Ô2 APERÇUS NOUVEAUX
son dernier interrogatoire, expliquant que les objets de ses apparitions étaient le plus souvent de très-petite dimension et en quantité infinie *, comme si elle eût voulu exprimer quelque chose d'analogue à ces atomes qui tourbillonnent devant des yeux obscurcis par le vertige.
Trop circonspecte ou ne trouvant pas les mots pour dire au juste ce qu'elle voyait, Jeanne retrouvait sa netteté lorsqu'il s'agissait de soutenir la réalité de sa perception, oc Je les vois des yeux de mon corps, disait-elle à ses juges, aussi bien que je vous vois vous-mêmes^. » Ailleurs elle confesse qu'elle prenait à cette vue un plaisir in-
i< gelorum... Ad hune arliculum... respondet... quantum adhoc « quod promotor proponit de mille millibus angelorum , quod ipsa « non recordatur quod dixerlt, videlicet de numéro, » Procès, t. I , p. 283.
' « Confitebatur habuisse appariliones quœ veniebant ad eani « quandoque cum magna multitudine et in minima quantitate « sive in minimis rébus, alias figuram aut speciem non decla- « rando. » Déposition de Tout mouillé , Procès, t. I, p. 481. « Et « non determinabat proprie... in qua specie veniebant , nisi, prout « melius recolit , veniebant in magna multitudine et quantitate « minima. » Déposition de Martin Ladi'enu, ibid. , p. 478.
* Procès , t. I , p. 73, et plus loin , p. 173 : « Dit qu'elle croit aussi fermement les diz et les faiz de saint Michiel qui s'est apparu à elle, comme elle croit que N. S. J. C. souffrit mort et passion pour nous. »
définissable, qu'elle était chagrine quand s'éloignaient les anges et qu'elle aurait voulu qu'ils l'emportassent avec eux ^ Enfin, il n'est pas jusqu'aux sens du toucher et de l'odorat qui ne lui parussent atteints dans les moments où elle jouissait de cette céleste compagnie. Elle était convaincue d'avoir embrassé les saintes et d'avoir senti en les embrassant une odeur exquise^. Elle regardait presque constamment une bague passée à son doigt et dont elle pensait avoir sanctifié la matière par le contact de sainte Catherine ^. La foi même la plus prononcée, chez ceux qui la possèdent, risque à tout moment de perdre de sa ferveur, soit par la révolte des sens ou de
* « Dicit quod habel magnum gaudium quando vîdet ipsum « (S. Michaelem). » T. I, p. 89. «< Quando recedebant a me, plo- « rabam et bene voluissera quod me secum déportassent. » Ibid. , p. 73.
^ H Interroguée s'elle baisa ou accola onques sainctes Katherine et Marguerite , respond , elle les a accolées toutes deux , et sentoient bon. » T. I, p. 18G.
' « Detulît in indice manus sinistrae anulum quem quasi contt tinue intueri solita fuit, sicut mihi retulit qui baec vidit. » TValter Botver, Procès, t. IV, p. 480. « Interroguée pourquoy c'estoit qu'elle regardoit voulontiers cel anel quant elle aloit en fait de guerre, respond que... elle, ayant son anel en sa main et en son doy, a touché à saincte Katherine qui luy appareist. » Procès , t. 1, p. 185.
l'esprit, soit par l'influence des choses extérieures. Mais ne semble-t-il pas que celle de Jeanne, ravivée incessamment par des manifestations si marquées, était à l'abri de tout accident? De ce que ses sens eux-mêmes étaient au service du conseil qui la dirigeait, elle aurait donc dû obéir k cette direction d'une manière constante et absolue. Cependant les fliits contredisent cette conséquence où conduit le raisonnement. La vie intellectuelle de Jeanne présente ce phénomène que, . sans avoir perdu un seul instant le sentiment ni le respect de sa mission, il lui fut possible de se soustraire au commandement si impérieux qui lui traçait la marche pour l'accomplir. C'est encore dans ses aveux que se trouve la preuve de cela.
Nous l'avons vue convenir qu'elle avait levé le siège de Paris malgré ses voix. Lorsqu'elle prononça cette parole si grave, elle s'empressa d'ajouter que jamais elle n'y eût consenti si elle n'avait point été blessée ^ Mais pour nous qui savons que le lendemain même de sa blessure elle était en état d'agir^, que signifie cette excuse,
* « Si tamen non fuisset laesa , non inde recessisset ; » Procès , t. I,p. 57.
^ Le procès lui-même dit : « In quinquc diehiis saoata exstitit, »
sinon le besoin qu'elle sentait d'en alléguer une ? Si elle éprouva à ce moment une défaillance inaccoutumée, ce ne fut point pour le sang qu'elle avait perdu , mais parce qu'elle eut le pressentiment que son autorité (pour elle l'autorité de Dieu) allait échouer enfin contre l'obstacle plus puissant de la mauvaise volonté des hommes. Quelle qu'ait été sa résistance, et nous savons que cette résistance fut énergique, elle finit par se rendre; elle céda à la force dans une lutte où ni le public ni elle-même n'étaient d'avis que la force pût l'emporter.
Ainsi la voilà réduite à la désobéissance par la pression du dehors. Dans une autre circonstance, nous trouvons sa personnalité même aux prises avec ses voix, son libre arbitre surmontant l'efficacité de la grâce.
Elle était prisonnière depuis plusieurs mois; elle savait que les Anglais négociaient son extradition; elle savait aussi que la ville de Compiègne, toujours assiégée, commençait à perdre courage. Alors l'idée lui vint de se jeter en bas
Elle était donc guérie de son aveu au moment du départ qui n'eut lieu que le 13 septembre ( Procès, t. IV, p. 29), tandis qu'elle avait été blessée le 8. Mais Perceval de Cagny la montre agissant dès le 9.
de la tour où elle était enfermée, espérant par là, ou procurer sa fuite à l'avantage de ceux de Compiègne, ou échapper par la mort aux Anglaise
' Si contraire qu'une telle pensée ait été aux idées religieuses du moyen âge , il est impossible de ne pas l'attribuer à la Pucelle quand on voit la manière dont elle répond aux questions des juges : « Dit , quant elle sceut les Anglôis venir, elle fut moult courroucée, et toulesfois ses voix lui défendirent plusieurs fois qu'elle ne saillist; et enfin , pour la double des Anglois. sailli , et se commanda à Dieu et à Notre-Dame... Interrogée s'elle dit point qu'elle aimast mieulx à mourir que d'estre en la main des Anglois ; respond qu'elle aimeroit mieux rendre l'âme à Dieu que d'estre en la main des Anglois. » Interrogatoire du 3 mars , t. I, p. 110. « Interrogée quelle fut la cause pour quoy elle saillit de la tour de Beaurevoir : respond qu'elle avoit ouï dire que ceulx de Compiègne dévoient estre mis à feu et à sanc , et qu'elle aimoit mieulx mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens , et fut l'une des causes. L'autre qu'elle sceut qu'elle estoil vendue aux Anglois , et eust eu plus cher mourir que d'estre en la main des Anglois, ses adversaires... Interroguée se ce sault ce fut du conseil de ses voix, respond : Sainte Katherine lui disoit presque tous les jours qu'elle ne saillist point, et que Dieu lui aideroit , et mesme à ceulx de Compiègne ,... et ladicte Jehanne respondoit : Vrayment,... j'aimasse mieulx mourir que d'estre mise en la main des Anglois... Interrogée , quant elle saillit, s'elle se cuidoit tuer, respond que non; mais en saillant se recommanda à Dieu, et cuidoit parle moyen de ce sault eschapper qu'elle ne fusl livrée aux Anglois,» Interrogatoire du \A mars ^ ibid. , p. 150,151, 152.
La dernière réponse ne me paraît pas infirmer les précédentes , eu égard surtout à ce que Jeanne, un peu après, refuse de s'en rapportera une enquête sur certaines paroles de désespoir qui lui
Les chances étaient plutôt pour la mort que pour le salut. Sainte Marguerite et sainte Catherine se firent entendre pour blâmer ce téméraire projet; mais la voix céleste fut impuissante contre la tentation : Jeanne se précipita. Elle ne se tua point , mais ne réussit pas non plus à se sauver. Sa désobéissance lui causa de vifs regrets lorsqu'elle y songea à tête reposée. Elle en demanda pardon à ses voix , et son pardon lui fut accordé.
Il n'est pas inutile de faire ressortir ici les circonstances physiques de cette chute, dont l'intention morale ne fut pas le seul phénomène.
La hauteur d'où se précipita la pauvre captive était considérable. L'acte d'accusation dit a siimmitate unius turris altœ^. Le texte français des interrogatoires, sans déterminer cette hauteur, la précise pourtant davantage en nous apprenant que la tour était le donjon du château de Beaurevoir ^, donjon d'où relevaient les seigneuries d'un vaste canton de la Picardie. Soixante à soixante-dix pieds sont la moindre élévation
avaient échappé au moment de sa chute. « Interroguée s'elle veut s'en rapporter à l'information faite ou à faire , respond : Je m'en rapporte à Dieu et non à aultre , et à bonne confession. »
' Procès, t. I, p. 266.
* « Et quant est du sault du donjon de Beaurevoir... elle ne s en put tenir. » Interrogatoire du 1.5 mars, \. I. p. '('.9.
qu on puisse supposer à un édifice de cette importance. Tout le monde crut la Pucelle morte après qu'elle eût accompli ce saut prodigieux^. Cependant elle en fut quitte pour un évanouissement suivi de plusieurs jours de malaise, pendant lesquels il lui fut impossible de rien prendre. Elle n'avait reçu ni fracture ni contusion grave^.
Comme une certaine maladie qui fait l'étonnement de la médecine, offre des cas pareils de chutes énormes accomplies sans lésion organique, on se demandera si d'autres symptômes ne décèleraient pas la présence de cette maladie chez Jeanne d'Arc. A cela je ne puis rien répondre, sinon que les documents ne le laissent pasparaître. Bien que l'observation du physique en
* <« Quant elle eut sailli... aucuns disoient que elle estoit morte. » Procès , t. I , p. 110.
* « Saillit et fut blécée ; et quant elle eust sailli , la voix saincte Katherine lui dit qu'elle fist bonne chère , quod faceret bonum vultum , et qu'elle gariroit , » t. 1 , p. 110. L'interprétation de fut blessée se trouve à l'interrogatoire du 14 mars, p. 151, où il est dit : « Puis qu'elle fut chcue , elle fut deux ou trois jours qu'elle ne vouloit mangier; et mesmes aussi, pour ce sault , fut grevée tant qu'elle ne pouvoit ne boire ne mangier. Et toutesfois fut reconfortée de saincte Katherine qui luy dit qu'elle se confessast, etc. , et adonc se print à revenir, et à commencer à mangier , et fut tantost guérie, fuitque stalim sanala. » Ainsi la blessure dont elle voulait parler d'abord n'était que de la gref^ance.
vue d'expliquer le moral, n'ait point été le fait des gens du xv* siècle, cependant ceux qui furent interrogés sur la Pucelle , et qui parlèrent par occasion de âon tempérament, la représentent comme bien conformée et d'une santé robuste ^ Il paraît résulter du témoignage de son maître d'hôtel, qu'elle n'était point sujette à l'infirmité des femmes. Toutefois, des critiques rigoureux auraient le droit de soutenir que le maître d'hôtel n'affirme pas; qu'il allègue le dire de personnes tierces; que, pour sa part, il déclare seulement qu'à sa connaissance, Jeanne ne trahit jamais rien de pareil ^ : ce qui peut revenir au témoignage donné par d'autres, qu'un art merveilleux et en même temps une force inouïe de pudeur lui permettaient de vivre au milieu des gens d'armes, comme si elle eût été exempte des nécessités hu-
^ « Non obstant qu'elle fust jeune fille, belle el bien formée. » Déposition de Jean d' Aulon, Procès, t. III, p- 219. « Bien compassée de membres et forte, » Chronique de laPucelle, ibid., t. IV, p. 205. « Erat brevi quidera statura rusticanaque facie et nigro « capilloj sed toto corpore praevalida. » Témoignage du Lombard Gu^lielnio Guascho, dans Philippe de Bergame, ibid., p. 523.
^ u Dit qu'il a oy dire à plusieurs femmes, qui ladicte Pucelle ont vue par plusieurs ioiz nue et sçu de ses secrelz, que oncques n'avoil eu la secrette maladie des femmes, et que jamais nul n'en put rien congnoistre ou apercevoir par ses babillemens ne autrement. ). Procès, t. III, p. 219.
maines *. Nous savons encore que ses formes, sa voix, sa sensibilité étaient celles d'une jeune fiUe^. Il n'y a donc absolument que son aptitude à endurer les travaux et les privations, qui puisse i faire dire, sans crainte de se tromper, qu'au phyi sique, elle n'était point comme les autres femmes ^. Voilà comme, en pressant les textes , la certitude se réduit à quelque chose de si léger, que je prévois de grands périls pour ceux qui voudront classer le fait de la Pucelle parmi les cas pathologiques. Mais que la science y trouve ou non son compte, il n'en faudra pas moins admettre
* « Dum erat in armis et eques , nunquara descendebat de equo « pro necessitatibus naturae. » Déposition de Simon Charles, Procès, t. in, p. 118.
* «t Aliquando videbat mammas ejus, quœ pulchrœ eranl. » Déposition du duc d^Alençon, t. TII, p. 100. « Et dit en assez voix de femme : Vous, les prêtres, et gens d'église, elc. » Gui deLaç'ul, t. V, p. 108. « Vocera mulieris ad instar habct gracilem... abun- « dantia lacriraarum manat. » Percet^al de Boulaini'illiers , t. V, p. 120. « Flebat multotiens cum magnis lacrimis. » Le duc d'Alençon, 1. c.
' n Inaudibilis laboris et in arraorum portatione et sustenta- « tione adeo forlis, ut per sex dies die noctuque indesinenter et « complète maneat armata. » Percei>al de Boulainvilliers , t. V, p. 120, >. Mirabantur omnes armati quomodo tantum poterat stare « super equum. » Déposition de Simon Charles , t. TII , p. 118, " De sobrietate a nuUo vivente superabalur. » Déposition de Dunois , l. IIT , p. 15.
les visions , et , comme je vais le faire voir, d'ëtranges perceptions d'esprit issues des visions.
Des facultés extraordinaires mises en jeu par les visions de Jeanne.
Les communications que Jeanne recevait de ses voix, étaient ou des encouragements et des conseils conformes aux mouvements intérieurs qui accompagnent l'exercice de la volonté, ou des révélations par lesquelles il lui arrivait, tantôt de connaître les plus secrètes pensées de certaines personnes, tantôt de percevoir des objets hors de la portée de ses sens, tantôt de discerner et d'annoncer l'avenir. On ne s'est jamais beaucoup arrêté aux faits du premier ordre; mais les autres sont de telle nature que, bien qu'ils aient été cent fois racontés , on voudra les entendre redire pour se convaincre qu'ils sont bien et dûment prouvés.
Dans mon opinion, les documents fournissent pour chacune des trois espèces de révélations qui viennent d'être énoncées, au moins un exemple assis sur des bases si solides , qu'on ne peut le rejeter sans rejeter le fondement même de l'histoire.
L'intuition de la pensée d'autrui se manifeste par le secret que Jeanne révéla à Charles VII : seul moyen qu'elle eut de forcer la créance de ce prince défiant.
Il est question de cela dès l'année 1-429, dans une lettre écrite par le premier secrétaire du roi, Alain Chartier. Cet homme illustre rapporte qu'elle communiqua à son maître , lors de son arrivée, des choses que lui seul entendit et qui le rendirent tout joyeux, comme s'il avait été visité du Saint-Esprit ^ C'est là le propos d'un homme qui avait vu faire la confidence, sans savoir en quoi elle consistait.
Dans ses interrogatoires, Jeanne convint d'une manière générale qu'elle avait eu des révélations concernant le roi ^. Quant au cas particulier de sa première entrevue avec lui, elle confessa seulement qu'elle le reconnut entre les autres par le
' « Quid locula sit , ncmo est qui sciât illud ; tamen manifes- « tissimum est regem velut Spiritu, non mediocri fuisse alacritate « perfusum. » Procès, t. V, p. 133.
