains; et par despit se deslogca et ala logier aux champs. » Perceval de Cagny, Procès, t. IV, p. 17.
que les inductions auxquelles donne lieu sa conduite.
Charles VU fut du petit nombre des princes qui s'améliorèrent sur le trône. Il ne faudrait pas le peindre au commencement de son règne avec les vertus qu'il montra plus tard ; car, bien qu'il en possédât le germe, elles étaient offusquées en lui par des vices de nature et surtout d'éducation. Georges Chastellain, qui peut passer pour le plus grand observateur du xv* siècle, prétend qu'il y avait dans son âme un fond d'envie^ ; il est incontestable qu'il manqua toujours du don si précieux de la magnanimité. Cela joint à une grande défiance de lui-même et à la terreur des crimes commis en son nom , le rendit indolent', malgré son aptitude au travail ; inintelligent des situations, malgré la rectitude de son esprit; ombrageux et dur, malgré la douceur de son caractère. Un de ses conseillers , se plaignant à lui, lui écrivait un jour : «Vous voulez toujours être caché en châteaux , méchantes places et manières de petites chambrettes, sans
' « Aucuns vices soustenoit , souverainement trois : c'esloit muableté, diffidence et, au plus dur et le plus, c'estoit envye pour la tierce. » Fragment publié dans la Bibliothèque de l'école des Chartes , première série, t. IV, p. 75,
VOUS montrer et ouïr les plaintes de votre pauvre peuple *.» Evidemment il dérobait son cœur aux impressions, comme sa personne aux regards. Jamais, tant que la Pucelle vécut, il ne fut complètement subjugué par. elle. Il garda toujours une oreille ouverte pour recueillir les mauvais bruits, les paroles défavorables. Il écouta, se tut, laissa faire.
Ce qu'on pourrait appeler le ministère de Charles VII en 1429, était un composé d'hommes de second ordre, très-puissants auprès de lui, non pas qu'il fût leur dupe, mais parce qu'il trouvait leur politique conforme à ses vues, bien que fondée sur des petitesses d'intérêt qu'il connaissait à fond. Au dire des chroniqueurs les mieux informés . ils étaient quatre par qui tout se gouvernait : Georges de La Trémouille, Regnauld de Chartres, Robert Lemaçon et Raoul de Gaucourt.
Georges de La Trémouille était un aussi mauvais homme que Louis de La Trémouille, son petit-fils, fut un héros accompli. Avide, cabaleur, despote, faux, il eut l'art de se faire un nom
* Epître de Jean Jouvenel des Ursins à Charles VIT, ms. Sainl-Germain français, n° 352, fol. 74, à la Bibliothèque nationale.
et une fortune en louvoyant entre tous les partis. Odieux au duc de Bourgogne, qui était le bienfaiteur de sa maison, il se fit le valet du cadet de Bretagne pour gagner par lui l'intimité de Charles VII,- et le supplanter ensuite. D'ailleurs il conserva toujours des relations suspectes avec son frère et ses autres parents, tous fonctionnaires dans le palais ou dans les armées de Philippe le Bon. Lorsque les Anglais soumirent l'Orléanais en 1428, on vit en France de fort mauvais œil qu'ils épargnassent Sully, seigneurie de Georges de La Trémouille ^
Pourvu de plusieurs grands offices, dont il paraît avoir dédaigné le titre (car il ne se donne dans les actes que pour un simple conseiller chambellan) , ce détestable personnage concentra dans ses mains la direction de toutes les affaires. Il eut deux raisons de plaire au roi : l'une, pour ne pas souffrir que les princes du sang approchassent du gouvernement; l'autre, pour vouloir que la puissance anglaise fût combattue par l'intervention étrangère. Au fond, il n'avait que le désir de perpétuer un état de choses où il trouvait son profit. Indépendamment de son autorité en cour,
* Chronique de la Pucelle , dans Godefroy, p. 500 ; Chronique de Berry, ibidem , p. 376.
le Poitou était comme une propriété à lui, par le moyen des partisans quil y entretenait à sa solde \ •
S'il fut contrarie' de la venue de Jeanne d'Arc, cela ne peut pas faire l'objet d'un doute. L'annaliste aragonais Zurita nous apprend qu'au mois d'avril 1429, c'est-à-dire un mois après la présentation de Jeanne, La Trémouille envoya demander au roi d'Aragon le secours d'une armeV. Comme celui-ci exigeait en retour l'union à sa couronne des pays qui forment aujourd'hui les départements de l'Aude, de l'Hérault et du Gard; que d'ailleurs il avait à faire une expédition en Sicile avant de passer les Pyrénées, le ministre de Charles VII subit la Pucelle; mais ce fut pour travailler à ruiner son influence : ouvrage qu'il dirigea avec une infernale perfidie, et en faisant tomber le plus qu'il put sur ses collègues l'odieux de l'exécution.