* « Habeo revelationes tangentes regcm quas ego non dicam « vobis. » Proc^j j 1. 1, p. 63- « Dicitquodbene dixit régi suc totura « una vice quod sibi fuerat revelatum, quia ibat ad ipsum. » Ibid. , p. 73. » Ilem dixit... quod plures revelationes de ipso duce Aure- « lianensi habuerat quam de homine vivente, excepto illo quem « dicit regem suum. » Ibid. , p. 65.
conseil de sa voix * ; qu'il crut en elle d'après un certain signe ^; enfin que, lorsqu'elle lui donna ce signe, ce fut sans témoin, quoique dans le lieu où la scène se passait, il y eût beaucoup de monde^. Lui en faire dire davantage fut longtemps impossible, parce qu'elle avait déclaré dès le commencement et maintes fois répété, qu'on ne saurait rien de ce qui existait entre le roi et elle. Cependant, plus elle montrait de résistance, plus les juges insistaient pour tirer d'elle un aveu. Fourvoyés qu'ils étaient par un bruit public qui faisait consister le signe en l'évocation d'un ange , ils
* « Dicit quod quando intravit cameram sui régis , cognovil « eum inter alios per consilium suœ vocis hoc sibi revelantis. » Procès, t. I, p. 56. « Quum accessissel , sibi fuit dictura , quum « regem nunquam cognovisset , de alio quod erat rex ; quae dixit •< quod non erat. » Déposition de Jean Moreau, ibid., t. III, p. 1 92.
* « Interrogata qualiter rex suus adbibuit fidem diclis ejus : " respondit quod ipse habebatbona intersignia. Interrogata quales « revelationes rex suus babuit , respondit : Vos non babebitis eas « adbuc a me de isto anno. Item dixit quod... babuit rex suus si- « gnum de factis suis, priusquam vellet ei credere. » Procès, t. I, p. 75.
' i< Interrogata quale signum dédit régi suo quod ipsa veniebal « ex parte Dei , respondit : Ego semper vobis respondi quod non " mîhi exlrahetis illud ab ore,., Interrogata ulrum , quando osten- « dit signum régi suo , erat alius ab eo in ejus societate: respon- <t dit quod seslimat aHum ibi non fuisse , quaravis satis propc « essent multae génies. » Procès ^ t. I , p. 91.
revenaient à tout propos sur cet ange^ et Jeanne refusait toujours de répondre. Elle se défendit de la sorte pendant dix interrogatoires ; jusqu'à ce qu'enfin , se sentant prise dans l'expression même de ses refus, et perdant la force de se taire plus longtemps, quoiqu'elle eût encore celle de garder son secret, après avoir protesté contre l'obstination qu'on mettait à la rendre parjure'^, elle s'engagea dans la fiction de l'ange et la développa avec l'emportement d'une personne qui se précipite : offense manifeste à la vérité, dont elle ne voulut pas emporter le poids dans l'autre monde ; car le matin de sa mort, elle s'en confessa publiquement^. Supprimons cela de ses aveux; il
* Surtout aux interrogatoires du 27 février (t. I , p. 75). du V mars (ibid., p. 91), du 10 mars {ibid., p. 119).
^ Interrogatoire du 13 mars 1431 : « Inlerrogaiée du signe baillé à son roy, quel il fut , respond : Estes vous content que je me parjurasse? » T. I , p. 139.
^ « A dicta Johanna audivit dici et confiteri quod , licet in suis <( confessionibus se jactasset angelura Dei apportasse coronam illi « quem dédit regem suum... verumtamen sponte, non coacta , « dixit et confessa fuit quod , quidquid dixisset et se jactasset de « dicto angelo , nuUus tamen fuerat angélus qui diclam coronam « apportasset. » Déposition de Martin Ladfcnu, l. I, p. 479, et trofs autres témoins, ibid. , p. 480, 481, 484. « Ipsam inculpant « adversantes quoniam mentita est angelum portasse régi pretiosum « signum cum genuflexione. Responsio autem hœc est , quonian»
reste qu'elle distingua le roi dans la foule de ses courtisans, et qu'en présence de cette foule , elle lui donna à part un signe de reconnaissance. Or quel signe reconnaître à ces marques, sinon une confidence de nature à remplir le roi d'allégresse en lui inspirant tout d'un coup la foi? En cela le témoignage de la Pucelle se trouve donc d'accord avec celui de la lettre citée précédemment. Il ne reste plus à l'un et à l'autre qu'à recevoir des déclarations postérieures la précision qui leur manque encore. •
Deux des témoins les plus considérables entendus au procès de réhabilitation, le chapelain et le maître d'hôtel de Jeanne d'Arc, ont déposé, comme le tenant du roi en personne, qu'elle lui avait dit des choses à lui si particidières, que Dieu seul pouvait l'en avoir instruite ^ Pareil rapport fut fait, dans les mêmes termes, par le comte de Dunois à l'évêque de Lisieux, Thomas Basin, qui l'a consigné dans son histoire ^.
« etsi non licet mentiri , licet tameu , fingendo seu caute respon- « dendo, veritalem occullare loco et tempore.Sic Abraham locutus « est coram Pharaone , etc. » Mémoire des avocats de la réliabilitation en 1456, Procès, t. II, p. 247.
* F. Jean Pasquerel et Jean d'Aulon, t. III, p. 103 el
^ « Fertur enim dixîsse rex (quod et a comité Dunensi, qui
66 APERÇUS INOUVEÂUX
Ainsi, voilà Charles VII convenant que c'est un secret qui lui fut révélé. Il alla plus loin sur ses vieux jours : il s'ouvrit du secret lui-même, et nous possédons la confidence qu'il en fit, par trois relations écrites au commencement du xvi« siècle ^ D'après ces trois récits, qui ne diffèrent que par la tournure, Jeanne, en abordant le roi, lui répéta une prière mentale qu'il avait faite peu de temps auparavant, demandant à Dieu que, s'il était le légitime héritier du royaume, cela lui fût manifesté par un' secours inespéré, ou qu'autrement , son parti était pris de se retirer en Espagne ou en Ecosse.
Tant de versions puisées à des sources si pures, qui se complètent avec un accord si parfait de leurs circonstances communes et avec cette gradation si caractéristique d'un secret divulgué peu à peu, me semblent mettre à l'abri du doute l'authenticité de la révélation.
Si étrange que ce fait paraisse, ou plutôt parce qu'il est très-étrange, je ne puis m'empêcher de
u sibi famîliarissiraus erat , audivisse meminimus) eam sibi tam « secrcta atque occulta ad dictorum fidem adduxisse, quae nuUus li mortaliuni prœter se ipsuin , nisi divinitus habita revelatione, u scire potuisset. » Histor. msc. Caroli Vil, lib. II, c. x. • Procès, t. ÏY, p. 257, 271 et 279.
faire remarquer ici qu'il n'est pas sans analogue dans notre histoire. Deux fois, à ma connaissance, il s'est reproduit dans les temps modernes; deux fois depuis cent cinquante ans, des personnes de la campagne, très-simples, très-discrètes, très-désintéressëes , ont cru voir leur apparaître des êtres célestes dont elles recevaient l'ordre d'aller faire une certaine confidence au roi régnant; et, malgré l'absurde apparence de leur dire, malgré la difficulté d'aborder les souverains modernes, par leur persévérance, par leur bonne conduite, par l'ascendant de leur foi, elles parvinrent toutes deux à se faire donner audience; et qui plus est, après avoir accompli leur mission , elles furent congédiées avec toutes les marques de la considération et gratifiées de ce témoignage, qu'elles avaien t dit des choses qu'elles ne pouvaient tenir que de Dieu. Le premier de ces inspirés est un maréchal ferrant de Salon en Provence, qui fut reçu par Louis XIV, à Versailles, en 1699 : son histoire est racontée par Saint-Simon, qui convient de l'impossibilité d'y trouver une explication rationnelle*. L'autre est un laboureur des environs de Chartres, nommé
' Mémoires, chap. lxviii.
Martin, que Louis XVIII permit d'introduire auprès de lui, en 1816, après l'avoir soumis pendant six semaines à l'observation de MM. Pinel et Rover-Collard , qui ne surent que constater la parfaite santé de corps et la sincérité d'esprit de cet homme ^.
La révélation de l'épée de Fierbois, qui appartient à un autre genre de perception, ne se présente pas dans l'histoire de Jeanne d'Arc avec une moindre apparence de certitude que le fait précédent. Le plus grand nombre des chroniqueurs en parlent^ ; mais leur témoignage m'entraîne moins que celui de la Pucelle elle-même.
A son arrivée en France, elle avait passé par le village de Sainte-Catherine de Fierbois, entre Loches et Chinon ^, et à cause que l'église du lieu était dédiée à l'une de ses conseillères, elle y avait
* Relation concernant les événements qui sont arrivés au sieur Martin , laboureur à Gallardon en Beauce , dans les premiers mois de 1816; brochure in-8. Paris, Égron, 1817. J'ai eu entre les mains le rapport même de MM. Pinel et Royer-CoUard , et j'ai pu constater que tout ce qu'on en rapporte dans la brochure est d'une fidélité parfaite.
' Jean Charlicr, le Journal du siège d'Orléans , la Chronique de la Pucelle , les Mémoires de Pie II , le Miroir des Femmes vertueuses.
• Interrogatoire du 2*2 février, l. I, p. 5G.
fait de grandes dévotions. Six semaines après son passage, elle eut révélation , comme elle le confesse, que près de l'autel de cette église, à peu de profondeur en terre, existait enfouie une épée toute rouillée et marquée de cinq croix , qu'il lui fallait envoyer chercher pour s'en servir. La ville de Tours chargea de la commission un armurier que Jeanne ne connaissait pas, lequel effectivement trouva l'épée aux enseignes qui lui avaient été dites ^ Cette découverte produisit sur le peuple le même effet que la révélation du secret avait produit sur Charles VII; ce fut le signe que Jeanne donna à la multitude de la divinité de sa mission. L'accusation s'en prévalut comme d'un acte de charlatanisme, imputant à Jeanne d'avoir su par oui-dire que cette arme était là ou de l'avoir fait enfouir elle-même malicieusement et frauduleusement ^.
* M Dixit , dum esset Turonis vel în Caynone, misit quaesitum « unum ensem existcntem in ecclesia sanctae Kalharinœ de Fier- « bois, rétro' altare... et erat in terra rubiginosus , in quo erant K quinque cruces ; et scivit ipsum ibi esse pervoces; nec unqiiam « viderat hominem qui ivit quœsiluin praedictum ensem... Nec « erat multum sub terra rétro allare, sicut ei videtur... et fuit « unus mercator armorum de Turonis qui ivit quaesilura. » Interrog. du T7 féi>rier, t. I, p. 76.
* (t Dicta Johanna , daemones consulendo et utendo divinalioui-
Je sens combien une pareille interprétation paraîtra forte dans un temps comme le nôtre; combien faibles au contraire sont les lambeaux d'interrogatoire que je mets en opposition ; mais lorsqu'on a le procès tout entier sous les yeux , et qu'on y voit de quelle façon l'accusée met sa conscience à découvert, alors c'est son témoignage qui est fort, et l'interprétation des raisonneurs qui est faible.
L'art de déguiser la vérité est incompatible avec une grande âme; aussi les personnes qui l'ont telle, se tirent-elles très-mal du mensonge, et c'est là un de leurs beaux privilèges ; car on ne peut se tromper sur leur compte, ni quand elles feignent , ni quand elles disent vrai, tant l'accent de la vérité a de puissance dans leur bouche. C'est le contraire des habiles, dont les mensonges peuvent en imposer, mais aussi dont les paroles les plus sincères risquent de laisser prise
« au soupçon.
Plus imbu des textes, ou moins circonspect que les panégyristes de Jeanne d'Arc (je ne
« bus, misit qusesitum quemdam ensem absconsum in ecclesia « B. Katharinse de Fierbois , aut quem malitiose , fraudulenter et « dolose abscondit sive abscondi fecit in dicta ecclesia. » T. I , p. 234.
compte pour rien ses détracteurs, qui tous ont parlé d'elle sans avoir tenu le dossier de son histoire), j'ose dire qu'elle n'a pas toujours répondu vrai aux questions de ses juges. Ne s'agit-il que de sa personne? sa parole est marquée de cette irrésistible franchise à laquelle je rendais hommage tout à l'heure ; elle avoue, elle affirme au risque d'encourir mille morts. Mais si la demande couvre la moindre tendance vers une accusation qui pourra retomber sur autrui, alors elle élude, elle hésite, elle enveloppe sa pensée, et, pressée davantage, ellefeint : douloureux sacrifice où l'on s'aperçoit que son cœur la pousse et la désavoue tout ensemble. Cet air de torture morale règne au plus haut degré dans ses réponses sur l'ange montré à Charles VII, tandis qu'au contraire, elle raconte la révélation de l'ëpée d'un ton qui commande la foi.
Incapable d'en dire davantage sur ce point, je passe aux faits de prescience.
La vertu prophétique de la Pucelle a été, de son vivant même, l'objet d'un traité écrit par un Allemand ^ Ce livre est tout de divagations, sauf en un endroit où l'auteur donne une attention
' De Sihylla Francica Rofuli duo. Procès, t. III, p. 422.
particulière à ce que « la sibylle de France, » fjui était sibylle pour lui aussi bien que lErythreenne ou celle de Cumes, n'avait de prédictions qu'au service de son pays ^ Cela passait pour surprenant en un siècle où des milliers de prophètes prétendaient régler le monde au gré de leurs oracles.
Il est à noter que jamais il n'y eut tant de gens occupés à |)rédire qu'au moment où parut la Pucelle. Comme tout était ébranlé dans le présent, que l'Eglise était travaillée aussi bien que les royaumes temporels, les esprits pleins d'inquiétude voulaient à toute force devancer le temps, et qu'on les assurât que la société n'allait pas périr. En concurrence des faiseurs d'almanachs, hommes sérieux alors et les plus savants des Universités, qui cherchaient l'avenir dans les conjonctions des astres ^, un nombre infmi de visionnaires, surtout des femmes, se mêlaient de prophétiser. Traitées diversement, selon les dis-
* « Adhuc vulgus vacillât admîratione suspensus, unde hoc « accidat qnod Sibylla noslra non prophetizet de aliis regiiis aut « terris. » T. III, p. 435.
* Un auteur du temps de Charles VIII, dont l'ouvrage manuscrit est à la Bibliothèque nationale (n° 7487, français), a recucilîî les noms de tous ces astrologues en indiquant les prédictions par lesquelles ils s'étaient illustrés.
positions du clergé de leur diocèse, ces créatures allaient au feu ou jouissaient de la considération des saints ; mais, il faut le dire, l'exemple de sainte Brigitte récemment canonisée, autorisait plutôt les respects que la rigueur \ Nous voyons le pape Benoît XIII se servir à Avignon d'une femme de ce genre, dont, pour le dire en passant, les prédictions ne contribuèrent pas peu à faire accepter la Pucelle ^. En 1413, l'Université de Paris, pour démêler quelque chose à l'état si troublé du royaume, fit appel à la lucidité de tout ce qui avait le don de prophétie parmi les « personnes dévotes et menant vie conterapla-
* Morte le 8 octobre 1373 et canonisée peu d'années après. Ses prédictions , écrites en latin , devinrent un livre classique que l'on conimenlait dans les chaires de théologie. La vogue de ce livre était. si grande au xv* siècle, qu'il eut l'approbation du concile de Baie. Bolland. Acta SS,, t. IV du mois d'octobre , p. 409.
^ Son nom était Marie, autrement dite la Gasque d'Avignon. Elle vint trouver Charles VI pour la retenir dans l'obédience de Benoît XIII (ms. fr. de la Bibliothèque nationale, n° 10318 — 2. 2). Il est question d'elle au procès de réhabilitation, u In illis « deliberalionibus (Pictavis habitis) quidam magistcr Johannes « Erault retulit quod ipse alias audiverat dici a quadam Maria « d'A(^ignon, qu* venerat apud regem , cui dixcrat quod regniim « Franciae habebat multum pâli... dicentlo ullerius quod ipsa " habuerat multas visiones tangentes desolationem regni Franciœ, « etinter alia vidcbat multas arraaturas quœ eidem Mariae prœsen- « tnbantur ; ex quibus ipsa Maria expnvescrns liniehnl pp rogrrelur
tive^.»LJne inspirée de Bresse faisait l'ëtonneraent de Gerson en 1424 -. Deux autres, sorties du fond de la Bretagne, furent supplicie'es à Paris en 14-30 ^ ; et une troisième de la Rochelle, qui avait voulu s'ingërer dans la mission de la Pucelle et s'était vue repousser par elle, paraît, par esprit de vengeance, lui avoir fait beaucoup de tort dans le parti français *.
La différence entre Jeanne et toutes ces sibylles, c'est que leurs prédictions n'étaient qu'un pathos dans lequel on pouvait voir toutes choses annoncées, tandis que les siennes portaient sur des faits précis et d'une réalisation prochaine. Et en cela l'observation de l'auteur allemand est très-bien placée. Elle ne prophétisait que sur la France , parce que toutes les forces de son inspiration tendaient à l'affranchissement immédiat de son pays ; et ainsi ses voix n'avaient garde de
« illas armaturas recipere ; et sibi fuit dictum quod... ipsa non « deferret hujusmodi arma , sed qusedam Puella quae veniret post « eam , et rcgnum Francise ab inimicis liberaret. Et credebat fir- « miter quod ipsa Johanna esset illa de qua ipsa Maria d'Avignon « fuerat loouta. >> Déposition de Jean Barbin, t. III, p. 83»
* Jouvenel des Ursins, Histoire de Charles VI^ a. c.
* De Examine fidei , litlera N. sub fin.
' Journal d'un bourgeois de Paris, ad ann. 1430.
* Procès, t. I , p. 295.
l'entretenir dans les songes creux où s'égaraient des imaginations oisives et malades.
En observant la nature de ses prédictions, la raison pourra n'y voir que les événements annoncés par un génie qui, sans se l'avouer, portait en soi la force de les produire. Dégagées de leur expression mystique, elles reviennent effectivement à des pronostics de politique ou de stratégie, comme en ont fait dans tous les temps les hommes d'État supérieurs et les grands capitaines. Si elles se présentent dans l'histoire avec un caractère d'infaillibilité qui dépasse la mesure humaine, c'est parce qu'on n'a enregistré que celles qui se sont accomplies; mais com.me j'ai démontré précédemment que Jeannea prédit mainteschoses qui ne sont point arrivées, il s'ensuit que le merveilleux de son instinct prophétique est corrigé par la diversité de ses effets.
Si une telle manière de voir est admissible en ce qui concerne la prescience de Jeanne dans les actes de sa vie publique, tout le monde avouera qu'elle ne- saurait convenir à une particularité bien extraordinaire et bien prouvée que voici :
Dans l'une de ses premières conversations avec Charles VII, elle lui annonça qu'en opérant la délivrance d'Orléans elle serait blessée, mais
sans être mise hors d'ëtat d'agir^; ses deux saintes le lui avaient dit, et 1 événement lui prouva qu'elles ne l'avaient pas trompée. Elle confesse cela dans son quatrième interrogatoire. Nous en serions réduits à ce témoignage, que le scepticisme, sans révoquer en doute sa bonne foi, pourrait imputer son dire à une illusion de mémoire. Mais ce qui démontre qu'elle prédit effectivement sa blessure, c'est qu'elle la reçut le 7 mai 1429, et que le 12 avril précédent, un ambassadeur flamand qui était en France écrivit au gouvernement de Brabant une lettre oii était rapportée non-seulement la prophétie, mais la manière dont elle s'accomplirait. Jeanne eut l'épaule percée d'un trait d'arbalète à l'assaut du fort des Tourelles, et l'envoyé flamand avait écrit : « Elle doit être blessée d'un trait dans un combat devant Orléans, mais elle n'en mourra pas. » Le passage de sa lettre a été consigné sur les registres de la chambre des comptes de Bruxelles ^.
* « Interrogata an bene prœscîebat quod laederetur : respondit n quod hoc bene sciebat et dixerat suo régi, sed quod, hoc non « obslante , non dirailteret ulterius negotiari. Et luerat hoc sibi « revclatum per voces duarum sanctaruni. » Interrogatoire du 11 février, t. I, p. 79.
^ « Scripsit uUerius quod qua^dani Piiclla... est pênes praedio'^ « tuni regein , quae sibi dixit quod Aurelianenses salvabit..- et
Je répète que je n'ai pas de conclusion à tirer de ce fait, non plus que des autres qui précèdent. Je m'en tiens à leur exposé, tel que les vues de l'histoire le comportent.
Si Jeanne a été trahie devant Compiègne.
Si les historiens n'ont pas aperçu la conspiration permanente des courtisans contre la Pucelle, ils admettent la plupart qu'elle fut faite prisonnière par trahison , la porte de Compiègne ayant été méchamment fermée devant elle.
En remontant à la source de cette opinion, je trouve c]u'elle s'est produite à mesure que les événements se sont éloignés. Il n'y a rien qui la justifie dans les auteurs de la première moitié du xv^ siècle. Après 14-50, apparaît l'accusation vague d'une trahison ^ ; sous Louis XII seulement,
« quod ipsa ante Aureliam in conflictu telo vulnerabitur, sed inde « non morietur. » Procès, t. IV, p. 426.
* « La ditte Pucelle fut trahie et bailliée aux Anglois devant Compiègne. » Thomassin , dans son Registre delphinal , écrit en 1456. >t Elle fut prinse, et ce firent faire par envie les capitaines de France, pour ce que, si aucuns faitz d'armes se faisoyent, la renommée estoit telle par tout le monde que la Pucelle les avoit faitz. » Chronique de Normandie, écrite après 1461. La clironique
Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne , en est signalé comme l'auteur.
Le premier témoignage en ce sens est celui d'un petit livre populaire intitulé le Miroir des Femmes vertueuses , livre où l'histoire de Jeanne est racontée de la manière la plus fabuleuse ; mais où, par exception, le fait de Flavy est donné avec une apparence de garantie. L'auteur, en effet, ne se borne pas à énoncer la trahison du gouverneur, il allègue comme preuve à l'appui une anecdote à lui racontée par deux octogénaires de Compiègne, et d'après laquelle Jeanne venant de communier un matin dans l'église de Saint-Jacques, aurait harangué les bonnes gens de la ville qui se pressaient pour la voir, et leur aurait demandé leurs prières, parce qu'elle se savait trahie et qu'elle ne tarderait pas d'être livrée à la mort*.
Sans vouloir révoquer en doute la scène de l'église Saint-Jacques, je dirai qu'elle ne prouve rien contre Flavy, et même qu'elle n'a pu être
de Jean Chartier, qui est du même temps, dit d'une manière plus couverte : « Ce disoient aucuns que la barrière leur fut fermée au retourner, et autres disoîent que trop grant presse y avoit à l'entrée. »
* Voir ce récit très-circonstancié dans le t. IV du Procès. p. 272.
rattachée aux circonstances de la prise de Jeanne que par une erreur facile à démontrer.
La Pucelle, de son aveu , entra à Compiègne le matin même du jour où eut lieu la sortie qui lui fut si fatale *. Elle était venue exprès pour faire cette sortie; elle avait donc l'espoir de réussir. Les historiens bourguignons prétendent que sa confiance allait si loin , qu'elle s'était vantée de ramener leur duc prisonnier'^. Pour nous en tenir au seul témoignage de Jeanne, ses voix , qui l'avaient assaillie de révélations funestes les jours précédents, ne lui dirent rien cette fois qui pût lui inspirer de la crainte ^. Le moment était critique pour ceux de Compiègne : l'ennemi avait déjà pris position sous leurs murs. Les eût-elle troublés par de sinistres présages le matin du jour oii elle comptait opérer leur délivrance ?
C'est vraisemblablement à un autre séjour de Jeanne que se rapporte le fait raconté par les
* « Respond qu'elle vint à heure secrète du matin, et entra en la ville sans ce que les ennemis le sceussent guères; et ce jour mesme, sur le soir, feit la saillie dont elle fut prinse. » Procès, t. I, p. 114.
^ Lefèvre de Saint-Remy et G. Chastellain , t. IV, p. 438 et 444.
' «Lui fut dict par sesdictes voix qu'elle serait prinse... par plusieurs fois et comme tous les jours... mais ne lui dirent point l'heure, et s'elle l'eust sceu, elle n'y fust pas alée. » T. I, p. 115.
deux vieillards. Un mois avant , lorsque Compiègne n'était pas encore assiégé , elle y était venue, se proposant d'arrêter les Bourguignons qui s'avançaient de Noyon vers le confluent de l'Aisne et de l'Oise ^. Son plan d'attaque manqua par la trahison du capitaine de Soissons; elle rentra tout affligée à Compiègne, et c'est alors qu'il est supposable qu'elle se plaignit au peuple et qu'elle lui fit part de ses pressentiments.
Quant à Guillaume de Flavy, une suite interminable de forfaits ont rendu son nom tellement sinistre, que l'on conçoit que par la suite du temps on lui ait imputé des crimes dont il n'était pas coupable. Il fut de ces hommes qui , jetés dès leur enfance sur les champs de bataille, y avaient contracté la férocité et le dérèglement des barbares. Ses violences publiquement exercées, le rendirent redoutable même au roi, qui n'osa pas le poursuivre après la séquestration et la mort plus que suspecte d'un de ses maréchaux^. En revanche, sa femme l'ayant assassiné, obtint sa grâce ^. Pendant vingt ans, ses
* Chronique du héraut Berri, Procès, t. IV, p. 49. - Jean Chartier dans Godcfroj, p. 98.
3 Procès, t. IV, p. 273, et la Chronique de Matthieu de Coussy, ch. \XMi.
SUR L'HISTOIKE DE JEAJNJNE D'ARC. 81
frères poursuivirent la vengeance de sa mort siu^ les complices de leur belle-sœur. Trois meurtres assouvirent à peine leur ressentiment *. Enfin la justice s'en mêla , et avec ses lenteurs d'autrefois, en l'année 1 509 seulement, après l'extinction totale de la lignée masculine des Flavy, elle rendit un arrêt qui flétrissait la mémoire de Guillaume, comme assassin du maréchal mort dans ses prisons. Une croix commémorative du crime et du jugement fut érigée devant la grosse tour de Compiègne^. Pour le dire en passant, rien ne fut plus inique que cette condamnation; car, en 14^4-1, Flavy avait reçu abolition pleine et entière pour l'attentat si tardivement puni. La pièce existe encore aux Archives nationales^. Je me persuade que la justice populaire fut aussi mal éclairée que celle du parlement , lorsque , par un arrêt également posthume, elle déclara le même Flavy coupable d'avoir vendu la Pucelle. Trop de raisons concourent à établir que ni ses sentiments ni ses intérêts ne se fussent prêtés à une semblable trahison.
* Mémoires de J. Duclercq, 1. V, ch. x.
* Manuscrit de la Bibliothèque nationale , Cabinet des titres , dossier Flaç>y. Voy. le t. V du Procès, p. 368.
' Procès, t. V,p. 371.
82 APERÇUS ^OUVEAUX
Du temps de Jeanne d'Arc, Guillaume de Flavy était encore un jeune homme, quoique de grande réputation. Il avait figuré avec éclat parmi les défenseurs de la Meuse. Forcé en 1 428 de rendre Beaumont oii il commandait, il renonça aux armes et se retira chez son père, au château de Liancourt ^ Les succès de l'année suivante le rappelèrent au service. Sa famille avait beaucoup d'influence à Compiègne : il en usa pour procurer la soumission de la ville et pour s'en faire élire capitaine par les habitants. Mais lorsque les bourgeois de Compiègne allèrent présenter sa nomination au roi , le sire de La Trémouille leur signifia qu'il avait déjà obtenu cette fonction pour lui-même. M. de La Trémouille, tout opiniâtre qu'il était, apprit en cette occasion que Flavy l'était encore plus que lui. Il fut obligé de céder et de se contenter de la capitainerie honoraire que le jeune homme voulut bien lui laisser par déférence pour le roi ^.
La ville de Compiègne, revêtue encore d'une partie de la splendeur où l'avaient portée les rois carlovingiens, était à cette époque la clef de l'Ile de France, en même temps que l'une des plus
* Monstrelet, 1. II, ch. xlvii.
^ Mémoire sur Flavy, Procès, t. V, p, 174.
belles villes du royaume. Le duc de Bourgogne séchait d'envie de l'avoir. Très - probablement , lorsque La Tremouille en briguait le commandement, c'était dans l'intention de la lui rendre plus tard. J'en trouve la preuve dans ce fait, qu'au mois d'octobre 1429, lorsque Regnauld de Chartres en vint à son honneur de traiter avec les Bourguignons, les négociations eurent pour base la reddition de Compiègne; mais parce que Guillaume de Flavy induisit les bourgeois à n'y point entendre, le duc de Bourgogne se contenta provisoirement de Pont-Sainte-Maxence^.
De quel nom appeler un négociateur qui livre au vaincu une porte pour entrer dans la conquête du vainqueur.*^ L'apparition de Jeanne d'Arc avait rendu aux Français toute la ligne de l'Oise. Il suffisait de garder cette ligne pour réduire Paris. En cédant Pont-Sainte-Maxence, on perdit l'avantage de la position; mais en cédant Compiègne, on eût perdu la position elle-même. C'est un grand honneur à Guillaume de Flavy d'avoir conservé cette place à la France, comme c'est une grande honte à Regnauld de Chartres d'avoir voulu la rendre.
* Mémoire sur Flavy, ibidem.
84 APERÇUS iNOUVEAUX
Après avoir résisté à la diplomatie, le capitaine de Compiègne eut à résister à la corruption. Le duc de Bourgogne, pour lui faire lâcher ce précieux gage, lui promit des monceaux d'or et un beau mariage avec une riche héritière de ses domaines. Il répondit noblement que la ville n'était pas à lui, mais au roi* : en quoi il servit le roi malgré le roi lui-même, car Jean Chartier nous apprend que Charles VII trouva cette obstination fort mauvaise; mais force lui fut de la subir ^.
Enfin Flavy acheva son ouvrage d'une manière digne de sa bravoure, en soutenant un siège de six mois contre les forces réunies de l'Angleterre et de la Bourgogne. Il s'en tira tout seul, n'ayant reçu de secours que celui que lui apporta Jeanne, quand la ville commença d'être investie, et un autre de Poton de Xaintrailles, qui lui permit à la fin de mettre les assiégeants en déroute.
Il résulte de tout cela, c|ue Fiavy voulait aussi sincèrement que la Pucelle la délivrance de Compiègne; qu'en s'y employant tous les deux comme ils Hrent, ils froissèrent les mêmes amours-pro-
• Lettre de l'archevêque de Reîms , dans Rogier. Varîn , Ar- »:hii'es législatives de Reims, Statuts, t. I, p. 604.
• Dans Godefrny, Histaire de Charles VTI^ |>. 43.
près et encoururent la même indignation; qu'enfin, à supposer Flavy jaloux de son alliée, il ne l'eût pas sacrifiée dès le début de leur commune entreprise, au risque de décourager la population de Compiègne, sur qui reposait tout l'espoir de la résistance.
Examen critique de la sortie de Compiègae.
Le récit des auteurs les plus exacts, interprété d'après l'étude des lieux, n'autorise pas à voir dans la prise de la Pucelle , autre chose que l'un des funestes hasards de la guerre. C'est ce que je vais tâcher de mettre en évidence.
Compiègne borde la rive gauche de l'Oise. De l'autre côté de l'eau, s'étend une prairie large d'un quart de lieue, au bout de laquelle la côte de Picardie s'élève comme un mur qui serait destiné à fermer l'horizon en face de la ville. La prairie est si basse, qu'à cause des inondations , on y a établi d'ancienneté une chaussée pour aller du pont de Compiègne à la côte. Trois clochers délimitent l'étendue de prairie que l'œil embrasse des murs de Compiègne : Margny, au bout de la chaussée ; Clairoix , à trois quarts de lieue
en amont au confluent des deux rivières d'Aronde et d'Oise, tout près de celui de l'Oise et de l'Aisne ; Venette, à une demi-lieue en descendant vers Pont-Sainte-Maxence.