Celui qui s'y compromit le plus fut Regnauld de Chartres, prélat de cour, très-habile dans les négociations, mais aussi fort entiché de son importance, et qui, dès le commencement, s'était mis en tête qu'il résoudrait par la diplomatie la
* Mémoires d'Arlus de Richemont , dans Godefroy, p. 754.
* Anales de la corona de Aragon, lib. XIII , c. xlix.
situation si grave du royaume. Ainsi que la plupart des hommes de conseil, il était faible lorsqu'il fallait payer de sa^ersonne. Toutes les fois qu'il se trouva en présence de Jeanne, il fondit devant elle; mais, elle absente, il n'en revenait que plus opiniâtrement à son propos. Il était à Beauvais lorsqu'elle fut faite prisonnière. Ce malheur public fut un triomphe pour sa vanité. Il eut le courage de l'annoncer aux habitants de Reims comme une marque de la justice divine qui avait voulu châtier une orgueilleuse. Je reviendrai sur cette lettre abominable.
Robert Lemaçon, beaucoup moins condamnable, ne peut être blâmé que d'un excès d'aveuglement.C'était un homme laborieux, retranché dans la pratique des affaires qu'il entendait à merveille , exempt de mauvaise passion , et de ceux qui passent leur vi^ au milieu des intrigues sans jamais les soupçonner. Le danger de tels hommes est que leur opinion , très-considérable dans les matières de leur connaissance, est réputée d'égale valeur dans les autres oii ils ne sont que l'écho d'autrui. Quoique bienveillant pour la Pucelle\ Robert Lemaçon ne sut rien faire pour la sauver,
* Cela se voit par le récit du conseil tenu devant Troyes , que fait Jean Chartier. Voy. t. IV, p. 74 de l'édition des Procès.
tant il était à la discipline de M. de La Trëmouille.
Quant à Raoul de Gaucourt, il faut voir en lui un vieux soldat peu favorable à la gloire des nouveaux venus. Ayant servi sous Clisson et Sancerre, ayant combattu les Turcs à Nicopolis et fait toutes les guerres civiles de France, il n'était pas disposé à admettre qu'une fille des champs lui en remontrât. Un grand danger où le mit son opposition à Jeanne, dut l'aigrir encore davantage; car en voulant empêcher une sortie commandée par elle à Orléans, il faillit se faire massacrer par le peuple ^. Plutôt que de souffrir de tels échecs d'amour-propre, il aima mieux, lui qui était l'inquiétude même, se faire l'apôtre de la paix. Après le sacre, il alla de la part du roi porter des propositions humiliantes au duc de Bourgogne que Jeanne voulait combattre^. Il s'amenda lorsqu'il n'était plus temps , se mit à la tête de la coalition qui renversa La Trémouille, et seul survivant des ministres qui avaient consommé l'abandon de la Pucelle, vint faire son éloge en 1456, lors du procès de réhabilitation^.
» Procès, t. III, p. 117.
* Monslrelet, I. Il, ch. lxvii.
^ Procès, t. m, p. 18.
Preuves de l'opposition faite aux desseins de la Pucelle.
On sait par le chapitre qui précède, que la Pucelle n'a pas eu à résister seulement aux Anglais et aux Bourguignons. J'ai nommé ses principaux adversaires dans le parti français ; je vais dresser le tableau de leurs hostilités.
Il ne serait pas juste de considérer comme des menées ennemies les longues hésitations qui précédèrent la mise à l'œuvre de Jeanne d'Arc. La prudence exigeait qu'on y regardât à deux fois avant d'employer un moyen si extraordinaire. L'opposition des capitaines à tous les mouvements militaires par lesquels Orléans fut délivré, peut passer encore pour l'effet d'une juste défiance. Mais lorsque la preuve est faite par cette suite brillante d'opérations qui dissipent en quatre jours le prestige de la puissance anglaise, on conteste encore; bien plus, on conteste après une seconde victoire, après une troisième; et il semble que chaque exploit consommé par la Pucelle ne fasse qu'augmenter le doute au sujet du suivant qu'elle annonce. C'est là qu'il devient impossible de ne pas reconnaître l'ouvrage de la mauvaise volonté.
Orléans sauvé, elle voulait qu'on prît aussitôt le chemin de Reims. Les tacticiens, après lui avoir laisse dissoudre son armée, prouvent qu'il fout au moins six sema ines pour en réorganiser une autre^.
Avec le petit nombre de compagnies qui lui restaient, elle demande à employer ce long délai contre les garnisons anglaises des environs d Orléans. Des lenteurs de toute sorte font qu'elle est forcée d'ajourner cette opération à un mois, juste le temps qu'il faut aux ennemis pour envoyer une armée auxiliaire sur la Loire ^.
Malgré l'armée auxiliaire, et à son grand dommage,, la, conquête de l'Orléanais est accomplie en huit jours. Jeanne, plus digne de confiance que jamais, arrive au rendez-vous assigné pour le voyage de Reims. Elle y trouve le roi qui ne veut plus partir. Il faut qu'elle l'y contraigne en ouvrant la marche de son autorité^.
On arrive devant Auxerre. Elle veut qu'on donne l'assaut, et que le duc de Bourgogne soit châtié par la prise de cette ville qui était de son domaine. La Trémouillefait conclure qu'on pas-
* Chronique dite de la Pucelle, Procès, t. ÏV, p. 234j Perceval de Cagny, ibid. ^ p. 11.
* Wawrin du Forestcl , Procès, t. TV, p. 4l3.
^ Chronique dite de la Pucelle, Procès, t. IV, p. 245; Cagiij, ibid., p. 18.
sera outre et que les habitants en seront quittes pour fournir des vivres *.
Devant Troyes on parle de battre en retraite, se prévalant de ce qu'on ne peut pas s'appuyer sur Auxerre ni sur aucune autre place jusqu à la Loire. Regnauld de Chartres met la retraite en délibération à l'insu de Jeanne; mais par un scrupule de Robert Ijcrnaçon, on la consulte au dernier moment. Elle rend cœur aux timides et confond les malveillants en jurant que la ville sera prise avant huit jours : le peuple la rend le lendemain ^.
A Reims, elle annonce la soumissioij prochaine de Paris , et presse pour qu'on s'y dirige au plus vite. On part, comme pour se rendre à ses instances^. On va jusqu'à Soissons sans autre peine que de recevoir les clefs des villes ; mais de Soissons, au lieu de continuer la route, on se détourne sur Château-Thierry pour gagner de là Provins, puis Bray-sur-Seine *.
* Jean Chartier, Procès, t. IV, p. 72 ; Chronique de la Pucellc, ibid., p. 250.
* Jean Chartier, 1. c, t. IV, p. 74 ; Journal du siège d'Orléans, ibid., p. 74.
' Cagny, t. IV, p. 20 ; Lettre particulière écrite de Reims , t. V, p. 130.
* Jean Charlier, 1. IV, p. 79.
L'armëe, qui voit avec le plus grand mécontentement qu'on la reconduit vers les cantonnements de la Loire, attaque mollement le pont de Bray, et se fait repousser par une poignée d'hommes qui le défendent. Elle exige qu.'on re'trogi'ade sur Paris. Le gouvernement, con~ . * traint de céder, bâcle avec le duc de Bourgogne une trêve de quinze jours , au terme de laquelle celui-ci s'engage, dit-on, à livrer Paris. La Pucelle , indignée de cette lâche politique , s'en plaignit en ces termes dans une lettre aux habitants de Reims : « Je ne suis pas contente de cette trêve, je ne sais si je l'observerai; mais si je la tiens, ce sera seulement pour garder l'honneur du roi ^. :»
La trêve expirée, le roi se trouvait à Compiègne. Là, il apprend qu'il est joué et que Paris ne lui sera point rendu. Jeanne le presse de nouveau d'y marcher l'épée à la main; mais, au lieu de l'écouter, il envoie Regnauld de Chartres et Gaucourt à Arras pour négocier un nouvel accommodement ^ avec ce même duc de Bourgogne qui lui manquait si impudemment de parole.
Après huit jours d'attente et de supplications inutiles, Jeanne part sans le roi et entraîne une
» Procès, t. V, p. 140.
^ Monstrelet, liv. II, ch. lxvii.
partie de l'armée à Saint-Denis. Bedford a abandonné la capitale , désespérant de la garder pins longtemps; il ne songe plus qn'à rassembler les forces de l'Angleterre pour se maintenir en Normandie. Dans la conviction de la Pucelle, la présence de Charles VII entraînerait la ville agitée et incertaine. Il refuse d'abord de venir, puis promet et ne vient pas ; puis se fait amener comme de force par le duc d'Alençon; mais quinze jours se sont écoulés à ce manège et les Parisiens ont pris leurs mesures pour se défendre *.
A l'assnut de Paris, la Pucelle, abattue d'un trait, criait aux gens d'armes de persévérer quelques minutes de plus, que la ville allait se rendre. Gancourt lui ferme la bouche en la fliisant mettre sur un cheval et emmener au camp. Il commande ensuite la retraite^.
Peu grièvement blessée, elle était la première levée au camp le lendemain, et courant de côté et d'autre, elle appelait les capitaines à un nouvel assaut. L'arrivée simultanée d'un fort parti de Parisiens qui venaient faire leur soumission, le sire de Montmorency à leur tête, semblait garantir la victoire pour ce jour-là; mais un ex-
" Perceval de Cagny, t. IV, p. 24, 25 et 26. 2 ld.,ibid.,x>. 27.
près vint de la part du roi arrêter les préparatifs et intimer à la Pucelle l'ordre de se rendre incontinent auprès de lui. Telle était sa résolution d'en finir avec les projets belliqueux de cette fille, qu'ayant appris qu'elle voulait profiter d'un pont établi près de Saint-Denis pour tenter une attaque par la rive gauche de la Seine, il fit rompre ce pont *. Enfin il la contraignit à le suivre au delà de la Loire, malgré tout ce qu'elle put lui dire de ses apparitions qui l'assiégeaient pour lui enjoindre de rester à Saint-Denis ^.