Les Bourguignons avaient un camp à Margny, un autre à Clairoix; le quartier des Anglais était à Venette. Quant aux habitants de Compiègne, ils avaient pour première défense du côté de l'ennemi, une de ces redoutes que les chroniqueurs du XV® siècle appellent boulevard ; elle était placée à la tête de leur pont, au commencement de la chaussée *.
Le coup de main résolu par la Pucelle consistait à sortir sur le déclin du jour pour enlever Margny, puis Clairoix, et là, au débouché de la vallée d'Aronde, accueillir le duc de Bourgogne qui y était logé et qu'elle s'attendait à voir venir au secours des siens. Elle n'avait cure des Anglais, s'étant bien concertée avec Flavy pour qu'ils ne coupassent point la retraite. Celui-ci y pourvut de son mieux, d'abord en disposant des gens de trait sur le front et sur les flancs du boulevard, ensuite en préparant sur l'Oise quantité de bateaux couverts pour recevoir les
* Georges Cbastellain , Procès, t. IV, p. 441 .
piétons dans le cas d'un mouvement rétrograde \
L'action commença bien. La garnison de Margny succomba en un clin d'œil. Ceux de Clairoix, accourant pour la soutenir, furent repoussés, puis repoussèrent à leur tour ; et par trois fois la même alternative eut lieu dans la prairie sans que les Français ni les Bourguignons rompissent leurs rangs. Cela donna aux Anglais le temps d'approcher. Grâce aux précautions prises du côté de Compiègne, ils ne pouvaient qu'aller grossir le corps de bataille des Bourguignons; malheureusement les derniers rangs de ceux qui combattaient avec la Pucelle crurent à la possibilité d'une diversion, et qu'étant pris à revers, les moyens de retraite préparés pour eux deviendraient inutiles. Sans autrement réfléchir, ils se débandèrent et coururent les uns aux bateaux , les autres à la barrière du boulevard. Les Anglais témoins de cette déroute, accoururent, fort en sûreté du côté de la place, d'où on ne pouvait plus tirer sur eux de peur d'atteindre les fuyards. Ils prirent ainsi possession de la chaussée, et comme poussant toujours en
* Mémoire surFlavy, Procès, l. V, p. 177.
avant, ils en vinrent à ce que leurs chevaux avaient le chanfrein dans le dos de ceux qui faisaient foule à l'entrée du boulevard , pour le salut de la ville il fallut en fermer la porte au moins jusqu'à ce que la barrière du boulevard eût été' rétablie. Perceval de Cagny, auteur si prononcé contre les ennemis de la Pucelle, rapporte comme la chose la plus naturelle que Flavy ait ordonné cette manœuvre ^.
Jeanne cependant était restée dans la prairie avec la compagnie qui formait d'ordinaire la garde de son corps. Elle combattait dans ce même état d'exaltation qui lui avait fait croire, à Saint- Pierre-le-Moustier, qu'elle avait cinquante mille hommes avec elle, lorsqu'elle était seule au pied de la muraille^. Elle fit taire ceux qui l'avertissaient du sauve qui peut, en disant son mot accoutumé : ce Allez avant, ils sont à nous ^. » Mais
* « Le capilaine de la place véant la grant multitude de Bourguignons et Engloiz prestz d'entrer sur son pont , pour la crainte qu'il avoit de la perte de sa place, fist lever le pont de la ville et fermer la porte. » Procès, t. IV, p. 34.
' «i II qui parle tira vers elle et luy demanda ce qu'elle faisoit là ainsi seule et pourquoy elle ne se rctrahioit comme les autres. Laquelle... lui respondit qu'elle n'estoit pas seule et que encore avoit-elle en sa compagnie cinquante mille de ses gens. » Déposition de d'Aulon, t. III, p. 218.
* Perceval de Cagnj.
ses gens prirent la bride de son cheval et la firent retourner de force du côte de Compiègne. La fatalité voulut qu'ils n'arrivassent qu'au moment oii l'entrée du boulevard n'était plus accessible. Les Anglais occupaient déjà la tête de la chaussée, avisant de là les derniers coups à faire sur la prairie. La petite troupe de la Pucelle, toujours poursuivie, vint s'acculer sous leurs yeux dans l'angle formé par le flanc du boulevard et par le talus de la chaussée. Les Picards qui l'avaient amenée là , commencèrent à prendre ou à tuer tout ce qui leur faisait obstacle pour arriver jusqu'à la personne de Jeanne, sur laquelle, lorsqu'ils l'eurent démasquée, ils portèrent la main tous à la fois. Ne sachant auquel entendre de tant d'assaillants qui lui criaient : rendez-vous ! elle donna sa foi à celui qui la tirait le plus fort, qui était l'un des archers attachés à la lance du bâtard de Wandomme. Ce bâtard de Wandomme (et non de Vendôme, comme on a toujours dit) * était lui-même un écuyer du pays d'Artois, lieutenant de Jean de Luxembourg.
* La véritable forme de ce nom est établie à la fois par les actes du procès et par les bons manuscrits de la Chronique de Monstrelet. Procès, t. I, p. 13, et t. IV, p. 401.
Considérations nouvelles sur la trahison à laquelle Jeanne succomba.
Il me reste à donner un dernier éclaircissement sur les craintes de trahison publiquement exprimées par la Pucelle à Compiègne. Ce n'est pas seulement dans cette ville qu'elle y songea; aux plus beaux jours de sa gloire cette idée la préoccupait. La veille de son entrée à Reims, elle en fit part à ses parents et amis du village qui étaient venus la voir à Châlons*. En interprétant cela comme un cri de son cœur troublé par la mauvaise conscience de ses adversaires, on est conduit à chercher autour du roi celui ou ceux de qui elle appréhendait son malheur.
Un auteur assez mal informé, mais contemporain et presque compatriote de la Pucelle, habitant d'ailleurs une ville où on parlait plus librement qu'en France, l'annaliste de Metz, rapporte comme une opinion accréditée autour de lui que La Trémouille « eut envie des faits que faisait la Pucelle , et fut coupable de sa prise '. »
* « Viclit eam Catalaunis cum quatuor dictœ villœ de Dompno- « Remigio , et dicebal quod non limebat nisi proditionem. » Déposition de Gérardin d'Êpinal, t. II, p. 421.
* Procès, t. IV, p. 323.
Ainsi, le sentiment de la génération au milieu de laquelle vécut Jeanne se joint au témoignage d'une politique constamment hostile, pour qu'on regarde La Trémouille comme l'auteur d'une trahison à laquelle Jeanne succomba.
Maintenant, cette trahison quelle fut-elle.^ Un grossier marché conclu avec les ennemis de la France, comme celui de Judas vendant son maître? Cela n'a pu être admis que par les bonnes gens du xv® siècle. A moins de recevoir la Pucelle bien liée et garrottée, les Anglais et les Bourguignons n'auraient pas payé un écu la chance de la prendre dans un guet-apens, tant ils étaient peu sûrs qu'elle fût prenable. La trahison de La Trémouille fut quelque chose de longuement élaboré et surtout de couvert, comme les approches d'un ennemi calculateur vers un point formidable qu'il veut emporter. Ses manœuvres pour amener la Pucelle à un échec en furent le premier acte. La confiance publique une fois ébranlée, le dénoûment consista à démontrer que cette créature n'était plus bonne à rien. Je crois apercevoir le moyen dont on se servit pour cela.
Du temps de Louis XIII, il y avait aux archives de l'hôtel de ville de Reims l'original d'une lettre de Regnauld de Chartres qui n'existe plus
aujourd'hui , mais dont le greffier de l'échevinage de ce temps-là nous a laisse l'analyse^. Ce document n'a été encore ni employé, ni soumis à la critique. Comme il est d'une conséquence infinie, que , d'un autre côté , il ne se présente pas sous sa forme originale, on pourra élever des doutes, sinon sur la bonne foi , du moins sur l'intelligence de celui qui nous l'a transmis. Je ne m'en sers donc qu'avec une certaine réserve, après m'y être pris de toutes les manières pour l'interpréter autrement que je ne fais, et désirant, tant la teneur en est révoltante, que de nouveaux documents viennent modifier le sens que je lui donne.
L'objet du chancelier est d'annoncer aux habitants de Reims la prise de Jeanne devant Compiègne, mais de façon que leur deuil en soit léger. Il rapporte d'abord le fait brièvement, sèchement; puis il s'en prend tout de suite à la victime : « elle ne voulait croire conseil, ains faisait tout à son plaisir. » La perte d'une telle orgueilleuse est-elle bien à regretter? Il s'empresse
* J'ai introduit celte analyse parmi les suites du Procès, t. V, p. 168. Elle avait été imprimée par M. Yarin dans son recueil des ArcJwes législatives de la ^'ille de Reims , deuxième partie , StatutSy t. I, p. 604.
d'avertir que Dieu a manifesté le contraire : un pâtre du Gevaudan « qui dit ni plus ni moins qu'avait fait Jeanne » s'est présenté au roi ; il a commandement de Dieu d'aller avec les gens du roi et de déconfire sans faute les Anglais et Bourguignons. Ce n'est pas assez de consoler les gens de la captivité de Jeanne; il faut les préparer à prendre en patience le sort rigoureux que les Anglais lui réservent probablement. Regnauld de Chartres insinue qu'on a dit au berger que les Anglais avaient fait mourir la Pucelle, et qu'il a répondu que « tant plus leur en mescherrait. » Après cette dernière précaution prise contre les restes de l'affection populaire, il n'y a plus qu'à donner le coup de grâce. L'auteur de la lettre fait faire cela par le berger, en lui mettant dans la bouche que « Dieu avait souffert prendre la Pucelle parce qu'elle s'était constituée en orgueil , et pour les riches habits qu'elle avait pris, et qu'elle avait fait sa volonté au lieu de faire la volonté de Dieu. »
Tout cela me paraît d'une suite parfaite, d'un art qui ne laisse rien à désirer, et me fait conclure que le complot monté contre la Pucelle eut pour dernière trame de lui siîsciter un remplaçant. Le sujet choisi pour ce rôle nous est à peine
connu. Quelques mots des chroniqueurs autorisent à le regarder comme un idiot visionnaire ^. Il est constant que Regnauld de Chartres le reçut comme un messie, le garda auprès de lui à Beauvais, et de là lui fit faire, deux mois après la mort de la Pucelle, une expédition où le malheureux trouva dès le début la fin de ses exploits. Les Anglais le prirent, et sans forme de procès le jetèrent à l'eau dans un sac.
Il est possible que le chancelier, dans l'aveuglement de sa passion , ait fait jouer de bonne foi cette machine. Son éloignement de la cour au moment où le berger s'y présenta, est une raison pour croire que La Trémouille en eut l'invention plutôt que lui. Quant à la suite des événements , elle fut hors de la main de La Trémouille, et de Regnauld de Chartres, et de tous les comploteurs. La captivité de la Pucelle, qui consommait
* « Ung meschant garson Guillaume le bergîer, qui faîsoit les gens ydolaslres en lui, et chevaulchoit de costé, et monstroit de fois en aultre ses mains et pieds et son costé, et estoient tachez de sang , comme sainct François. » Journal d'un bourgeois de Paris , ad ann. 1431. « Ung que François nommoient Pastourel , et le vouloient exauchier en renommée comme et par telle manière que par avant avoit esté Jehame la Pucelle. » Monstrelet. « Ung jeune enfant , bergier tout sot, soy disant envoyé de Dieu. » Martial d'Auvergne, f^igiles de Charles VU. Voy. Procès, t. V, p. 169.
leur triomphe dans un sens, dut les embarrasser plus tard, lorsqu'ils virent se dessiner la perspective d'un procès. Je ne serais pas étonné que leur intrigue se fût tournée alors à tâcher de la tirer des mains des Bourguignons. L'Université de Paris écrivant à Jean de Luxembourg deux mois après l'événement de Compiègne, lui exprime ses appréhensions au sujet d'une délivrance secrètement négociée par « aucuns des adversaires qu'on dit appliquer à ce tous leurs entendemens par toutes voies exquises, et qui pis est, par argent ou rançon ^ » Je ne vois pas de qui ces démarches peuvent avoir été le fait , sinon de quelque ville amie de la Pucelle,qui ne comprenait pas l'inaction du gouvernement; ou des courtisans qui redoutaient les aveux publics de celle qu'ils avaient tant persécutée, ne pouvant prévoir jusqu'où elle pousserait la générosité à leur égard.
De ceux qui firent le procès.
La Pucelle fut prise le 23 mai 1430 à six heures du soir ^. La nouvelle n'arriva à Paris que le
* Procès, t. I, p. 10.
* Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de Saint-Quentin. Procès, t. V, p. 166.
25 au matin ^ Le lendemain 26, le greffier de l'Université écrivit, au nom et sous le sceau de l'inquisiteur de France, une sommation au duc de Bourgogne tendant à ce que la Pucelle fût remise « pour ester à droit w devant ledit inquisiteur, et pour répondre « au bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l'Université de Paris ^. »
Ainsi l'idée de faire succomber Jeanne devant l'Église se produisit sj)ontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l'Université de Paris.
L'Université était alors un corps ecclésiastique, mais presque séculier par ses attributions et indépendant par ses privilèges. Ses attaches au monde l'insinuaient constamment dans la politique, tandis que par la multitude de ses suppôts il dominait l'Eglise gallicane et lui soufflait forcément son esprit. Malgré les souillures qu'il avait contractées dans les troubles civils et la scission du clergé de France en deux partis, son ascendant subsistait là même oii les intérêts politiques auraient dû l'anéantir. Il en résulte que l'opinion défavorable de l'Université sur la Pucelle était
' Registre du Parlement de Paris. Procès, t. IV, p. 458. ' Procès, t. I,p. 9.
destinée d'avance à produire plus d'effet sur le clergé de Charles VII, que l'opinion d'abord favorable du même clergé n'en avait produit sur tous les ecclésiastiques du parti contraire. Quel succès les théologiens de Paris ne durent-il pas se promettre sachant, comme ils ne purent manquer de le savoir, la créance de leurs antagonistes notablement diminuée? On avait fait plus que la moitié de leur ouvrage, car ils brûlaient de prouver que Jeanne était un monstre d'orgueil, et c'est au péché d'orgueil que des Français attribuaient sa déchéance.
Entre le moment où l'Université fit sa première réclamation et celui oii le procès commença , il s'écoula sept mois qui changèrent beaucoup la situation des choses. Le gouvernement anglais s'assura de la personne de Jeanne, et un expédient fut trouvé pour mettre l'idée de l'Université à exécution, sans livrer le résultat à sa merci.
Les politiques anglais, qui sentaient que leur nation atterrée ne reprendrait courage que lorsque la Pucelle serait morte, qui l'avaient achetée pour s'en défaire, mais qui pourtant ne pouvaient, d'après les principes du siècle, livrer au supplice une personne de si grande chevalerie, ces i)olitiques n'eurent garde d'imaginer mieux
98 APERÇUS iNOU VEAUX
que le procès d'Église, puisqu'ils virent jour par là à obtenir la mort de leur ennemie, sans y coopérer en apparence. Seulement, la passion extraordinaire avec laquelle ils souhaitaient cette mort, fît qu'ils jugèrent plus sûr d'avoir un homme à eux pour diriger la cause, que de s'en remettre aux sentiments hostiles, mais mobiles de tout un corps.
Il se trouva que le point oii Jeanne avait été prise était du diocèse de Beauvais; en second lieu, que le possesseur titulaire de l'évêché de Beauvais était un prélat réfugié auprès des Anglais et totalement à leur dévotion ; enfin que ce même prélat exerçait une grande autorité sur l'Université de Paris, étant son protecteur en titre, ou, comme on disait alors, le Conservateur de ses privilèges. Cette triple circonstance fut la porte par où Pierre Cauchon s'introduisit dans 1 affaire. Il revendiqua Jeanne comme sa justiciable, et mûrit à lui seul la conduite du procès, certain de ne rien entreprendre qui ne reçût plus tard l'approbation de l'Université.
Pierre Cauchon fut un homme politique trèsconsidérable, dont la fortune, commencée par la faveur des Cabochiens , s'accrut ensuite par la confiance illimitée de la famille de Lancastre.
Grand praticien en matière de droit, il s'était créé par là une renommée dont il usa trop souvent pour satisfaire la violence de ses opinions. Après les massacres de 14^18, il se fît nommer commissaire pour juger les prêtres armagnacs * ; et en 14-20, après son élévation à l'épiscopat, on le vit transformer en tribunal révolutionnaire la cour ecclésiastique de Beauvais ^. Ses amis ont loué de belles qualités qui étaient en lui ^. Il ne se révéla dans l'affaire de Jeanne que comme un homme passionné, artificieux, corrompu.
Saisi de la cause à titre de juge ordinaire, il eut à se constituer un tribunal qui n'eût pas l'air d'un tribunal exceptionnel. 11 était chassé de son diocèse, par conséquent n'avait ni territoire ni clergé. Le gouvernement ne tenant compte des offres empressées de Paris, voulut que Rouen lui fournît l'un et l'autre. Il fallut vaincre les répugnances du chapitre de R.ouen , qui craignait qu'à la faveur d'une telle concession l'évêque de Beauvais ne prît pied dans son église *. Plusieurs cha-
' Archives nationales, Registres du Parlement, Conseil, n» 27, au 27 juillet 1418.
* Joiivenel des Ursins, à l'an 1420,
' Duboulai, Historia Unwers. paris. ^\.\ ^ p. 912.
* Registres capîtulaires de Rouen , cités par M. Chéniel dans un article de la Revue de Rouen et de la Normandie^ juin 1 845.
noiiies ne purent même être réduits, mais on gagna la majorité.
Le procès de réhabilitation tend à établir que l'intimidation fut employée contre quiconque ne se prêtait pas à la volonté des Anglais. Il est bon de remarquer cependant que, sur ce point, il y a des témoins contradictoires, les uns ne voulant pas convenir du fait , les autres donnant à entendre que la lâcheté, ou la cupidité, ou les préventions de ceux à qui on s'adressa rendirent inutile l'emploi des menaces''. Les actes de violence qu'on allègue comme preuve d'un système prémédité, furent bien plutôt des écarts occasionnés par les passions individuelles, auxquelles il est si difiicilede mettre un frein dans les temps de révolution. Loin que les violences fussent goûtées par les lords du grand conseil, je vois au contraire que
^ i< Dicil quod non vidit neque percepit împressioneni, neque « minas ant terrores. » Déposition de Taquel, t. II , p, 317. « Dicit quod, judicio suo, judices et adsessores eraiit pro majori i< parte volvinlarii.» Déposition de N. de Hoiippefille, ibid., p. 325. " Pars assistentium in processu timebat et alia favebat. » Déposition d' Isambard de La Pierre, ibid., p. 364. « Non crédit contenta in « articulo, maxime quoad timorem et minas, sed magis infavorem, « maxime quia aliqui... rece^emni mMneYSL.y^ Déposition de Thomas Marie, ibid., p. 370. «Aliqui Anglici prooedebant contra eam « ex odio; sed notabiles viri proccdebant bono animo. » Déposition II' yliidre Marguvric, t. lîJ, p. 183.
lorsque des subalternes se portèrent à des excès capables de soulever l'opinion, ils furent réprimandés publiquement et même destitués de leurs fonctions *. En un mot, le procès allait si bien de lui-même selon les vœux du gouvernement, qu'on doit croire que toutes les précautions furent prises pour en rendre la forme irréprochable.
Rien n'est frappant comme le soin que mirent à s'effacer les dignitaires et fonctionnaires laïques. Là même où leur présence eût été légitime, on ne vit paraître que les gens d'Eglise. Il n'est pas jusqu'au duc de Bedford qui, tant que dura le jugement, parut avoir résigné la régence entre les mains du cardinal de Winchester. Son nom , que taisent les documents, est prononcé une seule fois par un témoin de la réhabilitation; encore n'est-ce que pour alléguer un acte extrajudiciaire auquel le noble duc avait assisté en ca-
* « Semel aut bis conquesta fuit ipsa Johanna... quod alter cus- « todum voluerat eam violare; quibus Anglicis propterea a domino «» de Warwick... minae magnœ illata; sunt. .. et de novo duo alii << custodes commissi. » Déposition de G. Manchon, t. II, p. 298. « Quidam cappellanus cardinalis Angliae... dixit episcopo belva- « censi quod nimis favebat eidem Johannae... qui fuit a cardin;ili « anglico reprehensus, eidem dicendo quod taceret. » Déposition d'André Marguerie, t. III, p. 184.
i^j2 aperçus nouveaux
chette, fiiisant le rôle d'espion derrière un rideau '.
En appelant à siéger au tribunal le juge de l'inquisition et les principaux membres de l'Université de Paris, on réunit tout ce qui avait qualité pour prononcer en matière de foi; par conséquent on affecta d'environner le jugement de toutes les garanties imaginables.
L'inquisiteur de la localité était un pauvre moine plein de timidité et de faiblesse. Il ne s'adjoignit qu'avec répugnance et par mandement spécial du grand inquisiteur de France; mais il n'en couvrit pas moins de son autorité l'ouvrage de l'évêque de Beauvais, et la sentence colportée par toute l'Europe avec sa signature, fit connaître son concours et non pas sa contrainte.
Quant aux docteurs de Paris, à part les médecins qui trouvèrent étrange d'être convoqués ^ ils accoururent sans se faire prier. Pierre Cauchon avait fait son choix avec art. Comme les Facultés venaient d'élire leurs représentants au concile de
' « Deponit... qaod ipsa Johanna fiierat visitata per raatronas... « et quod dux Bethfordiae erat in quodam loco secreto, ubl videbat « eamdera Johannam visitari. ,. Déposition de G. Colles, t. III p. 163.
' Dépositions de Jean Tiphaine et de Guillaume de La Chambre, t. III, p. 47, 60.
Bâle, ceux-là furent les premiers qu'il appela. Il mit avec eux soit des bénëficiers normands, que leur intérêt devait rendre plus maniables, soit de jeunes lauréats aussi inexpérimentés aux choses du monde qu'ils étaient brillants dans l'école. Tous professaient l'opinion bourguignonne, attendu que Valma mater n'en tolérait point d'autre pour le moment; mais ils étaient plutôt modérés qu'autre chose. J'en juge ainsi par les trois dont la participation au procès fut le plus fatale à l'accusée : Guillaume Erard , Nicole Midi et Thoipas de Courcelles.
'J'ai réuni dans le premier volume du procès le peu de notions que je possédais sur ces personnages lorsque je commençai ma publication. D'autres renseignements se sont depuis présentés à moi, qui me permettent d'apprécier mieux que je ne faisais alors, la position de ces hommes entre les partis.
Guillaume Erard, par exemple, dans lequel divers titres m'avaient fait voir un séide de la dynastie anglaise, Guillaume Erard apparaît sous un tout autre jour dans l'Histoire du collège de Navarre. Les bienfaits du roi d'Angleterre ne l'empêchèrent ni d'être en relation suivie avec Gérard Machet, confesseur de Charles yH, ni
104 APERÇCS NOUVEAUX
d'obtenir par lui des bénéfices en France; et d'autre part, Gérard Machet, qui avait opiné avec le jury de Poitiers en faveur de la Pucelle, n'en continua pas moins de traiter Erard de vir clarissimœ virtutis et cœlestis sapientiœ, après que Jeanne eut péri par le fait de celui-ci plus que d'aucun autre *. Je trouve encore que cet illustre docteur, que Duboulai fait mourir en 1444, jouissait en 1453, sous le gouvernement de Charles VII, de la cure de Saint-Gervais à Paris ^.
Pour Nicole Midi, quoique un témoin de la réhabilitation prétende qu'il mourut de la, lèpre peu de temps après le procès ^, il ne laissa pas que de briller encore dans l'Université après la restauration de Charles VIL Ce fut même lui qui harangua le roi h son entrée à Paris ^ : circonstance qui est pour moi la preuve de sa modération politique; car quand on connaît fhorreur de Charles VIÏ pour les révolutionnaires de Pa-
* Analyse des Épîlrcs de Gérard Machet, n"' 92 et 199, dans Launoy, Regii Navarrœ gymnasii historia.
^ Archives nationales, L. 164.
^ « Audivit manuteri quod oranes qui de morte ejus fuerunt « culpabiles, morte turpissima obierimt : puta ipse magister Nico- « laus Midi, lepra post paiicos dies percussiis est. » Déposition de Guillaume Colles, t. III, p. 165.
* Duboulai, Historia Unif. paris., t. V, p. 442.
ris, on ne peut admettre que l'homme par la bouche duquel les Facultés lui firent leur soumission, fut de ceux qui avaient acquis un renom sinistre dans les troubles.
J'en dirai autant de Thomas de Courcelles, qu'on vit jouir par la suite non pas seulement de la faveur, mais de l'amitié du roi. C'était un austère et éloquent jeune homme, d'un esprit lucide, quoique nourri d'abstractions. Il fut le premier des théologiens longtemps avant que son âge lui eût permis d'emporter le grade de docteur, et au sortir de ses classes on s'habitua à le considérer comme le successeur de Gerson. Il fut la lumière du concile de Bâle. Enéas Sylvius parle avec admiration de sa capacité et de sa modestie *. Il faut reconnaître en lui le père des libertés gallicanes : après les avoir dictées l'une après l'autre à l'assemblée, il eut l'art inconcevable de les faire accepter à Rome. Son désintéressement éclate par la position médiocre dont il se contenta. Il mourut simple doyen du chapitre de Paris ^.
* « Thomas de Corcellîs, inter litteraruni sacrarum doctores « insignis, quo nemo plura ex decretis sancti concilii dictavit ; «i vir juxta doctrinam venerabilis etainabilis, sed modesta quadam « verecundîa seraper intuens terram et velut latent! similis. » Voy. t. I du Procès, p. 30, note 3.
* Gallia christiana, t. VII, col. 214. "
Pierre Cauchon employa de préférence à tout autre, ce jeune homme de bonne réputation et de grande espérance. Il usa envers lui d'une confiance que je ne puis croire absolue, mais qui alla certainement jusqu'à la limite extrême où la bonne foi se sépare de l'intrigue. L'ayant induit à faire de ces choses qui devaient, aux yeux du plus grand nombre, le couvrir entièrement, lui Cauchon, ou dans l'esprit des clairvoyants faire passer Courcelles pour son complice, il lui ôta tout moyen de décliner plus tard sa part de responsabilité en faisant rédiger par lui-même l'acte authentique du procès ^.
Thomas de Courcelles fut interrogé pour la réhabilitation de Jeanne en 1456 ^. L'embarras qui règne dans toutes ses réponses est digne de pitié. Ce ne sont que réticences, hésitations, omissions ; des circonstances qui devaient faire le tourment de sa mémoire, il ne se les rappelle pas; d'autres qu'il avait consignées dans sa rédaction, il les nie. Toute son étude est de donner à entendre qu'il a pris peu de part au procès. Mais cela n'est pas admissible. Il assista ^ presque toutes
* Déposition de Taquel, t. II, p. 319; de Guillaume Manchon, t. III, p. 135.
les séances, donna son avis dans toutes les délibérations % travailla au réquisitoire^, le lut ^, déposa cçntre Jeanne huit jours après sa mort*, fut rétribué, au taux de vingt sous tournois par jour, d'une somme décent treize livres^, qui représente ainsi cent treize jours de travail (l'inquisiteur ne reçut pour sa coopération que vingt saints d'or, ou vingt-cinq livres tournois); enfin il rédigea, comme je l'ai déjà dit, l'instrument du procès. Tl le rédigea et n'eut pas le courage, dans cette rédaction , de laisser son nom partout où il se trouvait consigné sur la minute; de sorte que, dès l'issue du procès, il regrettait déjà d'y avoir tant travaillé; et l'on peut se demander si le sentiment qu'il en garda pour le reste de sa vie, fut la honte d'avoir été dupe ou le remords d'avoir capitulé par timidité sur des points qui ne lui avaient jamais paru honnêtes.
Par tout ce qui précède, j'ai voulu établir que les juges de la Pucelle n'apparurent point comme
» Procès, t. I, p. 30, 31, 34, 58, 69, 81, 92, 113, 188, 189, 190, 191, 194, 200, 201, 323, 337, 381, 404, 428, 454,459, 466,470,478.
* Voy. ci-après, p. 146.
des énergumènes poursuivant avec acharnement l'exercice d'une vengeance politique; mais qu'au contraire leur gravité connue, la considération dont jouissaient la plupart et la nature du tribunal autour duquel ils étaient rassemblés, durent produire généralement une attente mêlée de confiance et de respecta On va voir que la conduite du procès ne fut pas si irrégulière, que l'opinion , favorablement prévenue , pût se modifier subitement.
Des vices de forme signalés au procès.
Le procès de la Pucelle fut fait selon le droit inquisitorial, qui était un assemblage assez confus des lois ordinaires, de décrets spéciaux et de pratiques sanctionnées seulement par l'approbation des docteurs dominicains. Malgré ses emprunts au droit commun , il s'en éloignait absolument par les principes. Ainsi la décrétale sur
Ce sentiment se manifeste même au procès de réhabilitation : « Bene miratur quod tanti clerici sicut erant illi qui eam morli « tradiderunt in villa Rothomagensi, ausi fucrunt attentare in « ipsam Johannam, » Déposition du chapelain de la Pucelle, t. HT, p. 111. ' •
les hérétiques laissait aux juges la faculté de procéder ce d'une manière simplifiée et directe , sans vacarme d'avocats ni figure de jugement ^. m Ainsi l'oracle des inquisiteurs , Nicolas Eymeric, avait décidé que l'évêque et le juge de l'inquisition , agissant conjointement , formaient une autorité suffisante pour interpréter la loi '^.
Il faut noter cela, de même qu'en faisant usage du procès de réhabilitation , il faut tenir compte des altérations que vingt-cinq ans d'intervalle, et une révolution politique accomplie entre le jugement et sa révision , avaient apportées forcément à la physionomie des choses.
Lfn piège que les formes du droit pouvaient parfaitement couvrir, suffit pour procurer la condamnation de Jeanne, et ce piège, je ne pense pas quel'évêque de Beaiivais eutbesoin pour l'imaginer de plus d'une heure d'entretien avec sa victime. Elle était si pénétrée du sentiment de la foi, et en même temps si ignorante de ses termes "'; elle était
* « Simpliciter et de piano, absque advocatorum ac judiciorum M strepitu el figura. » Sextus Decretalium , 1. VI , tit. i , c. xx. Directorium Inqidsitoruni, quœst. 85.
' « C'estoit une pouvre femme assez simple , qui à grant peine <i sa voit Pater noster et Aue Maria. » Déposition de Martin Ladvenu son confesseur , t. Il, p. 8. Id. , ibid. , p. 365, et t. III, p. 166.
si convaincue que sa voix intérieure, venant de Dieu , l'emportait sur tous les autres commandements, qu'il n'était pas difficile de tirer de sa bouche des propositions malsonnantes*. Ces propositions, il s'agissait ensuite de les lui faire maintenir dans leur forme répréhensible , en ne l'instruisant pas des correctifs dont l'Eglise veut que l'on se serve en pareille matière ^; on la condam-
' « Interroguée de dire s'elle se rapportera à la déterminacion de l'Eglise, respond : Je m'en rapporte à N. S. qui m'a envoyée, à N. D. et à tous les benoîcts saincts et sainctes de Paradis. Et luy est advis que c'est tout ung de N. S. et de l'Église. >> T. I , p. 175. « Elle croit bien que N. S. P. le pape de Rome et les évesques et autres gens d'Église sont pour garder la foy chrestienne et pugnir ceulx qui défaillent ; mais , quant à elle , de ses faictz elle ne se submectra fors seullement à l'Église du ciel , c'est assavoir à Dieu, à la Vierge Marie et saincts et sainctes de Paradis. » Ibid. , p. 205. « Dit que de croire en ses révélacions , elle n'en demanda point conseil à évcsque , ou curé ou aullres. « Ibid. , p. 274. « Interroguée se l'Eglise militant luj dit que ses révélacions sont illusions diaboliques, s'elle s'en raportera à l'Église, respond qu'elle s'en raporlera à N. S. ,... et en cas que l'Église militant luy commanderoit faire le contraire , elle ne s'en rapporleroit à homme du monde fors à N. S. » Ibid. , p. 325. « Je croy bien l'Église de cy bas , mais de mes fais et dis , je me actend et raporte à Dieu. .. Interroguée s'elle veut dire qu'elle n'ait point de juge en terre et se N. S. P. le pape n'est point son juge, respond : Je ne vous en diray autre chose, j'ay bon maistre, c'est assavoir N. S. à qui je me actend du tout , et non à autre. » Ibid. , p. 392 et 393.