Ainsi fat consommé le premier revers de la Pucelle, non par sa faute, ni par l'abandon de la fortune ou l'affaiblissement de son inspiration, mais par les manœuvres de ceux-là même au profit de qui elle avait accompli tant de miracles. L'art consista ensuite à l'empêcher de se relever de sa chute. On éloigna d'elle le duc d'Alençon, avec qui elle parlait d'envahir la Normandie';
* Perceval de Cagny, t. IV, p. 28.
- « Johanna confessa fuit qr.od vox dixit ei qiiod maneret apud « villam Sancli Dionysii in Francia , ipsaque ibi manere volebat ; « sed contra ipsius voluntatem domini eduxeruiit eam. » Procès , t.I,p. 57.
^ Cagny, Procès, t. IV, p. 30 ; Chronique de Bcrri,i^irf. , p. 48. La Pucelle elle-même fait allusion à cela dans son interrogatoire du 3 mars. Procès, t. I , p. 109.
on la retint à la cour, persécutée de prévenances et d'honneurs; puis comme sa persistance à prêcher la guerre ne put être vaincue, par une déférence hypocrite on lui permit de faire sur la Loire supérieure une expédition stérile, où l'on eut la joie de la voir échouer une seconde fois.
Je n'ai pas le courage de sonder les douleurs de cette pauvre âme pendant les huit mois qui suivirent le retour de Paris. Un chroniqueur que j'ai mis en lumière, donne à penser combien elles furent cuisantes en nous apprenant que Jeanne s'évada de la cour. « La Pucelle qui avoit vu et entendu tout le fait et manière que le roi et son conseil tenoient pour le recouvrement de son royaume, elle, très-mal contente de ce, trouva manière de soi départir d'avec eux; et sans le su du roi ni prendre congé de lui , elle fit semblant d'aller en aucun ébat, et sans retourner s'en alla à la ville de Lagni- sur- Marne )) ^ Il ne ftmt pas se laisser tromper au ton si dégagé du vieil auteur, ni prendre pour un coup de tête ce qui fut le dénoûment tragique d'une cruelle péripétie. Jeanne , sans le roi perdait beaucoup d'elle-même; car le roi était la ra-
^ Perceval de Cagny, Procc^^ t. IV, p. 32.
cine de son cœur, en même temps que l'expression vivante de son idée. Pour s'être décide'e à une séparation d'éclat, il faut que la voix intérieure qui parlait en elle , ait dompté l'un après l'autre tous ses sentiments.
Il sera parlé plus loin de la catastrophe par laquelle se termina sa carrière.
Si Jeanne a accompli sa mission. .
Uneancienne chronique sans nom d'auteur, que l'on a appelée comme par excellence « la Chronique de la Pucelle» rapporte que dans le voyage de Château-Thierry à Compiègne , lorsqu'on fut près de Crépy en Valois, le bâtard d'Orléans qui chevauchait à côté de Jeanne et causait avec elle, vint à lui demander si elle savait quand elle mourrait. Elle répondit que non, et qu'elle s'en remettait à la volonté de Dieu, ajoutant en propres termes : « J'ai accompli ce que Messire me avait commandé, qui était lever le siège d'Orléans et faire sacrer le roi. Je voudrais qu'il lui pliit me faire remener à mon père et à ma mère, afin que je gardasse mes brebis et mon bétail, et fisse ce que je soûlais faire. »
Le Journal du siège d'Orléans, copiant la chronique ou bien copié par elle, rapporte la même conversation dans les même termes.
C'est là le seul témoignage sur lequel ait jamais pu se former cette opinion si accréditée, que, Charles VJI une fois sacré, Jeanne, qui avait fini sa tâche, ne resta sous les armes que pour complaire au roi. Pour en être venu là, il faut d'abord avoir commis un contre-sens sur la phrase je voudrais qu'il lui plût, en rapportant au roi le pronom qui se rapporte à Dieu, car dans la chronique, la Pucelle exprime seulement qu'elle avait achevé sa mission, et que pourtant Messire (c'est-à-dire Dieu) ne lui permettait pas encore de retourner à son village.
Mais la chronique elle-même, qui n'est qu'une compilation très-postérieure aux événements *, avait déjà altéré la version primitive, à savoir, les paroles du bâtard d'Orléans consignées au procès de réhabilitation. Là en effet vous ne trouvez pas cette contradiction inexplicable de la mission achevée et du devoir de rester sous les armes. Le bâtard demande à la Pucelle en quel lieu ellepense mourir, et elle répond : « oii il plaira
* Cela est démontrt- nu tome IV, j). 203 de l'édition des Procès.