* C'est ce dont un avocat de Rouen s'expliqua à merveille de*
nait sur cela; mais au moment de la condamnation, on l'amenait à se rétracter publiquement, soit par une instruction incomplète et perfide, soit par l'effet de toute autre surprise. Admise alors a la pénitence , elle ne pouvait tarder de reconnaître le malentendu et de revenir à sa première conviction : ce qui donnait aux juges le prétexte de l'abandonner à la mort comme relapse, et l'apparence d'avoir procédé contre elle avec la charité requise en des ecclésiastiques.
Telle fut la conduite du procès; et c'eût été mal en assurer la réussite que de l'entacher des illégalités flagrantes dont il serait un tissu, si l'on prenait à la lettre ce que dirent la plupart des témoins et la partie civile lors de la réhabilitation.
Arrêtons-nous aux vices de forme allégués , et essayons de les apprécier avec les yeux de la multitude qui assista aux événements de 14-31, et non avec la conscience de ceux qui en déposèrent en U56.
le commencement du procès : « Hz la prendront par ses paroles , c'est assavoir es assercions où elle dit : Je sçay de certain ce qui louche les apparicions ^ mais s'elle disoit il me semble pour icelles parolles , je sçay de certain , il m'est advis qu'il n'est homme qui la pût condampner. » T. II, p. 12.
112 APERÇUS JNOU VEAUX
De la prison de Jeanne.
Lorsque la loi prescrivait que les accusés d'hérésie fussent détenus dans les prisons ecclésiastiques, Jeanne non-seulement fut emprisonnée, mais encore fut jugée au château de Rouen , sous la pression de l'autorité civile et militaire ^.
On peut répondre à cela que la loi n'avait pas prévu le cas où l'hérétique serait en même temps un grand capitaine prisonnier de guerre, une personne d'un ascendant tel que son aspect faisait fuir les armées. Les templiers, beaucoup moins redoutables, avaient été gardés, malgré leurs plaintes, dans les forteresses royales. Le gouvernement anglais ne se croyait donc pas répréhensible de prendre toutes les mesures pour que sa prisonnière ne lui échappât point. Il s'en cachait si peu que, feignant de s'être laissé arracher par l'Eglise l'autorisation de la poursuivre, il stipula par un acte qu'il voulait bien la prêter, mais non s'en dessaisir; et que, si l'Eglise la trouva-it innocente, c'était son intention « de la
* Mémoire des avocats de la réhabilitation, art. ix^ t. Il, p. 216.
SUR L'HISTOIRB DE JEANNE D'ARC. IKi
ravoir et reprendre par devers lui ^ » Il est d'ailleurs certain que la prison de Jeanne s'adoucit du moment que le procès commença. Au lieu d'être dans une cage de fer ^, elle n'eut plus que les fers aux pieds. L'évêque de Beauvais n'aurait peut-être pas mieux demande que de pouvoir lui épargner cette rigueur. Lorsqu'elle s'en plaignit, il chercha à lui faire jurer qu'elle ne tenterait pas de s'évader. Elle s'y refusa ^.
Du défaut d'informations auprès du clergé français.
La justice élémentaire voulait que Jeanne , ennemie par la politique, mais non par la religion , de ceux qui voulaient scruter sa foi , fût
* Procès , t. I , p. 19.
* « Audivlt a Stephano Castille , fabro , quod ipse construxerat « pro ea quamdam gabiam ferri in qua detinebatur correcta et « ligata collo, manibus et pedibus^ et quod fuerat in eodem statu « a tempore quo adducta fuerat ad villam Rothoniagensem usque « ad initîum processus contra eaïn agitati. » Déposition de Jean Massieu , t. III, p. 155.
^ tt Prohibuimus eidem Johannae ne recederet de carceribus » sibi assignatis... Ipsa vero respondit quod non acceptabat iilam « inhibitionem , dicens ulterius quod, si evaderet, nuUus posset « eara reprehendere quod fidein suam fregisset, quia nulli unquam « fidem dederat. » T. I, p. 47.
admise à faire valoir les bons témoignages déjà portés snr elle par une autre fraction du clergé français.
C'est l'objection que firent d'abord à Pierre Cauchon deux des personnes qu'il consulta ^, et il en montra plus que de la mauvaise humeur. Mais son courroux ne prouve pas qu'il ait contçsté le principe; il prouve seulement qu'on le contrariait dans sa manière de l'entendre. Il pouvait dire en effet que, puisque le débat avait été amené sur le terrain neutre de la religion et que le tribunal n'était plus celui d'un parti, mais celui de la chrétienté, c'était à ceux qui avaient la présomption favorable d'apporter leurs raisons. Il pouvait aller plus loin encore, et prétendre que le clergé de Charles VII, abusé dans le principe, était depuis revenu de son erreur; car autrement, comment expliquer qu'aucune communication ne fut venue de sa part ou de celle du roi, lorsque Regnauld de Chartres, premier fonctioimaire du royaume à la fois dans l'ordre judiciaire et dans l'ordre ecclésiastique, se trouvait être précisément celui qui avait prononcé
* Jean Lobier «t Nicolas de Houppeville. Proeès, t. II , p. 11; t. 111, p. 171.
en faveur de la Pucelle, étant l'organe de la commission de Poitiers; que de plus, il était, par sa position d'archevêque de Reims, Diétropolitain de levéque de Beauvais? Comment, même en supposant une répugnance invincible du gouvernement français à entamer des ouvertures auprès d'un pouvoir ennemi, comment expliquer qu'il n'eût pas suscité d'obstacles du côté de Rome à un procès d'église annoncé depuis sept mois, commencé avec un éclat et une lenteur sans exemple ? Certainement Cauchon fut homme à faire valoir ces raisons et d'autres encore. Néanmoins, comme il voulait se donner le vernis d'un juge bienveillant, l'objection élevée contre lui paraît l'avoir tourmenté à tel point qu'il finit par simuler l'initiative qu'on lui avait reproché de ne pas prendre dès le commencement. Par deux fois (le 2 et le 9 mai 1431) il offrit à l'accusée de s'en rapporter au témoignage de l'archevêque de Reims. Comme c'était dans un cas où il eût été dangereux pour elle d'accepter, elle éluda par un fauX'fuyant qui équivalait à un refus ^ Cela
• « Interroguée se du signe baillé au roy, elle se veult rapporter à Tarcevesque de Rains , au sire de Boussac , Charles de Bourbon, La TremouUe et Lahire,... respond : Baillez ung messagier et je leur escripray de tout ce procès. Et autrement
enhardit Gauchoa à lui proposer la médiation de plusieurs clercs de son parti, puis celle del'ëglise de Poitiers tout entière. Après une autre réponse évasive, elle coupa court en incriminant son interlocuteur du piège qu'il lui tendait ^ Qu'on juge la force que durent donner à un pharisien de pareilles choses consignées dans l'acte authentique du procès.
De l'instruction du procès.
Les poursuites contre les prévenus d'hérésie devaient commencer par une instruction préliminaire : formalité qui n'eut pas lieu à l'égard de Jeanne, quoiqu'elle soit mentionnée au procès comme ayant eu lieu. «
Voilà ce qtie disent les avocats de la réhabili-
ne s'y est voulu croire ne rapportera eulx. » T. I , p. 396. «Du signe de la couronne qu'elle dit avoir esté baillé à l'arcevesque de Rains, interroguée s'elle se veut rapporter à luj, rcspond : Faicles le y venir et que je l'oe parler, el puis je vous responflray, ne il n'oseroit dire le contraire de ce que je vous en ay dit. » Uid., p. 401.
* u Interroguée se à l'église de Poictiers où elle a esté examinée , elle se veult rapporter et submeictre , respond : Me cuidez- V .u nrandre par oeslr manière o\ par cela attirer à vous?» J/nd , p. 397.
tatioii et, d'après eux, ce qu'ont répété divers auteurs \ Mais l'irrégularité est loin de se montrer aussi grossière quand on dissèque les passages de l'un et de l'autre procès qui ont trait à cette instruction soi-disant supprimée.
D'abord il est prouvé autant que peut l'être chose humaine , qu'il y eut des informations de faites par ordre du gouvernement anglais à Domremy et dans les paroisses circonvoisines. Nonseulement quantité de personnes avaient mémoire de cela en 1455 "^ mais on recueillit de la bouche même de l'un des commissaires employés à cette opération, des détails sur la façon dont il y avait été procédé ^ Aussi le promoteur de la réhabilitation corrigea-t-il le dire des avocats. Au lieu de nier les informations, il prétendit seulement qu'elles avaient été écartées comme trop favorables à la prévenue ^.
» Articles 5 et 6 de leur Mémoire. Procès , t. II, p. 215.
* Dépositions de Dominique Jacob , de Béatrix Estellin , de Perrin le Drapier, de Michel Lebuin , de Jean Jaquard , de Jean Moreau. T. II, p. 394, 397, 41 4, 441, 463; t. III, p. 193.
3 Déposition de Nicolas Bailly, lieutenant de la prévôté d'Andelot, t. II, p. 453.
* « Quae (informationes) etsi factœ fuerint, in processu positae « non fuerunt , quum , ut praesumitur, facerent ad ipsius Johanna- « justificationem. » Exposition de la requête du promoteur, Procès, t. II , p. 200.
lis APERÇUS NOUVEAUX
Je vais corriger à mon tour ledire du promoteur.
Thomas de Coiircelles et Guillaume Manchon, auteurs de l'instrument de la condamnation, y ont consigne qu'à la date du 13 janvier 1431, Pierre Cauchon fit lire devant plusieurs chanoines de Rouen des informations, informationes , recueillies dans le pays de Jeanne et ailleurs; qu'ensuite ces informations furent livrées à des docteurs ainsi qu'aux greffiers de la cause , dont Manchon était un, pour être réduites méthodiquement en faits et articles''; que le 23 janvier, la réduction étant faite, il fut enjoint à un assesseur, aidé des mêmes greffiers, de rédiger l'instruction, informatio prœparatoria'^] que ce travail s'exécuta les U, 15 et 16 février^; enfin, que le 19 février, les faits et articles , aussi bien que les dépositions de témoins d'où ils étaient extraits, furent lus en présence de Thomas de Courcelles et autres universitaires nouvellement arrivés de Paris ^.
Maintenant Thomas de Courcelles , interrogé en 1456, «ne sait pas si des informations pré-
* Procès , t. I , p. 28.
* Ibid. , p. 29.
» Ibid.,i>. 31.
* Ibi'd. , p. 32.
paratoires eurent lieu à Rouen ou dans le pays de Jeanne, et dit qu'il n'a pas pu les voir, parce que c'était tout au commencement du procès. Et sur ce qu'on lui exhiba le procès, où il est précisé que certaines informations furent lues en sa présence , il dit qu'il n'avait pas mémoire d'en avoir jamais oui lire aucune^.»
Guillaume Manchon, interrogé sur le même point , dépose que « bien qu'il soit relaté au procès que les juges disaient avoir fait faire des informations, informations qu'il ne se rappelle en aucune manière avoir vues ou lues, il sait pourtant de certain que si elles avaient été produites, il les aurait insérées au procès^.»
De deux choses l'une pourtant : ou Thomas de Courcelles et Manchon ont consenti à s'inscrire au procès, l'un comme acteur, l'autre comme témoin de choses qu'ils n'ont ni faites ni vues, et ils ont commis un faux en 1431 ; ou la formalité de l'instruction a été remplie comme le porte linstrument du procès, et ils ont menti en U56.
Je vais sans doute trop loin en les accusant d'avoir menti; car en définitive ils disent beau-
• Procès , t. III, p. 57.
120 APERÇUS nouvi:aux
coup moins qu'ils ne semblent dire. Que resultat-il en effet de leurs réponses? Que Thomas de Courcelles cherche à équivoquer sur les mots informatlo prœparatoria , qui, dans la langue judiciaire de lepoque, signifiaient à la fois l'instruction et les informations sur lesquelles l'instruction reposait; que, mis au pied du mur, il ne se rappelle plus rien ; que Manchon a également perdu toute mémoire en tant qu'il s'agit d'avoir vu, tenu , copié et recopié les documents en question; mais qu'il ne nie pas la confection de l'acte; qu'il se borne à en induire la nonproduction de ce que l'insertion n'a pas eu lieu. Cela nous apprend auquel il faut se rendre des deux termes de l'alternative posée précédemment. Les documents de l'instruction ont été produits, mais n'ont pas été insérés. Là seulement réside l'irrégularité, et Thomas de Courcelles en est coupable autant que l'évêque de Beauvais. Pour son honneur et pour celui des autres conseillers, on peut ajouter, je crois, que cette suppression n'eut pas la valeur qu'on lui attribue dans le procès de réhabilitation.
Il faut établir ici un fait qui a échappé à tous les auteurs qui ont consulté le procès de la Pucelle: c'est que cette fameuse instruction, qui
passe pour anéantie, nous a été en grande partie conservée dans le réquisitoire en soixante-dix articles présenté par le promoteur. Là se trouvent énoncés tout au long les faits sur lesquels portèrent les interrogatoires \ Ce sont, pour le dire en passant, ou des actes incontestables de la vie de Jeanne, ou des propos insignifiants tenus sur son compte. Les uns sont évidemment le produit des informations faites à Domremy, les autres proviennent d'autres lieux ; mais tous ils ont l'air d'avoir été recueillis dans des pays d'obédience française : chose digne de remarque, et qui serait encore un indice du soin qu'on mit à respecter la lettre de la loi. La loi défendait de recevoir la dénonciation des ennemis capitaux ^. On se couvrit de ce côté en fondant les poursuites sur des rapports souvent sans conséquence, mais dont la source éloignait le soupçon d'hostilité. Autrement, rien eût-il été plus facile que de faire dire par cent mille personnes toutes les horreurs imaginables sur Jeanne d'Arc ?
Reste à savoir pourquoi l'instruction ne fut pas insérée au procès.
Le cas de Jeanne avait été qualifié de ceux que
1 Procès, t. I, p. 204 à 322.
' Malleus malejicarum , pars III, quaest. 4.
dénonce le cri public ^ Or la procédure inquisitoriale réduisait presque à rien l'instruction de ces sortes d'affaires. Il suffisait à la rigueur de trois ou quatre témoins attestant la commune renommée^. Toutefois le juge n'était pas dispensé de citer ces témoins pour les récoler, après qu'il avait reçu leur déposition de ses commissaires. Au contraire de ces prescriptions, l'évêque de Beauvais fit interroger beaucoup de témoins et n'en cita aucun. On insinue au procès de réhabilitation que c'est parce que les dépositions des témoins étaient en faveur de l'accusée. Il dut sans doute y en avoir de telles dans le nombre , mais le réquisitoire prc/uve qu'il y en eut aussi de défavorables. Celui, par exemple, qui livra la correspondance de Jeanne et du comte d'Armagnac insérée dans ce réquisitoire^, n'était pas un témoin à décharge. Eh bien , les Français qui commirent de telles bassesses, auraient-ils osé aller à Rouen soutenir leur rôle odieux .^^ Mille impossibilités durent être alléguées par eux-mêmes pour obtenir de n'être pas cités ; et comme la jurisprudence inquisitoriale autorisait
* « Processus inceptus laborante infamia. »
' Directorium inquisitorum , pars III, c. lxxviii et Ljcxix.
» Procès , t. I , p. 245 et 246.
à tenir secrets les témoins *, et que dans le cas présent les citer eût été rendre le secret impossible, à cause du voyage, de l'autorisation préalable d«s deux gouvernements, etc., etc., Pierre Cauchon eut de bonnes raisons pour obtenir le consentement des assesseurs à la non-citation.
Maintenant, qu'on se reporte au moment oii le procès fut rédigé. Jeanne était morte ^. La sentence portée contre elle avait eu pour fondement non pas les dires des témoins, mais seulement les paroles tirées de sa bouche dans le cours du jugement. Puisque l'instruction avait en quelque sorte fondu aux débats, à quoi bon en surcharger l'instrument du procès.'^ Présente, elle nécessitait des explications épineuses pour justifier le défaut de citation; absente, elle ne diminuait pas la force des aveux livrés sporitanément par l'accusée, ni par conséquent ne viciait la procédure continuée d'après ces aveux. Cela est si vrai que ce n'est pas tant à cause de son absence qu'on se récrie au procès de réhabilitation , qu'à cause des conclusions tirées de son absence. Or, ces
* Eymeric, Directorium inquisitorum , quœst. 81.
^ « Dicit quod hujusmodi processus fuit redactus in forma in u qua est, per magnum tcmporis spatium post mortem ipsius « Johannae. » Déposition de N. Taquel, t. III, p. 196.
conclusions ne se trouvent être justes ni dans la bouche des avocats, ni dans celle du promoteur. Je viens de raisonner dans l'hypothèse oîi le tribunal de Rouen se serait réglé sur la jurisprudence de Nicolas Eymeric. J'ajoute, pour terminer, que je trouve à la fin du xv® siècle la pratique simplifiée de telle sorte que , si elle avait déjà subi ce changement du temps de la Pucelle, l'évêque de Beauvais serait encore plus à couvert. Le Maliens inaleficarum , composé en 14-84', saisit en effet le juge inquisiteur de la poursuite, par le fait seul que son oreille a été frappée du cri public et sans qu'il ait à interroger de témoins^. Armé d'un pouvoir comme celui-là, Cauchon se serait dispensé à titre légitime de publier l'instruction; car s'il en avait fait faire une, ce n'était pas comme formalité requise, mais comme un surcroît de précaution, à raison duquel il était en droit de réclamer pour son procès le bénéfice de l'axiome : « Ce qui abonde ne vicie pas.»
De la correction des Douze articles.
Les douze articles qui furent publiés comme
* Pars m , quaest. 1.
résumant la doctrine religieuse de Jeanne, et qui amenèrent sa condamnation \ auraient dû recevoir, d'après l'indication précise des assesseurs, un certain nombre de corrections dont aucune ne fut faite.
L'exact et judicieux de l'Averdy a cru établir ce fait d'après les aveux des témoins de la réhabilitation ^, lorsqu'en réalité il reproduisait seulement une assertion fort gratuite de la partie civile^. Les témoins, aussi peu sincères sur ce point que sur le précédent , ne firent qu'environner de nuages ce qui se passa'^. Le dernier mot des greffiers de la cause, qui nécessairement en savaient plus long que personne sur ce point, c'est qu'ils (c ne croyaient pas w que les corrections eussent été effectuées ^. Mais en même temps qu'ils émettaient cette conjecture, ils opéraient
1 Procès, t. I, p. 328.
^ Notices et extraits des manuscrits , t. III , p. 41 1 .
^ « Producunt certum folium... in quo continentur expressae « mullae correctiones in articulis milteudis pro opinionibus haben- (( dis; quœ correctiones, licet conclusse a consiliariis , non taraen « sunt factse. » Procès , t. III , p. 237.
* Dépositions de Courcelles , t. III, p. 60; Manchon, ibid., p. 143; Taquel, ibid. , p. 196.
' « Si hujusmodi correctio fuerît addita in articulis missis tam « Parisius quam alibi ad opinantes, nesciunt ; tamen credunt » quod non. » T. III, p. l44.
le dépôt au tribunal d'un feuillet contenant les corrections qui devaient être apportées à la rédaction primitive des articles \ Or, la teneur de ce feuillet a été insérée dans l'instrument de la réhabilitation ^, et en la conférant avec la rédaction définitive des douze articles, il demeure établi qu'on fit droit au plus grand nombre des corrections indiquées. Ainsi, c'est d'après une distinction demandée sur le feuillet, que les articles, qui n'étaient d'abord qu'au nombre de onze, furent portés à douze. En somme, les corrections proposées montaient à quinze : on en fit cinq dans les termes mêmes du feuillet ; six autres eurent lieu avec modification ; quatre ne furent pas reçues. Il n'est donc pas équitable d'alléguer cette illégalité si grossière, qui aurait consisté à émettre, sous une forme non autorisée par les assesseurs du tribunal, une pièce aussi capitale que les douze articles. Vraisemblablement elle fut corrigée en commun, et le mystère affecté par les témoins de la réhabilitation, au lieu d'impliquer l'escamotage des corrections, ne fait que couvrir la manière dont on les exécuta.
Autant qu'il m'est permis de voir au milieu
' Procès, t. III, p. 143.
* T, III, p. 238.
de ces ténèbres , les docteurs de Paris ouvrirent l'avis de réduire à un petit nombre d'articles de doctrine les réponses sur lesquelles s'appuyaient les soixante-dix chefs du réquisitoire ^. L'un d'entre eux , Nicole Midi , fît le premier travail : Thomas de Courcelles « croit pouvoir l'induire de conjectures très-probables^.» Un autre, qu'on ne nomme pas, proposa les corrections sur le projet de Midi, recopié par Manchon^. Un autre, Jacques de Touraine, tenait la plume dans le comité où l'on fit droit à une partie des corrections : ce dernier fait ressort d'un passage très-obscur de la réhabilitation, qui constate le dépôt au greffe d'une copie des douze
* « Fuit conclusuin per consillarios et maxime per iUos qui « vénérant de Parisius quod , ut moris erat , ex omnibus arliculis « et responsîonibus oporlebat facere quosdam parvos arliculos , ad « recolligendum materiam in brevi , ut melius et celerius fièrent i« deliberaliones. Et propter hoc fuerunt facti illi XII articuli.w Déposition de Manchon , t. III , p. 143.
* « Fuerunt facti et extracli ccrtî articuli , numéro XII.. . ut sibî « "videtur ex verîsimilîbus conjecturis, per defunclufii magistrum « Nicolaum Midi. » T. III, p. 60. '^ "
* « Oslcnsa eidem loquenli quadam notula manu sua scripta , « ut asseruit ipsc loquens,... in qua nolula in gallico contenta in « processu, expresse habetur quod bujusmodi XII articuli non « erant bene confecti , et ob hoc veniebant corrigendi. » Tnterrog. de Manchon, t. III, p. 143.
articles couverte de ratures et d'additions par ledit Jacques de Touraine , copie, ajoute-t-on , qui était si surchargée qu'on a du renoncer à la transcrire ^ Enfin, Manchon avoue implicitement avoir fait les expéditions du texte définitif, disant qu'il se rapporte du contenu aux rédacteurs, qu'il n'eût point osé contredire ^.
Je n'ai pas à examiner en elle-même la rédaction des douze articles. Il nous reste quantité de mémoiies écrits par des théologiens du xv^ siècle, qui prouvent que les assertions contenues dans ces articles sont contrariées par d'autres paroles sorties de la bouche de Jeanne^. Ceux des docteurs de Paris qui vivaient encore en 1456 purent alors reconnaître cela, et ne s'en être pas aperçus au moment même oii ils opéraient, en 1431. Ils
' « Ulterius ad dictorura articulorum falslficationem osten- « dendam actores produxerunt quinque folia papyrea manu ma- « gistri Jacobi de Turonia , ut dicitur, scripta , ubi ponuntur « articuli pro opinionibus quaerendis transmittendi^ sub alia et «« contraria in multis forma , cum multis additionibus el correc- « tionibus. Quae quidem quinque folia — ad verum transcribî vel « grossari non posseut, dictis additionibus tam in margine foliorum « quam alias factis. » T. III, p. 232.
^ « De ipsis XII arliculis se refert ad compositores, quibus non <i fuisset ausus contradicere , nec ipse , nec socius suus. » ï. III , p. 143.
3 Procès, t. II, p. 22, 212; t. III, p. 306; t. V, p. 461.
n'avaient pas le calme d'esprit nécessaire pour entreprendre ce travail si délicat, qui consiste à faire tenir en quelques propositions abstraites le sens de la conduite et des discours d'un individu. Sans les accuser d'une intention criminelle, on peut dire que la procédure inquisitoriale qui soumettait des hommes prévenus comme eux à une telle épreuve, les plaçait dans l'impossibilité de ne pas faillir.
De l'absence d'avocat au procès.
Ce fait qui nous paraît être d'une monstrueuse iniquité, avait sa justification dans la manière de » procéder contre les hérétiques. J'ai déjà cité la décrétale qui dispense les juges inquisiteurs du strepitus advocatorum.\^eDirectoriuTn d'Eymeric explique d'une manière plus positive que, l'avocat de l'hérétique n'ayant qu'à aider son client dans la recherche des témoins à charge dont on lui cachait les noms, si l'hérétique avouait, il était superflu de lui accorder un avocat^. Lévêque de Beauvais, vu son dessein de ne pas échafauder le jugement sur le dire des témoins, mais
' Pars III, c. ex vu.
130 APERÇUS ^OUVEÂUX
de s'arrêter seulement aux paroles tirées de la bouche de Jeanne, se trouva dans la légalité établie par le Directorium. D'ailleurs on n'a pas remarqué qu'au moment où les débats commencèrent à être amenés sur le terrain de la doctrine, il se départit de la rigueur de la loi en offrant un conseil à l'accusée. Cette offre est consignée au procès-verbal du 17 mars avec la ré* ponse de Jeanne, qui remercia, disant qu'elle s'en tenait au conseil de Notre-Seigneur ^. Et il n'y a pas à contester la qualité de l'offre par le motif qu'on bornait le choix de l'accusée aux personnes évoquées pour le jugement. On lui faisait en cela la condition plus douce encore que la pratique inquisitoriale ne le comportait. Le choix de l'avocat n'appartenait pas au prévenu, mais bien au juge, qui n'avait qu'à lui désigner un homme probe et loyaP; or, il s'en était révélé de tels à Jeanne d'Arc elle-même dans le nombre des assistants ^. Enfin, lorsque la question de mort se posa pour elle, on lui donna d'office des conseils *.
» Procès, t. I, p. 201.
* Maliens maleficarum, pars III, quaest. 10. ^ Par exemple Isambard Delapierre.
♦ Procès, t. I, p. 386, 392, 439; t. Il, p. 343, 351.
D'un faux confident aposté auprès de Jeanne.
Un chanoine de Rouen, nommé Loiselieur, consentit à s'introduire auprès de Jeanne sous un déguisement, et à surprendre sa bonne foi pour l'égarer par de perfides conseils. Ce fait est redit avec horreur par tous ceux qui en déposent dans la réhabilitation; et le misérable qui s'était chargé d'un pareil rôle, en mourut plus tard de honte et de remords ^ Si funeste que sa supercherie ait pu être à l'accusée, j'ai regret à dire que, dans la forme, elle eut encore son excuse. Elle fut couverte par une pratique usitée jusqu'aux derniers temps de l'inquisition , et qu'on trouve déjà consignée dans le traité des poursuites contre les Albigeois : « Que nul n'approche l'hérétique, si ce n'est de temps a autre deux personnes fidèles et adroites qui l'avertissent avec précaution et comme si elles avaient compassion de lui, de se garantir de la mort en confessant ses erreurs, et qui lui promettent que, s'il le fait, il pourra échapper au supplice du feu; car la crainte de la mort et l'espoir de la
' Procès, t, m, p. 60, 133, 141, 162.
vie amollissent quelquefois un cœur qu'on n'aurait pu attendrir autrement \ w
De prétendues altérations dans la lettre de Jeanne aux Anglais.
Lorsqu'on lut à Jeanne la copie de la lettre qu'elle avait écrite aux généraux anglais avant son entrée à Orléans , elle contesta l'authenticité de trois passages '. Pour cette phrase : « Rendez à la Pucelle, qui est ici envoyée de par Dieu, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France, » elle insinua qu'elle avait dicté : « Rendez au roi. » Plus loin la copie porte : « Je suis chef de guerre; » elle nia que «chef de guerre» fût dans l'original. Elle en dit autant des mots « corps pour corps , » qui donnent une tournure si hardie à cette autre assertion : « Je suis ici envoyée de Dieu, le roi du ciel, corps pour corps. j>
Je me suis donné la peine de recueillir dans l'édition du procès cinq textes différents de la lettre aux Anglais ^. Trois de ces textes se trou-
* Tractatus de haresi pauperum de Lugduno , ap. Martene , Thésaurus anecd. , t. V, col. 1787.
» Procès, t. I, p. 55.
' Voy. t. V, p. 95.
vent dans les auteurs français les mieux disposes à l'égard de la Pucelle; le quatrième est une copie expédiée par un partisan de Charles VII au moment même de l'envoi de l'original. Tous les quatre sont conformes à la leçon du procès : ils contiennent les mots contestés. Les ennemis ne sont donc point coupables des falsifications, si falsification il y a.
De l'abjuration ou rétractation de Jeanne.
La rétractation de Jeanne est attestée au procès par une pièce en français signée d'une croix et de son nom, où elle s'accuse d'avoir enfreint l'Ecriture sainte et les lois de l'Eglise, d'avoir simulé ses apparitions , d'avoir porté à tort l'habit d'homme et exercé de son chef le métier des armes ^
Selon le procès-verbal , elle prononça les termes de cette rétractation, puis en signa l'acte, en présence du peuple de Rouen, dans la fameuse scène préparée à cet effet devant l'église de Saint- Ouen. Jeanne était sur une estrade élevée où se tenaient à côté d'elle Guillaume Erard, l'appari-
134 APEBÇUS NOUVEAUX
teur, les greffiers de la cause et encore d'autres personnes.
Toute autre chose se passa d'après ce que donnent à entendre les témoins de la réhabilitation'. La formule que l'on fit prononcer à l'accusée n'était pas celle qu'on lit au procès. Celle-ci est longue; l'autre n'avait que cinq ou six lignes. Pour ce qui a trait à la signature, ils sont inintelligibles. Selon eux, après bien des difficultés, Jeanne signa d'une croix ; mais quoi , la longue ou la courte formule .^ La déposition en apparence très-explicite d'un chevalier là présent, augmente l'incertitude au lieu de la dissiper^. Ce témoin vit un secrétaire du roi d'Angleterre , nommé Laurent Callot, tirer de sa manche un petit papier tout écrit, qu'il présenta à la Pucelle. Notez que, suivant une autre déposition, Laurent Callot, loin d'être sur l'estrade, faisait tumulte dans la foule avec les Anglais, indignés que le bourreau ne fît pas incontinent son devoir ^. Le chevalier ajoute que Jeanne ayant pris une plume, traça un rond au bas du papier, et que cela ne paraissant pas suffire au prétendu Lau-
' Procès, t. m, p. 52, 61, 123, 147, 157, 164, 194, 197. ' Déposîlion d'Aimon de Macy, t. III, p. 123. "* Déposition de Jean Marcel, t. III, p. 90.
rent Callot, il lui saisit la main, et lui fit écrire quelque chose dont le témoin n'avait pas mémoire.
Tant de circonstances difficiles à accorder ont donné naissance à deux hypothèses : l'une, que l'on fit prononcer et signer à Jeanne une rétractation différente de celle qui est au procès ^ l'autre, qu'on lui fit signer subrepticement la formule insérée parmi les actes, après qu'elle en eut prononcé une autre , dont les termes n'étaient pas conformes ^.