à Dieu; car du temps et du lieu je n'en suis pas plus assurée que vous. Je voudrais qu'il plût à Dieu, mon créateur, de me laisser partir à cette heure et délaisser les armes pour aller servir mon père et ma mère et garder leurs brebis avec ma sœur et mes frères qui seraient si joyeux de me voir^ » Rien dans tout cela qui implique que Jeanne ait regardé sa tâche comme accomplie, et par conséquent les paroles que le chroniqueur lui prête à ce sujet ne sont qu'une interpolation. Je ne m'arrête pas à réfuter Villaret qui, adoptant le récit de la chronique après l'avoir aggravé du contre-sens précédemment signalé , transpose la scène de Crépy à Reims, et établit directement entre la Pucelle et Charles VII un dialogue où celle-ci demande son congé et oii le roi le lui refuse ^.
Il me reste à articuler l'un des faits les plus faciles à établir de la vie de Jeanne, et l'un des moins apparents, il faut croire, puisqu'on a pu ne pas l'apercevoir jusqu'ici. Ce fait, c'est qu'elle n'accomplit qu'à moitié la mission dont elle se croyait iiivestie d'en haut.
Pour le prouver d'une manière indirecte, on
* Déposition de Dunois, Procès, t. lli , p. l4, - Histoire de France, t. XIV.
aurait la conversation de Crépy rapportée par Dunois, ainsi que cette volonté toujours contrecarrée de pousser à la guerre, que j'ai assez mise en relief. Voici une preuve que je préfère, parce qu'elle est plus positive et d'une date passé laquelle il est impossible de supposer de la part de Jeanne un retour d'opinion. Le 2 mai 1431, vingt-huit jours avant sa mort, admonestée sur ce qu'elle s'obstinait à garder l'habit d'homme, elle répondit : « Quand j'aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu , je prendrai habit de femme *. »
Quelle est donc cette chose qu'elle n'avait pas encore faite si près de mourir, quoiqu'elle se sentît prédestinée à la faire .^
Le duc d'Alençon qu'on a le droit de regarder comme son plus intime confident, dépose lui avoir ouï dire plusieurs fois qu'elle avait charge de quatre choses, savoir : délivrer Orléans, faire sacrer le roi à Reims, chasser les Anglais, tirer le duc d'Orléans hors de leurs mains ^.
' Procès, t. I , p. 394.
[ « Dicebat se habere quatuor onera , vidclicet : fugare An-
« glicos ; (le faciendo regem coronari Kemis ; de llberando ducem « Aurelianum a inanibus Anglicorum, et de levando obsidionein « posîtam per Anglicos antc villam Aurelianensem. » Procès , t. m, p. 99.
La même netteté ne règne pas, il est vrai, dans les autres de'positions. La plupart réduisent la mission de Jeanne à la délivrance d'Orléans et au sacre ^ Un théologien énonce bien quatre points, comme le duc ^; mais pour lui, c'étaient des prédictions qu'il a toutes vues s'effectuer, puisqu'il dépose en 1456, et qu'alors les Anglais avaient été expulsés du royaume et le duc d'Orléans délivré. Tous ces témoins, à mes yeux, ne contre-balancent pas le duc d'Alençon, car dans le dernier je vois un raisonneur qui interprète ses souvenirs, dans les autres des serviteurs de Charles VII qui s'efforcent d'obscurcir un fait embarrassant pour leur maître. Une preuve que le duc d'Alençon a dit vrai , c'est qu'il s'est rencontré avec le promoteur du procès de Rouen. Le réquisitoire contre la Pucelle énonce en effet les quatre
* Dunois, Procès, i. III, p. 4; Garivel, «'5«c?. , p. 20; Gobert Thibaut!, ibid. ^^.7A; Simon Charles, ibid.^ p. 115.
' « Dixit loquenti et aliis (Pictavis) adstantibus , quatuor quae w aclhuc erant Ventura, et quae postmodum evenerunt. Primo, dixit « quod Angbci cssent deslructi ; et quod obsidio ante villam Aure- « llanensem existen.s,levarelur ;... secundo quod rex consecraretur « Remis ; tertio quod villa Parisiensis redderetur in obedientia « régis ; et quod dux Aurelianensis rediret ab Anglia.Quœ omnia « ipse loquens vidit compleri. » Déposition de F. Séguin, Procès, t. TII, p. 205.
points*. Elle convint de trois, disant que ses voix l'avaient assurée qu'elle ferait lever le siège d'Orléans, qu'elle mènerait le roi à Reims, qu'elle délivrerait le duc d'Orléans prisonnier. Quant à cette délivrance, elle alla jusqu'à confesser ses moyens d'exécution. Elle aurait fait, dit-elle, assez de j)risonniers pour obtenir rechange, et si l'échange avait été refusé, elle serait allée chercher le prince en Angleterre^. Elle n'avoua pas avec le même abandon qu'elle avait charge d'expulser totalement les Anglais. Lorsqu'on la pressa làdessus à la lecture du réquisitoire, elle répondit qu'elle était venue de par Dieu annoncer au roi
' « Dicta Johanna dicens... sîbi ex parte Dci revclafum fuisse « quod Icvaret obsidionem Aurelianensem , et quod facerct coro- « nari Karolum, quem dicit regem suum, et expellcret omnes « adversarios suos a regno Francine. » Art. x du réquisitoire, Procès , t. I, p. 216. « Qiium dicla Johanna devenit ad prœsentiam M dicli Karoli,... inler alla, tria sibi promisit : primum quod « Icvaret obsidionem Aurelianensem ; secundum quod facerct eum « coronari Remis , et terliura quod vindicaret eum de suis adver- « sariis, eosque omnes sua arle aul interficeret , aut expelleret de «« hoc regno , tam Anglicos quam Burgundos. Et de islis promissis « pluries et in pluribus locis publiée dicla Jobanna se jaclavit. » Art, XVII, ibid., p. 232. Le fait relatif au duc d'Orléans est confondu dans l'art, xxxiii, avec les autres qu'on impute h. Jeanne comme preuve de sa témérité à prédire l'avenir.
' Deuxième interrogatoire du 12 mars l43l, t. I, p. 133 et 134.
que Notre-Seigneur lui rendrait son royaume de France, le ferait couronner à Reims et réduirait jusqu'au dernier tous ses ennemis*. Mais c'est là ♦une réponse vague, d'où l'on peut inférer seulement qu'elle ne voulait ni nier, ni convenir que tout cela dût se faire par son entremise, et si les juges n'insistèrent pas davantage, c'est qu'ils avaient la preuve écrite que la Pucelle s'était annoncée comme l'exterminatrice des Anglais. Dans sa lettre envoyée aux chefs de l'armée devant Orléans et rapportée par l'accusation , on lit en effet : ce Je suis ici envoyée de par Dieu, le roi du ciel, pour vous bouter hors de toute France^. »
S'il était besoin de confirmation à un aveu si formel , nous la trouverions dans la correspondance et dans la littérature du temps.
Le 21 juin 1429, au moment où le roi part pour Reims, Perceval de Boulainvilliers, sénéchal du Berri, écrit au duc de Milan, au sujet de Jeanne d'Arc : Dicit AngUcos nullum habere jus in Francia, et dicit se missam a Deo ut illos inde expellat ^.
Après le sacre, Alain Chartier, secrétaire in-
* Procès, t. I , p. 232.
* Jbid., l. I,p. 241; t. V, p. 97.
3 Procès, t. Y, p. 120.
time de Charles VII , informe un prince étranger des exploits de la Pucelle , et faisant parler la voix qui l'inspire, lui prête ces mots : Regem consecrandum Remis adducas ; coronato Parisius reddas regumque restituas ^
Enfin, dans une pièce de vers, datée du 31 juillet 1429, Christine de Pisan regarde la destruction totale de \ Englescherie comme le moindre objet de la mission de Jeanne. Elle annonce après le recouvrement de la France celui de la Terre Sainte; et cela non pas par une fiction poétique, mais sur l'autorité d'une prophétie qui est dans toutes les bouches, et d'où il résulte que la Pucelle ne mourra qu'après avoir assuré le triomphe universel de la foi ^.
Ainsi donc Jeanne, d'après ce qu'elle avait hautement publié, aurait dû expulser les Anglais jusqu'au dernier, aussi bien que procurer la délivrance du duc d'Orléans ; et comme elle ne fit ni l'un ni l'autre, sa mission fut manquée,
Je me sers à dessein de cette brutale expression comme faisant mieux concevoir que toute autre un sentiment qui dut se répandre à partir de la retraite de Paris et qui ruina le prodigieux
* Procès, t. V, p. 132.
"" Jbid. , p. 16.
ascendant exercé par la Pucelle. Il n'y a qu'une révolution des esprits qui explique l'indifférence de la nation à son martyre, et il n'y a qu'un démenti attribué au caractère dont on l'avait crue revêtue qui explique la révolution des esprits. Comme les intrigues devant lesquelles elle échoua échappaient à la multitude, on la jugea incapable de tenir toutes ses promesses, et cela signifia pour les uns que le diable seul l'avait secondée au commencement, pour les autres que Dieu l'avait abandonnée à la fin.
Des visions de Jeanne et de sa constitution physique.
J'ai parlé tant de fois de mission et de révélation, qu'il convient de m'expliquer sur ces mots avant d'aller plus loin. Je m'en sers sans prétention aucune de leur faire signifier plus que l'état de conscience de Jeanne lorsqu'elle soutenait avec une fermeté si inébranlable, qu'elle était envoyée de Dieu, que Dieu lui dictait sa conduite par l'entremise des saints et des anges. Comme sur ce point la critique la plus sévère n'a pas de soupçon à élever contre sa bonne foi, la vérité historique veut qu'à côté de ses actions
on enregistre le mobile sublime qu'elle leur attribuait.