Ces deux suppositions, selon moi , impliquent une supercherie trop grossière , pour qu'on en admette aucune. Cauchon ne se serait point hasardé à une fabrication, ni même à une substitution de pièce, où il aurait eu besoin de la complicité de beaucoup de personnes. Bien plus, la preuve existe que Jeanne fut instruite, sur la place Saint- Ouen, des points capitaux que contient la pièce du procès. Dans l'interrogatoire qui précéda son supplice, les juges lui rappelèrent tous ces points, celui notamment qui concernait la fausseté de ses apparitions. Elle ne nia pas , seulement elle répondit qu'elle ne l'avait pas entendu ainsi ; mais
» Conclusions du promoteur de la réhabilitation, t. III, p. 273. * De l'AverJy, Notices des manuscrits, t. III, p. 426.
avant de se couvrir par cette allégation, elle avait fait des aveux bien plus significatifs, en disant qu'elle avait commis une faiblesse pour sauver sa vie; que Dieu lui en avait fait reproche par ses voix ; qu'elle s'était exposéeàla damnation de son âme, qu'elle s'en repentait; et comme pour ne pas laisser de doute sur la lucidité de sa conscience au moment oii elle s'était rétractée , elle ajouta que ses voix l'avaient avertie à l'avance du péché où elle tomberait ^
Par là s'atténuent singulièrement les conclusions qu'on peut tirer des propos si graves , en apparence, des témoins. S'il y a eu réellement deux copies différentes de la formule, l'une
* « Inlerroguée se, depuis jeudi (jour de l'abjuiation ) , elle a point ouy ses voix : respond que ouil... que Dieu luy a mandé par sainctes Katherine et Marguerite , la grande pitié de la trayson que elle consenty en faisant l'abjuracion et revocacion pour sauver sa vie- et que elle se dampnoit pour saulver sa vie. Item , dit que , audevant de jeudi , ses voix lui avoient dit ce que elle feroit et qu'elle fit ce jour... Item, dit que ses voix luy ont dit depuis que avoit fait grande mauvestié de ce qu'elle avoit fait, de confesser qu'elle n'eust bien fait. Item, dit que de paour du feu, elle a dit ce qu'elle a dit... Et quant ad ce que luy fut dit que en l'esotiarfault avoit dit que mensongneusement elle s'estoit vantée que c'estoient sainctes Katherine et Marguerite : respond qu'elle ne l'entendoit point ainsi dire ou faire,... et que ce qui estoit en la cédulle de l'abjuracion , elle ne l'entendoit point. » Dernier interrogatoire , t. I , p. 456, 457, 458.
courte et l'autre longue , c'est que la première, destinée à être prononcée, contenait seulement les termes de la rétractation , tandis que l'autre , devant être transcrite dans un document solennel, était amplifiée d'un protocole et de considérations finales dans le style théologique du temps ; et telle se présente dans son développement la pièce du procès : la rétractation proprement dite s'y réduit à un petit nombre d'articles qui pouvaient tenir en cinq ou six lignes d'écriture.
Si , d'un autre côté , Jeanne montra beaucoup d'hésitation avant de signer, c'est qu'elle combattait entre sa volonté et ce fatal pressentiment de faillir, qui avait parlé en elle les jours précédents. Les cris de la multitude et les sollicitations ou les menaces de Guillaume Erard achevèrent de la vaincre. Elle si^na en traçant la croix dont déposent la plupart des témoins , et qui existe au bas de l'acte du procès. Si ensuite on vit quelqu'un lui prendre la main pour la faire écrire : c'est que les juges voulaient que sa rétractation fût en aussi bonne forme que ses lettres qu'elle s'était habituée à revêtir de son seing dans les derniers temps de sa carrière ^ ; de là la pièce signée Jehanne, quoiqu'elle ne siit pas écrire.
' L'original de sa lettre au comte d'Armagnac , qui faisait partie
Quant à l'obscurité des témoins sur tous ces faits, je l'explique par une affectation d'ignorance , qui tendait à dissimuler l'aberration passagère de la Pucelle : comme si sa grande vertu n'éclatait pas davantage par cette faute, qu'elle racheta aussitôt après en faisant le sacrifice de sa vie.
D'une information faite après la mort de Jeanne.
Plusieurs jours après le supplice de la Pucelle, Pierre Cauchon fit déposer sept témoins, la plu* part conseillers, sur certaines paroles qu'elle avait dites en sa présence, le matin de sa mort. Ces dépositions sont enregistrées au procès *, mais placées à la suite des attestations des greffiers, de sorte qu'elles n'ont d'autre authenticité que d'être rédigées dans la même forme, et écrites sur les originaux, de la même main que le reste du jugement.
du dossier de l'instruction , était signé de la sorte. La ville de Reims en possédait jadis une autre adressée à ses habitants et également signée. On en a trouvé dernièrement une troisième dans les archives de la ville de Riom ; j'en ai fait exécuter le fac-similé pour l'édition des Procès. Ces trois lettres sont postérieures au sacre de Charles VIT. Procès, t. I , p. 245 ; t. V, p. 147 et 160. » T. I, p. 477.
D'abord cela dut être pris pour un éclaircissement extrajudiciaire; et l'intention des juges était si bien qu'on en eût cette idée, qu'ils firent copier à la suite divers actes officiels rendus en conséquence de leur arrêt. Mais une révélation ultérieure éveilla plus tard de graves soupçons : Manchon déclara que l'information posthume ayant été présentée à sa signature, il avait refusé de la signer parce qu'elle faisait foi de choses dont il n'avait pas été témoin^.
Du refus de Manchon, et de ce que les propos attribués à Jeanne dans l'information posthume, ont un certain air de calomnie , M. de l'Averdy a conclu que la pièce était fausse de tout point, fabriquée pour déshonorer Jeanne après sa mort^.
Je dirai à cela ce que j'ai déjà dit plusieurs fois : un habile homme comme l'évêque de Beauvais, exagère ou réduit la vérité; il ne forge pas de toutes pièces le mensonge. Aussi bien l'information posthume ne peut pas être une pure invention; d'abord parce que le témoignage de Courcelles, le rédacteur du procès, y est allégué;
* Procès, t. II, p. 14.
• Notices des manuscrits , t. III , p. 447 à 460.
ensuite parce qu'elle fut admise par le plus considérable des docteurs consultes lors de la réhabilitation''.
Il y a plus. Malgré la tournure visiblement malveillante donnée aux paroles de Jeanne , il s'en faut qu'elles aient une portée fâcheuse contre son caractère. Elles prouvent au contraire qu'en face de la mort, la pauvre fille soutint plus fermement que jamais le fait de ses apparitions; mais humiliée devant ses juges par l'espoir d'obtenir d'eux la communion, obsédée de leurs raisonnements , ne sachant elle-même comment accorder un espoir de délivrance où l'avaient entretenue ses voix ^ avec la nécessité de mourir dressée inévitablement devant elle, elle admit un
* Par Théodore de Leliis, dans le Sommaire de la cause [Procès, t. V,p. 427) et dans son Mémoire consultatif (jôiV/., t. II, p. 26), où il fait valoir la constance avec laquelle Jeanne soutint la réalité de ses apparitions : « Ut patet ex attestationibus positis in fine pro- « cessus. ><
* « Oportebit semel quod ego sim liberata. » T. I , p. 88. « Ipsœ « (voces) dixerunt mihi quod essem liberata-, sed nescio diem <> neque horam. » Ibid. , p. 94, « Respond que saincte Katherine luy a dit qu'elle auroit secours , et qu'elle ne sçait se ce sera à estre délivrée de la prison , ou , quant elle seroit au jugement', s'il y viendroit aucun trouble , par quel moyen elle pourroit estre délivrée, et pense que ce soit ou l'un ou l'autre. >> Ibid., p. 155.
moment que son sublime instinct avait pu la tromper*. Je m'empresse d'ajouter que, dans la méditation qui suivit l'accomplissement de ses devoirs religieux, un trait de lumière traversa son esprit et lui permit enfin de concilier ce qui avait fait la foi de sa vie avec ce qui faisait le scrupule des hommes. On l'entendit s'écrier dans les flammes que ses voix ne l'avaient pas déçue ^. Son confesseur, qui nous instruit de cela, est précisément de ceux qui avaient témoigné de la parole contraire prononcée le matin ; et M. Michelet, le premier qui ait admis la possibilité de cette contradiction , l'a merveilleusement expliquée : (c Elle accepta la mort pour la délivrance promise; elle n'entendit plus le salut au sens matériel, comme elle avait fait jusque-là; elle vit clair enfin , et sortant des ombres , elle obtint ce
*■ « Dixit et confessa est quod ipsa cognoscebat quod per voces « et apparitiones,... decepta fuerat, quoniam dictae voces promi- « serant eidem Johannae quod liberaretur et expediretur a carce- « ribus, et benc percipiebat contrarium. » Dépos. de Martin Ladi>enu, t. I, p. 478. Même témoignage de la part de Pierre Morice, Jean Toutraouilié, Jacques le Camus, Thomas de Courcelles, Nicolas Loiselleur. Ibid. , p. 480, 481,482, 483, 484.
* « Usque ad finem vilae suœ manutenuit et asseruit quod voces « quas habuerat erant a Deo,... nec credebat per easdem voces « fuisse deceptam. » Dépos. de Martin Ladt^enu , t. III, p. 170.
qui lui manquait encore de lumière et de sainteté ^ »
L'information posthume peut donc être admise quant au fond ; mais je lui découvre un caractère si différent de celui qu'elle affecte, que sa forme devient pour moi un problème insoluble.
Elle est donnée comme le résultat d'une conversation fortuite, lorsqu'en réalité il faut y voir les lambeaux d'un dernier interrogatoire subi par l'accusée. Cela est prouvé par l'un des greffiers, Nicolas Taquel , qui dit, dans les enquêtes préliminaires de la réhabilitation , s'être trouvé le matin du supplice dans la chambre où eurent lieu les interrogatoires ^. Il y eut donc interrogatoire le matin du supplice, quoique le procès-verbal de la journée n'en dise rien. Bien plus, le procèsverbal de la veille nous apprend qu'une dernière démarche devait être tentée effectivement auprès de l'accusée^. Dans la dernière délibération du tribunal, on voit trente-neuf conseillers, sur quarante-deux, prononcer le cas de rechute, en ajou-
' Histoire de France , t. Y, p. 174.
* « Veiiit loquens post susceplionem (eucharistiae) în caméra « qua fuerunt interrogationes factae. » Procès, t. II, p. 320. ' T. I, p. 460 et suivt
tant qu'il serait bon de remémorer à la relapse les termes de sa rétractation. Comme le vœu d'une si grande majorité était un devoir pour levêque de Beauvais , il se rendit auprès de Jeanne quelques heures avant sa mort, et lui parla certainement de sa rétractation ; car il n'y a qu'une remontrance à ce sujet qui ait pu amener les paroles relatées dans l'information posthume.
Mais pourquoi s'abstint-on de consigner au jugement une formalité aussi importante , dont l'issue était favorable à la haine de parti, puisque l'accusée s'y était confirmée dans sa rechute; dont le défaut pouvait être objecté à l'évêque de Beauvais comme une infraction aux vœux du conseil.^ Pourquoi, en outre, l'avoir dénaturée en la mettant sous la forme suspecte d'une pièce surabondante et non attestée.'^ La difficulté issue de l'absence de Manchon, ne me paraît pas suffisante pour avoir motivé tant d'irrégularités.
Une autre chose m'étonne : c'est que ce point, qui est certainement le plus faible du procès de Rouen , n'a pas été touché lors de la réhabilitation. Manchon révéla le fait qui le concernait en 1 450, lors de la première enquête ordonnée par Charles VII; il n'y revint pas en 1456; Taquel, qui avait parlé d'un interrogatoire en 1452, se
tut également en H56, et ni les autres témoins, ni la partie civile n'en ouvrirent la bouche.
Sans conclure à rien, il me semble impossible de condamner lëvêque de Beauvais sur un point où l'ont absous implicitement les juges de sa mémoire.
De la communion accordée à Jeanne le jour de sa mort.
Les ayants cause de la Pucelle ont argiié de la mauvaise conscience de ses juges par ce fait qu'ils lui accordèrent la permission de communier avant de mourir^. Les modernes ont fait valoir le même moyen. Mais la décrétale sur les he'réti ques ne laisse pas de prétexte au blâme. Elle dit, en parlant des relaps : « S'ils se repentent après leur condamnation, et que les signes de leur repentir soient manifestes, on ne peut leur refuser les sacrements de pénitence et d'eucharistie, en tant qu'il les demanderont avec humilité^. »
De la rédaction du procès.
J'ai eu l'occasion d'avancer déjà plusieurs fois
* Procès, t. Il , p. 254 et 315.
' Sextus decretalium, lib. V, tit. i , c. iv»
que Thomas de Courcelles avait mis le procès clans sa forme authentique *. Il fit cela d'après un premier travail de rédaction que les greffiers réunis avaient arrêté à la fin de chaque audience. Ce travail, qu'on est convenu d'appeler la minute { notula dans les actes de la réhabilitation), reproduisait en français les interrogatoires de Jeanne; de courtes notes en latin y indiquaient les choses de procès-verbal.
Pour prendre place dans la rédaction définitive, les interrogatoires furent traduits littéralement en latin. Cette traduction était-elle fidèle? On en douta dans l'origine. Le promoteur qui commença les poursuites en 14-52^, les avocats de la famille d'Arc en 1455^, articulent positivement l'infidélité. Guillaume Manchon fit taire ces imputations en produisant la minute, qu'un manuscrit nous a conservée. Comme M. de l'Averdy a suffisamment établi la conformité du texte français avec la version latine, je n ai pas à y revenir*.
Quant aux notes du procès-verbal, Thomas de
' Çi-dessus, p. 106. Voy. aussi, 1. V, p. 387 des Procès. ^ Procès, t. II, p. 314.
3 Uici., p. 222.
* Notices et extraits «les manuscrits, l. 111 , p. 229.
Courcelles les développa de manière à en former lin récit plus circonstancié. C'est là qu'il y aurait à faire quelque reproche au rédacteur. Dans deux endroits, il a supprimé son nom avec une intention évidente de soustraire aux yeux du public l'excès de zèle qu'il avait déployé dans la cause. L'une de ces suppressions porte sur un vote du conseil relatif à l'emploi de la torture contre Jeanne. Trois membres seulement, doftt Courcelles était un, furent d'opinion qu'on usât de ce moyen rigoureux. Cela a été dissimulé dans la rédaction définitive, au moyen d'une simple mention de l'avis négatif de la majorité ^ L'autre suppression concerne la lecture du réquisitoire. D'après la minute, Thomas de Courcelles fît cette lecture qui était dans les attributions du promoteur; la rédaction définitive porte seulement qu'elle fut faite, sans dire par qui ^. Cette dernière circonstance est d'autant plus grave que le réquisitoire lui-même serait en partie l'ouvrage de Courcelles, si je comprends bien une j^hrase fort obscure delà dernière déposition de Guillaume Manchon, où il atténue, sans motif apparent, le rôle de Thomas de Cour-
» Procès, t. I,p. 402,403.
^ « Fnerunl lecti articuli p.x j)arle promoloris exhiblti. » T. I , |). 201.
^RIW?
celles, disant que ce docteur n'a presque rien fait du réquisitoire, non plus que des autres actes du procès '.
Tels sont les seuls points où j'aie trouvé l'instrument du procès et la minute en désaccord. S'il est permis d'en tirer une impression défavorable à Thomas de Courcelles, personne ne prétendra que cela constitue un vice de forme.
Conclusion sur le procès.
L'homme le plus droit que la Providence ait rapproché de la Pucelle pendant son martyre, fut un obscur dominicain de Rouen, nommé Isambard de la Pierre. Ce digne religieux parla tout le temps du procès selon sa conscience , ne craignit pas de s'exposer à des reproches pour éclairer l'accusée sur les pièges qu'on lui tendait, l'assista le jour de sa mort, et tint la croix devant elle jusqu'à son dernier soupir. Quoiqu'il sût mieux que personne de combien de passion était corrompue l'intention du principal juge, il n'a pas laissé de convenir qu'il avait observé suffi -
* « Dicit tamen ipsum rnagistrum Tliomam in facto processus , « de libello et aliis quasi nihil fecisse. » ï. III, p. I3i>.