Maintenant il est clair que les curieux voudront aller plus loin et raisonner sur une cause dont il ne leur suffira point d'admirer les effets. Théologiens, psychologues, physiologistes, je n'ai pas de solution à leur indiquer : qu'ils trouvent, s'ils le peuvent, chacun à leur point de vue, les éléments d'une appréciation qui défie tout contradicteur. La seule chose que je me sente capable de faire dans la direction où s'exercera une semblable recherche , c'est de présenter sous leur forme la plus précise les particularités de la vie de Jeanne qui semblent sortir du cercle des facultés humaines.
Le fait de voix qu'elle entendait, tient une si grande place dans son existence, qu'on peut dire qu'il en était devenu la loi. En dehors de la vie commune, elle ne disait ni ne faisait rien qui ne lui eût été conseillé par ces voix. Tantôt les invoquant, tantôt interpellée par elles, elle recevait leur direction plusieurs fois par jour, surtout aux heures oii sonnaient les offices^. Sa percep-
* « Dixit Johanna quod non est dies quin audiat illam vocem, « et eliam bene indiget. » Procès, t. I, p. 57. « Inlerrogata qua « hora, heslerno die, ipsam vocem audiverat : respondit quod ter
tion était favorisée par les bruits mesurés et lointains, comme celui des cloches \ celui du vent dans les arbres ^; au contraire, un tumulte désordonné confondait les sons dans son ouïe, et lui faisait perdre beaucoup des paroles qui lui étaient adressées^. Dans ces discours dont le mys-
« in illo die ipsam audiverat, semel detnane , semel in vesperis et « terlia vice cum pulsaretur pro Ai^e Maria de sero. Et multoties « audit eam plurîcs quam dicat... Heri de mane cum illa vox venit « ad eam... ipsa dormicbat, et vox excilavît eam. » Procès, \. I, p. 61 et 62. « Saepe veniunt sine vocando; et aliis vicibus, nisi « venirent, bene cilo ipsa requireret a Deo quod eas milteret. » Ibid., p. 1.27. « Dixit etiam quod fuisset mortua, nisi fuisset «< revclatio quae confortât eam quotidie. » Ibid. , p. 88.
* « Dicebat dicta Johanna quod audiverat voces, maxime hora « completorii , quando campanœ pulsantur ; et etiam de mane, « dum pulsantur campanœ. » Dépositions de Pierre Moricc et Jean Toutmouillé , t. ï , p. 480 et 481. De là son goût pour le son des cloches : « Habebat illum morera , in bora vesperoruin seu crepus- « culi noctis, omnibus diebus, quod se retrabebat ad ecclesiam « et faciebat pulsari campanas quasi per diinidiam boram. » Dcpoaition de Danois, t. III, p. 149. <■<■ Johanna promiserat eidem testi « dare lanas ad finem ut diligenliam haberet pulsandi coniplcto- « rias. » Déposition du marguillicr de Domremy, t. II, p. 413. « Dum erat in campis et ipsa audiebat campanam pulsare, ipsa (( flectebat genua. » Déposition d'un laboureur de Domremy, t. II , p. 420.
^ « Dixit quod si esset in uno nemore , bene audiret voces « venienles ad eam. » Interrogatoire de Jeanne, 22 février 1431, t. I, p. 52.
' (( Interrogata an... vocem audiverat in illa aula in qua inter-
tère, bien entendu, ne se décelait qu'à elle seule, elle distinguait des intonations diverses, à chacune desquelles elle attribuait son auteur. Elle nommait particulièrement saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite. Saint Michel se fît entendre le premier, comme le précurseur et en quelque sorte l'introducteur des deux saintes^ On a vu que cette première audition eut lieu dans la quatorzième année de la Pucelle ; c'était de plus le lendemain d'un jour où elle avait jeûné, en plein midi, et comme elle se trouvait dans le jardin de son père, ayant l'église du village à sa droite : la voix partit du côté de l'église. Ces circonstances sont tirées de sa confession ^. Une lettre écrite au moment de sa plus grande renommée par un des premiers fonctionnaires du royaume, ajoute à cette scène un préliminaire dont rien n'empêche d'admettre l'authenticité. Jeanne jouait à courir dans la prairie avec plu-
« rogabatur... dixit quod ipsam ibi audiverat. .. addenda : Ego non « bene intelligebam • nec intelligebam aliquid quod possem vobis « recitare, quousque régressa fui ad cameram meam. » Procès , t. I , p. 71. « Aliquando eadeni Johanna déficit ia inlelligendo i( propter turbationem carcerum et per tumullus cuslodum suo- « rum. » Ibid. , p. 153-
» Procès, t.I, p. 72, 169 et 170.
* Ihid. , p. 52.
sieurs de ses compagnes; à chaque épreuve elle prenait tant d'avance sur les autres, que celles-ci frappées de surprise, la croyaient voir voler et le lui disaient. Enfin « ravie et comme hors de sens, » dit l'auteur de la lettre, elle s'arrêta pour reprendre haleine, et dans ce moment entendit une voix qui lui disait d'aller au logis, parce que sa mère avait besoin d'elle; mais ce n'était là qu'un subterfuge pour l'éloigner des autres enfants. Quand elle fut de retour à la maison et seule, la voix s'exprima à découvert en lui disant les desseins que Dieu avait formés sur elle*. Le singulier détour employé par la voix explique assez pourquoi Jeanne ne répéta point cela lors de son jugement. Elle se borna à dire que l'annonce de l'ange lui avait fait peur et qu'elle avait d'abord refusé d'y croire; mais les mêmes injonctions lui ayant été réitérées à plusieurs reprises, elle se soumit ^.
L'ouïe n'était pas le seul sens de Jeanne qui fût affecté dans ses relations avec le monde des esprits. Une vive lumière se manifestait à sa vue du
* Lettre du sénéchal deBerry au duc deMIlan, Procès, t. V, p. 1 17.
* « Prima vice habuit magnum limoiem , et depost idem sano- « tus Michael in tantum docuit eara,.. quod credidit firmiter quod « ipse erat. « Procès, t. I , p. 171.
côté oii parlaient les voix % et souvent dans cette lumière se dessinait pour elle la figure de ses interlocuteurs. Soit qiie cette seconde perception ait été moins parfaite que l'autre, soit qu'elle ait craint de s'en expliquer devant des juges malintentionnés, elle ne répondit guère que par des faux-fuyants aux questions qu'ils lui adressèrent à ce sujet, dans le but très-visible d'établir une parenté suspecte entre les personnages de ses apparitions et ceux des tableaux ou des statues placés dans les églises. Elle commença bien par dire que sainte Catherine et sainte Marguerite portaient des couronnes ^, ce qui favorisait le système de ses interrogateurs ; mais sur le reste de la coiffure, sur l'habillement, on ne put rien tirer d'elle '\ Sa réserve à l'égard de saint
• « Raro eam audit (vocem) sine claritate ; quœ quidem cla- « ritas est ab eodem latere in quo vos auditur. » Procès , t, I , p. 62. « In nomine vocis venil claritas. m Ibid., p. 64. « Res- « pondit quod non est dies quln veniant ad ipsum castrum , nec «c veniunt sine luraine. » Ibid., p. 153. « Raro habeo revelationes « quin ibi sit lumen. « Ibid. , p. 75.
' « Figurae earum sunt coronalae pulchris coronis multum opu- « lenter et niultura pretiose. » Procès , t. I, p. 71.
' « Interrogala si sanctae prœfalœ sunt vestitœ eodem panno, « respondit : Ego non dicam vobis nunc ab'ud ; et non habeo licen— « tiam de revelando. » T. I, p. 72. « Interrogala an... habeni (( capiUos, respondit : Bonum est scire... Interrogala si capilli
Michel fut encore plus grande. Elle refusa toute réponse aux questions de savoir s'il tenait une balance, s'il avait des cheveux; et quand on lui demanda s'il était nu, après s'être récriée sur ce qu'on pouvait croire que Dieu n'eût pas de quoi le vêtir, elle déclara qu'il se montrait à elle sous l'apparence d'un honnête homme K
L'accusation lui imputait de s'être vantée qu'elle voyait l'ange Gabriel avec des millions d'autres anges ^. Elle finit par en convenir dans
« carum erant longi et pendentes, respondit : Ego nihil scio. « Dicit etiam quod nescit an ibi aliquid erat de brachiis vel an « erant alia membra figurata. » T. I, p. 86.
* «< Interrogata in qua figura erat sanctus Micbael dum sibi « apparaît , respondit ; quod non vidit sibi coronam et de vestibus « nihil scit. Interrogata an ipse habeat capillos , respondit : Cur « sibi fuissent abscisi? Interrogata utrum ipse babebat stateram , « respondit : Ego nihil scio. Interrogata an ipse erat nudus , « respondit : Cogitatis vos quod Deus non habeat unde ipsum « vestire?» T. I, p. 89. « Interrogata de magnitudine et statura « ejusdem angeli , respondit quod die sabbati extunc proximo « fiitura respondcret, cum una alia re unde débet respondere , « illud scilicet quod de hoc placcbit Deo. » Ibid. , p. 171. « Inter- « rogata in quibus forma, magnitudine, specîe et habilu sanctus << Michael venit ad eam, respondit... in forma unius verissinii « probi hominis ; et de habitu et aliis rébus , non dicet amplius « alind. >. Ibid., p. 173.
* « Sœpeetiara dixit venisse ad eam sanctum Gabrielemarchan- « gelum cum beato Michaele , ac etiam interdum mille millia an-